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Comment Peter Thiel a misé sur Trump et la Silicon Valley pour gagner des milliards sans payer d’impôts

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Dans un extrait exclusif de sa nouvelle biographie, The Contrarian, ce courtier-prêcheur disruptif en puissance se révèle être un riche comme les autres, prêt à tout pour dissimuler sa fortune au fisc.

Source : Bloomberg, Max Chafkin
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

Peter Thiel en 2019. PHOTO ILLUSTRATION : 731; PHOTOGRAPHE : KIYOSHI OTA/BLOOMBERG

La réunion a commencé par des remerciements. Le président élu Donald Trump était installé à une longue table au 25e étage de sa tour à Manhattan. Trump était assis là au centre, comme à l’accoutumée, et, également comme à l’accoutumée, semblait profondément satisfait de lui-même. Il a été rejoint par sa coterie habituelle de laquais et de conseillers et, pour changer, par les dirigeants des plus grandes entreprises technologiques du monde.

« Ce sont là des entreprises géantes », a déclaré Trump, rayonnant devant un groupe comprenant Tim Cook d’Apple, Jeff Bezos d’Amazon, Satya Nadella de Microsoft et les directeurs généraux de Google, Cisco, Oracle, Intel et IBM. Il a ensuite salué l’organisateur de la réunion, Peter Thiel.

Thiel s’est assis à côté de lui, bras cachés sous la table, comme s’il essayait de s’éloigner du président élu. « Je veux commencer par remercier Peter, a commencé Trump. Il s’est rendu compte très tôt qu’il y avait quelque chose là – peut-être même bien avant nous. » Trump a tendu la main sous la table à tâtons pour trouver la main de Thiel, l’a trouvée et l’a levée. « Il a été si formidable, si exceptionnel, et c’est lui qui a obtenu le plus d’applaudissements lors de la Convention nationale Républicaine, a-t-il ajouté, en tapotant affectueusement le poing de Thiel. Je veux te remercier, mec. Tu es un gars très spécial. »

Trump et Thiel à la Trump Tower le 14 décembre 2016.PHOTOGRAPHE : ALBIN LOHR-JONES/BLOOMBERG

Ce moment de tendresse fraternelle a peut-être été gênant pour Thiel, mais c’était en quelque sorte un exploit. Jusqu’à la rencontre de la Trump Tower, en décembre 2016, il était connu comme un capital-risqueur riche et excentrique – une figure clé de la Silicon Valley, certes, mais sans grand poids politique. Son soutien à Trump, à partir de mai 2016, alors que les autres participants de Davos s’étaient pour la plupart ralliés à d’autres candidats, a changé la donne.

Il avait obtenu un créneau en prime-time à la convention nationale Républicaine, puis, quelques jours après la divulgation de la cassette Access Hollywood, dans laquelle Trump s’est vanté d’avoir commis des agressions sexuelles, il a fait un don de 1,25 million de dollars. Evite les propos sexistes, a conseillé Thiel ; les électeurs devraient prendre Trump «au sérieux, mais pas au pied de la lettre ». L’argument a prévalu, et Thiel se retrouvait maintenant dans une position enviable : un intermédiaire puissant entre le leader élu non conventionnel du monde libre et une industrie dont on disait qu’elle le détestait.

On avait beaucoup parlé pendant la campagne du fossé entre la Silicon Valley et le parti Républicain. La Silicon Valley était favorable à l’immigration et à la tolérance ; Trump voulait construire un mur et faire reculer les droits des Américains LGBT. La Silicon Valley valorisait l’expertise ; Trump utilisait sa grossièreté comme une référence. Les experts avaient prédit que ces divergences seraient insurmontables – et en effet, les premiers comptes-rendus de la réunion, basés sur les quelque quatre minutes pendant lesquelles les médias ont été autorisés à être dans la pièce, indiquaient que c’était ce qui s’était passé. Business Insider a publié une photo de Sheryl Sandberg pour Facebook, Larry Page pour Google et Bezos grimaçant sous le titre « This Perfectly Captures the First Meeting Between Trump and All the Tech CEOs Who Opposed Him. » [Cette photo illustre parfaitement la première rencontre entre Trump et tous les PDG de la technologie qui s’opposaient à lui, NdT]

Mais la Silicon Valley reflétait également les valeurs de l’homme qui avait organisé la réunion, et Thiel, immigrant gay, technologue deux fois diplômé de Stanford, qui s’est retrouvé, on ne sait comment, à devenir un fervent partisan de Trump, semblait vouloir avant tout accroître sa propre fortune et la placer au-dessus de tout. Après le départ des journalistes, selon les notes de la réunion et les comptes rendus de cinq personnes au courant des détails, les PDG des entreprises High Tech ont suivi son exemple. Ils ont été polis, voire complaisants, et ont remercié Trump à profusion et à plusieurs reprises alors qu’il s’amusait à leurs dépens. Trump a critiqué Bezos parce qu’il était propriétaire du Washington Post et Cook pour le bilan d’Apple. « Tim a un problème, a-t-il déclaré. Il a trop de liquidités. » Les PDG ont écouté poliment.

Trump a poursuivi en évoquant des déportations massives. « Nous allons faire tout un truc sur l’immigration, a-t-il déclaré. On va coincer les méchants. » Il s’agissait de promesses que Thiel soutenait et auxquelles les PDG de la tech s’opposaient ostensiblement. Eh bien, en privé, personne ne s’y est opposé. Ils ont laissé entendre que ce serait bien de sévir contre les immigrants illégaux tant que Trump serait en mesure de fournir à leurs entreprises suffisamment de travailleurs étrangers qualifiés.

