C’est vraiment en 2013-2014 que le sujet a commencé à ressurgir, plusieurs parlementaires se battant pour cela.

Ici un article de 2014 dans le New Yorker

Source : The New Yorker, le 09/09/2014

Le Président George W. Bush rencontre le Prince Bandar ben Sultan, l’ambassadeur saoudien aux États-Unis, le 27 août 2002, au ranch de Bush à Crawford au Texas.
Crédit Photo Eric Drapper/The White House via Getty

Par Lawrence Wright

Dans le nouveau centre souterrain pour les visiteurs, situé à l’étage inférieur du Capitole des États-Unis, se trouve une salle sécurisée où le House Intelligence Committee entrepose des documents hautement classifiés. Un de ces documents est intitulé « Découvertes, discussion et récit concernant certaines questions sensibles de sécurité nationale. » Il comporte 28 pages. En 2002, l’administration de George W. Bush a retiré ces pages du rapport  de la Commission d’enquête mixte du Congrès sur les attentats du 11 septembre. Le président Bush a dit alors que la publication de cette partie du rapport pourrait nuire aux opérations de renseignement américain, révélant « des sources et méthodes, ce qui rendrait plus difficile pour nous de gagner la guerre contre le terrorisme. »

« Rien en leur sein ne touche à la sécurité nationale, » s’oppose Walter Jones, un membre du congrès républicain de Caroline du Nord qui a lu les pages manquantes. « Elles traitent de l’administration Bush et de ses rapports avec les Saoudiens. » Stephen Lynch, un démocrate du Massachusetts, m’a dit que le document était « on ne peut plus clair » et qu’il présentait des preuves directes de la complicité d’individus et d’organismes saoudiens dans les attaques d’al-Qaïda contre l’Amérique. « L’histoire que racontent ces 28 pages a été intégralement retirée du rapport sur le 11 septembre, » maintient Lynch. Un autre membre du congrès qui a lu le document dit que la preuve du soutien du gouvernement saoudien aux détournements d’avions du 11 septembre est « très troublante » et que la « vraie question est de savoir s’il a été approuvé au niveau de la famille royale ou plus bas et si ces pistes avaient été creusées. » Aujourd’hui, dans un rare exemple de collaboration bipartisane, Jones et Lynch ont déposé ensemble une résolution qui demande à l’administration Obama de déclassifier ces pages.

Les Saoudiens ont aussi publiquement exigé la déclassification du document. « 28 pages censurées sont utilisées par certains pour calomnier notre pays et notre peuple, » a déclaré le prince Bander ben Sultan, qui était l’ambassadeur saoudien aux États-Unis au moment des attentats du 11 septembre. « L’Arabie saoudite n’a rien à cacher. Nous pouvons répondre publiquement aux interrogations, mais nous ne pouvons pas répondre à des pages fantômes. »

La tentative pour déclassifier le document arrive au moment même où une plainte, déposée il y a dix ans au nom des victimes des attentats et de leurs familles aux côtés des assureurs qui payaient les dédommagements, progresse au sein des tribunaux américains. La plainte vise des associations caritatives, des banques et des citoyens saoudiens. En 2005, le gouvernement de l’Arabie saoudite fut écarté du banc des accusés sur la base de l’immunité diplomatique, mais en juillet la Cour Suprême des États-Unis a rétabli le statut d’accusé du royaume. Les plaignants considèrent que les 28 pages détenues viendront appuyer leur accusation selon laquelle les terroristes du 11 septembre ont reçu une assistance directe de la part de représentants du gouvernement saoudien aux États-Unis. D’après les représentants des familles des victimes du 11 septembre, le président Obama a par deux fois promis la publication du document mais a, jusqu’à maintenant, manqué à ses engagements. « Le texte de ces vingt-huit pages a été tenu secret par deux présidents, les rendant par cela complices, » a déclaré Sharon Premoli, la coprésidente de l’association Familles Unies du 11 septembre pour la Justice contre le Terrorisme. « Les familles et les survivants ont le droit de connaître toute la vérité à propos du meurtre brutal de trois mille êtres chers et des blessures de milliers d’autres. »

