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3.janvier.20153.1.2015 // Les Crises

Sortie de l’euro : Bernard Maris vire sa cuti

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Témoignage très intéressant.

Ceci étant, j’ai une vision assez simple : l’euro est un très grave echec (largement prévisible). Et il est impossible (politiquement) d’en sortir. Pas la peine de débattre pendant des mois.

DONC, on s’assoit, on se protège du mieux possible, et on attend qu’il meure par attaque des marchés financiers, comme ses prédécesseurs (étalon-or, étalon-dollar…)

 

Je vire ma cuti Par Bernard Maris

J’ai voté oui à Maastricht, oui au traité Constitutionnel. Aujourd’hui je pense qu’il faut quitter la zone euro.

Il n’est jamais trop tard (même s’il est bien tard) pour reconnaître qu’on s’est trompé. J’ai cru, pauvre nigaud, qu’une monnaie unique nous mettrait la voie d’une Europe fédérale.

(Pourquoi une Europe fédérale et non la « France éternelle », d’ailleurs ? Parce qu’une Europe unie me semblait plus civilisée que le reste du monde et mieux à même de contrer ces crétins d’Amerloques, ces brutes de Russes, cette affreuse dictature chinoise et le reste du monde. Bien.)

Donc monnaie unique, pouvoir régalien de battre monnaie supranational, tout ça conduisait à un État fédéral.

Idiot.

Les Etats conservaient l’autonomie fiscale, il n’y avait pas de budget fédéral. Dès lors au lien de s’unir, à cause de la monnaie unique, les Etats allaient se lancer dans une concurrence fiscale et budgétaire : ils allaient organiser leur budget à leur manière, sous le parapluie de l’euro. Les Grecs par exemple empruntaient en Euro, mais remboursaient en « économie grecque », c’est-à-dire en féta et fromage de chèvre. Les Allemands empruntaient en euros, et remboursaient en Porsche et Mercédès, les Français en sacs Vuitton, etc etc.

De sorte que les emprunts en monnaie unique, n’empêchaient pas la séparabilité des dettes : une dette grecque vaut du fromage, une dette allemande des machines outils et de la technique de pointe. Chacun son truc.

Plus l’euro était fort, plus les Allemands étaient contents, car ils vendent des machines dont personne ne peut se passer : ils les vendaient donc de plus en plus cher, investissaient dans des machines de plus en plus performantes et un service après vente impec, tandis que les grecs ne parvenaient plus à vendre leur fromage ; à tel point que l’industrie agroalimentaire allemande finit par récupérer la fabrication de fromage grec (authentique).

Quel intérêt ont les Grecs à rester dans la zone euro ? Aucun. Ils finiront d’ailleurs par être foutus dehors par « les marchés » (les prêteurs en euros qui, comme tous les prêteurs, préfèrent prêter aux riches qu’aux pauvres).

Les français ont également payé affreusement la politique de l’euro fort. Pourquoi une politique de l’euro fort ? Parce que l’industrie allemande est heureuse avec un euro fort, et parce que les rentiers du monde entier sont heureux avec un euro fort. Quand tu prêtes, tu souhaites que ton capital garde de la valeur. Plus l’euro monte, plus ton capital prend de la valeur, plus tu es content. Une monnaie forte est faite pour les prêteurs (les rentiers), une monnaie faible pour les emprunteurs (les ménages, les entreprises si elle sont situées en bas de l’échelle de production, si leurs produits sont en concurrence).

L’euro fort a détruit l’industrie française. D’autres facteurs ont aidé : la nullité des patrons français, l’insuffisance de la recherche, le transfert massif des « intelligences » (sic) vers la finance au détriment de l’industrie. Soit on reste dans l’euro, et on accepte qu’il n’y ait plus aucune industrie en France, qu’il ne reste que du tourisme et un peu d’industrie informatique liée aux média, mais ni avions, ni industrie pharmaceutique, ni biotechnologies, ni voitures évidemment, ni rien, soit ont sort de l’euro et on sauve ce qui peut être sauvé.

Pourquoi faudrait-il sauver l’industrie, ducon ? Parce que la recherche appliquée peut booster la recherche fondamentale : il y a une synergie entre les deux. Si l’on veut une recherche de qualité, il faut un minimum d’industrie (cela dit, on peut se foutre complètement de la recherche et dire « vive les Amish », ce que je comprends). Si l’on veut une « transition énergétique », il faut un minimum d’industrie.

Mais si on sort de l’euro, tout se casse la gueule, non ?

Et non… (A Suivre)

Bernard Maris

 

 

Le sophisme de Benoit Apparu Par Bernard Maris

Faut-il sortir de l’euro ? Oui.

