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5.octobre.20215.10.2021 // Les Crises

Les États-Unis ont collecté 4,8 millions de données biométriques sur les Afghans

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Pour Margaret Hu, il s’agit d’une leçon sur les conséquences, en termes de vie et de mort, de la collecte de données dans les zones de conflit.

Source : Consortium News, Margaret Hu
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

Un soldat de l’armée américaine scanne les iris d’un civil afghan en 2012, dans le cadre d’un programme de collecte d’informations biométriques par l’armée auprès d’une grande partie de la population afghane. (Jose Cabezas/AFP via GettyImages)

Cet article, publié pour la première fois par The Conversation, révèle que les occupants américains ont enregistré 4,8 millions de données biométriques sur des Afghans dans ce qui ne peut être considéré que comme une humiliation du peuple d’une nation. Les Américains pourraient imaginer ce qu’ils ressentiraient s’ils étaient soumis à cela par une puissance étrangère sur leur propre sol. Le fait que les Talibans puissent désormais avoir accès à ces données pour poursuivre leurs collaborateurs doit être considéré comme une conséquence du projet impérial américain. Vers la fin de l’article, l’auteur écrit : « Le Pentagone devrait en profiter pour se demander s’il était nécessaire de collecter les données biométriques en premier lieu. » Les États-Unis accusent l’éditeur de WikiLeaks, Julian Assange, de révéler les noms de leurs informateurs, alors qu’il les expurgeait en réalité. Maintenant, ils ont laissé beaucoup de ces noms, et leurs scans d’iris, derrière eux.

À la suite de la prise de Kaboul par les Talibans et de l’éviction du gouvernement national afghan, des rapports alarmants indiquent que les insurgés pourraient potentiellement accéder aux données biométriques collectées par les États-Unis pour suivre les Afghans, y compris les personnes ayant travaillé pour les forces américaines et de la coalition.

Les Afghans qui ont autrefois soutenu les États-Unis ont tenté de cacher ou de détruire les preuves physiques et numériques de leur identité. De nombreux Afghans craignent que les documents d’identité et les bases de données stockant des données personnelles identifiables ne se transforment en arrêts de mort entre les mains des Talibans.

Cette violation possible des données souligne que la protection des données dans les zones de conflit, notamment les données biométriques et les bases de données qui relient l’activité en ligne à des lieux physiques, peut être une question de vie ou de mort. Mes recherches et le travail des journalistes et des défenseurs de la vie privée qui étudient la cybersurveillance biométrique ont anticipé ces risques pour la sécurité et la confidentialité des données.

La guerre biométrique

La journaliste d’investigation Annie Jacobson a documenté la naissance de la guerre biométrique en Afghanistan après les attaques terroristes du 11 septembre 2001, dans son livre First Platoon. Le ministère de la Défense a rapidement considéré les données biométriques et ce qu’il appelle la « maîtrise de l’identité » comme la pierre angulaire de multiples stratégies antiterroristes et anti-insurrectionnelles. La maîtrise de l’identité signifie être capable de suivre les personnes que l’armée considère comme une menace potentielle, quels que soient leurs pseudonymes, et, en fin de compte, priver les organisations de la possibilité d’utiliser l’anonymat pour dissimuler leurs activités.

En 2004, des milliers de militaires américains avaient été formés à la collecte de données biométriques pour soutenir les guerres en Afghanistan et en Irak. En 2007, les forces américaines recueillaient des données biométriques principalement au moyen de dispositifs mobiles tels que le Biometric Automated Toolset (BAT) et le Handheld Interagency Identity Detection Equipment (HIIDE).

Le BAT comprend un ordinateur portable, un lecteur d’empreintes digitales, un scanner d’iris et un appareil photo. HIIDE est un petit appareil unique qui intègre un lecteur d’empreintes digitales, un scanner d’iris et un appareil photo. Les utilisateurs de ces appareils peuvent collecter des scans d’iris et d’empreintes digitales ainsi que des photos faciales, et les faire correspondre aux entrées des bases de données militaires et des listes de surveillance biométriques.

