Source : Consortium News, le 07/11/2016

Le 7 novembre 2016

Rapport spécial : Depuis deux décennies, le principal journal américain, le New York Times, a perdu le chemin du journalisme, devenant une plateforme de propagande et un défenseur des puissants, écrit Robert Parry.

Par Robert Parry

Au cours des dernières années, le New York Times s’est comporté comme si toutes les affirmations du pouvoir en place étaient vraies, ne faisant preuve de la moindre once de scepticisme, que les conclusions proviennent d’un rapport du Congrès, d’une évaluation du renseignement, d’une enquête criminelle ou même d’une organisation aussi louche que la Ligue nationale de football (NFL).

Si une institution puissante affirme une conclusion, le Times s’y range docilement, accepte la conclusion et s’attend à ce que tout le monde le fasse également. Cependant, ce n’est pas du journalisme ; c’est une soumission aveugle à l’autorité ; et cela pousse indirectement beaucoup de gens dans les marécages des théories conspirationnistes. Après tout, si les journalistes professionnels souscrivent simplement à n’importe quelle affirmation douteuse provenant d’institutions puissantes, les citoyens curieux vont essayer de remplir les blancs eux-mêmes et parfois même adhérer à des hypothèses complètement loufoques.

L'immeuble du New York Times à New York. (Photo issue de Wikipedia)

L’immeuble du New York Times à New York. (Photo issue de Wikipedia)

Dans ma carrière de journaliste, j’ai trouvé troublant les deux extrêmes suivants : d’une part l’hypothèse du Times selon laquelle les autorités ont presque toujours raison, et d’autre part les théoriciens du complot qui accompagnent certains commentaires du type « ce que je ne comprends pas » d’une explication absurde et puis qui se mettent en colère quand les gens rationnels ne sont pas d’accord.

Bien que les deux attitudes soient devenues une menace pour le bon fonctionnement de la démocratie, le comportement du Times est le plus à blâmer, puisque le « journal de référence » est beaucoup plus influent dans la définition des politiques publiques, et également parce qu’il est en partie responsable de la création de ce fléau qu’est le conspirationnisme.

Certaines des insuffisances du Times sont bien connues, comme sa couverture de 2002 relayant des affirmations des responsables et des alliés de l’administration de George W. Bush selon lesquelles l’Irak reconstituait son programme d’armes nucléaires et avait, pour ce faire, acheté quelques tubes en aluminium. L’histoire bidon du Times a permis aux principaux collaborateurs de Bush de participer aux talk-shows du dimanche pour avertir que “nous ne pouvons pas nous permettre d’attendre que les preuves accablantes se transforment en champignon atomique.”

Mais l’histoire du « tube d’aluminium » n’était qu’une partie d’un plan imaginé de longue date. En tant que journaliste d’investigation à Washington depuis 1980, j’avais vu le Times s’engager dans des publications similaires de fausses histoires inventées par de puissants initiés.

Par exemple, en se basant sur des renseignements personnels du ministère de la justice de Ronald Reagan au milieu des années 1980, le Times a renversé les rapports originaux que mon collègue d’Associated Press Brian Barger et moi-même avions écrits contre les contrebandiers nicaraguayens.

Et une fois que le Times a été dupé par ses sources officielles, lui et d’autres publications dominantes ont persisté avec des vendettas contre quiconque contredisait la sagesse acceptée, refusant d’admettre qu’ils avaient tort, même au détriment de la vérité historique.

Ainsi, lorsque le journaliste du San Jose Mercury News, Gary Webb, a relancé l’histoire des Contra-cocaïne en 1996, avec des preuves qu’une partie de cette cocaïne avait alimenté l’épidémie de crack, le Times (avec d’autres grands journaux) a ruiné la carrière de Webb.