Est-ce possible ? C’est une autre paire de manches.

Comment vivait la France avant l’euro ? Sa monnaie fluctuait au gré des dévaluations par rapport au dollar décidées par les gouvernement en fonction des « attaques » contre le Franc (autrement dit des ventes massives de francs par les résidents ou les étrangers, autrement dit des sorties massives de capitaux). En ce temps-là les marchés de capitaux étaient plus faciles à contrôler. D’abord il n’y avait pas de capitaux « off-shore », flottants entre les Etats. Ensuite le volume de l’épargne cherchant à se placer ici ou là était beaucoup plus faible ; malgré tout le capital circulait, et les Etats contraient cette circulation par le contrôle des changes ou la dévaluation. Arrivant au pouvoir, de Gaulle dévalue de 20%. L’économie repart à tour de bras.

Les temps ont changé. Les marchés de capitaux « off shore », internationaux, brassent des sommes considérables. En zone euro, les marchés ne peuvent plus attaquer directement les monnaies (le franc à disparu) mais les contreparties de l’euro, les supports de l’euro. Il y a en trois : l’or (négligeable), les créances sur les économies (la dette Suez, la dette Renault, etc.) et surtout les dettes publiques, les dettes sur les Trésors publics. Tout se passe exactement comme avant, sauf que les Etats ne peuvent plus répliquer en jouant sur la valeur de leur monnaie.

Avant d’envisager de sortir de l’euro, il faut réfuter le sophisme de Benoit Apparu. Sur une chaine de télé il dit : « La dette française est de 2000 milliards (dont 1300 détenue par des étrangers). Sortir de l’euro dévalue l’eurofranc (la nouvelle monnaie) de 25%. Automatiquement on doit 400 milliards de plus. Autrement dit un budget annuel de l’Etat. Donc on peut pas sortir, cqfd. »

Sauf que c’est faux. La dette, le jour où l’on sort de l’euro, n’est plus libellée en euros, mais en eurofrancs. Donc on doit illico 2000 milliards d’eurofrancs. Et on rembourse en eurofrancs émis par la Banque de France. Benoit Apparu raisonne comme si on changeait de monnaie sans sortir de la zone euro. Sophisme.

Le 15 Août 1971, Nixon a aboli la convertibilité du dollar, pourtant garanti urbi et orbi 35 dollars l’once d’or. L’or s’est mis à flamber, et la Fed à émettre des dollars. A un journaliste du Monde qui lui demandait si un jour les Etats-Unis parviendrait à rembourser leur dette colossale, Milton Friedman répondit justement : « Notre dette est en dollars, donc on ne vous doit rien ».

Petit bémol néanmoins, car tout semble trop facile. De quelle juridiction dépend une dette ? Les pauvres pays d’Afrique se sont endettés jusqu’à l’os et n’ont jamais pu rembourser leurs dettes parce qu’elles étaient gérées et défendues par les tribunaux des nations prêteuses. Pour passer en douce de l’euro à l’eurofranc, encore faut-il que les dettes publiques françaises dépendent de juridiction françaises. Est-ce le cas ? Oui, à 93% (1). 93% des contreparties de la dette, des OAT (Obligations assimilables du Trésor, les « bons » entre 5 et 50 ans émis par le Trésor et garantis par l’Etat) sont de droit français. Il n’en va pas de même pour les banques et les entreprises ; elles sont endettées pour 300 milliards d’euros, et sont soumises au droit luxembourgeois, britannique, et pour certaine au droit des Iles Caïman.

Difficile d’imaginer une renationalisation de la dette. Donc il faudrait refinancer les banques et les entreprises en euro-francs, afin de leur permettre de rembourser leurs dettes. Mais alors… l’inflation ?

(A suivre)

Bernard Maris

(1) Lire l’excellent bouquin de Franck Dedieu, Benjamin Masse Stamberger, Béatrice Mathieu, et Laura Raim, Casser l’euro pour sauver l’Europe, Les liens qui libèrent.

 

 

La deuxième guerre civile Par Bernard Maris

En 1992, François Mitterrand a ouvert une deuxième guerre de 30 ans en croyant par la monnaie unique arrimer l’Allemagne à l’Europe.

L’Allemagne réalise sans le vouloir par l’économie ce qu’un chancelier fou avait déjà réalisé par la guerre : elle détruit à petit feu l’économie française. Certes, elle n’est pas responsable de cette situation, au contraire ; elle n’est jamais intervenue dans la politique intérieure de la France, elle a tendu la main aux Français du temps de Balladur pour réaliser un début d’unité fiscale et budgétaire (qui lui fut refusée).

