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Alan Greenspan était un fidèle serviteur de la classe dirigeante

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Alan Greenspan, qui a longtemps présidé la Réserve fédérale, est souvent considéré comme un dogmatique de la libre concurrence. En réalité, il était bien pire : un serviteur idéologiquement flexible mais dévoué aux puissants, et l’un des principaux instigateurs de la guerre menée contre les travailleurs américains.

Source : Jacobin, Paul Heideman
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

Alan Greenspan a consacré toute sa carrière à libérer les élites américaines de tout obstacle susceptible d’entraver leur capacité à accroître leur richesse et leur pouvoir. (Jim Watson / AFP via Getty Images)

Au cours de sa campagne présidentielle de 2008, John McCain avait plaisanté en disant qu’il confierait la politique fiscale à Alan Greenspan, même si le gouverneur de la Réserve fédérale, qui venait de prendre sa retraite, était décédé. « Qu’il soit vivant ou mort, ça n’a pas d’importance. S’il est mort, il suffit de le redresser et de lui mettre des lunettes noires, comme dans *Weekend at Bernie’s* ».

Comme toujours, McCain a manqué de tact. Cette boutade sur Greenspan a été prononcée en octobre 2007, alors que l’effondrement du marché immobilier, qui allait déclencher la Grande Récession, s’accélérait. Cet effondrement allait bouleverser radicalement la réputation de Greenspan. Au cours des deux décennies précédentes, alors qu’il occupait le poste de président de la Réserve fédérale, la gestion de l’économie américaine par Greenspan lui avait valu des éloges sans fin. Au lendemain de la crise, cependant, Greenspan allait être contraint d’avouer qu’il avait découvert une « faille » dans le modèle d’économie de marché libre sur lequel il avait fondé sa politique.

Avec le décès de Greenspan, survenu le 22 juin à l’âge de cent ans, l’attention s’est à nouveau portée sur le rôle qu’il a joué dans l’évolution du capitalisme moderne. La reconnaissance d’une faille dans son idéologie, qu’il a exprimée lors d’une audition devant le Congrès en octobre 2008, sert de point d’ancrage pratique aux rétrospectives sur sa carrière, mettant en contraste sa foi dogmatique dans le libre marché avec une réalité économique plus chaotique.

Mais la carrière de Greenspan a bien plus à nous apprendre qu’une simple répétition de l’avertissement de Johann Wolfgang von Goethe selon lequel « la théorie est grise, mais l’arbre de la vie est toujours vert ». En effet, comme l’ont fait remarquer certains de ses détracteurs les plus perspicaces, Greenspan ne s’est pratiquement jamais laissé contraindre par la cohérence idéologique, changeant allègrement de discours selon les circonstances. En tant qu’économiste, il était (à son honneur) bien plus empiriste qu’on ne l’a souvent reconnu.

Greenspan n’était pas un théoricien abscons. Il était bien pire que cela. Tout au long de sa carrière, il s’est toujours attaché à servir les puissants et à piller les plus démunis. Il a été l’un des principaux artisans de la guerre menée contre la classe ouvrière américaine au cours des cinquante dernières années. C’est ce dévouement aux intérêts de la classe des possédants qui constitue le véritable fil conducteur de la carrière de Greenspan.

Aux pieds du Maître

Greenspan a débuté sa carrière d’économiste à l’université de New York dans les années 1940. Étudiant, il avait la réputation d’être un individualiste au caractère difficile, mais pas particulièrement idéologique. Après avoir obtenu une licence en économie, il a commencé à travailler comme chercheur pour le Conference Board, l’un des principaux groupes de réflexion du monde des affaires américain. Fondé en 1916, ce groupe s’est imposé après la Seconde Guerre mondiale comme l’un des principaux organismes de planification stratégique de la nouvelle élite patronale. Greenspan s’est distingué par ses travaux de recherche au sein de ce groupe et est rapidement devenu un consultant très sollicité par les entreprises.

