15 mois plus tard, je vous propose aujourd’hui des extraits de la Conclusion de Qui est Charlie, d’Emmanuel Todd, sorti au printemps 2015, dans lequel il analysait certes la manifestation du 11 janvier, mais traçait surtout des perspectives de long terme à partir de sa longue carrière d’anthropologue.

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Conclusion

Je voudrais dans cette conclusion rappeler rapidement ce que fut la France républicaine du passé, résumer ensuite ce qu’est devenue la France néo-républicaine du présent, poser enfin le choix qui s’offre à nous : la confrontation avec l’islam ou l’accommodement avec lui. Je terminerai par une prédiction raisonnablement pessimiste sur ce qui menace d’advenir.

Le vrai passé républicain

Au lendemain de l’affaire Dreyfus et de la séparation de l’Église et de l’État, je l’ai dit, la Ille République était, en dépit de sa célébration du jacobinisme, pluriculturelle de fait. Je m’abstiens d’utiliser le terme trompeur de multiculturalisme, trop marqué aujourd’hui d’idéologie, et qui masque toujours une intolérance des profondeurs. Pluriculturel doit évoquer l’inverse, une intolérance revendiquée qui masque la liberté de tous. En son coeur, l’Hexagone était incroyant. Dans une constellation de provinces périphériques, le tiers du territoire national, l’Église catholique régnait. Elle y avait ses idoles et ses écoles. Le comportement des populations catholiques était fortement déviant, avec un âge au mariage tardif, un refus du contrôle des naissances dans le couple des familles nombreuses. Son indicateur de fécondité, plus élevé de 25 %, pouvait donner le sentiment que l’Église cherchait à conquérir la République par une lutte démographique. Au centre de la culture nationale régnait une désinvolture sexuelle qui n’avait son équivalent nulle part ailleurs en Europe. Aristocrates et bourgeois anglais, allemands ou italiens venaient chercher et trouvaient à Paris les conditions de leur liberté.

Culture laïque et culture catholique, officiellement hostiles l’une à l’autre, n’étaient pourtant pas étanches. Chaque jour des catholiques faisaient défection et passaient du côté de la libre-pensée. Les mariages mixtes étaient nombreux entre les deux camps, unions le plus souvent favorables à la culture centrale dominante. Des tensions subsistaient certes partout, mais les minorités juive et protestante avaient enfin trouvé la liberté dans cet univers pluriculturel. Cette France fantaisiste et disciplinée, anarchiste en son cœur mais autoritaire par son État et par son Église, fascinait l’Europe, non seulement par sa devise, « Liberté, égalité, fraternité », mais par sa diversité culturelle, supérieure à celle de toute autre nation. […]

En d’autres termes, le caractère pluriculturel de la France a permis l’épanouissement des individus, en vertu d’un processus que la théorie jacobine n’avait nullement prévu. L’homogénéité laïque du passé est un fantasme total. La théorie véhiculée aujourd’hui par le laïcisme radical est pure fiction. Ce que l’on exige aujourd’hui des musulmans ne fut jamais obtenu des catholiques, malgré plus de cent de conflits violents, incluant les 200 000 morts de la guerre de Vendée.

Le présent néo-républicain

Le néo-républicanisme est une étrange doctrine, qui prétend parler la langue de Marianne mais définit dans les faits une République d’exclusion. Durant les trente dernières années, la montée en puissance de la périphérie catholique zombie de l’Hexagone (anciennes régions catholiques, où les individus se sont en général détachés de cette religion) et l’entrée en crise du centre laïque, l’une combinée à l’autre, ont abouti à un basculement : la périphérie désormais domine, et avec elle son indifférence ou même son refus de la valeur d’égalité. Les régions qui ont soutenu la monarchie, puis la droite conservatrice, et enfin Vichy, sont aux commandes. En tant que système organisé, la France a changé de nature.

La culture centrale y est désorganisée. Elle n’a bien sûr pas disparu et conserve probablement une forte puissance latente, souterrainement active, mais sa contribution effective au système national résonne surtout, en milieu populaire traditionnel comme chez les descendants d’immigrés musulmans, comme l’expression d’une intolérance égalitaire spécifique, une perversion de l’universalisme qui, bien entendu, aggrave la situation. La dualité du système national n’assure plus […] une diversité maximale des possibilités humaines. Elle démul­tiplie, au contraire, l’anxiété massivement induite par l’ato­misation du système central. Anomie, intolérance hybride et instable combinant inégalitarisme et égalitarisme, voilà ce qui a conduit à la montée en puissance nationale de l’islamophobie. Indépendamment de tout problème d’adap­tation des populations dont il est la religion d’origine, l’islam est bien le bouc émissaire d’une société qui ne sait plus quoi faire de son incroyance et qui ne sait plus si elle a foi en l’égalité ou en l’inégalité. De cette confusion a émergé le discours néo-républicain, qui exige laïcité et unanimité. L’omniprésence des mots laïcité et République, ces vingt dernières années, révèle d’ailleurs le déclin du véritable sentiment républicain. Comme il est fréquent, la vérité s’avance masquée par sa propre négation.