C’est François Mitterrand qui a deux reprises a voulu arrimer la politique monétaire de la France à celle de l’Allemagne, détruisant une industrie qui n’allait pas bien fort : en 1983 d’abord, avec le tournant de la rigueur et la politique du « franc fort », en 1989 ensuite, en paniquant après la réunification Allemande, et en avalisant celle-ci au prix d’une monnaie unique et d’un fonctionnement de la BCE calqué sur celui de la Bundesbank.

Plus de vingt ans de guerre économique ont passé, et l’industrie Allemande a laminé les industries italienne et surtout française. Aujourd’hui la guerre est terminée et gagnée. La part des exportations de l’Allemagne en zone euro représente 10% du total. Le reste est hors zone euro, aux Etats-Unis et en Asie. L’Allemagne n’a plus besoin de la zone euro. Au contraire : la zone euro commence à lui coûter cher, à travers les plans de soutien à la Grèce, au Portugal, et à l’Espagne, à tel point qu’elle songe elle aussi à quitter l’euro.

Il est bien évident que ni la Grèce, ni le Portugal, ni l’Espagne, ni même la France et l’Italie ne pourront jamais rembourser leur dette avec une croissance atone et une industrie dévastée. La zone euro éclatera donc à la prochaine grave crise de spéculation contre l’un des cinq pays précités.

La Chine et les Etats-Unis contemplent avec ravissement cette deuxième guerre civile interminable, et se préparent (pour les Etats-Unis une deuxième fois) à tirer les marrons du feu. La Chine et les Etats-Unis pratiquent une politique monétaire astucieuse et laxiste. On pourrait ajouter à la liste des pays pratiquant une politique monétaire intelligente la Corée du Sud, et aujourd’hui le Japon. La Grande Bretagne, elle, prépare tout simplement un référendum pour sortir de l’Europe.

On a le choix : sortir de l’euro ou mourir à petit feu. Sinon, le dilemme pour les pays de la zone euro est assez simple : sortir de façon coordonnée et en douceur, ou attendre le tsunami financier.

Une sortie coopérative et en douceur aurait le mérite de préserver un peu de construction européenne, un tsunami sera l’équivalent du Traité de Versailles, les perdants étant cette fois les pays du Sud. Et au-delà des pays du Sud, toute l’Europe.

La sortie douce et coordonnée est assez simple, et a été déjà envisagée par nombre d’économistes. Il s’agit tout simplement de revenir à une monnaie commune, servant de référentiel aux différentes monnaies nationales. Cette monnaie commune, définie par un « panier de monnaies » nationales, atténue les spéculations contre les monnaies nationales.

C’est un retour au SME (Système monétaire européen) ? Oui. Des marges de fluctuations autour de la monnaie commune. Une stabilisation de la spéculation par des limitations des mouvements de capitaux, stabilisation qui pourrait être accrue par une taxe type Tobin sur ces mêmes mouvements de capitaux. Mais le SME a échoué direz vous… Oui, parce que le SME ne s’était pas donné de lutter contre la spéculation, et n’avait pas adopté une « Chambre de compensation » comme la souhaitait Keynes dans son projet pour Bretton Woods (abandonné au profit du projet américain).

Le meilleur moyen de rendre l’Europe odieuse, détestable pour longtemps, de faire le lit des nationalismes les plus étroits, est de poursuivre cette politique imbécile de monnaie unique associée à une « concurrence libre et non faussée » qui fait se pâmer de joie ceux qui en profitent, Chinois, Américains et autres BRICs.

Bien évidemment la mainmise du politique sur la monnaie ne suffit pas à faire une économie puissante : la recherche, l’éducation, la solidarité sont certainement aussi importantes. Mais laisser les « marchés » gouverner les pays est tout simplement une honteuse lâcheté.

(A suivre)

Bernard Maris

 

5 réactions et commentaires

  • Aspitoyen // 08.01.2015 à 04h55

    C’est ballo Bernard marris a ete abattu hier a Charlie Hebdo….

    En ce qui me concerne, Plus vite on sortira de l’union europeenne, plus vite on limitera la casse.

      +2

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  • Richard // 08.01.2015 à 09h23

    “DONC, on s’assoit, on se protège du mieux possible, et on attend qu’il meure par attaque des marchés financiers, comme ses prédécesseurs (étalon-or, étalon-dollar…)”

    C’est une saine démarche. Merci et adieu à Bernard Maris.

      +2

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  • P.Lacroix // 08.01.2015 à 15h36

    – Seul journal à pouvoir encore se lever contre l’ ordre établi ? ( indépendant financièrement et journalistes n’ ayant pas peur )
    – Gros suppositoire à faire passer ?
    Je ne vois rien d’ autre en plus précis.

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  • Olivier M // 12.01.2015 à 15h23

    Sortir de l’euro?