Parallèlement, Greenspan fut présenté à Ayn Rand par sa première épouse. Rand s’était constitué un cercle d’adeptes autour de Washington Square au cours de ces années-là et animait depuis son appartement une sorte de salon philosophique mêlé à un culte de la personnalité. Greenspan, stimulé par l’assurance philosophique de Rand, devint rapidement un fervent adepte de sa conception singulière du libertarianisme. Son premier texte politique fut une lettre adressée au New York Times pour défendre le roman de Rand, *Atlas Shrugged*, contre un critique hostile.

Alan Greenspan a été l’un des principaux artisans de la guerre menée contre la classe ouvrière américaine au cours des cinquante dernières années.

En 1966, Greenspan a publié un essai dans la lettre d’information de Rand, dans lequel il exposait les principes auxquels il allait adhérer tout au long de sa carrière. Intitulé « L’or et la liberté économique », cet essai est un plaidoyer un peu mièvre en faveur du caractère indispensable de l’étalon-or pour marché libre. Ce lien tient au fait que l’étalon-or exclut toute possibilité d’État-providence. Comme l’explique Greenspan, « l’État-providence n’est rien d’autre qu’un mécanisme par lequel les gouvernements confisquent la richesse des membres productifs d’une société pour financer toute une série de programmes sociaux ». L’or, en revanche, « fait obstacle à ce processus insidieux. Il se pose en protecteur des droits de propriété ».

Cependant Greenspan abandonnera rapidement son soutien à l’étalon-or, il va se substituer de plus en plus à l’or comme protecteur de la propriété contre les masses avides.

À mesure que Greenspan gagnait en notoriété en tant qu’économiste et défenseur du libre marché, il s’impliquait inévitablement davantage dans la politique. En 1964, avec le reste des partisans de la Rand Corporation, il avait apporté son soutien à la campagne présidentielle d’extrême droite de Barry Goldwater. En 1967, il fut approché par certains membres du cercle restreint de Richard Nixon et devint rapidement un conseiller important du candidat. C’est Greenspan qui contribua à élaborer le programme de « capitalisme noir » de Nixon, que ce dernier utilisa, avec un certain succès, pour tenter de rallier à sa cause les partisans du Black Power.

Les liens entre Greenspan et Nixon ont également mis en évidence le caractère instable de ses principes. En 1972, alors que Nixon briguait un second mandat, il lança une campagne concertée de pressions contre le président de la Réserve fédérale, Arthur Burns. Nixon voulait que Burns abaisse les taux d’intérêt pour relancer l’économie avant les élections et qu’il déclare publiquement que l’économie se portait à merveille (laissant entendre que le mérite en revenait au président). Burns s’est montré réticent à le faire, et Nixon exerça donc une forte pression sur lui. Ses acolytes diffusèrent une fausse information dans la presse selon laquelle, alors même que Burns prônait la modération salariale pour juguler l’inflation, il réclamait en privé une augmentation de salaire de 50 % pour lui-même.

Greenspan était l’intermédiaire choisi pour faire comprendre à Burns que les bonnes déclarations sur l’économie pouvaient faire disparaître ces rumeurs calomnieuses. (Burns avait été le conseiller de Greenspan lorsque ce dernier avait commencé un doctorat d’économie à Columbia, et les deux hommes étaient amis depuis plus d’une décennie.) Greenspan a dit à Burns qu’il nuisait à l’administration avec ses commentaires sur l’économie, et peu après, Burns a changé de discours. Bien que Greenspan ait nié par la suite avoir fait le jeu de Nixon à cet égard, son biographe Sebastian Mallaby souligne que des notes manuscrites rédigées par les hommes de main de Nixon confirment sa participation à ce complot. Quelques années plus tard, Nixon nomma Greenspan à la tête du Conseil des conseillers économiques du président (CEA), poste qu’il occupa jusqu’à l’administration Carter.