« Nous devons dissocier la sécurité des frontières et les personnes talentueuses », a déclaré Cook. Il a proposé que les États-Unis essaient de cultiver un « monopole du talent ». L’ancien président exécutif de Google, Eric Schmidt, un ami de longue date de Thiel bien qu’il soit un important donateur du parti Démocrate, a proposé d’utiliser la méthode de la carotte et du bâton de Trump pour une réforme de l’immigration plus sympathique. Appelez-la « U.S. Jobs Act », a-t-il proposé. Lorsque la conversation s’est orientée vers la Chine, aucun des PDG n’a fait preuve de retenue ; beaucoup ont commencé à exprimer leurs propres griefs.

Des années plus tard, les conseillers de Trump évoqueront ce moment, attribuant à Thiel le mérite d’avoir convaincu la Silicon Valley qu’elle pouvait travailler avec un président qui, tout au long de la campagne, les avait traités comme une bande de mondialistes détestant l’Amérique. « Ils étaient censés être les plus grands ennemis que nous ayons, et voilà que leur plaidoyer était principalement nationaliste », dit Steve Bannon, qui a assisté à la réunion et a été conseiller principal à la Maison Blanche. « C’était comme s’ils avaient finalement été invités à déjeuner avec le quarterback de l’équipe de footbal [ Le quarterback est placé derrière sa ligne offensive et dirige l’attaque. En connexion avec le centre, le quarterback prend le snap et doit distribuer le jeu,NdT]. »

L’administration Trump, bien sûr, s’est mal terminée pour beaucoup des participants de la réunion. Bannon a été licencié l’année suivante, inculpé en 2020, et gracié quelques heures seulement avant que Trump lui-même ne quitte la Maison Blanche, étant devenu le 11e président de l’histoire des États-Unis à perdre sa réélection. C’est à Mar-a-Lago q

u’il devait se rendre alors qu’il était en disgrâce, son héritage étant terni par une pandémie qui a tué des centaines de milliers de personnes, et son avenir politique lié à une insurrection violente au Capitole américain.

Mais la présidence de Trump ne se terminerait pas de façon négative pour Thiel, qui n’a pas souhaité commenté cet article, adapté de mon livre à paraître, The Contrarian. Les entreprises de Thiel remporteraient des contrats gouvernementaux et sa valeur nette grimperait en flèche, tout en restant dans l’abri fiscal légal qu’il a passé la moitié de sa carrière à essayer de protéger. En tant qu’investisseur en capital-risque, Thiel s’était fait un devoir de trouver des entreprises prometteuses, d’investir dans leur succès, puis de vendre ses actions lorsqu’il était financièrement avantageux de le faire. Maintenant, il fait la même chose avec un président des États-Unis.

Thiel prend la parole lors de la convention nationale Républicaine à Cleveland, le 21 juillet 2016.
PHOTOGRAPHE : DAVID PAUL MORRIS/BLOOMBERG

Thiel est parfois dépeint comme le conservateur de service au sein de l’industrie technologique, une vision qui sous-estime largement son pouvoir. Plus que tout autre investisseur ou entrepreneur vivant de la Silicon Valley – plus encore que Bezos, Page ou Mark Zuckerberg, cofondateur de Facebook et protégé de Thiel – il est à l’origine de l’idéologie qui définit aujourd’hui la Silicon Valley : le progrès technologique doit être poursuivi sans relâche, sans se soucier des coûts ou des dangers potentiels pour la société. Thiel n’est pas le plus riche magnat de la technologie, mais il a été, à bien des égards, le plus influent.

Sa première société, PayPal, a ouvert la voie aux paiements en ligne et vaut aujourd’hui plus de 300 milliards de dollars. La société d’extraction de données Palantir Technologies, sa deuxième entreprise, a ouvert la voie à ce que ses détracteurs appellent le capitalisme de surveillance. Plus tard, Palantir est devenue un acteur clé des projets de Trump en matière d’immigration et de défense. La société vaut environ 50 milliards de dollars ; Thiel a vendu des actions, mais il en reste le principal actionnaire.

Aussi impressionnant que soit ce CV entrepreneurial, Thiel a été encore plus influent en tant qu’investisseur et négociateur en coulisses. Il est à la tête de la « mafia PayPal », un réseau informel de relations financières et personnelles imbriquées qui remonte à la fin des années 1990. Ce groupe compte Elon Musk, ainsi que les fondateurs de YouTube, Yelp et LinkedIn ; les membres auraient fourni du capital de démarrage à Airbnb, Lyft, Stripe et Facebook.

Les ambitions de ces hommes allaient souvent de pair avec le projet politique libertarien extrémiste de Thiel : une réorganisation de la civilisation qui détournerait le pouvoir des institutions traditionnelles – par exemple, les médias traditionnels, les législatures démocratiquement élues – pour le diriger vers les start ups et les milliardaires qui les contrôlent. Thiel a secrètement financé le procès qui a détruit Gawker Media en 2016. Il a également défendu sa vision politique dans des conférences universitaires, des discours et dans son livre Zero to One, qui raconte son parcours personnel, depuis la débandade en droit des affaires jusqu’au milliardaire point-com. Le manuel de la réussite soutient que les monopoles sont quelque chose de positif, les monarchies efficaces et les fondateurs de technologies de réelles divinités. Il s’en est vendu environ 3 millions d’exemplaires dans le monde.

Pour les jeunes qui achètent ses livres, regardent et revoient ses conférences et écrivent des odes à son génie sur les réseaux sociaux, Thiel ressemble à une Ayn Rand qui serait mâtinée avec l’un de ses personnages de fiction [Ayn Rand est connue pour sa philosophie objectiviste. Elle a écrit de nombreux essais philosophiques sur des concepts tenant de la pensée libérale,NdT]. C’est un philosophe libertarien et un bâtisseur, un Howard Roark qui aurait des followers sur YouTube. Ses acolytes les plus fervents deviennent des Thiel Fellows, acceptant 100 000 dollars pour abandonner leurs études ; d’autres prennent des emplois au sein de son cercle de conseillers, il les soutient financièrement et eux le promeuvent et le défendent, lui et ses idées.

