Des expériences menées sur la réduction du temps de travail ont montré que la diminution du nombre d’heures travaillées améliore le bien-être et la productivité des salariés. Mais on ne peut pas attendre des employeurs que de leur propre initiative ils mettent en œuvre ce changement radical.
Source : Jacobin, Steve Early, Suzanne Gordon
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises
Critique de « Quatre jours par semaine : LA solution révolutionnaire pour réduire le stress des employés, améliorer le bien-être et optimiser l’efficacité au travail — Un plan d’action » de Juliet Schor (HarperCollins, 2025)
Il y a trente-cinq ans, Juliet Schor, économiste spécialisée dans le domaine du travail vivant à Boston, a publié un best-seller intitulé *The Overworked American* (L’Américain surmené). Elle a contribué, avec beaucoup de pertinence, à réfuter l’idée néolibérale alors dominante aux États-Unis, selon laquelle le pays n’était pas compétitif à l’échelle mondiale parce que les employés payés à l’heure ne travaillaient pas aussi dur que des centaines de millions de leurs homologues à l’étranger.
Croyez-le ou non, un sénateur américain multimillionnaire du Massachusetts, John Kerry, était un défenseur si fervent de ce mythe qu’il allait jusqu’à faire la leçon à ses électeurs ouvriers du « Bay State » sur la nécessité de travailler plus dur et plus intelligemment. (Les membres de notre propre syndicat ont d’ailleurs fait partie de ce public captif lors d’un congrès syndical organisé à cette époque.)
Contrairement à ce qu’affirme Kerry, Schor a révélé comment la journée de huit heures et la semaine de quarante heures, conquises aux États-Unis dans les années 1930 après un siècle de lutte pour la réduction du temps de travail, étaient devenues une relique du passé dès 1992. Au moment de la rédaction de *The Overworked American*, les Américains travaillaient en moyenne environ 164 heures de plus par an qu’au début des années 1970. De plus, ils passaient plus de temps au travail que les salariés de la plupart des autres pays industrialisés avancés.
Ajoutons que les travailleurs américains ne bénéficiaient pas de garanties légales fédérales en matière d’arrêts maladie, de congés parentaux et de congés annuels, une situation qui n’a guère évolué depuis (à l’exception de certains États « bleus », grâce à des mesures législatives prises au niveau des États). Schor a exhorté les employeurs et les décideurs politiques américains à adopter une conception différente de la productivité, mesurée non pas par « le nombre d’heures travaillées par une personne, mais par la productivité avec laquelle elle les effectue ».
Conséquences sur la productivité
Schor a tenté de contredire les idées reçues du monde de l’entreprise en citant des études montrant qu’une réduction du temps de travail peut en réalité accroître la productivité, tant chez les ouvriers que chez les employés de bureau. Elle a fait remarquer que « historiquement, chaque fois que la journée de travail a été raccourcie, d’abord à 10 heures, puis à 8, la productivité a augmenté » grâce à une fatigue moindre, un meilleur moral et un rythme de travail plus soutenu.
Quiconque connaît l’histoire du mouvement syndical américain sait que la réduction du temps de travail n’est pas le fruit de la clairvoyance ou de la générosité des employeurs. Comme le raconte Schor dans The Overworked American, ces réformes ont été le fruit d’un mouvement syndical, axé sur la réduction de la semaine de travail et l’obtention d’une obligation légale de rémunération des heures supplémentaires au-delà de quarante heures. Ce mouvement a abouti à l’adoption de la loi sur les normes du travail équitables (Fair Labor Standards Act, FLSA) à la fin de la période du New Deal.
La rémunération des heures supplémentaires prévue par la FLSA correspondait à « une fois et demie » le montant du salaire horaire normal. Malheureusement, la FLSA ne précisait pas quelle rémunération devait être versée aux salariés si leurs supérieurs leur demandaient de continuer à travailler au-delà de huit heures au cours d’une journée de travail donnée, avant d’avoir atteint la fin d’une semaine de travail de quarante heures. (Dans quelques États favorables aux syndicats, les salariés ont droit, en vertu de la législation de l’État, à un taux de rémunération majoré après avoir travaillé huit heures au cours d’une même journée, quel que soit leur nombre total d’heures pour la semaine.)