Travailleurs traumatisés

À l’issue de son mandat au sein du CEA, Greenspan est retourné dans le secteur du conseil. Bien qu’il ait été rappelé au gouvernement pour une brève mission au sein du comité de réforme de la Sécurité sociale de Ronald Reagan, il n’a finalement joué qu’un rôle mineur dans le compromis qui a abouti aux « amendements de 1983 à la Sécurité sociale ». Entre-temps, il a proposé ses servces et son expertise aux conseils d’administration d’entreprises, ce qui a notamment donné lieu à un épisode peu glorieux où il s’est porté garant d’une caisse d’épargne et de crédit particulièrement mal gérée, qui a finalement dû être renflouée à hauteur d’environ 3 milliards de dollars.

En 1987, Ronald Reagan nomma Greenspan à la présidence de la Réserve fédérale. La situation de l’institution était très différente de celle qui prévalait plus d’une décennie auparavant, lorsque Greenspan avait contribué à mettre Arthur Burns au pied du mur. En 1979, Jimmy Carter avait nommé Paul Volcker à la présidence du conseil d’administration, dans l’espoir d’apaiser les turbulences économiques qui secouaient le pays depuis la fin des années 1960. Volcker, qui avait fait ses armes au sein d’organismes de planification stratégique d’entreprise tels que la Commission trilatérale et le Council on Foreign Relations, partageait l’opinion qui s’était imposée dans les conseils d’administration au cours de la seconde moitié des années 1970 : l’inflation était due à un pouvoir excessif des syndicats, et la solution consistait à les écraser. Comme le déplorait en 1977 un membre du Comité de politique monétaire de la Fed : « Les entreprises ne semblaient pas faire autant de pression qu’elles le pourraient pour contenir les coûts salariaux. »

Son premier texte politique fut une lettre adressée au New York Times pour défendre le roman d’Ayn Rand, *Atlas Shrugged*, contre les critiques d’un chroniqueur hostile.

Ce que les conseils d’administration, par leur manque de courage, n’avaient pas su faire eux-mêmes, la Fed, sous la direction de Volcker, allait le faire à leur place. En optant pour un ciblage de la quantité de réserves bancaires et en laissant les taux d’intérêt flotter, Volcker a propulsé ces derniers dans la stratosphère.

Tout au long des années 1980, les comptes rendus des réunions de la Fed sous Volcker révèlent une institution obsédée par les négociations des conventions collectives. En 1981, au plus fort de la récession de Volcker, un gouverneur de la Fed a expliqué les résultats de cette politique d’austérité économique :

Lorsque les Routiers renégocient leur convention collective parce qu’ils voient certains de leurs camionneurs faire faillite, lorsque l’UAW parle de sécurité de l’emploi plutôt que d’augmentations salariales, et lorsque les salariés de la Pan Am sont prêts à accepter des baisses de salaire de 10 % parce que les compagnies aériennes sont en difficulté, je pense que ce sont là des signes indiquant que nous sommes arrivés à un tournant où les choses peuvent vraiment commencer à bouger.

Volcker lui-même considérait que la répression par Reagan de la grève de 1981 de l’Organisation professionnelle des contrôleurs aériens (PATCO) avait été décisive, car elle avait montré aux syndicats qu’ils n’avaient aucun allié.

Quel que soit le mécanisme en jeu, au milieu des années 1980, les syndicats revendiquaient beaucoup moins et représentaient en effet une part de plus en plus réduite de la population active américaine. C’est dans ce contexte que Greenspan a pris la tête de la Fed.

« L’économie miracle » de Greenspan

Si le mandat de Volcker a été marqué par une inquiétude persistante face aux revendications salariales jugées excessives des travailleurs américains, celui de Greenspan s’est au contraire caractérisé par une satisfaction face au carnage provoqué par les politiques de Volcker. C’est ce qui allait finalement constituer le cœur de la légende de Greenspan : « l’économie miracle » de la fin des années 1990.