Le soir des élections de 2016, une vingtaine de ces fidèles, dont des entrepreneurs et des investisseurs, ont rejoint Thiel dans son immense maison de San Francisco pour regarder les résultats. « On n’est jamais totalement sûr », a déclamé Thiel à ses courtisans, alors que Fox News montrait les résultats du Wisconsin et du Michigan. « Mais il avait tous ces éléments » Trump « était assez bête pour capter toute cette attention », poursuit Thiel. « Il était juste suffisamment crédible pour le faire vraiment ».

Le téléphone de Thiel sonnait déjà, et ses assistants discutaient de leurs intentions. Thiel allait être nommé membre du comité exécutif de la transition dans quelques jours, se disaient-ils, et Trump lui confierait un portefeuille conséquent. « La conversation, raconte quelqu’un qui a assisté à la soirée, était principalement : où voulez-vous travailler ? »

Une semaine plus tard, Thiel s’est présenté à la Trump Tower avec une demi-douzaine d’assistants. Ils étaient du même style que Thiel : jeunes, intelligents et séduisants. « On aurait dit un défilé de mode masculin », se souvient Bannon. Le groupe, conduit par Blake Masters, un collaborateur de longue date qui avait été le co-auteur de Zero to One de Thiel, a été chargé de suggérer les personnes susceptibles de limiter radicalement la portée de « l’État administratif ».

En tant qu’animal politique, Thiel avait un instinct qui pouvait sembler presque comique dans le mauvais sens du terme. Sa liste de 150 noms pour des postes de haut niveau comptait de nombreuses personnalités trop extrêmes, même pour les membres les plus extrêmes du cercle restreint de Trump. Beaucoup étaient des ultra-libertariens ou des réactionnaires ; d’autres étaient plus difficiles à placer dans une catégorie. « La volonté de Peter de désorganiser le gouvernement est là », dit Bannon. « Les gens pensaient que Trump était un disrupteur. Ils étaient loin du compte ».

Pour le poste de conseiller scientifique de Trump, Thiel a proposé deux climato sceptiques, le physicien de Princeton William Happer et l’informaticien de Yale David Gelernter. Pour le poste de directeur de la Food and Drug Administration, Thiel a proposé, entre autres, Balaji Srinivasan, un entrepreneur qui de toute évidence n’avait aucune expérience de gouvernement, et qui semblait douter de la nécessité de la FDA. « Pour chaque thalidomide, avait tweeté Srinivasan (supprimé plus tard), nombre de morts ont été dues à la lenteur des homologations. »

Bannon les a tous amenés à rencontrer Trump mais n’a pas approuvé les choix. « Balaji est un génie, dit-il. Mais c’était trop. » Bannon savait qu’il n’était pas réaliste de nommer un provocateur qui avait laissé entendre qu’il voulait se débarrasser de la FDA pour la gérer. Une telle chose aurait amené à qualifier Trump de radical, et pas dans le bons sens du terme. Bannon poursuit : « Vous ne gagnerez pas une audition de confirmation dans les 100 premiers jours. Rappelez-vous, nous sommes une coalition, et l’establishment Républicain était scandalisé par ce que nous faisions. »

Srinivasan et Gelernter n’ont pas répondu aux demandes de commentaires. Happer fait l’éloge de Thiel pour son « refus d’être intimidé par le politiquement correct, mais ajoute : Je n’ai jamais pensé que Peter était très fort en technologie, à moins que la définition de la technologie ne se réduise aux moyens de tirer profit d’Internet. » En 2018, Trump a nommé Happer à un poste moins important, celui de directeur principal des technologies émergentes au Conseil national de sécurité. Il a quitté l’administration en 2019, se plaignant d’avoir été discrédité par des fonctionnaires de la Maison Blanche qui avaient été victimes d’un « lavage de cerveau » pour les amener à croire aux dangers du changement climatique.

Au final, Thiel n’a réussi à installer qu’une dizaine d’alliés à la Maison Blanche, et avec le départ de Bannon au mois d’août suivant, il a perdu son lien le plus important avec Trump. Selon une personne qui a travaillé sur la transition et qui a demandé à rester anonyme pour ne pas fâcher Thiel ou Trump, Thiel et Masters « se sont fondamentalement alliés avec la droite alternative [terme désignant une partie de l’extrême droite américaine qui rejette le conservatisme classique et milite pour le suprémacisme blanc, contre le féminisme et le multiculturalisme, présentant aussi du sexisme, de l’antisémitisme, du conspirationnisme, de l’opposition à l’immigration et à l’intégration des immigrés,NdT]. Ils ont choisi la disruption plutôt que la normalité, et ça s’est retourné contre eux. » Cela suppose, bien sûr, que les objectifs de Thiel étaient uniquement politiques. Mais beaucoup de ceux qui ont travaillé étroitement avec lui disent que cette affirmation est fausse ; Thiel ne jouait pas pour avoir de l’influence. Il jouait pour avoir de l’argent.

Thiel et Musk exhibent leurs cartes de crédit d’entreprise au siège de PayPal à Palo Alto, en Californie, en octobre 2000.PHOTOGRAPHE : PAUL SAKUMA/AP PHOTO

Les invitations à cette réunion de la Trump Tower avaient été envoyées aux entreprises de la Tech ayant les plus grandes capitalisations boursières, mais Thiel a fait deux exceptions. Musk, qui dirige SpaceX, dont Thiel est un actionnaire important, s’est retrouvé invité même si SpaceX et son autre entreprise, Tesla, étaient beaucoup plus petites que la deuxième plus grande entreprise de l’époque. Il en va de même pour Alex Karp, PDG d’une entreprise encore plus petite, Palantir, que Thiel avait cofondée en 2004.