L’obligation fédérale de verser une rémunération majorée au-delà de quarante heures s’applique aux personnes dûment qualifiées de « salariés rémunérés à l’heure », et non aux cadres ni aux travailleurs indépendants. Ces classifications favorables établies par le ministère américain du Travail ont toujours dépendu de la présence d’un président démocrate à la Maison Blanche ; l’administration Trump a pris le contre-pied de cette politique.
Déclin syndical
Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, comme l’a souligné Schor dans The Overworked American, les syndicats ont vu leur influence politique décliner progressivement, ce qui a privé la plupart des travailleurs américains d’une « culture de résistance face aux longues heures de travail » ou d’un « mouvement politique capable de faire pression pour obtenir de nouvelles réformes gouvernementales ». Les travailleurs qui avaient la chance d’appartenir à des syndicats sectoriels, disposant encore d’un certain pouvoir de négociation, ont continué à obtenir des avancées.
Cependant le champ de bataille s’est réduit aux négociations entre employeurs et salariés portant sur les congés payés, la rémunération majorée des heures supplémentaires et les limites contractuelles imposées aux heures supplémentaires obligatoires. L’un d’entre nous, en tant que négociateur syndical pour le syndicat Communications Workers of America, a personnellement soutenu certaines initiatives passées menées par des ouvriers d’usine de Nouvelle-Angleterre visant à obtenir des limites juridiquement contraignantes sur les heures supplémentaires obligatoires dans le secteur manufacturier. Il ne s’agit pas d’une revendication courante à la table des négociations dans ce secteur, ni dans aucun autre, car elle porte atteinte aux « prérogatives de la direction » en matière d’organisation du temps de travail.
Aujourd’hui, une grande partie des affrontements entre les syndicats et les employeurs, tant lors des négociations collectives qu’au sein des assemblées législatives régionales, porte sur la protection des salariés soumis à des semaines de travail « condensées ». Même avec les horaires de douze heures par jour que cela implique, la direction souhaite pouvoir exiger des heures supplémentaires quotidiennes pour pallier toute pénurie imprévue de personnel. Comme l’ont souligné les syndicats du secteur de la santé, cela aggrave l’épuisement professionnel des personnels infirmiers, qui ne disposent pas d’un temps de repos suffisant entre leurs gardes, et met en danger la sécurité des patients.
Dans le Vermont, des personnels infirmiers représentés par l’American Federation of Teachers ont tenté, en début d’année, de convaincre la législature de leur État, à majorité démocrate, d’instaurer des limites légales concernant les heures supplémentaires obligatoires. À l’heure actuelle, dix-huit autres États interdisent ou limitent strictement les heures supplémentaires obligatoires pour les personnels diplômés d’État (IDE) ; dans l’État voisin du New Hampshire, la durée maximale d’un service est de douze heures, avec un minimum de huit heures de repos entre deux services. Même avec ces limites sur les heures supplémentaires, les gardes de douze heures sont beaucoup trop éprouvantes, tant sur le plan mental que physique, pour les personnels diplômés d’État. Elles augmentent également le risque d’erreurs de soins, en particulier dans les établissements en sous-effectif qui ne respectent pas les ratios personnel infirmier/patients minimaux imposés par la législation de l’État ou les conventions collectives.
Des solutions qui changent la vie ?
Dans son dernier ouvrage, Four Days a Week : La solution révolutionnaire pour réduire le stress des employés, améliorer le bien-être et optimiser l’efficacité au travail, Schor semble surprise et déçue que « alors qu’il existe un consensus général sur le fait que les Américains travaillaient trop, la question a été abandonnée» dans les années 1990 et par la suite, en raison de « l’ascension de l’économie néolibérale». Mais alors qu’elle revient sur le sujet quatre décennies plus tard, Schor estime que la question du temps de travail est de nouveau à l’ordre du jour.
Cela s’explique en partie par notre nouvelle « ère de l’intelligence artificielle (IA) galopante », qui voit des millions de personnes commencer à s’inquiéter d’une suppression massive d’emplois, un processus déjà en cours dans le secteur technologique lui-même. En réponse à cette évolution, la commission sénatoriale de la santé, de l’éducation, du travail et des retraites a invité Schor à témoigner il y a deux ans au sujet d’un projet de loi présenté par Bernie Sanders visant à « réduire la semaine de travail standard de quarante à trente-deux heures ». C’était la première fois que le Sénat se penchait à nouveau sur « ce sujet depuis 1955 ».