Enfin, en 1998, lorsque l’inspecteur général de la CIA, Frederick Hitz, a confirmé que les Contras s’étaient effectivement livrés à un important trafic de cocaïne, le Times n’a publié qu’un aveu réticent et limité selon lequel, peut-être que l’histoire de Webb contenait une certaine vérité. Mais la carrière et la vie de Webb sont restées en ruines. Il s’est finalement suicidé en 2004 (et s’il vous plaît, les conspirateurs, ne commencez pas sur la façon dont il a été “assassiné” par la CIA).

[Pour des détails, voir Consortiumnews.com : « La saga sordide des Contra-cocaïne. »]

Cacher la victoire de Gore

Au moment de l’élimination de Webb, le Times était enfoncé jusqu’au coup dans un schéma troublant consistant à interpréter presque toutes les affaires majeures de travers, ou à bloquer la publication d’informations importantes que ses propres journalistes avaient déterrées.

Le président George W. Bush et des membres de son équipe de sécurité nationale en Irak en 2007

Le président George W. Bush et des membres de son équipe de sécurité nationale en Irak en 2007

En 2000, après que cinq partisans républicains ont fait invalider par la Cour suprême des États-Unis les votes en Floride pour assurer l’élection de George W. Bush, les dirigeants du Times ont d’abord résisté aux appels de leur base à se joindre à un comptage par les médias des bulletins rejetés, avant d’accepter de participer de mauvaise grâce.

Cependant, lorsque le décompte des voix a été achevé en novembre 2001, les responsables du Times ont décidé de déformer les résultats, qui ont révélé que si tous les votes légaux en Floride avaient été comptés, Al Gore aurait gagné (parce que les “survotes” – Quand un électeur coche et écrit le même nom – penchaient lourdement pour Gore et sont légaux selon la loi de la Floride qui est basée sur la claire intention de l’électeur).

Vous auriez pu penser qu’à l’évidence c’était le mauvais gars qui était à la Maison-Blanche, mais les attaques du 11-Septembre se déroulèrent entre le début et la fin du dépouillement des médias. Ainsi, le Times et d’autres grands médias ont enterré leurs propres conclusions afin de ne pas saper l’autorité de Bush au beau milieu d’une crise. Les grands médias se sont concentrés sur diverses hypothèses issues des recomptages partiels qui donnaient toujours Bush « gagnant ».

On pourrait certes être d’accord avec les raisons du Times afin de tromper le public, mais ce que le Times a fait n’était ni du journalisme ni une façon de considérer les citoyens américains comme les vrais souverains de la nation qui ont le droit de connaître la vérité. Il s’agissait de protéger la légitimité de la caste dirigeante. Ceux d’entre nous qui ont indiqué les résultats réels du vote ont été brocardés en tant que « théoriciens du complot », bien que nous ne l’ayons pas été.

[Pour connaître les détails de “comment un recomptage complet de la Floride aurait placé Gore à la Maison-Blanche”, voir Consortiumnews.com « La Victoire de Gore », « Comment Bush a volé la Maison-Blanche » et « Bush contre Gore, Une Décennie Noire ».]

Rationaliser la guerre

Aussi, quand nous en sommes arrivés aux plans de Bush pour envahir l’Irak en 2002, le Times avait déjà montré son engagement à avaliser tout ce que le gouvernement disait, aussi douteuses soient ses allégations. Et même l’humiliation d’avoir été pris en flagrant délit de publication d’une fausse histoire sur les tubes en aluminium comme étant la preuve que l’Irak relançait son programme d’armement nucléaire n’a pas amené le Times a changer de cap.

Judith Miller, ancienne journaliste au New York Times.

Judith Miller, ancienne journaliste au New York Times.

Bien que l’une des journalistes de cette histoire, Judy Miller, ait finalement quitté le journal (et retomba sur ses pieds à Fox News), l’auteur principal, Michael Gordon, a continué en tant que correspondant à la sécurité nationale du Times. Encore plus étonnant, le chroniqueur Bill Keller, qui a écrit un article influent ralliant les progressistes à la cause de l’invasion de l’Irak, a été promu à la fonction prestigieuse de rédacteur en chef après que sa naïveté irakienne eut été révélée.