La néo-République, plus proche de Vichy dans son concept que de la IIIe République, exige de certains citoyens un degré intolérable de renonciation à ce qu’ils sont. Le musulman, pour être reconnu comme un bon Français, doit ainsi admettre que blasphémer sur sa propre religion est une bonne chose. Ce qui revient à lui demander, en vérité, de cesser d’être musulman. Des idéologues à grands tirages évoquent la déportation comme une solution. […]

La dynamique islamophobe est, pour une part, caractéristique de l’ensemble de la zone euro, elle-même structurée par ses provinces catholiques zombies de tempérament inégalitaire. Cette islamophobie de type C (comme catholique) est un peu modérée par un reste du sentiment universel hérité de l’Église, mais elle tend à être dopée par l’échec de l’euro, qui rend les couches dominantes anxieuses et les lance à la recherche d’un bouc émissaire, l’islam évidemment Les classes dirigeantes de la zone euro auraient sans doute préféré la russophobie, xénophobie idéale des élites. Mais il manque deux caractéristiques aux Russes pour constituer un bouc émissaire satisfaisant : une présence physique importante à l’Ouest et, surtout, la faiblesse. Taper sur de immigrés venus de la Méditerranée apparaît tout de même moins risqué que d’affronter l’armée russe.

Le deuxième cercle, celui de l’islamophobie de type P (comme protestante), est situé plus au nord et ne se confond pas avec la zone euro. Mais le protestantisme, s’il a bien légué sa dynamique éducative à sa descendance zombie, lui a également transmis son rapport foncièrement négatif à l’universel. Depuis un bon moment déjà, le protestantisme zombie agit en Europe — aux Pays-Bas, au Danemark, en Allemagne du Nord et de l’Est — comme un catalyseur de l’islamophobie.

Le système néo-républicain est dominé par des classes moyennes qui ne souffrent pas trop encore de la crise du système économique. Elles ont pris le contrôle de l’État social français et accepté de sacrifier l’industrie et le monde ouvrier. Inquiètes, elles manifestent des signes d’instabilité idéologique. On sent une montée progressive en leur sein de l’islamophobie. Les musulmans, catégorie fantasmée, deviennent ainsi pour elles un deuxième problème, à côté de celui des milieux populaires. Le combat de la bonne conscience devient double. Il lui faut désormais lutter contre le populisme et contre l’islamisme.

Charlie vient de démontrer sa capacité à protéger son mode de vie et ses croyances. La grande manifestation néo-républicaine du 11 janvier fut marquée du sceau de l’hystérie, de la densification mais aussi de l’expansion puisqu’une reconquête des catégories intermédiaires fut réalisée à cette occasion. Le choc émotionnel résultant de l’horreur du 7 janvier a offert la possibilité d’une réaffir­mation de l’idéologie qui domine la France : libre-échange, État social, européisme et austérité. Ce qui est nouveau, et réellement troublant, est l’obsession de l’islam, le discours laïciste frénétique qui se répand dans la moitié supérieure de la pyramide sociale, et qui est beaucoup plus inquiétant au fond, que l’incrustation du vote FN dans les milieux populaires.

Les basculements révolutionnaires, qu’ils soient de gauche ou de droite, résultent toujours de mouvements d’opinion dans les classes moyennes, non au sein du peuple, qui ne sert jamais que de « masse de manœuvre ». La tradition marxiste s’est beaucoup moquée du petit-bourgeois. Mais au contraire du prolétaire, le petit-bourgeois fait l’histoire : la Révolution française, le fascisme, le nazisme, et jusqu’au communisme, puisque le parti bolchevique fut en réalité la création d’une intelligentsia petite-bourgeoise. La placidité des classes moyennes anglaise et américaine a fait la stabilité de la démocratie libérale en Grande-Bretagne et aux États-Unis.

Deux voies, je l’ai suggéré, s’offrent maintenant à la France.

Futur 1: La confrontation

Si la France poursuit dans la voie d’une confrontation avec l’islam, elle doit, tout simplement, se préparer à rétrécir et à se fissurer. Au sein des jeunes générations, les Français classés comme «musulmans» constituent à peu près 10% de la population. Ce n’est pas la submersion évoquée par les radical-laïcistes puisque la majorité de ces «musulmans» sont en réalité peu pratiquants, souvent mariés à des Françaises ou à des Français d’origine plus ancienne. Mais il se trouve désormais des musulmans partout et à tous les niveaux de la société française, dont une bonne partie déjà soudés par leur descendance au corps central de la société française. Une accentuation de la lutte contre l’islam ne saurait donc en aucune manière aboutir à sa réduction. Mais elle aliénera les musulmans complètement assimilés. Elle durcira les croyances protectrices des musulmans paisibles des banlieues et des provinces françaises. Dans des conditions de chômage infini, sous l’horizon assombri de l’Europe du veau d’or, en l’absence d’un avenir compré­hensible, la multiplication des adhésions au radicalisme islamique est à peu près certaine. Les conversions à l’islam de jeunes d’origine européenne devraient être les plus nombreuses dans la partie du territoire dont le fond anthropologique est nucléaire et individualiste, c’est-à-dire dans un vaste Bassin parisien — en Normandie, Picardie, Champagne, Touraine et Bourgogne —, puisque c’est là que les générations sont le moins solidaires et les jeunes le plus abandonnés.

