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10.février.202110.2.2021 // Les Crises

De la Guerre froide à la guerre contre le terrorisme : le danger des « solutions » autoritaires – par Glenn Greenwald

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Source : Glenn Greenwald

Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

De la guerre froide à la guerre contre le terrorisme : les dégâts causés par les « solutions » autoritaires sont souvent plus importants que les menaces qu’elles sont prétendument destinées à combattre.

Des membres de la Garde nationale et de la police de Washington montent la garde pour empêcher les manifestants d’approcher du Capitole américain le 6 janvier 2021 à Washington (Photo de Samuel Corum/Getty Images)

Dans les jours et les semaines qui ont suivi l’attaque du 11-Septembre, les Américains étaient unanimes dans l’horreur émotionnelle de ce qui avait été fait à leur pays ainsi que dans leur volonté de soutenir la répression et la violence en réponse. En conséquence, il y avait peu de place pour exprimer des inquiétudes sur les excès ou les dangers possibles de la réaction américaine, et encore moins pour s’opposer à ce que les dirigeants politiques proposaient au nom de la vengeance et de la sécurité.

Le traumatisme psychologique causé par le carnage et le naufrage des symboles les plus chers du pays ont submergé les facultés rationnelles et ont donc rendu vaine toute tentative d’inciter à la retenue ou à la prudence.

Néanmoins, quelques-uns ont essayé. Le mépris, et parfois pire, s’est généralisé envers eux.

Le 14 septembre – alors que des corps étaient encore enterrés sous des décombres en feu dans le centre de Manhattan – la députée Barbara Lee a voté seule contre l’autorisation d’utiliser la force militaire (AUMF). « Certains d’entre nous doivent insister sur la nécessité de faire preuve de retenue », a-t-elle déclaré soixante-douze heures après l’attaque, ajoutant : « notre pays est en deuil, et donc certains d’entre nous doivent dire : prenons du recul, faisons une pause d’une minute, et réfléchissons aux implications de nos actions d’aujourd’hui afin que cela ne devienne incontrôlable. »

Pour avoir simplement exhorté à la prudence et avoir voté une seule fois « non » à la guerre, le bureau de Lee au Congrès a été submergé de menaces de violence. Des forces de sécurité armées ont été déployées pour la protéger, en grande partie à la suite d’attaques médiatiques qui laissaient entendre qu’elle était anti-américaine et sympathisante des terroristes.

Pourtant, vingt ans plus tard – alors que les troupes américaines combattent toujours en Afghanistan sous l’égide de l’AUMF, que l’Irak a été détruit, que l’Etat islamique a vu le jour, et que les libertés civiles et les droits à la vie privée des Américains sont définitivement bafoués – ses admonestations solitaires ressemblent bien plus à du courage, de la perspicacité et de la sagesse qu’à une rébellion ou à une volonté de minimiser la menace d’Al-Qaïda.

D’autres ont également soulevé des questions similaires et ont émis les mêmes avertissements. À gauche, des gens comme Susan Sontag et Noam Chomsky, et à droite, des gens comme Ron Paul et Pat Buchanan – de différentes manières et à différents moments – ont exhorté les politiciens américains et les Américains en général à résister au déchaînement d’une orgie d’attaques intérieures contre les libertés civiles, les invasions étrangères et une posture de guerre sans fin. Ils ont averti qu’un tel cycle, une fois amorcé, serait très difficile à contrôler, encore plus difficile à inverser, et garantirait pratiquement de provoquer une violence encore plus grande.

Ces rares personnes qui n’étaient pas d’accord avec le consensus immédiat qui a suivi ont été, comme la députée Lee, largement diffamées. Sontag et Chomsky ont tous deux été qualifiés d’antiaméricains de la Cinquième Colonne, tandis que David Frum, écrivant dans la National Review, a dénoncé Buchanan et d’autres remettant en question les excès de la guerre contre le terrorisme de la droite comme des « conservateurs antipatriotiques » : pas différent, proclamait le néocon, de « Noam Chomsky, Ted Rall, Gore Vidal, Alexander Cockburn, et d’autres antiaméricains de l’extrême gauche. »

David Frum, National Review, 25 mars 2003

Rétrospectivement, il est difficile de nier que ceux qui ont défié, ou du moins remis en question le puissant consensus émotionnel de 2001, en préconisant la délibération au lieu d’une rage réactionnaire ont été confortés par les événements ultérieurs : l’extension de la guerre en Afghanistan à plusieurs pays pendant deux décennies, la promulgation du Patriot Act, la mise en œuvre secrète de systèmes de surveillance de masse, les milliards de dollars de la richesse des contribuables transférés aux fabricants d’armes et la militarisation de l’État de sécurité intérieure.