Pour comprendre pourquoi Greenspan a tiré un tel bénéfice en termes de réputation de son mandat à la tête de la Fed, il convient de prendre un peu de recul afin de saisir le cadre général dans lequel il évoluait. Pendant des décennies, l’idée reçue à la Réserve fédérale était qu’il existait un compromis entre inflation et chômage. Si le chômage était trop faible, les travailleurs exigeraient des salaires plus élevés, les entreprises répercuteraient ces hausses sur les clients sous forme d’augmentations de prix, ce qui entraînerait de l’inflation. Si le chômage était trop élevé, la demande serait déprimée et l’inflation serait faible, voire négative (entraînant une déflation). La mission de la Fed consistait à trouver un équilibre entre ces deux facteurs, à un niveau que les économistes ont fini par appeler le « taux de chômage non accélérateur d’inflation ». Pendant la majeure partie des années 1970 et 1980, les économistes de la Fed et d’ailleurs estimaient que ce taux de chômage d’équilibre se situait entre 5 et 6 %.

Au lendemain de la récession de Volcker, le chômage a mis du temps à reculer et, pendant les premières années du mandat de Greenspan, il est resté relativement éloigné de l’objectif de la Fed. La récession du début des années 90 a de nouveau fait grimper le chômage, mais dès le milieu de la décennie, celui-ci commençait à descendre en dessous de ce que Greenspan et presque tout le monde s’accordaient à considérer comme le taux d’équilibre. Malgré cela, Greenspan a refusé de relever les taux. Il en résulta, dans la seconde moitié des années 90, une économie alliant faible inflation et faible chômage d’une manière que peu de personnes dans l’entourage de Greenspan avaient jugée possible pendant la majeure partie des deux décennies précédentes. Greenspan s’attira la part du lion du mérite pour cela.

Si le mandat de Volcker a été marqué par une inquiétude persistante face aux revendications salariales jugées excessives des travailleurs américains, celui de Greenspan s’est quant à lui caractérisé par une satisfaction face au carnage provoqué par les politiques de Volcker.

Mais il vaut la peine d’examiner de plus près pourquoi Greenspan s’est senti en mesure de s’abstenir de relever les taux d’intérêt alors que son cadre général suggérait qu’il aurait dû le faire. La réponse apparaît clairement dans les comptes rendus des réunions des comités de la Réserve fédérale. Si ces discussions montrent une attention constante portée au pouvoir de négociation des travailleurs, elles révèlent également un changement dans la nature de cette attention. Alors que la Fed de l’ère Volcker craignait que les conventions collectives ne ravivent l’inflation, la Fed de Greenspan, au milieu des années 1990, s’efforçait d’expliquer pourquoi, alors même que le chômage ne cessait de baisser, les salaires refusaient obstinément d’augmenter.

Dans un premier temps, Greenspan a répondu que les salariés américains, encore sous le choc de la « crise Volcker », avaient trop peur du chômage pour réclamer des hausses de salaire. Cette thèse, connue sous le nom de « thèse du salarié traumatisé », a été largement popularisée après avoir été évoquée dans *Maestro*, l’hagiographie de Greenspan écrite par Bob Woodward en 2000.

Greenspan a exprimé cette thèse à plusieurs reprises tout au long des années 90. En 1994, il a rapporté que des dirigeants syndicaux lui avaient confié que les travailleurs hésitaient à quitter leur emploi par crainte de perdre leur couverture santé, et que cela constituait « un facteur majeur contribuant à maintenir les hausses salariales à un rythme très lent ». En 1997, lors d’une audition devant le Congrès, Greenspan a attribué les performances « exceptionnelles » de l’économie à un « sentiment accru de précarité de l’emploi et, par conséquent, à des hausses salariales modérées ». Lorsque les travailleurs se rebellaient occasionnellement, Greenspan observait la situation avec inquiétude. Après le succès de la grève d’UPS en 1997, il craignait que celle-ci ne réduise à néant tout ce qui avait été accompli depuis la grève de la PATCO.

