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Guerre du Vietnam : Les leçons du golfe du Tonkin pour le Congrès américain

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57 ans après la prise de position individuelle des sénateurs Gruening et Morse, les législateurs continuent de céder passivement les pouvoirs de guerre au président.

Source : Responsible Statecraft, Daniel Larison
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

Le président Johnson signe la résolution du golfe du Tonkin sous le regard des dirigeants du Congrès, le 10 août 1964. (Archives nationales)

Le mois dernier, la Chambre des représentants a voté l’abrogation de l’autorisation de 2002 pour l’utilisation de la force militaire (AUMF pour Authorization for Use of Military Force) et plus récemment, elle a voté l’élimination des autorisations restantes de 1957 et 1991 liées à la doctrine Eisenhower et à la guerre du Golfe, respectivement. Le grand prix de la réaffirmation du rôle du Congrès en matière de pouvoirs de guerre reste cependant l’abrogation de l’AUMF de 2001, qui a fourni la couverture légale d’un nombre sans cesse croissant d’actions militaires dans le monde.

L’AUMF de 2001 est un parfait exemple de ce que le sénateur américain Wayne Morse a un jour condamné comme étant une « déclaration de guerre antidatée » que le président pouvait utiliser pour embarquer les États-Unis dans un conflit armé à sa discrétion. Depuis son adoption, elle a été élargie à l’extrême pour justifier des opérations militaires partout, de l’Afghanistan au Sahel, et le nombre de cibles potentielles n’a fait qu’augmenter avec le temps.

L’utilisation et l’abus de cette autorité est un récit édifiant qui montre pourquoi le Congrès ne doit plus jamais accorder au président le pouvoir illimité de faire la guerre. Pour nous aider à éviter de commettre à nouveau cette erreur, nous devons nous souvenir de certains des premiers opposants à la surenchère présidentielle, les sénateurs Morse et Ernest Gruening. Morse et Ernest Gruening, les deux seuls sénateurs à avoir voté contre la résolution sur le golfe du Tonkin en 1964.

L’abdication par le Congrès de ses responsabilités constitutionnelles en matière de guerre remonte aux premiers jours de la Guerre froide, et ces deux courageux dissidents méritent qu’on se souvienne de leur opposition de principe à une guerre inutile et illégale, alors que cette position était encore très impopulaire. Morse, un Démocrate de l’Oregon, était le plus acharné des deux dans sa critique de la cession des pouvoirs de guerre à l’exécutif. Chaque fois qu’il y avait un débat sur une résolution donnant au président une autorité générale dans différentes parties du monde, on pouvait compter sur Morse pour parler contre la mesure. Il était l’un des trois seuls à voter contre la « résolution Formose » qui donnait au président une grande latitude pour utiliser les forces armées afin de protéger l’île – aujourd’hui Taïwan – d’une attaque de la Chine continentale. Il a été l’un des 19 à voter contre la résolution de 1957 sur la doctrine Eisenhower qui a conduit à l’intervention au Liban l’année suivante.

S’exprimant sur ces combats tard dans sa vie, selon son biographe Mason Drukman, Morse a déclaré :

« Beaucoup de gens semblent penser que parce que le Sénat adopte quelque chose, cela le rend constitutionnel. Eh bien, le Sénat ne peut pas rendre constitutionnel quelque chose qui est en fait inconstitutionnel. L’autorité qu’ils ont cherché à donner au président dans la résolution Formose, la résolution du Golfe du Tonkin et la résolution du Moyen-Orient… est juste un acte inconstitutionnel de la part du Congrès comme de la part du président. »

Approuver l’usurpation inconstitutionnelle des pouvoirs de guerre par le président ne rend pas cette usurpation légitime, mais implique simplement le Congrès dans la violation. Il est nécessaire que le Congrès débatte et vote sur les questions de guerre, et il doit conserver son autorité et ne pas la céder au président comme il l’a fait si souvent avec ces résolutions d’autorisation.

Lorsque Gruening, un Démocrate de l’Alaska, et Morse ont émis leurs votes dissidents lors de l’appel nominal à 88 contre 2, ils ne savaient pas à quel point le président Johnson avait menti au Congrès et au public sur le prétendu incident dans le golfe du Tonkin. Morse se doutait que les responsables de l’administration ne lui disaient pas la vérité, mais il ne réalisait pas à quel point ils étaient fourbes. Les sénateurs ont tout de même voté contre la résolution parce qu’ils comprenaient bien mieux que leurs collègues et la plupart de leurs compatriotes de l’époque que l’intervention américaine au Viêtnam était à la fois mauvaise et illégale.