Pour le moins, la rationalité élémentaire exige de reconnaître que lorsque les passions politiques et les émotions nées de la colère trouvent leur expression la plus intense, alors les appels à la réflexion et à la prudence ne peuvent être que profitables même s’ils sont finalement rejetés.

L’invasion du Capitole par une foule de partisans du Trump a certainement généré une passion politique intense et une rage omniprésente. Il n’est pas difficile de comprendre pourquoi : l’introduction de la force physique dans la protestation politique est toujours lamentable, généralement dangereuse et, sauf dans les circonstances les plus rares (qui sont clairement inapplicables ici), injustifiable. Il était prévisible qu’une action de ce type entraînerait des morts.

Le résultat le plus surprenant est que « seulement » quatre personnes soient mortes : une femme non armée, un partisan de Trump et un vétéran de l’armée de l’air, qui a été touché au cou par un agent de la force publique, et trois autres manifestants qui sont morts d’« urgences médicales » non spécifiées (l’un d’entre eux serait mort d’une décharge accidentelle de son propre taser, provoquant une crise cardiaque).

Le Capitole américain reste un symbole puissant et apprécié, même pour les Américains qui sont profondément cyniques à l’égard de la classe dominante et du système politique. Sa notoriété est quelque chose de profondément ancré dans notre psyché collective depuis l’enfance, et ce sens perdure même lorsque nos facultés rationnelles le rejettent. Il n’est donc pas difficile de comprendre pourquoi le fait de regarder une bande de hooligans en maraude envahir et défigurer la Chambre et le Sénat, sans autre objectif identifiable que celui de faire entendre ses griefs, engendre par réflexe un dégoût patriotique dans tout l’éventail politique.

C’est indécent de comparer l’incursion d’hier à l’attaque du 11-Septembre, ou (comme l’a fait le sénateur Chuck Schumer hier soir) à Pearl Harbor. À tous points de vue, l’ampleur et le caractère destructeur de ces deux événements se situent dans un univers complètement différent. Ce qui ne signifie pas qu’il n’y ait pas de leçons applicables à tirer de ces attaques antérieures.

L’une d’elles est que le fait de frapper des symboles nationaux chers – le World Trade Center, le Pentagone, le Capitole – assure la rage et la terreur bien au-delà du nombre de morts ou d’autres préjudices concrets. C’est l’une des raisons majeures pour lesquelles l’événement a reçu beaucoup plus d’attention et de commentaires, et aura probablement des conséquences bien plus importantes que des incidents bien plus meurtriers, comme la fusillade de Las Vegas de 2017, dont le mobile est encore inconnu, qui a tué 59 personnes, ou la fusillade d’Orlando de 2016 qui a fait 49 morts au night-club Pulse. Contrairement aux horribles fusillades aveugles, une attaque contre un symbole du pouvoir national sera perçue comme une attaque contre l’État ou même la société elle-même.

Il y a d’autres leçons historiques plus importantes à tirer non seulement de l’attaque du 11-Septembre, mais aussi du terrorisme qui a suivi sur le sol américain. L’une d’entre elles est l’importance de résister au cadre coercitif qui exige que chacun choisisse l’un des deux extrêmes : que l’incident est soit (a) insignifiant ou même justifiable, soit (b) est un événement bouleversant, radicalement transformateur, qui exige des réponses radicales et novatrices de la part des États.

Ce cadre binaire réducteur est anti-intellectuel et dangereux. On peut condamner un acte particulier, tout en résistant à la tentative d’exagérer les dangers qu’il représente. On peut reconnaître l’existence bien réelle d’une menace, tout en mettant en garde contre les dommages, souvent bien plus importants, des solutions proposées. On peut rejeter les discours maximalistes et incendiaires sur un attentat (une guerre des civilisations, une tentative de coup d’État, une insurrection, une sédition) sans être accusé d’indifférence ou de sympathie à l’égard des agresseurs.