Même dans les rares moments où le Times a affirmé qu’il s’opposait à l’administration Bush, comme lors de la publication de l’article de James Risen en décembre 2005 exposant la mise sur écoute sans mandat des Américains, la réalité n’était pas exactement digne de figurer dans Profiles in Courage [recueil de portraits de sénateurs américains attribué à Kennedy, NdT].

Il s’avéra que le Times avait mis sous le coude l’histoire de Risen depuis plus d’un an. Elle aurait pu être publiée avant les élections de 2004, mais Bush a exigé la suppression de l’histoire. L’information a finalement été partagée avec le public à la fin 2005 seulement parce que le livre de Risen, State of War, devait être publié en janvier 2006 et qu’il incluait la révélation, un futur embarras pour le Times.

La tendance du Times à s’incliner devant la Maison-Blanche a continué pendant l’administration Obama. Chaque fois qu’il y a eu une allégation douteuse selon laquelle le gouvernement des États-Unis s’érigeait contre un « adversaire » étranger, le Times prenait scrupuleusement le parti du gouvernement de Washington plutôt que d’appliquer l’objectivité et l’impartialité qui sont censées être au cœur du journalisme américain.

Par exemple, le 21 août 2013, quand une mystérieuse attaque au gaz sarin en périphérie de Damas, en Syrie, a tué plusieurs centaines de personnes, le Times s’est simplement rangé derrière l’empressement des États-Unis et consorts d’accuser le gouvernement du président syrien Bashar al-Assad.

Il y avait des raisons immédiates de douter de cette conclusion : Assad venait d’inviter des inspecteurs des Nations Unies à enquêter sur des cas de djihadistes syriens utilisant des armes chimiques, mais le Times et d’autres grands médias occidentaux se contentèrent de pointer du doigt un Assad déjà diabolisé.

Bien que nous sachions maintenant que les analystes des services de renseignement américains ne considéraient pas la culpabilité d’Assad comme une évidence – et plus tard les éléments clés de l’affaire contre Assad s’effondraient, comme le calcul erroné du Times de la portée maximale de la fusée porteuse de gaz sarin – le mot d’ordre “Assad est responsable” a presque conduit à des représailles américaines d’envergure contre ce qui semble maintenant avoir été les mauvaises personnes.

Les éléments de preuve actuels indiquent une probable provocation par des djihadistes radicaux essayant de tromper l’Occident pour qu’il entre en guerre à pleine puissance et à leurs côtés, mais le Times n’a jamais complètement rétracté sa fausse allégation selon laquelle la fusée avait été tirée d’une base militaire syrienne quatre fois au-delà de la portée de la fusée.

En effet, à ce jour, les chroniqueurs du Times et d’autres journalistes occidentaux citent régulièrement la culpabilité d’Assad, et le présumé échec du président Obama à faire respecter sa “ligne rouge” contre les attaques chimiques, comme étant un fait établi.

Le cas du MH-17

Il y a eu un manque de scepticisme identique envers la propagande qui a été bâtie autour du vol 17 de la Malaysia Airlines abattu le 17 juillet 2014 au-dessus de l’Ukraine orientale, tuant 298 personnes. Nous avons assisté à un autre empressement à désigner des coupables, cette fois accusant les rebelles ethniques russes et le président russe Vladimir Poutine, mais il y avait des problèmes avec cette revendication dès le début.

La reconstitution par la Commission néerlandaise de sécurité de l'endroit où elle pensait que le missile avait explosé près du vol 17 de la Malaysia Airlines le 17 juillet 2014.

La reconstitution par la Commission néerlandaise de sécurité de l’endroit où elle pensait que le missile avait explosé près du vol 17 de la Malaysia Airlines le 17 juillet 2014.

Une source informée par des analystes du renseignement américain m’a raconté que leurs preuves pointaient un élément scélérat de l’armée ukrainienne sous la direction d’un oligarque ukrainien partisan de la ligne dure et anti-russe, avec l’objectif escompté d’abattre l’avion de Poutine qui revenait d’une visite d’État en Amérique du Sud. Selon ce compte-rendu, le MH-17 est devenu la cible de substitution.