Les partisans de la déclassification présentent un réquisitoire solide et souvent émouvant, mais d’autres rapportent des raisons impérieuses de laisser le document enterré sous le Capitole. Immédiatement après que la Commission d’Enquête Mixte du Congrès eut conclu son rapport, à la fin 2002, la Commission Nationale sur les Attentats Terroristes contre les États-Unis – plus connue sous le nom de Commission du 11 septembre – a débuté son travail, sous la houlette de Thomas Kean, ancien gouverneur du New Jersey, et de Lee Hamilton, un ancien représentant de l’Indiana au Congrès. Les questions soulevées par les 28 pages représentent une part importante des missions confiées à la commission ; en effet, son directeur, Philip Zelikow, a recruté des agents ayant travaillé pour la commission mixte sur les suites à donner au document. Selon Zelikow, leurs découvertes ne confirment pas les allégations faites par la commission mixte et les familles des victimes à travers leur plainte contre l’Arabie saoudite. Il a qualifié les vingt-huit pages de « catalogue de faits préliminaires et non vérifiés » au sujet de l’implication de l’Arabie saoudite. « Il y avait des accusations extravagantes qui demandaient à être vérifiées, » a-t-il dit.

Zelikow et son équipe n’ont finalement été capables de prouver la complicité d’aucun représentant saoudien dans les attentats. Un ancien membre de la commission sur le 11 septembre, qui est parfaitement au fait des éléments renfermés par les vingt-huit pages, s’est déclaré défavorable à leur déclassification, avertissant que la publication d’informations spéculatives et brûlantes pouvait « exacerber les passions » et nuire aux relations américano-saoudiennes.

Stephen Lynch confirme que les vingt-huit pages ont été enterrées pour préserver la relation des États-Unis avec l’Arabie saoudite. « Une partie des raisons pour lesquelles elles furent classées secret défense était qu’elles auraient entraîné une réaction violente, m’a-t-il dit. Il y aurait eu des répercussions. » Mais, treize ans plus tard, y a-t-il toujours une raison de garder le document au secret ?

La théorie derrière la plainte contre les Saoudiens remonte à la guerre du Golfe de 1991. La présence de troupes américaines en Arabie saoudite a été un événement traumatisant dans l’histoire du pays, remettant en question l’ancien accord entre la famille royale et les religieux wahhabites, dont le soutien permet à la famille Saoud de régner. En 1992, un groupe des chefs religieux les plus influents du pays a publié le Recueil de Conseils, une menace implicite d’un coup d’État mené par les religieux. La famille royale, ébranlée par la menace sur son règne, a accepté la plupart des exigences des religieux, en leur donnant plus de contrôle sur la société saoudienne. Une de leurs instructions appelait à la création d’un ministère des affaires islamiques, auquel on mettrait à disposition des bureaux dans les ambassades et consulats saoudiens. Comme le journaliste Philip Shenon l’écrit, en citant John Lehman, ancien secrétaire de la Navy et membre de la commission du 11/9, « il était bien connu dans le milieu du renseignement que le ministère des affaires islamiques fonctionnait comme la « cinquième colonne » saoudienne soutenant les extrémistes musulmans. »

L’histoire racontée dans ces vingt-huit pages commence avec l’arrivée de deux jeunes saoudiens, Naaf al-Hazmi et Khalid al-Mihdhar, à Los Angeles, en janvier 2000. Ils faisaient partie de la première vague des pirates de l’air du 11/9. Aucun ne parlait l’anglais correctement, aussi leur mission – apprendre à piloter un avion de ligne Boeing – paraissait follement improbable, surtout s’ils n’avaient aucune assistance.

Deux semaines après que Hazmi et Mahdhar furent arrivés à Los Angeles, un bienfaiteur fit soudain son apparition. Il s’agit d’Omar al-Bayoumi, un saoudien de 42 ans, qui travaillait pour une entreprise saoudienne de services aéronautiques, Dallah Avco. Alors qu’il touchait un salaire, il semblerait que, pendant ses sept années passées en Amérique, il n’ait jamais travaillé pour cette entreprise. Bayoumi avait des contacts fréquents avec l’ambassade saoudienne à Washington, ainsi qu’avec le consulat à Los Angeles. Il était largement considéré comme un espion saoudien par la communauté arabe expatriée, bien que le gouvernement saoudien niait qu’il le fût.

Avec un ami, Bayoumi quitta San Diego où ils vivaient pour rejoindre Los Angeles. Bayoumi se rendit alors au consulat saoudien où il rencontra pendant prés d’une heure un fonctionnaire du ministère des affaires islamiques, nommé Fahad al-Thumairy, qu’il considérait comme son conseiller spirituel. (En 2002, Thumairy s’est vu retiré son visa diplomatique et fut expulsé pour des liens supposés avec des terroristes.) Après cette entrevue, Bayoumi et son ami se rendirent dans un restaurant halal dans la ville de Culver City. Bayoumi dira plus tard aux enquêteurs que c’est lors de ce repas qu’il entendit deux hommes discuter en arabe avec l’accent du Golfe : Hazmi et Mihdhar. Il engagea la conversation avec eux et bientôt les invita à déménager à San Diego. Il les installa dans l’immeuble d’habitation où lui-même vivait. Comme les apprenti-pirates n’avaient pas de compte-chèques, Bayoumi paya leur caution et leur premier mois de loyer (qu’ils lui remboursèrent d’ailleurs immédiatement). Il les présenta aussi à des membres de la communauté arabe, dont peut-être l’imam d’une mosquée locale, Anouar al Awlaqi – qui devint plus tard le porte-parole le plus en vue d’al-Qaïda pour la péninsule arabique.