À la fin des années 1990, cependant, alors que le chômage avoisinait les 4 %, Greenspan a dû revoir cette hypothèse. Lors d’une réunion de la Fed en 1999, il a admis qu’« une hausse de l’incertitude et la crainte de perdre leur emploi chez les salariés ne peuvent expliquer cette combinaison extraordinaire d’un faible taux de chômage et d’une absence d’accélération de la rémunération horaire ». Il a plutôt suggéré que les salariés faisaient pression pour obtenir des salaires plus élevés, mais que les employeurs étaient soumis à une concurrence croissante sur les prix, ce qui rendait impossible de satisfaire ces demandes. Or, une telle situation ne pouvait pas perdurer indéfiniment, car « à moins que les lois de l’offre et de la demande n’aient été abrogées, il doit exister un certain niveau de tension sur le marché du travail à partir duquel les salaires nominaux commencent à s’accélérer ».

Bien que Greenspan et ses collègues de la Fed aient suivi de près les négociations des conventions collectives, à l’affût du moindre signe de revendications salariales incontrôlées, ils se sont montrés étrangement insensibles à l’évolution générale des syndicats américains au cours de ces années. Au début du mandat de Paul Volcker, le taux de syndicalisation dans le secteur privé dépassait les 20 %. À la fin des années 1990, elle était tombée sous la barre des 10 %. Bien que Greenspan fût, à l’instar de son prédécesseur, obsédé par l’idée de maintenir le pouvoir de négociation des travailleurs américains à un niveau bas, il semblait curieusement ignorer la cause de loin la plus importante de la réduction de ce pouvoir de négociation pendant son mandat à la Fed.

Aides financières accordées aux riches

Si c’est par sa politique de taux d’intérêt à la Fed que Greenspan a le plus marqué son époque, il a également influencé la politique économique américaine à d’autres égards. Ces mesures ont également contribué à préserver la richesse de ceux qu’il qualifiait de « membres productifs de la société ».

Après l’élection de George W. Bush en 2000, l’administration tenait absolument à s’assurer le soutien de Greenspan pour sa mesure phare en matière de politique intérieure : une réduction d’impôts massive dont les bénéfices profitaient très majoritairement aux Américains les plus riches. Des doutes subsistaient quant à savoir si Greenspan donnerait son aval à cette mesure, car tout au long du mandat de Bill Clinton, il s’était montré intransigeant en matière de déficit, ne cessant de rappeler la nécessité de réduire la dette publique grâce à l’excédent budgétaire accumulé au cours du second mandat de Clinton.

Mais Greenspan s’est montré favorable lorsque l’administration Bush l’a sollicité. Peu après, il a défendu ces baisses d’impôts lors d’une audition au Sénat, arguant que si le gouvernement fédéral remboursait sa dette et persistait à maintenir un excédent budgétaire, il serait contraint d’utiliser ses réserves de trésorerie croissantes pour investir en bourse, créant ainsi de fait un fonds souverain. Quelle horreur ! L’idée d’augmenter plutôt les dépenses consacrées à l’État-providence, et d’aider ainsi les membres « improductifs » de la société, ne lui est apparemment pas venue à l’esprit.

Greenspan a consacré toute sa carrière à libérer l’élite économique américaine de toute contrainte, un processus qui a justement conduit Donald Trump au pouvoir.

Les réductions d’impôts de Bush, adoptées en 2001, ont creusé un énorme trou dans le budget et rendu la fiscalité fédérale nettement moins progressive. Elles ont également supprimé progressivement les droits de succession, favorisant ainsi l’essor des fortunes dynastiques. Quelques années plus tard, Greenspan a déclaré devant le Congrès que ces réductions d’impôts, qui devaient expirer en 2010, devaient en réalité être rendues permanentes. Le déficit, qui constituait une préoccupation si pressante dans les années 1990, semblait poser bien moins de problèmes sous un président républicain. Même s’il allait par la suite, après la Grande Récession, appeler à l’abrogation des réductions d’impôts de Bush et exprimer ses regrets de les avoir soutenues, il était à l’époque ravi de mettre à profit sa réputation considérable pour favoriser leur adoption.