Mais l’enquête internationale a été placée sous le contrôle effectif du service de renseignement malhonnête de l’Ukraine, bien que techniquement dénommée « direction néerlandaise ». Comme l’a indiqué cette année le propre rapport d’avancement du Joint Investigation Team, l’enquête se déroulait à la fois sous l’égide du gouvernement ukrainien et recevait “les indices” fournis par le SBU, qui a été impliqué dans la dissimulation des centres de torture ukrainiens. Loin d’être objective, l’enquête est devenue partie intégrante de la guerre de propagande anti-russe de l’Occident.

Ainsi, lorsque le JIT a publié ses premières conclusions en septembre 2016, le scepticisme aurait dû être à l’ordre du jour. En effet, il n’y avait pas vraiment un « rapport » en tant que tel, plus un bref résumé accompagné de plusieurs vidéos qui utilisaient des graphiques générés informatiquement et des écoutes téléphoniques cryptées fournies par le SBU pour créer l’impression de la culpabilité russe.

Un examen critique du matériel a révélé que l’enquête ignorait des éléments de preuve allant à l’encontre de la conclusion souhaitée, y compris des interceptions révélant qu’un convoi ukrainien s’était enfoncé profondément dans ce qu’on appelait le territoire « contrôlé par les rebelles », un élément important car il montre qu’une batterie de missile ukrainienne aurait pu se déplacer vers l’est en direction du prétendu point de tir puisque les forces rebelles étaient principalement massées vers le nord en combattant une offensive gouvernementale.

La prétendue route de la supposée batterie de Buk russe n’a pas non plus de sens parce qu’il y avait une route beaucoup plus directe et discrète depuis la frontière russe vers le lieu de tir désigné dans le sud-est que le circuit tortueux s’aventurant tout à l’ouest vers Donetsk avant de rebrousser chemin vers l’est. Mais l’enquête dominée par le SBU avait besoin d’expliquer pourquoi toutes les photos des « réseaux sociaux » montraient une batterie Buk voyageant vers l’est en direction de la Russie, et non vers l’ouest depuis la Russie.

Et, il y a le silence du JIT à propos d’un rapport du renseignement néerlandais d’octobre 2015 stipulant que les seuls puissants missiles anti-aériens dans l’est de l’Ukraine le 17 juillet 2014 étaient sous le contrôle de l’armée ukrainienne. De plus, le lieu de tir censé garantir la prétendue protection des combattants rebelles opérant loin dans le nord n’avait pas non plus de sens tactique. Placer une batterie Buk loin au sud-est ne serait d’aucune aide pour abattre les avions militaires ukrainiens tirant des missiles sur les lignes rebelles.

En fait, l’essentiel des preuves s’accordent mieux avec ce que m’avaient dit, d’autre part, ces analystes des services de renseignement américains – parce que n’importe quel plan visant à abattre l’avion de Poutine aurait besoin du démenti étayé par la position la plus avancée possible de la batterie dans le territoire “contrôlé par les rebelles”, afin de gérer les retombées politiques en créant une histoire de couverture selon laquelle Poutine aurait été tué par ses propres partisans. La même histoire pourrait également couvrir le fait de tuer les passagers du MH-17 et d’accuser la Russie.

Mais quoi que vous pensiez à propos de qui était responsable de l’atrocité du MH-17, et je conviens que le mystère n’a pas été résolu, le travail d’un organe de presse professionnel est d’examiner avec circonspection les différents témoignages et les éléments de preuve tangibles, et pas simplement embrasser la version « officielle ». Mais c’est ce que le Times a fait concernant le MH-17 et à peu près dans tous les autres cas.

Cacher l’histoire

La négligence journalistique du Times affecte non seulement les questions actuelles de guerre et de paix, mais aussi la façon dont le peuple américain comprend son histoire récente. En effet, la fausse « pensée de groupe », validée par le Times, a une longue arrière-vie après sa désintégration en pourrissant la pensée du public toutes les fois que le Times recycle un faux récit en tant que récit historique.