Nous devons comprendre que si une partie de la jeunesse est en manque de « sens », de « religieux », tout ciblage supplémentaire de l’islam comme coupable n’aboutira qu’à faire de lui un idéal d’évasion. Ce qui apparaît aux vieux comme un terrible problème apparaîtra aux jeunes comme une terrible solution. Tenter d’endoctriner les lycéens dans le laïcisme, cette nouvelle religion, milita­riser les étudiants-chômeurs par le service civique, remplir de gamins les prisons, les traquer à leur sortie, n’aboutira qu’à aggraver la situation si l’islam est effectivement en train de devenir l’horizon du cauchemar aux yeux d’une jeunesse désorientée.

La France n’a tout simplement pas les moyens d’une telle confrontation. Elle n’a pu survivre à l’expulsion de protestants et à la guerre de Vendée que parce qu’elle était alors la première puissance démographique européenne. Mais il est évident qu’aujourd’hui, la réduction à un statut de citoyens de deuxième zone de 10% de sa population jeune et la fuite probable vers le monde anglo-américain des plus doués d’entre eux marqueraient la fin de la France en tant que puissance moyenne.

D’ailleurs, le racisme, lorsqu’il s’empare des consciences, ne s’arrête jamais à telle ou telle catégorie. La confron­tation avec l’islam a déjà amorcé la renaissance de l’anti­sémitisme. La diffusion de cet antisémitisme, dans une société obsédée de religion et stagnant économiquement, ne s’arrêtera pas aux portes de la capitale et des grandes villes. Les classes moyennes seront bien vite touchées par une infiltration de sentiments mauvais, qui n’auront plus qu’à réactiver le vieil antisémitisme catholique et à le resservir dans une version zombie. Les juifs aussi repartiront alors, plus rapidement et plus massivement que les musulmans. Je doute qu’une telle nation conserve sa séduction aux yeux de ses citoyens d’origine asiatique. Certains Français d’origine chinoise aussi s’emploieront alors à quitter l’Hexagone, pour les États-Unis sans doute.

Les idéologues qui nous recommandent la fermeté pour obtenir l’homogénéité se rendent-ils seulement compte que la France ne demeure une vraie puissance européenne qu’en vertu de sa diversité ? Il se trouve, en France, plus de citoyens d’origine musulmane, africaine, juive ou chinoise que dans toute autre nation européenne. C’est grâce à eux que Paris est une ville-monde.

Je suis également convaincu que l’émergence d’une France islamophobe, abandonnée par ses minorités les plus dynamiques, finirait par lasser jusqu’à certaines de ses propres provinces. J’ai déjà mentionné la Bretagne et l’Alsace. Mais que ferait la région Rhône-Alpes élargie, catholique zombie elle aussi, où l’on sent déjà si nettement, à l’est, les effets économiques et politiques du champ gravi­tationnel européen ? […]

Mais la France de François Hollande est désormais affectée par un vertige narcissique de première grandeur. Notre Président a proclamé, le 11 janvier 2015, Paris capitale du monde. Il est vrai que notre pays a bénéficié, au lent des attentats, d’une immense vague de sympathie moment est révolu. La publication du numéro de Charlie Hebdo daté du 14 janvier, tapant à nouveau sur Mahomet, a conduit à un isolement moral de la France comme on n’en avait jamais vu dans l’Histoire. Notre pays peut, certes, compter sur le Danemark, son maître en caricature, sur l’Allemagne, théoricienne de la circonstance sur les Pays-Bas, pays tristement pilote en matière d’assassinats de personnalités islamophobes, mais sur qui d’autre ?

La presse anglo-américaine a refusé de reproduire le Charlie du 14 janvier 2015. Les Russes, les Japonais, les Chinois, les Indiens nous ont tous jugés inutilement insultants, en somme, mal élevés. J’allais presque oublier l’ensemble du monde musulman. La vérité est que, enfermés dans notre laïcisme radical, nous nous retrouvons seuls, tragiquement provinciaux, comme une bande ethnique qui, encenserait son idole dans l’indifférence ou la désappro­bation générale. À l’âge de la mondialisation, on n’insulte pas les symboles culturels des autres pour le fun.

Fuite des élites venues des minorités religieuses d’origine étrangère, défection des provinces, isolement moral dans un monde globalisé. Oui, la fin de la France n’est pas un horizon impensable. Non par la faute de l’islam, mais par celle des islamophobes.

À suivre demain dans ce billet

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La suite des évènements a tristement montré que l’analyse de Todd était, encore une fois, bien prémonitoire… :

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