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12.septembre.202612.9.2026 // Les Crises

La guerre menée par l’État contre la gauche n’a pas commencé avec Trump – mais celui-ci l’intensifie

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La guerre menée par Trump contre la gauche mêle le discours de la « guerre contre le terrorisme » au maccarthysme de la Guerre froide.

Source : Chip Gibbons, Truthout
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

Au Département d’État américain, le 16 juillet 2026, à Washington, Stephen Miller, chef de cabinet adjoint de la Maison Blanche, serre la main du secrétaire d’État Marco Rubio avant de prononcer son discours d’ouverture de la « Réunion ministérielle sur la résurgence du terrorisme politique ». Finn Gomez / Getty Images

La volonté de l’administration Trump de détourner l’appareil de lutte contre le terrorisme afin de s’en prendre aux mouvements de gauche partout dans le monde s’est intensifiée ce mois-ci, à l’occasion de la tenue d’une « réunion ministérielle internationale sur la résurgence du terrorisme politique. »

Le 16 juillet 2026, le secrétaire d’État adjoint Christopher Landau s’est présenté devant les représentants de plus de 60 nations réunis pour ce sommet mondial à Washington, afin de présenter son supérieur, le secrétaire d’État Marco Rubio. En introduisant ce néoconservateur pur et dur, Landau a déclaré à l’assemblée : « Pour ceux d’entre nous qui ont grandi dans les années 1970, le sujet dont nous allons discuter aujourd’hui nous est bien trop familier. »

La référence de Landau aux années 1970 semblait être un aveu implicite que, pour beaucoup, le sujet du jour – la « violence politique de gauche » – faisait figure d’anachronisme. Si des groupes tels que la bande à Baader-Meinhof en Allemagne ou les Brigades rouges en Italie ont effectivement commis des actes de violence dans les années 1970 tout en proclamant des convictions révolutionnaires, ces groupes ont disparu depuis longtemps. Pourtant, selon Rubio et Stephen Miller, conseiller à la Maison Blanche, la violence politique de gauche constitue une menace immédiate. Ils décrivent l’Occident comme étant engagé dans une guerre pour la survie même de la civilisation. Ce genre de rhétorique n’est pas nouveau pour Miller.

Cette conférence est l’étape la plus récente en date des efforts déployés par l’administration Trump pour utiliser des mécanismes initialement formulés sous le couvert de « lutte contre le terrorisme » afin de réprimer les mouvements de gauche – des efforts que l’administration s’emploie désormais à étendre à l’échelle internationale. La première mesure a été un décret présidentiel pris par Donald Trump, en septembre 2025, déclarant que l’antifa, abréviation pour antifascisme, était une organisation terroriste nationale. Or, l’antifascisme est une idéologie, et non une organisation, bien que ce décret, rédigé en termes étranges, qualifie l’antifa « d’entreprise militariste et anarchiste. » Outre le fait que l’antifa n’est pas une organisation, il n’existe aucun mécanisme dans la législation américaine permettant de qualifier une organisation nationale de  » terroriste nationale « . Ces subtilités ont laissé planer le doute : s’agissait-il d’une simple fanfaronnade, d’un discours démagogique destiné à la base MAGA de Trump, ou du début d’une initiative plus grave ?

Le NSPM-7 est essentiellement un plan d’action visant à mobiliser l’appareil antiterroriste américain contre les mouvements de gauche nationaux.

La réponse à cette question est parvenue trois jours plus tard, lorsque Trump a signé le Mémorandum présidentiel sur la sécurité nationale n° 7 (NSPM-7). Invoquant la menace de violences politiques de gauche, la directive NSPM-7 constitue pour l’essentiel un plan d’action visant à mobiliser l’appareil antiterroriste américain contre les mouvements de gauche nationaux. Elle témoigne d’une parfaite connaissance des rouages de la répression et d’une capacité à les retourner contre les ennemis intérieurs de Trump sans qu’il soit nécessaire d’adopter de nouvelles lois.