Le président Lyndon Johnson accompagne le président élu Richard Nixon à sa cérémonie d'investiture le 20 janvier 1969.

Le président Lyndon Johnson accompagne le président élu Richard Nixon à sa cérémonie d’investiture le 20 janvier 1969.

Par exemple, dans un récent résumé des “surprises d’octobre” [évènements pré-électoraux influençant le scrutin des élections présidentielles américaines, NdT], le Times a trompé ses lecteurs sur deux des plus importants incidents, à savoir 1968 et 1980.

Concernant l’élection de 1968 entre Richard Nixon et Hubert Humphrey, il est désormais prouvé de manière évidente que les agents de Nixon ont, à l’insu du président Lyndon Johnson, saboté les pourparlers de paix de Paris qui, selon Johnson, auraient pu arrêter la guerre du Vietnam, et qui auraient vraisemblablement aidé son collègue démocrate Humphrey [à se faire élire].

Parmi les preuves, on trouve désormais des enregistrements déclassifiés par le FBI des comploteurs à la solde de Nixon et des conversations téléphoniques enregistrées par Johnson lui-même, ainsi que divers aveux et autres témoignages des participants. Mais le Times a toujours fait la fine bouche sur cette histoire importante. Donc, cette histoire n’existe pas dans le monde du New York Times.

Ainsi, quand le Times traita cette épisode de 1968 dans une rétrospective des “affaires surprises d’octobre” le 1er novembre 2016, dans le contexte du directeur du FBI James Comey déclarant au Congrès que le FBI avait relancé ses investigations au sujet des emails d’Hillary Clinton, le Times proposa le résumé suivant :

“Le Président Lyndon Baines Johnson annonça un arrêt des bombardements dans le Nord du Vietnam, sur la base de son affirmation que les pourparlers de paix étaient “entrés dans une phase nouvelle et beaucoup plus optimiste,” et il invita le gouvernement Sud Vietnamien et le Viet Cong à participer aux négociations. Soulevant l’espoir que la guerre puisse bientôt prendre fin, la déclaration parut stimuler la position dans les sondages du Vice-Président Hubert H. Humprey, le candidat démocrate à l’élection présidentielle, mais Humphrey fut néanmoins battu lors des élections par l’ancien vice-président Richard M. Nixon, le républicain.”

En d’autres termes, le Times considère Johnson qui annonce la pause des bombardements et des progrès dans les négociations de paix comme “l’affaire surprise d’octobre” afin de tenter d’influencer les élections en faveur d’Humphrey. Mais aujourd’hui les faits montrent clairement que l’accord de paix était proche et que “l’affaire surprise d’octobre” était un sabotage des négociations par Nixon qui convainquit le président Sud Vietnamien Nguyen van Thieu de boycotter la réunion de Paris.

Le Times a compris l’histoire complètement de travers en refusant de réexaminer l’affaire à la lumière des preuves convaincantes disponibles dans les dossiers déclassifiés. [Pour plus de détails, consultez Consortiumnews.com “LBJ’s ‘X-File’ on Nixon’s ‘Treason’” et “The Heinous Crime Behind Watergate.”]

La victoire de Reagan

Le Times a saboté d’une pire manière encore le traitement de “l’affaire surprise d’octobre” 1980. Les preuves disponibles aujourd’hui attestent la théorie selon laquelle la campagne de Ronald Reagan, principalement à travers son directeur (et futur directeur de la CIA) William Casey ainsi que son candidat à la vice-présidence George H.W. Bush, fit échouer dans le dos du président Jimmy Carter les négociations pour libérer 52 otages américains retenus en Iran.

Le président Ronald Reagan prononce son discours inaugural le 20 janvier 1981, tandis que les 52 otages américains en Iran sont relâchés au même moment.

Le président Ronald Reagan prononce son discours inaugural le 20 janvier 1981, tandis que les 52 otages américains en Iran sont relâchés au même moment.