En effet, la première décennie de mon journalisme a été principalement consacrée à la guerre contre le terrorisme aux États-Unis – en particulier, l’érosion implacable des libertés civiles et la militarisation sans fin de la société américaine au nom de cette guerre. Pour démontrer qu’il fallait s’opposer à ces tendances, j’ai souvent fait valoir que la menace que le radicalisme islamique faisait peser sur les citoyens américains était délibérément exagérée, gonflée et dramatisée.

J’ai soutenu cela non pas parce que je croyais que la menace était inexistante ou insignifiante : je vivais à New York le 11-Septembre et je me souviens encore aujourd’hui de l’horreur atroce de l’odeur et de la fumée qui émanait de tout le Lower Manhattan et des affiches « disparus » obsédantes apposées par des familles désespérées, peu disposées à accepter la réalité évidente de la mort de leurs proches, à chaque lampadaire à chaque coin de rue. Je partageais le même dégoût et la même tristesse que la plupart des autres Américains à l’égard du massacre de Pulse, des attentats à la bombe dans le métro de Londres et de Madrid, de la fusillade de masse sur le lieu de travail à San Bernardino.

Mon insistance pour que nous regardions le revers de la médaille – les coûts et les dangers non seulement de ces attaques mais aussi des « solutions » mises en œuvre et censées les prévenir – ne vient pas de l’indifférence à l’égard de ces morts ou d’une vision naïve de leurs responsables. Elle était plutôt motivée par ma prise de conscience parallèle des dangers que représentent les réactions autoritaires, et de l’érosion des droits imposées par l’État, en particulier au lendemain d’un évènement traumatisant. Il n’est pas nécessaire d’être dans le déni ou de minimiser une menace pour résister de manière rationnelle à un fanatisme motivé par la peur – comme Barbara Lee l’a si éloquemment souligné le 14 septembre 2001.

La mémoire humaine est souvent courte et la domination des médias sociaux l’a encore réduite. Beaucoup ont oublié que l’administration Clinton s’est emparée de l’attentat à la bombe du palais de justice d’Oklahoma City en 1995 pour étendre radicalement les pouvoirs des forces de l’ordre, et intensifier ses demandes d’accès à toutes les communications cryptées sur Internet par des moyens détournés. La crainte nécessaire pour justifier des mesures aussi draconiennes a été alimentée par le battage médiatique couvrant les milices citoyennes de week end [ces milices s’entraînent le week end, NdT] dans des endroits comme l’Idaho et le Montana qui, dit-on, préparent une insurrection armée contre le gouvernement fédéral.

L’une des premières attaques majeures de la guerre contre le terrorisme contre les droits constitutionnels fondamentaux sur laquelle j’ai écrit a été le discours de Newt Gingrich en 2006 suggérant que la garantie de liberté d’expression du premier amendement pour lutter contre le terrorisme devrait être « modifiée ».

David Frum, National Review, 25 mars 2003

L’ancien président de la Chambre a cité en l’approuvant un article du Commentary de l’ancien procureur fédéral Andrew McCarthy – intitulé « Liberté d’expression pour les terroristes ? » – insistant sur le fait que certaines idées sont si dangereuses, surtout à l’ère du terrorisme et de l’Internet, que le Premier Amendement doit être limité pour permettre un plus grand pouvoir de censure :

Avec un ennemi engagé dans le terrorisme, l’apologie du terrorisme – les menaces, les mots – ne sont pas de simples dogmes, ni même des appels à l’action. Ils sont eux-mêmes des armes d’incitation et d’intimidation, souvent aussi efficaces pour parvenir à leurs fins que le seraient des armes à feu et des explosifs brandis ouvertement…

Manquons-nous tellement de confiance (sauf dans le sacro-saint statut de la parole elle-même) que nous sommes incapables de dire avec assurance que certaines choses sont vraiment mauvaises, et que le fait de les préconiser non seulement ne sert aucun objectif socialement souhaitable, mais garantit encore plus de mal ?

Notre déférence historique à l’égard de l’opinion, aussi nocive soit-elle, doit-elle aussi s’incliner devant un appel aux armes contre des innocents ou devant un appel à la destruction d’une forme de gouvernement représentatif qui protège les libertés religieuse et politique ? Ne pouvons-nous même pas interdire et criminaliser l’apologie de l’Islam militant et de sa raison d’être, qui est le massacre aveugle de civils ?