Rubio, tout comme Miller, a explicitement évoqué la directive NSPM-7 lors de la réunion ministérielle du 16 juillet. Outre cette directive, l’administration Trump a publié un document stratégique sur la lutte contre le terrorisme qui identifie trois menaces terroristes pesant sur les États-Unis : « Les narcoterroristes et les gangs transnationaux », « Les terroristes islamistes héritiers du passé » et « Les extrémistes violents de gauche, dont les anarchistes et les antifascistes. » Rubio a déclaré aux nations réunies : « Sous la présidence de Trump, pour la première fois, les États-Unis mettent en place l’infrastructure, les partenariats et la stratégie nécessaires pour vaincre le fléau du terrorisme d’extrême gauche. »

Alors que l’administration Trump s’est fixé comme objectif majeur de mener une guerre de civilisation contre la gauche sous couvert de lutte contre le terrorisme, Rubio n’a eu de cesse que de transformer le Département d’État en un outil de répression politique. Au début du mandat de Trump, Rubio s’est servi, en ce qui concerne l’immigration, d’une disposition datant de la Guerre froide, rarement utilisée, pour arrêter, détenir et tenter d’expulser des activistes solidaires de la cause palestinienne. En invoquant la directive NSPM-7, Rubio utilise désormais cette même disposition pour refuser des visas aux soi-disant « terroristes d’extrême gauche et groupes associés. »

Le Département d’État de Rubio s’est une nouvelle fois révélé être un vecteur important du MacCarthysme avec son rapport du 20 juillet intitulé « Cuba : la capitale du communisme du XXIe siècle. » Rubio, dont la famille a fui la dictature de Fulgencio Batista (le dictateur qui a ensuite été renversé par Fidel Castro), est depuis longtemps obsédé par l’idée de renverser le gouvernement socialiste cubain.

Le rapport du Département d’État affirme que cette minuscule nation insulaire, soumise depuis des décennies à un blocus américain, constitue une menace pour les États-Unis en termes « d’espionnage » et de « subversion. » Il s’agit clairement de créer un prétexte, aussi grotesque soit-il, pour mener une guerre visant à renverser le régime cubain. Mais cette manoeuvre vise également à accrocher une cible dans le dos des gens de la gauche américaine.

Les allégations selon lesquelles Cuba constituerait une menace pour les États-Unis découlent en grande partie de l’idée que Cuba a soutenu ou inspiré des décennies de mouvements de gauche aux États-Unis. Le rapport du Département d’État s’appuie sur des sources telles que la Commission des activités anti-américaines de la Chambre des représentants et le Capital Research Center, un organisme de droite, ressassant des théories du complot vieilles de plusieurs décennies visant à présenter les mouvements sociaux américains comme le fruit de l’action de communistes étrangers.

À l’instar du sommet Rubio-Miller sur la violence de gauche, ce rapport donne à première vue l’impression d’être le produit d’une époque révolue. Mais sa liste de « groupes de façade et sympathisants » compte les Socialistes démocrates d’Amérique, Code Pink et The People’s Forum – qui sont tous actuellement dans le collimateur de la droite.

Quelques jours avant la publication du rapport, Rubio avait déclaré lors de la réunion ministérielle : « Le vaste réseau idéologique et de renseignement du régime cubain a contribué à la construction de l’extrême gauche dans notre pays et dans notre hémisphère, et il reste inextricablement lié aux groupes et mouvements d’extrême gauche partout en Occident et au-delà. » Il est évident que les allégations quant à un soutien cubain jouent un rôle déterminant pour préparer le terrain en vue d’attaquer la gauche.

Et les outils dont l’administration Trump a besoin pour réprimer la gauche sont déjà disponibles au sein de l’appareil de sécurité nationale américain.

Les États-Unis ciblent depuis longtemps la gauche

Les responsables de l’administration Trump affirment encore et encore qu’auparavant, la prétendue menace de la gauche avait été ignorée ou minimisée. Ce discours est faux. La surveillance politique intérieure, en particulier lorsqu’elle est menée par le FBI, a toujours ciblé la gauche de manière disproportionnée. Et une grande partie du vocabulaire employé par Trump pour désigner les « terroristes » de gauche fait partie du vocabulaire courant du FBI depuis des décennies.