En plus des données biométriques, le système comprend des données biographiques et contextuelles telles que les dossiers des listes de surveillance criminelle et terroriste, ce qui permet aux utilisateurs de déterminer si un individu est signalé dans le système comme un suspect. Les analystes du renseignement peuvent également utiliser le système pour surveiller les mouvements et les activités des personnes en suivant les données biométriques enregistrées par les troupes sur le terrain.

En 2011, soit dix ans après le 11 Septembre, le ministère de la Défense conservait environ 4,8 millions d’enregistrements biométriques de personnes en Afghanistan et en Irak, dont environ 630 000 étaient collectés à l’aide de dispositifs HIIDE. À cette époque également, l’armée américaine et ses partenaires militaires du gouvernement afghan utilisaient des renseignements biométriques ou des cyberrenseignements biométriques sur le champ de bataille pour identifier et suivre les insurgés.

En 2013, l’armée américaine et le corps des Marines ont utilisé le dispositif d’enrôlement et de dépistage biométrique, qui enregistrait les scans de l’iris, les empreintes digitales et les photos numériques du visage des « personnes d’intérêt » en Afghanistan. Ce dispositif a été remplacé par l’Identity Dominance System-Marine Corps en 2017, qui utilise un ordinateur portable doté de capteurs de collecte de données biométriques, connu sous le nom de Secure Electronic Enrollment Kit.

Au fil des ans, pour soutenir ces objectifs militaires, le ministère de la Défense a cherché à créer une base de données biométriques sur 80 % de la population afghane, soit environ 32 millions de personnes au niveau de la population actuelle. On ignore dans quelle mesure les militaires se sont rapprochés de cet objectif.

Plus de données, c’est plus de personnes à risque

Outre l’utilisation des données biométriques par les militaires américains et afghans à des fins de sécurité, le ministère de la Défense et le gouvernement afghan ont fini par adopter les technologies pour toute une série d’usages gouvernementaux quotidiens. Il s’agit notamment des preuves pour les poursuites pénales, de l’autorisation des travailleurs afghans pour l’emploi et de la sécurité des élections.

En outre, le système d’identification national afghan et les bases de données d’inscription des électeurs contenaient des données sensibles, notamment des données sur l’origine ethnique. La carte d’identité afghane, l’e-Tazkira, est un document d’identification électronique qui comprend des données biométriques, ce qui accroît les risques pour la vie privée posés par l’accès des Talibans au système national d’identification.

Avant de tomber aux mains des Talibans, le gouvernement afghan faisait un usage intensif de la sécurité biométrique, notamment en scannant l’iris de personnes telles que cette femme qui demandait un passeport. (AP Photo/Rahmat Gul)

Il est trop tôt après le retour au pouvoir des Talibans pour savoir si et dans quelle mesure ils seront en mesure de réquisitionner les données biométriques autrefois détenues par l’armée américaine. Un rapport a suggéré que les Talibans pourraient ne pas être en mesure d’accéder aux données biométriques collectées par HIIDE parce qu’ils n’ont pas la capacité technique de le faire.

Cependant, il est possible que les talibans se tournent vers leur allié de longue date, l’Inter-Services Intelligence (ISI), l’agence de renseignement pakistanaise, pour obtenir de l’aide afin d’accéder aux données. Comme beaucoup de services de renseignement nationaux, l’ISI a probablement la technologie nécessaire.

Un autre rapport indique que les Talibans ont déjà commencé à déployer une « machine biométrique » pour effectuer des « inspections de maison en maison » afin d’identifier les anciens fonctionnaires et forces de sécurité afghans. Ces informations concordent avec des reportages afghans antérieurs qui décrivaient les Talibans soumettant les passagers des bus à un contrôle biométrique et utilisant les données biométriques pour cibler les forces de sécurité afghanes en vue de leur enlèvement et de leur assassinat.

Des préoccupations de longue date

Pendant les années qui ont suivi le 11 Septembre, des chercheurs, des militants et des responsables politiques se sont inquiétés du fait que la collecte, le stockage et l’analyse en masse de données biométriques sensibles présentaient des dangers pour le droit à la vie privée et les droits humains. Les informations selon lesquelles les Talibans pourraient accéder aux données biométriques américaines stockées par l’armée montrent que ces craintes n’étaient pas infondées.

Ils révèlent des vulnérabilités potentielles en matière de cybersécurité dans les systèmes biométriques de l’armée américaine. En particulier, la situation soulève des questions sur la sécurité des dispositifs mobiles de collecte de données biométriques utilisés en Afghanistan.