L’échec de Carter devint un facteur central dans son rejet par les électeurs au moment de sa tentative de réélection, et une des raisons majeures de la large victoire de Reagan qui amena également le parti républicain à contrôler le Sénat des États-Unis. Mais l’enquête ultérieure du Congrès sur l’affaire surprise d’octobre 1980, une conséquence du scandale Iran-Contra qui révéla les accords secrets de Reagan et Bush avec l’Iran, fût bloquée en 1992.

Naïvement, les enquêteurs firent confiance à l’administration du président George H.W. Bush pour réunir les preuves et fournir les témoins pour ce qui aurait constitué le suicide politique de Bush. Des documents des archives présidentielles de Bush révèlent que la Maison-Blanche de l’époque se mit rapidement en formation pour “tuer et éventer l’affaire” afin de protéger ses chances de réélection.

Par exemple, une note d’un des avocats de Bush a révélé que la Maison-Blanche avait reçu la confirmation d’une des accusations clef de la Surprise d’octobre, un voyage secret de Casey à Madrid, mais qu’elle avait caché cette information aux enquêteurs du Congrès. Les documents montrent aussi les tentatives pénibles de la Maison-Blanche d’interroger un témoin clef.

Après que j’ai découvert la confirmation de l’épisode de Madrid il y a plusieurs années, et envoyé le document à l’ancien républicain Lee Hamilton, qui avait dirigé l’enquête de la chambre qui a conclu qu’il n’y avait aucune preuve crédible étayant les allégations, il fut stupéfait d’un abus de confiance aussi manifeste.

« La Maison-Blanche [Bush-41] [pour désigner le 41e président des États-Unis George Herbert Walker Bush, NdT] ne nous a pas informés qu’il [Casey] a fait le voyage » à Madrid, m’a dit Hamilton lors d’une interview. Interrogé sur la possibilité que la connaissance du voyage de Casey à Madrid ait pu changer la conclusion de l’enquête dédaigneuse sur la Surprise d’octobre, Hamilton a acquiescé, car la question du voyage à Madrid était centrale pour l’enquête.

Aujourd’hui, un grand nombre d’éléments à propos de la surprise d’octobre 1980 est désormais connu, puisque que le Times a accepté les conclusions erronées de l’enquête d’Hamilton. Mais rien de tout cela ne se reflète dans la façon dont le Times a raconté l’histoire dans son examen des anciens cas de Surprises d’octobre :

“Le candidat républicain, Ronald Reagan, et ses adjoints ont averti à maintes reprises que le président Jimmy Carter, un démocrate, tenterait une Surprise d’octobre, probablement sous la forme de l’obtention de la libération des otages américains détenus depuis plus d’un an en Iran. L’utilisation fréquente de cette expression pendant la campagne de Reagan a permis de la populariser. Certaines personnes ont depuis accusé les aides de Reagan d’avoir réellement tenté d’empêcher la libération des otages avant les élections, par des tractations avec l’Iran, une accusation qui a été largement réfutée. Les otages ont été libérés en janvier 1981, le jour de l’investiture de Reagan.”

Pourtant, plutôt que d’être « largement réfutées », les preuves les plus récentes tendent à confirmer les affirmations de quelques deux douzaines de témoins, y compris un compte-rendu détaillé de l’intervention lors de la campagne Reagan par le président iranien d’alors, Abolhassan Bani-Sadr. Mais le Times semble plus intéressé à renforcer la fausse sagesse traditionnelle que d’informer le peuple américain.

[Pour plus de détails, consulter “America’s Stolen Narrative” ou “Trick or Treason: The 1980 October Surprise Mystery” de Robert Parry, ou sur Consortiumnews.com “Second Thoughts on October Surprise.”]

Un incroyable Dégonfle-gate [surnom donné dans la presse à une polémique sur l’emploi de ballons dégonflés durant un match capital de football, NdT]

Même sur des sujets plus triviaux, le Times ne peut tout simplement pas s’extraire de sa propension à accepter sans poser de question les discours des puissants, même si ces soi-disant puissants sont aussi louches que les dirigeants de la Ligue Nationale de Football (NFL).