Dans le marché américain, généreux et prétentieux, il n’y a pas de limites aux mots en tant qu’éléments constitutifs des idées, ni aux idées en tant qu’instruments légitimes de persuasion. La terreur n’a pas sa place dans un tel discours. C’est la fonction du droit d’exprimer les jugements de notre société. Le nôtre doit être simple et humain : les mots qui tuent ne sont pas des mots respectables.

En tant que défenseur de la liberté d’expression et des libertés civiles, j’ai naturellement été révolté par l’idée que certaines idées politiques puissent être jugées si dangereuses par l’État qu’elles puissent être légalement réprimées. En réponse, j’ai posé une question rhétorique en 2006 : « Y a-t-il des valeurs américaines auxquelles les partisans de Bush et les néoconservateurs croient réellement, des principes constitutionnels qui soient sacro-saints et dont ils s’opposeraient à leur violation si elles étaient commises au nom de la lutte contre le terrorisme ? J’ai conclu : « Apparemment non. »

En plus des alertes sur l’érosion des libertés civiles, j’ai aussi souvent insisté sur le fait que les causes sous-jacentes du terrorisme visant les États-Unis devraient être prises en compte, ne serait-ce que pour comprendre comment y remédier sans détruire les libertés fondamentales des Américains.

Si le fanatisme religieux peut parfois en être la cause, bien plus souvent, selon moi, ces attaques sont motivées par la rage de voir des innocents, y compris des enfants, tués par les bombes, les drones et les chars du gouvernement américain dans des pays à majorité musulmane.

Les partisans de la droite ont souvent diabolisé des arguments tels que le pro-terrorisme ou la « justification » des attaques terroristes, mais la gauche a largement soutenu les enquêtes sur les causes motivantes, tout comme elle soutient depuis longtemps les tentatives de comprendre ce qui motive les crimes violents, au motif que les actions malavisées sont souvent motivées par des griefs valables ou au moins largement partagés et susceptibles d’être redressés. Mais le point de vue selon lequel nous devons tenter d’identifier les motivations fondamentales des actes terroristes ou des crimes violents, plutôt que de simplement les qualifier de diaboliques et de jurer de détruire leurs auteurs, a été largement jugé tabou dans le discours dominant.

Il est stupéfiant de voir aujourd’hui que toutes les tactiques rhétoriques de la guerre contre le terrorisme visant à justifier les érosions des libertés civiles sont désormais invoquées au nom de la lutte contre le trumpisme, y compris l’exploitation agressive des émotions déclenchées par les événements au Capitole pour accélérer leur mise en œuvre et diaboliser la dissidence sur la base du consensus rapidement formé.

Le même cadre utilisé pour s’attaquer aux libertés civiles au nom du terrorisme étranger est maintenant appliqué sans complexe – souvent par ceux qui ont passé les deux dernières décennies à s’y opposer – à la menace posée par les « terroristes nationaux de la suprématie blanche », le terme préféré des élites libérales, surtout après hier, pour les partisans de Trump en général. À bien des égards, l’invasion du Capitole était un 11-Septembre pour les libéraux, car même les commentateurs les plus sensés d’entre eux ont recours à la rhétorique la plus délirante qui soit.

Dans les heures qui ont suivi l’évacuation du Capitole, nous avons entendu des propositions vraiment radicales de la part de nombreux membres du Congrès. Les sénateurs et les membres de la Chambre qui se sont opposés à la certification du Collège électoral, ou qui ont mis en doute sa légitimité, devraient être formellement accusés de sédition et expulsés de la Chambre s’ils ne sont pas poursuivis, a soutenu la représentante Cori Bush (Démocrate, Missouri), avec le soutien d’autres membres de la Chambre. Même les manifestants non armés qui sont entrés pacifiquement au Capitole devraient, selon beaucoup, être poursuivis par le FBI en tant que terroristes nationaux.

Les appels se sont multipliés pour le blocage des comptes de médias sociaux des instigateurs et des participants aux manifestations. Les journalistes et les politiciens ont applaudi la décision de Facebook et Twitter d’interdire temporairement au Président d’utiliser leur service, puis se sont réjouis à nouveau lorsque le PDG de Facebook, Mark Zuckerberg, a annoncé que l’interdiction de Trump s’étendait jusqu’à la prise de fonction de Biden.

Certains journalistes, comme Oliver Darcy de CNN, se sont plaints que Facebook n’était pas allé assez loin, qu’il fallait davantage de censure de masse des voix de droite. L’argument Gingrich de 2006, autrefois radical – selon lequel certaines opinions sont trop dangereuses pour être exprimées parce qu’elles sont pro-terroristes et insurrectionnelles – est maintenant florissant, et proche d’un consensus.