Palantir avait à l’origine pour objet une tentative de vendre au gouvernement américain une technologie d’extraction de données développée par PayPal. La société, fondée par Thiel et financée par la CIA, s’est forgée une réputation sulfureuse, encourageant les journalistes à écrire des articles présentant sa technologie comme une pierre de vision, à l’instar du Palantir du Seigneur des anneaux [Un palantír a l’apparence d’un globe sombre de matière transparente (une sorte de boule de cristal), permettant à son utilisateur d’observer des lieux distants dans l’espace et le temps, ou bien de dialoguer avec une autre personne qui utilise elle aussi un palantír, NdT], auquel Thiel avait donné son nom. « Je préfère être considéré comme quelqu’un de diabolique plutôt qu’incompétent », a expliqué Thiel à un ami qui l’interrogeait sur la stratégie marketing de l’entreprise.

Mais au sein de Palantir, des questions se posaient quant à savoir dans quelle mesure – ou même si – la technologie fonctionnait. La société avait connu des difficultés pendant le second mandat du président Barack Obama, l’enthousiasme pour ce qu’elle offrait ayant décliné au sein des agences de renseignement et des grandes entreprises clientes. Palantir espérait entrer en lices pour obtenir un contrat avec l’armée américaine, qui développait alors un nouveau système de base de données, mais l’armée semblait encline à travailler plutôt avec les entrepreneurs traditionnels de la défense, privant ainsi Thiel de centaines de millions de dollars de revenus par an. « C’était un terrain très instable », explique Alfredas Chmieliauskas, qui a été embauché par Palantir en 2013 pour s’occuper du développement commercial en Europe. « Nous n’avions rien. » Un autre cadre supérieur a qualifié Metropolis, le principal produit de Palantir, de « désastre ».

Tel était le sentiment de désespoir qui avait conduit Chmieliauskas à commencer à s’intéresser à Cambridge Analytica, une société britannique de conseil politique, soutenue par Bannon et le gestionnaire de fonds spéculatifs Robert Mercer, qui visait à créer des profils psychographiques d’électeurs en utilisant les données des médias sociaux. En 2014, Chmieliauskas, qui voyait dans l’entreprise un éventuel client, lui a suggéré de créer une application pour récupérer les données de Facebook. Cambridge Analytica n’est jamais devenue une cliente de Palantir, mais elle a suivi la suggestion de Chmieliauskas et a poursuivi sur sa lancée, finissant par accéder à leur insu aux données Facebook de 87 millions de personnes.

Palantir prétendra que Chmieliauskas était un employé malhonnête agissant de son propre chef lorsqu’il a émis cette idée. Chmieliauskas rétorque que c’est faux; selon lui, ses supérieurs savaient ce qu’il préparait et l’ont en fait encouragé à poursuivre des activités qui étaient douteuses sur le plan éthique. « Ils m’ont envoyé au casse-pipe, dit-il. J’avais travaillé sur des affaires bien plus louches avant Cambridge Analytica. » Une porte-parole de Palantir s’est refusée à tout commentaire. Cambridge Analytica, qui a nié tout acte répréhensible, a mis la clé sous la porte en 2018.

Quoi qu’il en soit, la nouvelle administration a représenté une chance pour Palantir – et pour Thiel, dont une bonne partie de la valeur nette était liée à l’entreprise. Juste avant le jour de l’élection en 2016, dans le cadre d’un procès intenté par Palantir, un juge fédéral avait statué en faveur d’un nouvel appel d’offres tenant compte de l’entreprise de Thiel pour le marché des bases de données de l’armées. L’ordonnance du tribunal ne stipulait pas que l’armée devrait acheter le logiciel de Palantir, mais seulement qu’elle lui accorderait un « regard attentif », comme l’a dit Hamish Hume, l’avocat de la société dans cette affaire.

Il se trouve que Karp (et Thiel) ont eu l’occasion de faire un appel au commandant en chef très personnellement. Lors de la réunion à la Trump Tower, Karp a promis à Trump que Palantir pourrait « aider à renforcer la sécurité nationale et à réduire le gaspillage ». Karp dira plus tard qu’il n’avait aucune idée de la raison pour laquelle il avait été invité ; tout ce qu’il savait, c’est que cela avait été organisé par son ami. Bien sûr, Thiel n’a pas invité d’autres entrepreneurs de la défense, comme Raytheon Technologies, le principal concurrent de Palantir dans l’appel d’offres de l’armée.

« La volonté de Peter de désorganiser le gouvernement est là », dit Bannon. « Les gens pensaient que Trump était un disrupteur. Ils étaient loin du compte ».

Il semblerait que Thiel utilise d’autres moyens pour pousser le gouvernement vers Palantir. Il a instamment demandé à Trump de limoger Francis Collins, le directeur de longue date des National Institutes of Health (NIH) et un généticien chevronné qui, du temps de Bill Clinton et George W. Bush avait dirigé le projet du génome humain. Cela avait des implications pour Palantir, qui aurait considéré le NIH, un utilisateur massif de données, comme une cible idéale pour ses vendeurs.Thiel a fait valoir que les NIH avaient besoin d’être secoués et a suggéré que Collins soit remplacé par Andy Harris, un membre du Congrès Républicain de la côte Est rurale du Maryland et un membre du House Freedom Caucus d’extrême droite.

Bannon a résisté mais a accepté que Collins vienne à New York début janvier pour passer un entretien pour son poste actuel. L’ordre du jour prévoyait un déjeuner avec Thiel et Masters. Selon des documents qui ont été rendus publics par la suite grâce à une demande du journaliste indépendant Andrew Granato en vertu de la loi sur la liberté d’information, dans un courriel de suivi, Collins a fait part de son désir d’en savoir plus sur Palantir. Il a précisé qu’il allait rencontrer le principal responsable du développement commercial de Palantir. Rétrospectivement, cela semble avoir été le début d’un argumentaire de vente très réussi. Collins a été reconduit dans ses fonctions et, l’année suivante, le NIH a accordé à Palantir un contrat de 7 millions de dollars pour aider l’agence à assurer le suivi des données de recherche qu’elle collectait. Beaucoup d’autres contrats devaient suivre.