Un autre saoudien qui était à San Diego à ce moment-là, Oussama Basnan, se lia d’amitié avec Hazmi et Mihdhar. En l’occurrence, la femme de Basnan recevait des dons de bienfaisance de la femme du prince Bandar, la princesse Haïfa. Les paiements – qui ont atteint pas moins de 73 000 dollars sur une période de trois ans – étaient supposés financer le traitement d’un problème de santé dont souffrait la femme de Basnan. Selon des plaignants du procès contre les Saoudiens, une partie de cet argent a été utilisée pour soutenir les terroristes de San Diego. Cependant, le FBI n’a trouvé aucune preuve que l’argent ait été remis aux pirates, et la commission du 11/9 n’a trouvé aucun lien avec la famille royale.

« Nous affirmons que les prétendues « œuvres de bienfaisance », mises sur pied par le gouvernement du Royaume pour propager l’idéologie wahhabite radicale à travers le monde, furent les principales sources de financement et d’aide logistique d’al-Qaïda pendant plus d’une décennie jusqu’aux attaques du 11 septembre, » m’a dit Sean Carter, un des principaux avocats impliqués dans le procès. « Ce n’est pas une coïncidence si ces prétendues œuvres de charité étaient encadrées par le ministère des affaires islamiques qui, depuis sa création en 1993, assume la principale responsabilité dans les efforts du royaume pour diffuser l’islam wahhabite. »

Thomas Kean se rappelle enfin avoir eu la possibilité de lire ces vingt-huit pages après être devenu président de la commission du 11/9 – « tellement secrètes que j’ai dû obtenir toutes les habilitations de sécurité et aller dans les entrailles du Congrès avec quelqu’un me surveillant de près. » Il se rappelle aussi avoir pensé à ce moment-là que la plus grande partie de ce qu’il lisait n’aurait jamais dû être gardée secrète. Mais l’attention portée sur les vingt-huit pages cache le fait que beaucoup de documents importants sont encore classés secret – « des tas de choses » m’a dit Kean, dont, par exemple, les auditions de George W. Bush, Dick Cheney et Bill Clinton par la commission du 11 septembre. « Je ne vois pas une seule chose dans notre rapport qui devrait rester secrète dix ans après, » a dit Kean.

Le 11-Septembre peut bien faire désormais partie de l’histoire, mais certains des événements qui ont conduit à ce jour horrible demeurent cachés pour des considérations politiques actuelles. La communauté du renseignement ne veut pas faire la lumière sur ses défaillances une fois de plus, et sans aucun doute l’administration Obama ne veut pas de tensions supplémentaires dans ses relations avec les Saoudiens. Pendant ce temps, les forces qui ont mené à la catastrophe auparavant se renforcent une nouvelle fois. Thomas Massie, un représentant républicain du Kentucky au Congrès et soutien de la résolution à la Chambre pour la déclassification du document, me disait que le fait d’avoir lu ces vingt-huit pages l’avait amené à reconsidérer sa manière d’appréhender l’émergence d’ISIS. Cela l’avait rendu beaucoup plus réticent à apporter une réponse militaire. « Nous devons être attentifs, lorsque nous envisageons nos actions, aux répercussions qu’elles auront, » dit-il.

« C’est, d’une certaine façon, plus dangereux aujourd’hui, » observe Timothy Roemoer, qui fut membre de la Commission Mixte et de la Commission du 9/11. « Des séries de menaces, plus complexes que celles qui ont précédé le 11/9, arrivent ensemble et impliquent ISIS, al-Qaïda ainsi que des forces cyber-terroristes. Plus le peuple américain en sait sur ce qui s’est passé il y a treize ans, plus nous pouvons avoir un débat ouvert crédible sur nos besoins en matière de sécurité. » Rendre publiques les vingt-huit pages, dit-il, pourrait être un pas dans cette direction. « En espérant qu’après le choc initial et l’effroi, cela améliorera notre processus de travail. Notre gouvernement a le devoir de le faire. »

Source : The New Yorker, le 09/09/2014

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

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