Ces appels à la censure, en ligne et officielle, se fondent sur l’idée longtemps discréditée, souvent rejetée et dangereuse, selon laquelle une personne doit être tenue légalement responsable non seulement de ses propres actions illégales, mais aussi des idées que son discours protège : c’est-à-dire des actions des autres lorsqu’ils entendent une rhétorique incendiaire.

Telle était la mentalité déformée utilisée par l’État du Mississippi dans les années 1970 pour tenter de tenir les dirigeants de la NAACP responsables des actes violents de leurs partisans contre les contrevenants au boycott après avoir entendu des discours pro-boycott enthousiastes de la part des dirigeants de la NAACP. Il a fallu attendre 1982 pour que la Cour suprême rejette unanimement ces efforts au motif que « si l’État peut légitimement imposer des dommages et intérêts pour les conséquences d’un comportement violent, il ne peut accorder de dédommagement pour les conséquences d’une activité non violente et protégée », ajoutant que même « l’appel à l’usage de la force ou de la violence ne soustrait pas le discours à la protection du premier amendement. »

Le revirement complet des mentalités par rapport à il y a quelques mois à peine est vertigineux. Ceux qui ont passé l’été à demander le démantèlement de la police sont furieux que la réponse de la police au Capitole n’ait pas été suffisamment robuste, violente et agressive. Ceux qui ont demandé l’abolition des prisons exigent que les partisans de Trump soient emprisonnés pendant des années.

Ceux qui, sous la bannière de l’antifascisme, ont exigé le licenciement d’un rédacteur en chef du New York Times pour avoir publié un article du sénateur Tom Cotton (Républicain-Arkansas) préconisant le déploiement de l’armée américaine pour réprimer les émeutes – un point de vue jugé non seulement erroné, mais inqualifiable dans une société décente – sont aujourd’hui furieux que la Garde nationale n’ait pas été déployée au Capitole pour réprimer les partisans de Trump.

Les partisans de l’antifa s’efforcent de révéler les noms des manifestants du Capitole afin de permettre au FBI de les arrêter pour terrorisme. Et alors que la proposition de la représentante Cori Bush de destituer des membres du Congrès pour leurs opinions subversives a pris des proportions gigantesques, beaucoup oublient qu’en 1966, l’assemblée législative de l’État de Géorgie a refusé de faire siéger Julian Bond après qu’il a refusé de répudier son travail anti-guerre avec le Comité de coordination des étudiants non violents, alors considéré comme un groupe terroriste national.

Ceux qui ont soutenu cet été que les dommages matériels étaient insignifiants, voire nuls, considèrent les vitres brisées et les podiums pillés au Capitole comme une trahison, comme un coup d’État. Il n’est pas nécessaire de rejeter les actions lamentables d’hier pour rejeter simultanément les efforts visant à appliquer des termes qui sont manifestement inapplicables : tentative de coup d’État, insurrection, sédition. Il n’y avait aucune chance que les quelques centaines de personnes qui ont pénétré dans le Capitole puissent renverser le gouvernement américain – l’entité la plus puissante, la plus armée et la plus militarisée du monde – et elles n’ont pas essayé non plus.

Peut-être que beaucoup considèrent plus perturbant de voir d’augustes membres du Congrès se cacher dans la crainte d’une émeute que de voir de simples propriétaires de petites entreprises pleurer alors que leur magasin de plusieurs générations brûle. Il ne fait aucun doute que les journalistes nationaux qui passent beaucoup de temps au Capitole et qui ont des amitiés de longue date avec les sénateurs et les membres de la Chambre sont plus horrifiés, et de loin, par les bandes violentes qui sévissent dans la rotonde du Capitole que dans les rues de Portland ou de Kenosha. Ce qui n’empêche pour autant de faire preuve de retenue raisonnable dans la recherche d’un langage sobre permettant de décrire ces évènements avec précision.

Il y a une grande différence entre, d’une part, des milliers de personnes qui se dirigent vers le Capitole après un complot coordonné et planifié de longue date dans le but de s’emparer d’un pouvoir permanent et, d’autre part, une foule impulsive et animée par des griefs, qui entre plus ou moins dans le Capitole grâce à la force du nombre et qui repart quelques heures plus tard. Le fait que la seule personne touchée soit un manifestant tué par un agent armé de l’État montre clairement à quel point ces termes sont irresponsables. Il existe d’autres adjectifs que « trahison fasciste et protestation inoffensive », un espace gigantesque entre ces deux pôles. On ne devrait pas être obligé de choisir entre les deux.