Depuis que la lutte contre le terrorisme (par opposition à la lutte contre la subversion) est devenue la priorité du FBI en matière de sécurité nationale à la fin des années 1970 et au début des années 1980, le FBI a à plusieurs reprises qualifié de « terroristes » des groupes de gauche non violents.

Sous l’administration Reagan, le FBI a mené une enquête massive et tentaculaire contre le Comité de solidarité avec le peuple salvadorien, ce qui a été présenté comme une opération visant à recueillir des informations sur les terroristes internationaux.

Sous l’administration Clinton, le directeur du FBI, Louis Freeh, a témoigné devant le Sénat américain quant à la « menace terroriste pesant sur les États-Unis », une partie de ce témoignage était consacrée aux « groupes extrémistes de gauche et portoricains. » Affirmant que les « groupes socialistes, anarchistes et socialistes extrémistes » constituaient une menace, il a notamment pointé du doigt des groupes impliqués dans des manifestations altermondialistes qui, selon lui, jouissaient d’une « présence internationale. »

Lorsque l’administration de George W. Bush a élargi le champ d’application de la surveillance antiterroriste, le FBI a publié des bulletins encourageant, au nom de la lutte contre le terrorisme, la surveillance préventive de manifestants opposés à la guerre en Irak et à la mondialisation.

L’administration Biden, tout comme celle de Trump, a prétendu se concentrer exclusivement sur le terrorisme intérieur et a présenté des documents reprenant des descriptions vieilles de plusieurs décennies, qualifiant de « menace terroriste » les « extrémistes anarchistes violents, qui s’opposent farouchement à toutes les formes de capitalisme, à la mondialisation des entreprises et aux institutions gouvernementales, qu’ils perçoivent comme nuisibles à la société ». Dès lors, les affirmations de l’administration Trump selon lesquelles l’appareil de sécurité nationale aurait épargné la gauche par le passé sont tout simplement fausses.

L’administration Trump a clairement indiqué que le FBI devait se concentrer exclusivement sur la gauche, et non sur la droite.

La rhétorique concernant les extrémistes de gauche ou anarchistes n’a pas commencé avec Trump. La guerre menée par l’administration Trump contre la gauche ne doit toutefois pas être considérée comme une simple répétition des mêmes vieilles pratiques. Ce qui saute aux yeux, c’est que, par le passé, lorsque le FBI utilisait des termes évoquant le terrorisme anarchiste ou de gauche, ceux-ci étaient souvent associés à des références au mouvement des « citoyens souverains », aux milices ou aux terroristes d’extrême droite. Le bilan du FBI montre que l’agence était loin d’être impartiale, mais qu’elle feignait au moins la neutralité.

Non seulement l’administration Trump a omis ce type de formulation, mais elle a également clairement indiqué que le FBI devait se concentrer exclusivement sur la gauche, et non sur la droite. Ce faisant, elle a mêlé le discours de la « guerre contre le terrorisme » à celui du MacCarthysme de la Guerre froide. Or, il existe entre ces deux périodes une continuité plus grande que beaucoup ne le pensent.

Les États-Unis ont une longue tradition de maintien de l’ordre à des fins politiques. À la fin de la Première Guerre mondiale, cette politique de maintien de l’ordre s’était de plus en plus fédéralisée. Le Bureau of Investigation, comme on appelait alors le FBI, avait créé une division du renseignement chargée de traquer les soi-disant radicaux. Cette division a été dissoute lorsque ses activités d’espionnage politique ont suscité une controverse d’ampleur, mais paradoxalement, malgré le scandale, cela a contribué à propulser son chef, J. Edgar Hoover, sur la scène politique nationale. Alors même que la division était temporairement fermée, Hoover fut promu à la tête de l’ensemble du Bureau.

À l’approche de la Seconde Guerre mondiale, Hoover est parvenu à relancer la division du renseignement du FBI. Tout en écartant ses rivaux au sein de l’administration pour ancrer fermement le renseignement intérieur au cœur du fief du FBI, il a interprété les directives présidentielles de manière à conférer à la division du renseignement reconstituée du FBI des pouvoirs étendus pour enquêter sur les « subversifs. »

La stratégie antiterroriste de Trump referme la boucle de l’histoire, mettant pleinement en lumière les origines maccarthystes de la lutte antiterroriste moderne.