Thiel n’a peut-être pas entièrement réussi à installer des loyalistes à la Maison Blanche du temps de Trump, mais il n’a pas non plus entièrement échoué. Michael Kratsios, son ancien chef de cabinet, a rejoint l’administration en tant que responsable de la technologie américaine et devait devenir plus tard sous-secrétaire à la défense par intérim, en charge du budget de la recherche et du développement du Pentagone. Kevin Harrington, un conseiller de longue date de Thiel, a accepté un poste de direction au Conseil national de sécurité.

Plusieurs autres personnes ayant des liens avec Thiel occupent également des postes de haut niveau dans le domaine de la défense, notamment Michael Anton, un ami et ardent conservateur – il a écrit un essai, The Flight 93 Election, qui plaide en faveur de Trump – et Justin Mikolay, un ancien responsable marketing de Palantir, qui a rejoint le ministère de la défense en tant que rédacteur de discours pour le Secrétaire à la défense James Mattis. Le chef de cabinet adjoint de Mattis, Anthony DeMartino, et sa conseillère principale, Sally Donnelly, ont également travaillé pour Palantir comme consultants.

Il est possible, bien sûr, que la nomination de responsables militaires favorables au style disrupteur de Palantir n’ait rien à voir avec Thiel – ces idées gagnaient du terrain dans les cercles gouvernementaux même pendant l’administration Obama, et dans les interviews, les cadres de Palantir ont déclaré avec insistance qu’ils n’avaient pas bénéficié d’un traitement préférentiel. Lors d’une interview en 2019, lorsque je l’ai interrogé sur le succès de Palantir pendant l’ère Trump, Karp a déclaré : « C’est complètement et totalement ridicule, Il faut 10 ans pour bâtir ce genre d’entreprise ».

Finalement, l’armée a organisé un concours entre Palantir et Raytheon pour le contrat contesté, dans lequel chaque entreprise devait construire un système prototype et le présenter à un panel de soldats. C’était exactement le genre de concours que Palantir avait réclamé lors du procès quelques années auparavant. Certains membres internes de Palantir se sont demandés si la direction du Pentagone avait été convaincue par les qualités du produit – le logiciel de Palantir s’était en effet beaucoup amélioré au cours des années précédentes – ou si une pression politique avait été exercée par Thiel et ses amis. Quoi qu’il en soit, au début de 2019, l’armée a annoncé que Palantir avait gagné haut la main : L’entreprise obtenait le plus gros contrat de son histoire, contrat d’une valeur de plus de 800 millions de dollars. Cette victoire a créé un élan, l’entreprise se lançant tout à coup dans la chasse à d’autres contrats avec le Pentagone.

En 2019, Palantir a obtenu des contrats à hauteur de plus de 40 millions de dollars pour le projet Maven, un projet du ministère de la Défense pour utiliser un logiciel d’intelligence artificielle pour analyser les séquences filmées par des drones. Ce contrat a été obtenu alors même que Palantir avait une expérience limitée dans le type de logiciel de reconnaissance d’images que Maven utilisait pour identifier les cibles – et en dépit des inquiétudes soulevées par un fonctionnaire du gouvernement exprimées dans un mémo anonyme envoyé aux gradés de l’armée, et initialement signalées par le New York Times, indiquant que la société avait reçu un traitement préférentiel pour décrocher le contrat.

Il y aura un autre énorme contrat avec l’armée, annoncé en décembre, d’une valeur de 440 millions de dollars sur quatre ans, plus 10 millions de dollars de la toute nouvelle branche militaire de Trump, la Space Force, ainsi que 80 millions de dollars de la Navy. Et Palantir a ignoré les objections de ses propres employés et des militants dans le secteur de l’immigration, renouvelant son contrat avec l’agence Immigration and Customs Enforcement (ICE) [| agence de police douanière et de contrôle des frontières du département de la Sécurité intérieure des États-Uni, NdT] de Trump pour environ 50 millions de dollars de plus.

Comme l’a montré le contrat de l’ICE, Thiel ne s’est pas privé de lier directement ses intérêts commerciaux aux politiques les plus extrêmes de Trump. En 2017, Charles Johnson, un confident de longue date de Thiel qui avait entretenu des liens étroits avec des membres de la droite alternative, a proposé à Thiel d’investir dans une nouvelle entreprise appelée Clearview AI.

L’idée, comme l’a expliqué Johnson, était simple : Lui et un ingénieur avaient écrit un logiciel pour récupérer le plus de photos possible sur Facebook et d’autres réseaux sociaux. Le logiciel stockait l’énorme quantité de photos, ainsi que les noms des utilisateurs. Ils proposaient cette base de données aux services de police et autres services d’application de la loi, ainsi qu’un algorithme de reconnaissance faciale. Ces outils permettraient à la police de prendre une photo d’un suspect non identifié, de la transférer dans le logiciel et d’obtenir un nom en retour.

À l’époque, Johnson se vantait du fait que cette technologie serait idéale dans le cadre de la répression de l’immigration par Trump. « Construire des algorithmes pour identifier tous les immigrants illégaux à destination des escouades d’expulsion », c’est ainsi qu’il s’exprimait dans un post Facebook. « C’était pour blaguer », dit Johnson, qui a depuis coupé les liens avec la droite alternative et est devenu un partisan de Joe Biden. « Mais c’est devenu quelque chose de réel ». En effet, Clearview a fini par signer un contrat pour donner à l’ICE accès à sa technologie. L’entreprise a également reçu l’aide de Thiel. Après avoir entendu l’exposé de Johnson, il a fourni 200 000 dollars de capital de départ à l’entreprise.