Le Quaterback des New England Patriot Tom Brady.

Le Quaterback des New England Patriot Tom Brady.

Quand la NFL décida d’accuser le quarterback des New England Patriots Tom Brady d’avoir triché à travers un plan étrange visant à légèrement dégonfler les ballons de football lors du match de championnat de janvier 2015, le Times ne montra à nouveau aucun scepticisme malgré la légèreté des accusations ainsi que l’absence de toute preuve directe, tout comme le démenti (sous serment) de Brady et de 2 employés de l’équipement.

L’affaire dite du “Dégonfle-gate” fut aussi marquée par les mesures négligentes réalisées à la mi-temps du match et par l’ignorance de nombreux cadres de la NFL des lois de la physique et de la façon dont les conditions météorologiques influencent la pression interne de l’air dans le ballon, en vertu de la loi des gaz parfaits.

Mais le « scandale » a pris naissance de lui-même avec la NFL fuyant l’ampleur que prenait cette affaire sur l’importance des écarts dans les mesures initiales de pression d’air et les fausses affirmations sur la pression d’air appropriée dans les ballons de l’autre équipe, les Indianapolis Colts (le manomètre étalon, utilisé par les officiels de la NFL, a révélé que les ballons de football des Colts ont été sous-gonflés à la fois pour la première et deuxième mi-temps).

Finalement, même le commissaire de la NFL Roger Goodell a reconnu bon nombre de failles dans l’affaire lorsqu’il a conclu que le seul match où les ballons de football auraient pu être dégonflés était le match de championnat de l’AFC au cours duquel le jeune porteur de ballon des patriotes amena les ballons sur le terrain sans surveillance (contrairement à la pratique courante consistant à être accompagné d’un officiel) après avoir fait une brève halte aux toilettes.

Mais cette théorie du complot de la NFL – selon laquelle le jeune porteur de ballon aurait mis à profit sa pause aux toilettes pour dégonfler légèrement les ballons de football plutôt que d’uriner comme il le prétendait – n’avait aucun sens parce que la seule raison pour que le jeune porteur de ballon se soit retrouvé sans surveillance était que le précédent match du championnat NFC était allé en prolongation et que la NFL avait décidé de retarder le début du match de l’AFC afin que le public puisse voir les deux matchs.

La fin du match du tournoi de la NFC par la “mort subite” a causé la confusion parmi les officiels et le jeune porteur de ballon a décidé de lui-même d’amener les ballons sur le terrain.

Suggérer que Brady ait pu anticiper cette série d’événements improbables, de sorte qu’un peu d’air ait été enlevé des ballons, ce qui n’aurait eu d’autre effet perceptible que de faire circuler les ballons un peu plus lentement et donc de rendre la défense plus facile, est à première vue absurde.

Mais la NFL aurait perdu la face en admettant qu’elle avait agi de façon si absurde – et des propriétaires de clubs concurrents y virent une chance d’affaiblir le potentiel compétitif des Patriots – aussi l’affaire du “Dégonfle-gate” suivit son cours, Brady fut suspendu pour 4 matchs et les Patriots privés de 2 recrues de choix.

Un article à l’emporte pièce

Alors que vous pouvez vous dire que ce “scandale” n’aurait certainement pas mérité tant d’attention (et vous auriez raison), le Times, qui pris les déclarations de la NFL pour argent comptant, n’abandonna pas même après que Brady eut renoncé à faire appel et accepté sa suspension pour 4 matchs.

Le commissaire de la NFL Roger Goodell

Le commissaire de la NFL Roger Goodell

Le Times a consacré 2 pages et demi le 25 septembre 2016 à un article à l’emporte-pièce, signé par le correspondant John Branch, à propos des “scientifiques du dégonfle-gate” de la société de recherche scientifique qui a la faveur des médias, Exponent, qui avait été engagée par la NFL pour établir la base “scientifique” qui servirait à justifier la sanction de Brady.