Un autre témoin a été audi, Shawn Fain, le nouveau président du syndicat United Auto Workers. Il a indiqué qu’une semaine de travail de trente-deux heures figurait parmi les revendications de son syndicat lors des négociations dans le secteur automobile en 2023, lesquelles se sont principalement concentrées sur l’annulation des concessions contractuelles réalisées par ses prédécesseurs corrompus. Réaliste quant aux progrès possibles au Capitole, Sanders a souligné qu’il s’agissait, comme d’habitude, de marquer le coup, sans s’attendre à une action du Congrès dans un avenir proche. Le socialiste du Vermont a profité de cette audition pour souligner que « les gains de productivité enregistrés ces dernières décennies ont profité aux plus riches, tandis que les salaires ont stagné et que le temps de travail a augmenté ».
Comme Schor l’indique dans son ouvrage, la plupart de ses nouvelles recherches et missions de conseil récentes ont porté sur les « cols blancs », dont les « cabinets de services professionnels et les entreprises technologiques non syndiquées sont surreprésentés parmi les entreprises adoptant des horaires de quatre jours ». Le fait que ces entreprises adoptent de leur plein gré des horaires de travail hebdomadaires réduits ne résout pas toujours le problème du rythme et de la charge de travail.
Expériences en milieu professionnel
Comme le reconnaît Schor, ces expériences de « réorganisation du travail » mettent « fortement l’accent […] sur le maintien ou l’amélioration de la productivité ». La direction attend des salariés concernés « qu’ils accomplissent en quatre jours le travail de cinq », en éliminant leurs « activités chronophages et à faible valeur ajoutée » (autrement dit, « travailler plus intelligemment »). Il faut reconnaître à l’auteur qu’elle « n’est pas partisane de la journée de dix heures » :
Le mouvement syndical s’est battu longtemps et avec acharnement pour obtenir « huit heures de travail, huit heures de repos et huit heures pour ce que vous voulez ». Passer dix heures debout, devant un écran ou au volant n’est pas bon pour la santé. Il est vrai que beaucoup de gens préfèrent une semaine de travail condensée parce qu’ils ont de longs trajets pour se rendre au travail, des responsabilités liées à la garde des enfants, ou peut-être simplement envie d’avoir une journée supplémentaire pour eux-mêmes. Cependant, cela ne compense pas les répercussions négatives sur notre bien-être.
Néanmoins, Schor espère que les semaines de travail condensées deviendront « un régime transitoire vers la semaine de trente-deux heures », même si, pour l’instant, « seules quelques centaines, et non des milliers d’organisations » ont adopté ce type d’horaires aux États-Unis. Parmi les exemples qu’elle cite figure Inglenook, un domaine viticole de la Napa Valley, en Californie, dirigé par « un employeur humain et attaché à la famille » nommé Francis Ford Coppola.
Même si nous devons actuellement compter sur la bienveillance de quelques employeurs afin de trouver des « solutions qui changent la vie » pour résoudre les problèmes liés au stress professionnel et au burn-out, c’est une bonne nouvelle pour tous ceux qui travaillent pour eux et dont l’équilibre entre vie professionnelle et vie privée s’en trouve amélioré. Toutefois, cela ne nous mènera pas bien loin dans la recherche de solutions sociétales à un problème beaucoup plus largement répandu sur le lieu de travail. Cela ne sera possible que lorsque les syndicats auront retrouvé leur importance et leur influence d’antan. En l’absence de dispositions légales ou de clauses dans les conventions collectives, les expériences, même les mieux intentionnées (ou les plus intéressées), portant sur des horaires de travail alternatifs resteront probablement limitées à une petite partie du monde de l’entreprise américain et risquent fort d’être de courte durée.
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Steve Early est membre de la DSA depuis quarante-deux ans, milite au sein du syndicat Communications Workers of America depuis encore plus longtemps, et est l’auteur d’un ouvrage intitulé *Refinery Town : Big Oil, Big Money, and the Making of an American City*, qui dresse le portrait de Jovanka Beckles et d’autres dirigeants de la Richmond Progressive Alliance.
Suzanne Gordon est l’auteure de plusieurs rapports et ouvrages consacrés aux soins de santé destinés aux anciens combattants, notamment *Wounds of War*. Elle est également co-auteure d’un ouvrage à paraître intitulé *Our Veterans: Winners, Losers, Friends and Enemies on the New Terrain of Veterans Affairs*, publié par Duke University Press.
Source : Jacobin, Steve Early, Suzanne Gordon, 21-06-2026
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