Les problèmes de confidentialité des données et de cybersécurité liés à l’accès des Talibans aux bases de données du gouvernement américain et de l’ancien gouvernement afghan constituent un avertissement pour l’avenir. Lors de l’élaboration des technologies et des protocoles de guerre biométriques, il semble que le ministère de la Défense américain ait supposé que le gouvernement afghan aurait le niveau minimum de stabilité nécessaire pour protéger les données.

L’armée américaine doit partir du principe que toute donnée sensible – données biométriques et biographiques, données d’écoute et de communication, données de géolocalisation, dossiers gouvernementaux – peut potentiellement tomber entre les mains de l’ennemi. En plus de mettre en place une sécurité robuste pour se protéger contre les accès non autorisés, le Pentagone devrait profiter de cette occasion pour se demander en premier lieu s’il était nécessaire de collecter les données biométriques.

Il est essentiel de comprendre les conséquences involontaires de l’expérience américaine en matière de guerre et de cyberespionnage biométriques pour déterminer si et comment l’armée doit collecter des informations biométriques. Dans le cas de l’Afghanistan, les données biométriques que l’armée américaine et le gouvernement afghan ont utilisées pour traquer les Talibans pourraient un jour – si ce n’est déjà fait – être utilisées par les Talibans pour traquer les Afghans qui ont soutenu les États-Unis.

Margaret Hu est professeur de droit et d’affaires internationales à Penn State.

Source : Consortium News, Margaret Hu, 03-09-2021
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

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Commentaire recommandé

RGT // 05.10.2021 à 11h36

L’Afghanistan…
Encore un désastre pour un pays qui a été « libéré » par les USA et qui vient s’ajouter à la longue liste des catastrophes humanitaires sanguinaires…

N’oublions jamais que ce pays PACIFIQUE a eu la « mauvaise idée » d’avoir des communistes au pouvoir (qui avaient chassé un gouvernement totalement corrompu, on oublie de le préciser) et que les afghans ne s’en plaignaient pas.

Ce qui a déplu aux USA qui ont financé et armé Al-Qaïda (avec la complicité des pétromonarchies et du Pakistan) pour faire tomber ce gouvernement en envoyant des hordes de salafistes qui massacraient la population.

L’URSS est allée à reculons à la demande du gouvernement afghan pour lutter contre ces « combattants de la Liberté » comme les nommaient les occidentaux…

Quand l’URSS s’est retirée du conflit (les soldats russes étant d’ailleurs appréciés de la population civile car ils les protégeaient des « fous de dieu » le gouvernement afghan de Nadjibullah a encore tenu 2 ans malgré les rivières de dollars qui inondaient les « libérateurs ».

Simplement parce que la population préférait de loin les communistes aux « envoyés de dieu ».

Le gouvernement afghan a même réussi à obtenir des victoires remarquables contre les salafistes jusqu’à ce que la balance soit totalement déséquilibrée par la chute de l’URSS, ce qui a entraîné la fin de l’aide à ce pays entraînant la victoire des salafistes de plus en plus financés par le « camp du bien ».

Les USA n’avaient pas encore terminé d’évacuer leurs troupes que les talibans prenaient le contrôle de ce pays. Car ils n’avaient AUCUN soutien de la population pour les « élites » totalement corrompues mises en place par les occidentaux.
Contrairement aux communistes qui étaient sincères et honnêtes et qui avaient droit au respect de la population pour leur action efficace dans la lutte contre les inégalités, particulièrement concernant le statut des femmes.

Si les USA n’avaient pas foutu le bordel dans ce pays en 1979 les afghans n’auraient JAMAIS connu ce conflit sanglant et les afghans auraient sans doute continué leur « petit bonhomme de chemin ».

Si les occidentaux (USA en tête) se contentaient de foutre la paix aux autres peuples le monde serait bien plus pacifique…

5 réactions et commentaires

  • john // 05.10.2021 à 10h15

    Peut-on imaginer, chez nous, l’exploitation des données biométriques collectées à l’occasion de la demande de carte d’identité ou de passeport pour faire la chasse aux déviants, aux opposants,…..en cas d’occupation étrangère du pays ou de prise de pouvoir par des idéologues violents (fascistes, etc…) ?