Clearview a décroché des contrats avec l’ICE, le FBI et de nombreuses agences fédérales. Un autre entrepreneur soutenu par Thiel, Anduril Industries, a profité des ardeurs de Trump pour ériger un mur afin de remporter une série de contrats avec les douanes et la protection des frontières des États-Unis pour fournir des technologies de surveillance numérique, ce que l’entreprise décrit comme un « mur virtuel ». Anduril, qui doit son nom à l’épée d’Aragorn dans Le Seigneur des anneaux, est désormais évaluée à plus de 4 milliards de dollars.

À l’automne 2020, les estimations publiées situaient la valeur nette personnelle de Thiel à environ 5 milliards de dollars, soit à peu près le double de ce qu’elle était avant l’élection de Trump. Cela traduisait sa participation dans Palantir, qui était entrée en bourse en août et dont la valorisation était d’environ 20 milliards de dollars. Thiel possédait alors environ 20 % de la société et détenait également des participations dans un certain nombre d’autres entreprises dont les cours avaient explosé. Outre Anduril, il y avait SpaceX, qui valait maintenant jusqu’à 100 milliards de dollars grâce notamment à une activité florissante auprès du gouvernement fédéral, et Airbnb, qui était récemment entré en bourse. Sur le plan financier, ces quatre années avaient été fructueuses.

Mais ceux qui connaissent Thiel disent que même ces estimations étaient probablement beaucoup trop prudentes et que sa véritable valeur nette était plus proche de 10 milliards de dollars, voire beaucoup plus. Cela s’explique en partie par le fait qu’il avait discrètement accumulé des participations dans une poignée d’entreprises privées dont les valorisations étaient extrêmement élevées, notamment la startup de paiement en ligne Stripe ; un proche de Thiel estime que sa part atteint au moins 1,5 milliard de dollars. Mais c’est aussi parce que Thiel soustrayait un pourcentage important de ses actifs d’investissement à toute forme d’impôt.

La stratégie était légale, même si elle était scandaleuse, du point de vue de tout sentiment raisonnable d’équité. Thiel avait placé une grande partie de sa fortune dans un véhicule d’investissement connu sous le nom de Roth IRA. Les Roth sont des comptes de retraite non imposables qui ont été conçus pour les travailleurs de la classe moyenne et de la classe moyenne inférieure, et non pour les milliardaires – les contributions sont plafonnées à 6 000 dollars par an. (Vous pouvez également convertir un IRA traditionnel en un Roth si vous payez des impôts sur l’ancien compte).

Il est illégal d’utiliser un compte Roth pour acheter des actions d’une société que vous contrôlez. Pourtant, à partir de 1999, Thiel a utilisé un compte Roth pour acheter des actions de sociétés auxquelles il était étroitement associé, notamment PayPal et Palantir, à des prix aussi bas qu’un millième de penny par action. Toutes les plus-values réalisées depuis lors ont été exonérées d’impôt.

La manœuvre reposait sur une interprétation extrêmement étroite de ce que signifie le contrôle d’une entreprise. Thiel ne possédait pas plus de 50 % de PayPal au moment de l’investissement de style Roth et, légalement parlant, il ne contrôlait donc pas PayPal. Mais dans la pratique, Thiel avait le dernier mot sur tout ce que la société a fait pendant la majeure partie des débuts de son existence. À un moment donné, en 2001, il a menacé de démissionner de son poste de PDG, à moins que le conseil d’administration, théoriquement indépendant, ne lui remettait pas des millions d’actions. Le conseil d’administration a accepté parce que, selon trois personnes bien au courant des négociations, il n’avait pas le choix ; la démission de Thiel aurait tué l’entreprise.

« C’était payez-moi ou je me tire une balle », se souvient l’une de ces personnes. Le conseil d’administration a émis près de 4,5 millions d’actions que Thiel devait acheter, lui prêtant l’argent pour la transaction. Environ un tiers de ces actions ont été achetées par le Roth IRA de Thiel. En un an, le nouveau bloc d’actions valait 21 millions de dollars. Thiel devait également utiliser le Roth pour acheter des actions de Palantir, dont le conseil d’administration était composé d’amis proches et d’alliés. À la fin de 2019, le Roth de Thiel valait à lui seul 5 milliards de dollars, selon ProPublica, qui a reçu des copies fuitées des déclarations de revenus de Thiel. Quatre personnes familières avec les finances de Thiel ont confirmé le rapport. Compte tenu de la performance du marché depuis lors, il est probable que le portefeuille soit beaucoup plus important aujourd’hui.

La taille de ce pécule, et la stratégie fiscale agressive que Thiel avait employée pour le protéger, le mettait dans une position précaire. Selon les règles de l’IRS, si le titulaire d’un compte Roth IRA effectue une transaction interdite – par exemple en utilisant l’argent pour investir dans une société qu’il contrôle légalement -, il perd son avantage fiscal pour la totalité de la valeur du portefeuille. Dans le cas de Thiel, cela signifierait qu’il pourrait avoir à payer une facture fiscale de plusieurs milliards.

En outre, en 2014, le Government Accountability Office a annoncé qu’il avait identifié 314 contribuables qui avaient un solde de leur IRA supérieur à 25 millions de dollars, mentionnant spécifiquement « les fondateurs d’entreprises qui utilisent les IRA pour investir dans des actions de leurs entreprises nouvellement créées et non cotées en bourse » – c’est-à-dire des personnes qui avaient fait exactement ce que Thiel a fait pour PayPal et Palantir. Le rapport indiquait que l’IRS prévoyait d’enquêter sur ces avoirs et recommandait au Congrès d’adopter des lois pour réprimer cette pratique. Par ailleurs, les autorités fiscales américaines ont entamé un audit de l’épargne-retraite de Thiel.