Bien qu’Exponent ait découvert qu’on pouvait expliquer quasiment entièrement la baisse de la pression de l’air au temps froid et humide le soir du match (explication rendue plus délicate encore par la procédure brouillonne des mesures effectuées à la mi-temps), Exponent a cependant préparé quelques éléments de langage à l’allure scientifique pour fournir à la NFL l’excuse dont elle avait besoin pour poursuivre Brady.

L’entreprise a déclaré, “nous concluons que dans les paramètres les plus vraisemblablement observés le soir du match, nous n’avons identifié aucun facteur physique ou environnemental capable d’expliquer parfaitement la baisse de la pression de l’air mesurée sur les ballons du match des Patriots comparée à celle mesurée sur les ballons du match des Colts.”

Mais la formulation d’Exponent occultait le fait qu’une explication banale avait bien été trouvée lors des expériences d’Exponent. Bien que l’entreprise l’ait exclue pour cause de “marge d’erreur acceptable” et dissimulé les faits autour de l’épisode des mesures effectuées sur le ballon à la mi-temps (un point clef car, dans un environnement plus chaud, la pression de l’air aurait naturellement augmenté).

Armés des formulations d’Exponent, les enquêteurs de la NFL se sont ensuite appuyés sur des messages texto non liés à l’affaire chez les 2 employés de l’équipement qui décrivaient comment les représentants de la NFL avait surgonflé les ballons dans un match précédent. Ils prétendirent disposer de preuves accablantes d’un complot visant à sous-gonfler les ballons de football.

Toutefois, au lieu de montrer la moindre trace de scepticisme à propos de cette “preuve” et de l’absurdité en générale des accusations du Dégonfle-gate, le Times a simplement considéré les accusations de la NFL comme étayées et s’est prosterné devant Exponent comme s’il s’agissait d’un temple de la noble science à la recherche de rien d’autre que la vérité. Le Times a rejeté les critiques qui évoquaient la réputation d’une société qui se vend au plus offrant et fournit aux industries puissantes les conclusions utiles, comme le dénigrement du danger du tabagisme passif.

En lieu et place d’un journalisme sérieux qui examinerait les failles logiques du Dégonfle-gate et le rôle douteux d’Exponent dans la fabrique du scandale, le Times a présenté Exponent comme les véritables martyrs de l’affaire, rapportant qu'”Exponent reçoit toujours des courriels de critiques vigoureux, et son rôle dans le Dégonfle-gate lui a coûté de nombreux clients potentiels, déclare l’entreprise.”

Un modèle troublant

Reconnaissons que la bêtise du “Dégonfle-gate” n’est pas grand-chose en comparaison des autres affaires où le Times a falsifié des épisodes clefs de l’histoire des États-Unis, dissimulé des fautes du gouvernement et fait de la propagande pour justifier des guerres. Mais tous ces exemples sont le signe d’un modèle de comportement de journaliste, qui n’est pas du journalisme.

Le Times d’aujourd’hui n’est pas le respectable journal qui publia les “papiers du Pentagone”, l’histoire secrète de la guerre du Vietnam. Ce n’est plus l’endroit où un Seymour Hersh pouvait exposer les plus éclatants scandales de la CIA, ou même l’endroit où un Raymond Bonner pouvait révéler les massacres de civils soutenus par l’Armée des États-Unis en Amérique centrale.

Même si cette époque révolue n’était en aucune façon parfaite, et même s’il y a encore aujourd’hui quelques exemples de vraie qualité de journalisme qui subsistent dans le journal, il est difficile d’imaginer le Times d’aujourd’hui aller à contre-courant de manière importante et constante.

Au lieu de cela, le Times est devenu le défenseur du pouvoir, communiquant à ses lecteurs et au monde une rengaine dangereuse et inquiétante comme quoi l’establishment sait mieux que les autres.

Le reporter d’investigation Robert Parry a révélé de nombreux pans de l’affaire Iran-Contra pour l’Associated Press et Newsweek dans les années 1980.

Source : Consortium News, le 07/11/2016

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

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