Morse a déclaré : « Notre gouvernement n’a pas le droit d’envoyer des jeunes américains à la mort sur un quelconque champ de bataille en l’absence d’une déclaration de guerre, et l’article 1, section 8 de la Constitution confère la prérogative de déclarer la guerre au Congrès des États-Unis. Et aucune guerre n’a été déclarée en Asie du Sud-Est, et jusqu’à ce qu’une guerre soit déclarée, il est inconstitutionnel d’envoyer de jeunes américains à la mort au Sud-Vietnam, ou n’importe où ailleurs en Asie du Sud-Est. » Ils voyaient avec une clarté remarquable quel gaspillage tragique et destructeur serait une guerre américaine en Asie du Sud-Est, et ils étaient certains que le Congrès ne devait pas se laisser aller et donner au président un chèque en blanc pour mener cette guerre.

Gruening a défendu son vote contre la résolution dans son autobiographie, « Many Battles » [De nombreux combats, NdT] :

« Je n’avais pas d’alternative. J’étais convaincu de la folie de notre implication militaire en Asie du Sud-Est, et ayant déclaré mon opposition à cette implication près de cinq mois plus tôt et l’ayant réitérée par la suite, je ne pouvais que considérer la résolution du golfe du Tonkin comme un chèque en blanc au président pour intensifier et élargir cette implication. En outre, le texte de la résolution, outre sa fausse représentation de ce qui s’est passé dans le golfe du Tonkin, comportait trois faussetés qui aggravaient toute la supercherie. L’action autorisée n’était pas, comme le déclarait la résolution, conforme à la Constitution des États-Unis et à la Charte des Nations Unies, ni à nos obligations en vertu du Traité collectif de l’Asie du Sud-Est. L’article 1, section 8, de la Constitution ne permet pas au président de faire la guerre à sa propre discrétion. La Charte des Nations Unies interdit spécifiquement l’action autorisée par la résolution et propose des alternatives totalement différentes. Tout comme le Traité collectif de l’Asie du Sud-Est. »

L’un des détails intéressants des arguments de Gruening et Morse contre l’intervention est qu’ils ont présenté l’entrée en guerre au Vietnam comme une violation du droit international et de la Charte des Nations Unies. Aujourd’hui, il est presque impossible pour un sénateur d’invoquer l’autorité de la Charte lorsqu’il s’agit de guerres américaines, mais Morse et Gruening étaient de véritables internationalistes qui croyaient que les États-Unis étaient obligés de respecter l’interdiction de la Charte de recourir à la force sauf en cas de légitime défense. Ils voyaient bien que la guerre au Vietnam n’avait rien à voir avec la défense des États-Unis, et ils refusaient de céder.

Après le vote, M. Morse a déclaré : « L’histoire retiendra que le sénateur Gruening et moi-même avons agi dans l’intérêt du peuple américain ce matin en votant contre cette résolution. Et je voudrais que le peuple américain se souvienne de ce qu’est réellement cette résolution. C’est une résolution qui cherche à donner au président des États-Unis le pouvoir de faire la guerre sans déclaration de guerre. »

Morse et Gruening font appel à l’intérêt national, à la conscience morale et au droit constitutionnel et international pour s’opposer à la résolution et à la guerre qui s’ensuit. Ils ont d’abord été dépassés par le nombre, mais en quelques années seulement, ils ont eu raison de leur opposition. Leur exemple devrait être une source d’inspiration pour les partisans de la paix et de la retenue aujourd’hui.

Aujourd’hui, le Congrès doit non seulement insister pour avoir son mot à dire sur l’entrée en guerre des États-Unis, mais il doit également récupérer l’autorité que les présidents s’arrogent depuis le début de la guerre de Corée. En pratique, cela signifie que le Congrès doit refuser d’adopter des autorisations qui confèrent au président le pouvoir incontrôlé de faire la guerre. Le Congrès doit servir de contrôle et de frein à la guerre présidentielle, et ne devrait plus jamais servir de complice.