Thiel n’a jamais été sanctionné – l’audit n’a jamais rien révélé d’illégal, selon une personne qui en a discuté avec Thiel – mais cela a semblé le rendre paranoïaque. Il suffirait d’un changement dans l’interprétation des règles par l’IRS pour qu’il soit obligé de payer des impôts sur l’ensemble du compte Roth. Ou bien d’un ancien partenaire ou d’un employé mécontent qui pourrait attirer l’attention sur la portée de l’influence exercée par Thiel a exercé dans ses entreprises d’une manière qui s’apparenterait à un contrôle. « S’il enfreint une seule règle, s’il un seul de ses doigts de pied va dans la mauvaise direction, le gouvernement peut taxer l’ensemble du compte », explique une autre personne au courant de l’arrangement.

Selon plusieurs employés de longue date, cela terrifiait Thiel. Ils précisent que sa vulnérabilité à un changement de politique fiscale ou à un changement dans l’application de l’IRS semblait dominer la façon dont il se comportait avec les personnes qui l’entouraient. L’angoisse quant à une éventuelle mesure répressive semblait faire partie de sa motivation à acquérir la citoyenneté néo-zélandaise en 2011 et à soutenir Trump en 2016, selon ces sources. Nous étions alors en 2020, les perspectives de réélection de Trump s’amenuisaient. Thiel était sur la corde raide, il restait suffisamment éloigné de Trump pour ne pas être blâmé si celui-ci perdait, mais suffisamment proche afin d’exercer une influence sur les partisans de Trump. Il n’a jamais apporté un soutien officiel à Trump en 2020, mais il a également pris soin de ne pas critiquer le candidat publiquement.

En privé, il avait pris l’habitude d’appeler la Maison Blanche de Trump « le S.S. Minnow » — le malheureux bateau de pêche qui s’échoue dans la série Gilligan’s Island. Bien sûr, dans cette analogie, Trump était le capitaine. Il y avait, comme Thiel l’a dit à un ami dans un texte, « des tas de Gilligans ». Dans une métaphore nautique sans rapport, Thiel a déclaré que les changements apportés à la campagne de Trump étaient l’équivalent d’une « ré-organisation de chaises longues sur le Titanic. » Des commentaires similaires ont fuité dans la presse, qui a rapporté que Thiel se détournait de Trump en raison de l’échec de l’administration à répondre de manière adéquate à la pandémie de coronavirus. Mais ce n’était pas vrai. Thiel a soutenu Trump sur le Covid-19, disant à ses amis qu’il pensait que les mesures de confinement dans les États dirigés par des gouverneurs Démocrates étaient « dingues » et trop générales.

Thiel et son cercle restreint n’ont pas non plus fait preuve de modération. Après que le candidat de Trump à la Cour suprême, Neil Gorsuch, se soit rangé du côté des libéraux et des modérés en statuant que les travailleurs gays et transgenres méritaient des protections en matière de droits civils, Masters, le conseiller de Thiel qui avait siégé lors de la transition, s’est plaint que le parti avait trahi les conservateurs. En des mots sardoniques, il a écrit sur Twitter que le but du parti Républicain semblait être, entre autres choses, « de protéger les capitaux privés, les faibles impôts, et la pornographie gratuite. »

Après la défaite de Trump en novembre, parmi les employés et les alliés de Thiel bruissaient des rumeurs au sujet de votes secrets non comptabilisés dans des États clés charnières et sur la façon dont le résultat de l’élection était en question. Eric Weinstein, animateur de podcasts et conseiller de longue date de Thiel, a tweeté des vidéos d’un soi-disant lanceur d’alerte appartenant aux services postaux. (Les affirmations, qui se sont avérées avoir été fabriquées, ont été diffusées par le journaliste conservateur et provocateur James O’Keefe, un autre allié de Thiel qui a reçu des fonds de sa part dans le passé). Masters, quant à lui, a envoyé des tweets sombres concernant Dominion Voting Systems, amplifiant une théorie du complot affirmant que le fabricant de machines à voter électroniques avait d’une manière ou d’une autre falsifié les résultats. Il a également affirmé, sans fournir de preuves, que des morts avaient voté à Milwaukee et à Detroit.

En mars, un comité d’action politique nouvellement créé a annoncé que Thiel s’était engagé à faire un don de 10 millions de dollars pour soutenir la candidature potentielle de l’auteur de Hillbilly Elegy, J.D. Vance au Sénat, [Une ode américaine (Hillbilly Elegy) est un drame américain réalisé par Ron Howard et sorti en 2020. Il est basé sur les mémoires de l’homme d’affaires J. D. Vance, NdT]. Vance travaillait pour Mithril Capital Management, une autre société de capital-risque de Thiel, portant le nom du métal magiquement léger du Seigneur des anneaux. Peu après la sortie de Hillbilly Elegy, Vance a déménagé dans l’Ohio et a commencé à planifier une carrière politique. Il a également lancé un nouveau fonds, Narya Capital Management, soutenu par Thiel, axé sur l’investissement dans les jeunes pousses du Midwest – Narya étant le terme elfique pour « anneau de feu » dans Le Seigneur des anneaux.

Vance avait certes été critique au sujet de Trump. « Amis chrétiens, tout le monde nous regarde quand nous trouvons des excuses à cet homme », avait-il tweeté après la fuite de la tristement célèbre cassette Access Hollywood. « Que Dieu nous vienne en aide. » Mais une semaine avant l’annonce du soutien de Thiel à sa candidature au Sénat, Vance est apparu sur America First, le podcast dirigé par l’ancien conseiller de Trump Sebastian Gorka, et a proclamé s’être converti au mouvement Make America Great Again (MAGA) de Trump. Il a déclaré qu’il était désormais d’accord avec ce que Trump pensait de ce qu’il appellait « l’élite américaine ». Vance a proclamé : « Ils se fichent du pays qui a fait d’eux ce qu’ils sont. » Il a ensuite rencontré Thiel et Trump à Mar-a-Lago. Il a supprimé ses anciens posts sur #nevertrump.