Il est clair depuis longtemps que, dans l’ère post-Trump, les médias qui cherchent à garder les spectateurs attentifs, et les responsables gouvernementaux qui cherchent à accroître leur pouvoir, feront tout leur possible pour focaliser et amplifier la menace posée par les factions de droite. Je l’ai répété à maintes reprises au cours de l’année dernière.

Comme toutes les menaces exagérées, celle-ci a un fond de vérité. Comme dans toutes les factions, il existe des militants de droite remplis de rage et prêts à s’engager dans la violence. Certains d’entre eux sont dangereux (tout comme certains musulmans de l’après 11-Septembre et certains nihilistes d’Antifa l’ont été et le sont toujours). Mais, comme ce fut le cas pour la Guerre froide, la guerre contre le terrorisme et tant d’autres réactions suscitées par la crise, l’autre face du tableau – les pouvoirs d’État draconiens étant manifestement planifiés, exhortés et préparés au nom de leur élimination – comporte ses propres dangers extrêmement redoutables.

Refuser de considérer ces dangers par crainte d’être accusé de minimiser la menace est la tactique la plus courante des défenseurs autoritaires de l’utilisation du pouvoir de l’État. Moins de vingt-quatre heures après la percée du Capitole, on a vu cette tactique utilisée avec beaucoup de flamboyance et de puissance, et il est certain qu’elle se poursuivra encore longtemps.

Source : Glenn Greenwald, 09-01-2021

Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

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Commentaire recommandé

sergeat // 10.02.2021 à 08h15

Puisque Macron a comparé l’introduction du capitole aux actions des gilets jaunes,je pense que notre belle France va avoir tout les thuriféraires médiatiques continuer à utiliser la dichotomie du bien et du mal pour culpabiliser toute action dite populiste.
Une fois « le bien » matraqué dans nos esprits appuyé par « le covid »,nos légistes sortent des lois liberticides et le matraquage continuera avec une propagande qui transforme une pseudo-démocratie en »ETAT DE DROIT ».
C’est l’état de droit défini par les néo-libéraux qui dictera tant aux US qu’en France la « nouvelle pensée politique » .

8 réactions et commentaires

  • Yann // 10.02.2021 à 07h44

    Au sujet du capitole, il y a une vidéo dans laquelle on voit la foule rentrer comme des sauvages, et au moment ou une personne va pour s’asseoir sur le trône, une autre lui dit que non, il ne faut pas s’asseoir là, c’est sacré.
    Donc j’avoue avoir encore un peu de mal à comprendre les règles.
    Par exemple, est-ce qu’en mettant une serviette sur le siège avant de s’asseoir (comme dans les camps de nudistes), ça redevient correct ?

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  • Fabrice // 10.02.2021 à 08h07

    notre monde illustre parfaitement la phrase « l’enfer est pavé de bonnes intentions » sous couvert d’humanisme et souvent hélas de bien-pensance puritaine on cherche à faire taire voir éliminer ce que l’on pense contraire à la morale de notre époque, sur du « bon droit » on tue, on emprisonne, on censure mais le problème c’est que souvent ces lois sont détournés de leur sens d’origine pour s’élargir et étouffer tout ce qui s’oppose, contredit, on l’a vu aussi en France quand on a passé des lois contre le terrorisme qui servirent au final lors de la cop21 pour restreindre les écologistes contestataires à leur domicile, les gilets jaunes avec des lois d’exceptions.

    on le voit avec toute forme d’oppositions et principalement à ce qui s’oppose au libéralisme économique , mais aussi à la contestation du régime en place tout court :

    https://reporterre.net/Comment-assimiler-les-ecologistes

    https://www.marianne.net/agora/tribunes-libres/dissolution-de-la-mission-parlementaire-sur-la-gestion-de-la-crise-la-democratie-baillonnee

      +8

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  • sergeat // 10.02.2021 à 08h15

    Puisque Macron a comparé l’introduction du capitole aux actions des gilets jaunes,je pense que notre belle France va avoir tout les thuriféraires médiatiques continuer à utiliser la dichotomie du bien et du mal pour culpabiliser toute action dite populiste.
    Une fois « le bien » matraqué dans nos esprits appuyé par « le covid »,nos légistes sortent des lois liberticides et le matraquage continuera avec une propagande qui transforme une pseudo-démocratie en »ETAT DE DROIT ».
    C’est l’état de droit défini par les néo-libéraux qui dictera tant aux US qu’en France la « nouvelle pensée politique » .