Greenspan a également joué un rôle important dans la lutte contre la réglementation des nouveaux instruments financiers à la fin des années 1990 et au début des années 2000. L’essor de produits financiers plus exotiques, tels que les obligations adossées à des actifs (CDO) et les swaps sur défaillance de crédit (CDS), dans les années 90, trouvait son origine dans la volonté des banques de proposer à leurs clients des produits financiers générant des marges plus élevées. Alors que des produits comme les comptes du marché monétaire étaient relativement courants et offraient de faibles marges, il était possible de vendre des produits dérivés complexes, conçus sur mesure pour chaque client et donc bien plus lucratifs pour les banques.

Mais le caractère sur mesure de ces produits a également nui à la transparence. À mesure que les établissements financiers se constituaient un portefeuille de produits dérivés sur mesure, il devenait difficile pour quiconque, qu’il s’agisse des régulateurs ou des dirigeants des banques eux-mêmes, d’obtenir une estimation précise des engagements potentiels de l’établissement. Alors que ces instruments se multipliaient dans les années 1990 et étaient impliqués dans plusieurs crises financières mineures, des voix se sont élevées pour réclamer leur réglementation.

Face à ces appels, Greenspan a fait valoir que toute tentative de réglementation de ces nouveaux produits dérivés serait vaine et néfaste. Lorsque Brooksley Born, présidente de la Commodities Futures Trading Commission (CFTC), qui était en théorie chargée de la réglementation des produits dérivés, a commencé à faire pression en faveur d’une réglementation, Greenspan l’a invitée à déjeuner à la Fed et lui a expliqué que « si un courtier en salle de marché commettait une fraude, le client s’en rendrait compte et cesserait de faire affaire avec lui ». Aucune réglementation n’était donc nécessaire. Lorsque Mme Born a tout de même poursuivi ses efforts pour encadrer les produits dérivés, Greenspan a contribué à mobiliser l’opposition publique à son encontre au sein même de l’administration Clinton. Lorsque le Congrès a adopté une loi rendant impossible la réglementation des produits dérivés, l’administration l’a signée avec empressement.

Greenspan avait réussi à préserver les bénéfices des banquiers d’affaires. Mais les produits dérivés qu’il avait soustraits à la réglementation allaient jouer un rôle central dans la crise financière de 2008, qui allait elle-même s’avérer si destructrice pour l’héritage de Greenspan. Son engagement en faveur des puissants n’était pas sans contrepartie.

Récemment, alors que Donald Trump s’est lancé dans une campagne d’intimidation brutale contre la Réserve fédérale, la réputation de Greenspan a été quelque peu réhabilitée. Ses critiques occasionnelles à l’égard de Trump ont renforcé son image de défenseur de l’institutionnalisme, figure indispensable pour contenir un autocrate en puissance. Pourtant, toute la carrière de Greenspan a été consacrée à libérer l’élite économique américaine de toute contrainte, ce processus même qui a permis à Donald Trump d’accéder au pouvoir. Jeune, Greenspan voyait dans l’or le protecteur ultime des riches ; les politiques qu’il a mises en œuvre nous ont livré un tyran doré.

Contributeurs

Paul Heideman est titulaire d’un doctorat en études américaines de l’université Rutgers de Newark. Il est l’auteur de l’ouvrage récemment publié *Rogue Elephant : How Republicans Went from the Party of Business to the Party of Chaos*.(« L’éléphant fou » : comment les Républicains sont passés du Parti des affaires au Parti du chaos, NdT)

Source : Jacobin, Paul Heideman, 23-06-2026

Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

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