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    • Savonarole // 05.10.2021 à 13h08

      C’est inimaginable : chez nous on est organisé monsieur, la police n’a pas besoin de l’état civil pour assigner à résidences des écolos pendant une COP à Paris par exemple. C’est des gens organisés : ils ont leurs petites listes bien faites à la préfecture pour aller jouer les Papons.

        +8

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  • RGT // 05.10.2021 à 11h36

    L’Afghanistan…
    Encore un désastre pour un pays qui a été « libéré » par les USA et qui vient s’ajouter à la longue liste des catastrophes humanitaires sanguinaires…

    N’oublions jamais que ce pays PACIFIQUE a eu la « mauvaise idée » d’avoir des communistes au pouvoir (qui avaient chassé un gouvernement totalement corrompu, on oublie de le préciser) et que les afghans ne s’en plaignaient pas.

    Ce qui a déplu aux USA qui ont financé et armé Al-Qaïda (avec la complicité des pétromonarchies et du Pakistan) pour faire tomber ce gouvernement en envoyant des hordes de salafistes qui massacraient la population.

    L’URSS est allée à reculons à la demande du gouvernement afghan pour lutter contre ces « combattants de la Liberté » comme les nommaient les occidentaux…

    Quand l’URSS s’est retirée du conflit (les soldats russes étant d’ailleurs appréciés de la population civile car ils les protégeaient des « fous de dieu » le gouvernement afghan de Nadjibullah a encore tenu 2 ans malgré les rivières de dollars qui inondaient les « libérateurs ».

    Simplement parce que la population préférait de loin les communistes aux « envoyés de dieu ».

    Le gouvernement afghan a même réussi à obtenir des victoires remarquables contre les salafistes jusqu’à ce que la balance soit totalement déséquilibrée par la chute de l’URSS, ce qui a entraîné la fin de l’aide à ce pays entraînant la victoire des salafistes de plus en plus financés par le « camp du bien ».

    Les USA n’avaient pas encore terminé d’évacuer leurs troupes que les talibans prenaient le contrôle de ce pays. Car ils n’avaient AUCUN soutien de la population pour les « élites » totalement corrompues mises en place par les occidentaux.
    Contrairement aux communistes qui étaient sincères et honnêtes et qui avaient droit au respect de la population pour leur action efficace dans la lutte contre les inégalités, particulièrement concernant le statut des femmes.

    Si les USA n’avaient pas foutu le bordel dans ce pays en 1979 les afghans n’auraient JAMAIS connu ce conflit sanglant et les afghans auraient sans doute continué leur « petit bonhomme de chemin ».

    Si les occidentaux (USA en tête) se contentaient de foutre la paix aux autres peuples le monde serait bien plus pacifique…

      +14

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    • herve cruchant // 05.10.2021 à 16h24

      Je crois qu’il faut aussi considérer le volet stratégique de l’occupation : depuis la destitution du Shah par la CIA et l’arrivée des barbus au pouvoir en Iran -beau résultat, encore une fois, après le Nicaragua, la Grenade…- la fixation névrotique sur l’Iran. Raser l’Iran à tous prix. Ce pays -les USA- est un pays dirigé par de grands malades. Et on ne peut pas dire éternellement « peut-être; mais seulement en ce qui concerne les dirigeants » puisque le peuple laisse faire, de manière macho-biscotos comme pour les Républicains ou de manière plus nonce apostolique comme les Démocrates. La honte de l’humanité. La chute en sera plus rude. Méfions-nous des dommages collatéraux.

        +6

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  • Hamourabi // 06.10.2021 à 11h41

    Bonjour,
    Et pourtant ce genre d’archives (numériques) est beaucoup plus rapide et sûr à détruire, que celles en papier : Avant d’évacuer leur ambassade assiégée à Tehran, les ƒonctionnaires états-uniens avaient passé des heures à lacérer leurs documents ; et ƒinalement, la plupart de ces pages ont quand même été reconstituées.

    Mais non, ils ont déguerpi de Kaboul tellement, tellement, tellement vite qu’ils n’avaient pas le temps d’appuyer sur le bouton « Delete » — ou ils se sont dit « Après moi le déluge » ?

      +2

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