      +22

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  • LibEgaFra // 10.02.2021 à 09h04

    « le gouvernement américain – l’entité la plus puissante, la plus armée et la plus militarisée du monde  »

    Apparemment tout ceci n’a rien empêché et n’a servi à rien un certain jour du 21me siècle.

      +3

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  • antoniob // 10.02.2021 à 09h06

    Le 11 septembre, cause une commotion terrible? Les pôv’ chous, les irakiens et syriens eux ne sont pas commotionables donc détruire et occuper leurs pays n’est pas un problème. Et comme disait la Madeleine les morts causées cela vaut le coup.

      +19

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  • RV // 10.02.2021 à 12h26

    Sur le même sujet, « Pierre Conesa _ « La fabrication de l’ennemi dans les démocraties » »

    18 octobre 2016 – Institut français de recherche sur le Japon
    https://www.youtube.com/watch?v=cFMHFHP_dwM

    …/… Contrairement à ce qu’on peut lire dans les manuels de relations internationales, la démocratie n’est pas par elle-même porteuse de paix, sinon les colonisations française et britannique n’auraient jamais eu lieu, les Américains ne seraient pas en Irak et les Israéliens ne coloniseraient pas les Territoires occupés. À l’inverse, toute dictature n’est pas belliciste. Qui fabrique l’ennemi ? Fabriquer de l’ennemi suppose diverses étapes : une idéologie stratégique donnée, un discours, des faiseurs d’opinion que nous appellerons des « marqueurs » et enfin des mécanismes de montée à la violence. Les « marqueurs d’ennemi », ce que les Américains appellent les strategists qu’il faudrait ajouter à la catégorie des marqueurs identitaires des sociologues, sont multiples et différents selon les types de conflits. Si donc l’ennemi est une construction, il doit être possible d’en dresser une typologie : l’ennemi proche, le rival planétaire, l’ennemi intime, l’ennemi caché, la guerre du Bien contre le Mal , l’ennemi conceptuel enfin, l’ennemi médiatique. Si l’ennemi est une construction, il doit être possible de le déconstruire. …/…

      +10

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    • calal // 10.02.2021 à 12h54

      c’est pour cela qu’il faut s’alarmer actuellement. Il y a une guerre culturelle qui a lieu aux us et dans les pays occidentaux pour le controle de la fabrication du consentement.
      Pourquoi le controle de la fabrique du consentement est important? parce que l’on compte s’en servir pour faire avancer les democraties occidentales dans une certaine direction,direction que les peuples n’auraient spontanement pas pris s’ils avaient ete non-« poussés ».
      Les dominants occidentaux doivent dans le futur fabriquer le consentement des domines dans deux directions:
      -l’acceptation de la renonciation aux droits acquis,tant sur le plan des libertes que economiquement
      -la designation de la chine,la russie et de l’iran comme danger pour les peuples occidentaux ( et responsables de l’appauvrissement et des pertes de libertes presentes et futures)

      Tous ceux qui lutteront contre ces deux points seront censures et chasses des medias mainstreams.

        +14

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  • Christian Gedeon // 10.02.2021 à 17h44

    Ah il parle beaucoup ce monsieur Greenwald et utilise tous les artifices habituels. Intéressant. A part que tout l’article est complètement hors sujet.Phase 1 Afghanistan. Le Saint Esprit lui même n’aurait pas empêché cette invasion ou centré contre offensive against terror selon le coté ou l’on se situe. L’article devient hautement comique quand on passe à l’Irak. La guerre d’Irak est d’abord et avant tout une guerre qui profite oh combien aux complexes militaro industriels et financiers. La décision de la faire n’avait rien de « politique » au sens classique du terme. Et encore moins avec un désir de revanche primaire. C’était une gigantesque opération commerciale avec morts. L’article de M Greenwald est tellement « système » qu’il ne s’en rend pas compte lui même. Il a réussi à faire passer une opération financière industrielle gigantesque pour une histoire de vengeance! J’en suis ébaudi.

      +4

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