En juillet, Vance, diplômé de la faculté de droit de Yale, a officialisé sa candidature, s’insurgeant contre les universités, les chefs d’entreprise anti-américains, les fonds spéculatifs « woke » et la « cabale de Fauci » (une référence aux restrictions du Covid). Il a proposé de sévir contre l’immigration, de freiner l’essor de la Chine et de démanteler les grandes entreprises technologiques qui censurent les discours conservateurs – toutes positions que Thiel avait défendues.

Quelques jours plus tard, Vance est apparu sur Fox News et a lancé une attaque contre Google, un concurrent de Palantir pour obtenir des contrats gouvernementaux. « Google, en ce moment même, conspire et travaille activement avec le gouvernement chinois », a déclaré Vance. Cette accusation était fallacieuse et presque identique à celle que Thiel avait formulée deux ans plus tôt à la National Conservatism Conference, où Vance avait également pris la parole. À cette occasion, Thiel avait, sans preuve,accusé Google, de « trahison » pour ne pas avoir collaboré plus étroitement avec le ministère de la défense et pour avoir fait des affaires en Chine.

Masters, quant à lui, a annoncé sa propre candidature au Sénat en Arizona, se montrant ainsi un défenseur efficace de Thiel, qui a consacré 10 millions de dollars de plus à sa candidature. Comme celle de Vance, la plateforme de Masters se présente comme une prolongation de la vision du monde de Thiel, combinant une politique d’immigration à la Trump (« De toute évidence, cela fonctionne », dit-il dans une vidéo d’une section du mur frontalier), des critiques concernant les efforts de diversité, et des plans pour freiner les entreprises de la Tech, en particulier celles dans lesquelles Thiel ne détient aucun intérêt. Le Political Action Committee (PAC) soutenu par Thiel a récemment diffusé une publicité attaquant un autre candidat, le procureur général de l’Arizona Mark Brnovich, pour avoir refusé d’annuler les résultats des élections de 2020 dans cet État.

S’ils remportent leurs primaires, et si les Républicains prennent le contrôle du Sénat en 2022, Masters et Vance – ainsi que les deux autres nationalistes populistes qui ont reçu un soutien important de Thiel, Josh Hawley du Missouri et Ted Cruz du Texas – offriraient sans doute à Thiel un niveau d’influence supérieur à celui dont il bénéficiait du temps de Trump. Un Sénat contrôlé par les Républicains, plus précisément un Sénat où la politique de Thiel est en progression, serait également idéal pour les sous-traitants gouvernementaux de Thiel et pour sécuriser le statut fiscalement avantageux de son Roth IRA.

Mais Masters et Vance offrent plus que Trump parce que, à la différence de l’ancien président, ce sont des idéologues très disciplinés qui semblent déterminés à vulgariser l’agenda politique de leur mécène. Ils sont, en d’autres termes, aussi ouverts que Thiel. Mieux encore, Masters et Vance travaillent tous deux pour Thiel, et pas seulement dans le sens où son PAC paie de la publicité télévisée en leur nom. Masters reste directeur des opérations de Thiel Capital et président de la Fondation Thiel ; Thiel est un investisseur clé de Narya, la société d’investissement de Vance. Vance et Thiel ont récemment investi dans Rumble, un concurrent de YouTube qui s’adresse aux têtes parlantes Trumpistes, comme l’animateur de talk-show Dan Bongino, la représentante de New York Elise Stefanik, et l’ancien président lui-même.

Thiel serait sur le marché pour d’autres candidats avant les midterms et l’élection de 2024. « Il n’est pas revenu au Républicanisme, affirme Bannon. Il est à 100% MAGA. » Il n’est pas certain que le vieux slogan de Trump ait encore beaucoup de pertinence politique, mais si le capital-risqueur le plus influent de la Silicon Valley parvient à faire sien le trumpisme, cela permettrait, à tout le moins, de garder l’Amérique grande pour Peter Thiel.

Extrait de The Contrarian : Peter Thiel and Silicon Valley’s Pursuit of Power par Max Chafkin, publié par Penguin Press, une marque de Penguin Publishing Group, une division de Penguin Random House LLC. Copyright 2021 par Max Chafkin.

Source : Bloomberg, Max Chafkin, 15-09-2021
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

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Commentaire recommandé

JnnT // 06.11.2021 à 14h44

Les GAFA et allii ne deviennent rentables qu’à partir du moment où ils obtiennent des contrats de l’état US, et pas en raison de la qualité de ce qu’ils lui vendent, grâce à leur entregent ou plutôt à leur capacité de corruption. Ce qui concerne Thiel relève juste de la confirmation.

2 réactions et commentaires

  • JnnT // 06.11.2021 à 14h44

    Les GAFA et allii ne deviennent rentables qu’à partir du moment où ils obtiennent des contrats de l’état US, et pas en raison de la qualité de ce qu’ils lui vendent, grâce à leur entregent ou plutôt à leur capacité de corruption. Ce qui concerne Thiel relève juste de la confirmation.

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  • Savonarole // 08.11.2021 à 13h58

    Un bel exemple de « déchet à vie longue » : toxique, menteur , voleur , fraudeur fiscal , corrupteur, entriste… n’en jetez plus. Ce qui est marrant c’est surtout que ça vienne de bloomberg qui est exactement du même tonneau.
    C’est sans doute un des point à mettre au crédit de Trump , il a divisé (à son insu) les élites comme les élites divisent le commun et ça , en pleine guerre des riches contre les pauvres , ça la fout mal …

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