    Comme si cela suffisait pour recréer assez d’emplois en France, alors que la robotisation est en plein développement.

    Bernard Maris -RIP-, financier d’un journal anti-sectes, qui lui-même était adepte de la secte économico-libérale. Il eut un éclair de lucidité, plus que partiel, avant sa mort tragique.

    Nanar, tu ne me manqueras pas.

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    • Hadrien // 18.01.2015 à 22h35

      Oncle Bernard… adepte de la secte économico-libérale ?
      Il doit y avoir erreur sur la personne !

      Il suffit de lire cet article de lui dans “Alternatives économiques” en 2003, dont les extraits ci-dessous raffraîchiront la mémoire à certains :
      http://www.alternatives-economiques.fr/le-suicide-du-liberalisme-economiqu_fr_art_166_17960.html

      EXTRAITS :

      Autopsie d’un anéantissement
      L’économie dite moderne s’est constituée autour du modèle de Walras et du concept de valeur utilité ou valeur subjective…
      L’économie moderne représente donc un monde où les individus sont l’explication ultime de tout phénomène social ou collectif. Il n’existe pas de collectif en soi. Tout phénomène économique peut se ramener à l’interaction des calculs d’individus séparés, autonomes, sans lien social: c’est l’hypothèse dite “d’individualisme méthodologique”. Elle interdit de poser des phénomènes globaux, sinon comme agrégation de phénomènes individuels [et même comme agrégation…!]

      “Le roi est nu”
      Et pourtant! A peine l’économie à la Walras a-t-elle triomphé, que les économistes qui l’avaient portée au pinacle, ceux-là mêmes qui l’avaient élaborée, s’appliquent à la détruire. Avec une minutie qui n’a d’égale que celle qu’ils avaient mise à la construire.
      …il n’est pas possible (au moins pour un économiste digne de ce nom) de fonder une politique économique sur le concept de marché. Ce qui est passionnant dans cette affaire, c’est que ce sont Debreu, Allais, Arrow et consorts (et non les attardés marxistes du café du commerce) qui s’acharnent sur la forteresse. Ils réussissent à la transformer en sable avec une efficacité redoutable. L’un d’eux conclura: “Le roi est nu” (5). Walras, à son tour, est mort.

      Le marché n’est pas efficace
      L’efficacité du marché, maintenant. Nash a eu le prix Nobel pour avoir fourni, en 1950, comme matrice de raisonnement aux économistes, la théorie des jeux. Le “jeu”, c’est-à-dire des individus isolés décidant rationnellement d’une stratégie, constitue bien le cadre général du modèle walrassien. Nash, après d’autres, a proposé un jeu fort simple comme image de la concurrence, le “dilemme du prisonnier”. Il est d’une portée philosophique considérable. L’équilibre (la solution de ce jeu) dit que les acteurs en concurrence choisissent toujours la mauvaise solution. La coopération est meilleure. Savourons ce résultat: la concurrence, le chacun pour soi, est inefficace. La solidarité serait plus efficace que la concurrence. Le collectif est plus efficace que l’individualisme. La coopération est plus efficace que la non-coopération. Bref, on ne se lassera jamais de le répéter, le marché n’est pas efficace. On devrait l’écrire en lettres d’or sur le frontispice du Parlement européen.

      Pas d’explication économique à l’économie
      Tous les économistes, libéraux ou non, sont donc conscients de l’état désastreux dans lequel se trouve le libéralisme théorique: l’idée que la théorie économique walrassienne est “incapable de répondre à une question telle que “comment se forment les prix?”” (10) fait désormais pratiquement consensus. Mesure-t-on l’importance de cet aveu? Il faut se frotter les yeux pour croire une telle phrase! Le même auteur affirme également que “la théorie moderne et un “patchwork”, sans doute haut en couleur, mais constitué d’une juxtaposition de modèles particuliers, de modèles ad hoc, choisis pour la circonstance ou l’illustration d’un problème spécifique” (ibid, p. 117). Il n’y a plus de modèle économique de la société. Plus d’explication économique à l’économie.
      Reste à comprendre pourquoi, malgré une telle lucidité, la prégnance du principe concurrentiel reste aussi forte. Autrement dit, pourquoi, paradoxalement, la faillite du modèle théorique a propulsé au zénith l’idéologie économique libérale.

      Références

      (5) Lire l’article “Economie néoclassique” du merveilleux Dictionnaire d’analyse économique, par Bernard Guerrien, éd. La Découverte, 1996.
      [On peut aussi lire le livre édifiant de Bernard Guerrien “Théorie économique néoclassique”, 1999, et réédité plusieurs fois chez le même éditeur ci-dessus]

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