Sans surprise, le FBI de Hoover a utilisé ce pouvoir de manière massive pour espionner la gauche. La Guerre froide a permis au FBI de consolider ces pouvoirs, mais une grande partie de ce qui serait plus tard qualifié de « MacCarthysme » était le résultat voulu des objectifs préexistants de la direction du FBI. Les retombées du Watergate, la perte de crédibilité de l’appareil de sécurité nationale de la Guerre froide suite à la défaite américaine au Vietnam, ainsi que les révélations faisant état de l’espionnage mené par le FBI à l’encontre des mouvements de défense des droits civiques et contre la guerre du Vietnam, auxquels des millions d’Américains avaient pris part, ont conduit à la mise en place d’une véritable initiative visant à mettre un frein à ces pratiques d’espionnage.

Pourtant, dès que des réformes ont été proposées au milieu des années 1970, les défenseurs du projet maccarthyste se sont désespérément rabattus sur un nouvel argument : la lutte contre le terrorisme.

Des détracteurs de la réforme du FBI au Congrès, des think tanks de droite et des défenseurs du maccarthysme au sein du secteur privé ont affirmé que les restrictions imposées à la surveillance exercée par le FBI, voire la suppression de la Commission des activités anti-américaines de la Chambre des représentants, exposeraient les États-Unis à une vulnérabilité face au terrorisme..

Les maccarthystes reconvertis en antiterroristes se sont ralliés à une théorie voulant que le terrorisme étant un crime à motivation politique, sa prévention exigeait de surveiller les mouvements politiques avant qu’ils ne donnent naissance à des terroristes. Sans surprise, ils ont désigné les mouvements de gauche qu’ils n’appréciaient pas comme ceux nécessitant la surveillance la plus étroite.

Des critiques de droite de ces nouvelles restrictions ont fait valoir que les directives limitant le FBI à la surveillance des seules personnes impliquées dans des actes criminels le privaient de sa capacité à prévenir le terrorisme. Ces griefs ont perduré au sein de la droite pendant des décennies.

Après l’horrible massacre de 3 000 Américains perpétré par Al-Qaïda le 11 septembre 2001, ces griefs ont servi de point de départ à une tentative d’instrumentalisation de la tragédie pour étendre la surveillance antiterroriste. Utiliser les renseignements pour prévenir et déjouer le terrorisme avant qu’il ne se produise, plutôt que de le poursuivre en justice après coup dans le cadre de l’application de la loi, est devenu la nouvelle priorité du FBI. Soyons clairs : prévenir des actes violents comme ceux du 11 Septembre est un objectif noble. Mais le cadre préventif de lutte contre le terrorisme qui a été adopté a ouvert la voie à une police politique, ce qui était sans doute l’objectif, et semble avoir eu peu de succès pour déjouer de véritables actes de violence. Or, la directive NSMP-7 regorge de références à ce cadre. C’est ce qui la rend si dangereuse.

La stratégie antiterroriste de Trump referme la boucle, exposant au grand jour les origines maccarthystes de la lutte antiterroriste moderne. La conférence Rubio-Miller peut sembler être d’un anachronisme comique. Mais l’administration semble s’orienter vers une stratégie visant à présenter de larges pans de la gauche comme des terroristes ou des agents étrangers, tout en invoquant la nécessité de prévenir le terrorisme. Ce faisant, les responsables de l’administration Trump jettent les bases d’une répression généralisée contre la gauche.

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Chip Gibbons est directeur des politiques chez Defending Rights & Dissent. Journaliste et chercheur spécialisé dans l’État sécuritaire américain, Chip travaille actuellement sur « The Imperial Bureau », à paraître chez Verso Books. S’appuyant largement sur des recherches d’archives et des documents obtenus grâce à la loi sur la liberté d’information (Freedom of Information Act), cet ouvrage retrace l’histoire de la surveillance politique exercée par le FBI et explore le rôle de la surveillance intérieure dans la construction de l’État sécuritaire américain.

Source : Chip Gibbons, Truthout, 24-07-2026

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