Source : Responsible Statecraft, Daniel Larison – 09-07-2021
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

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Commentaire recommandé

Denis Monod-Broca // 09.08.2021 à 12h43

« Faire la guerre sans déclaration de guerre » dit Morse et tout est là en effet.

Lire à ce sujet « Achever Clausewitz » de René Girard.
La guerre était une institution, une institution sanglante certes mais une institution, avec ses règles – la déclaration de guerre, les lois de la guerre, le champ de bataille, le traité de paix. Venue du fond des âges elle restait, encore, un rituel sacrificiel à l’ancienne, c’est-à-dire capable, par la violence, de contenir une violence pire encore.
Ayant abandonné ses règles, n’étant plus une institution, elle laisse libre cours au déchaînement sans limite de la violence.
C’est bien ce qu’exprime Morse : il s’est opposé à la possibilité donnée au président US de faire la guerre sans déclaration de guerre.
Et nous avons suivi.
Et nous nous étonnons du choc en retour, le terrorisme sous toutes ses formes. Car à la violence sans frein s’oppose la violence sans frein. Il faut être aveugle pour ne pas le voir.
Revenir à la guerre-rituel est inenvisageable, on ne peut pas faire semblant, ce qui est fait est fait.
Seule issue : la règle, la loi, en l’occurrence la Charte des Nations Unies. Dont la France devrait rappeler sans relâche qu’elle est faite pour être respectée, respectée par tous.

6 réactions et commentaires

  • Hamourabi // 09.08.2021 à 08h30

    Bonjour,
    £’énormité de la puissance destructrice dont dispose le « pouvoir » aux U.s.a. (((ajoutée à la conƒortable servilité de ses Alliés))) semblait le persuader de plus en plus qu’il ne mettait pas en péril l’existence-même de la Nation en s’affranchissant cyniquement des convenances morales et juridiques en vigueur dans le reste du monde.

    Jusqu’ici, « ça passe » encore à tous les coups, l’U.R.S.S. a laissé la place à la ƒaible opposition de la Russie qui ne menace plus personne (sauƒ les malheureux Birmans, coincés entre les avions Sukhoi et l’épidémie non soignée).

    Mais voilà que les Chinois veulent une revanche après avoir été piétinés si longtemps avec mépris : £eur augmentation continuelle d’un arsenal nucléaire encore bien mince (relativement) crée désormais un malaise croissant à Wahington…… cela suffira-t-il à remettre en place un comportement civilisé?

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  • Denis Monod-Broca // 09.08.2021 à 12h43

    « Faire la guerre sans déclaration de guerre » dit Morse et tout est là en effet.

    Lire à ce sujet « Achever Clausewitz » de René Girard.
    La guerre était une institution, une institution sanglante certes mais une institution, avec ses règles – la déclaration de guerre, les lois de la guerre, le champ de bataille, le traité de paix. Venue du fond des âges elle restait, encore, un rituel sacrificiel à l’ancienne, c’est-à-dire capable, par la violence, de contenir une violence pire encore.
    Ayant abandonné ses règles, n’étant plus une institution, elle laisse libre cours au déchaînement sans limite de la violence.
    C’est bien ce qu’exprime Morse : il s’est opposé à la possibilité donnée au président US de faire la guerre sans déclaration de guerre.
    Et nous avons suivi.
    Et nous nous étonnons du choc en retour, le terrorisme sous toutes ses formes. Car à la violence sans frein s’oppose la violence sans frein. Il faut être aveugle pour ne pas le voir.
    Revenir à la guerre-rituel est inenvisageable, on ne peut pas faire semblant, ce qui est fait est fait.
    Seule issue : la règle, la loi, en l’occurrence la Charte des Nations Unies. Dont la France devrait rappeler sans relâche qu’elle est faite pour être respectée, respectée par tous.

      +10

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    • Linder // 12.08.2021 à 07h06

      Comment la France le pourrait-elle ? Ne piétine-t-elle pas constamment le droit international dans le sillage de son maître américain ? (Serbie, Côte d’Ivoire, Afghanistan, Libye, Syrie, pour quelques exemples récents … )

        +2

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  • Christian Gedeon // 09.08.2021 à 13h46

    Le Tonkin? Ne serait ce pas une partie du Vietnam sous protection US? Ou me trompè je? Tout ça pour ça? Quelle déception pour les «  combattants Vietcongs » qui n’ont jamais existé en fait. C’étaient les bo doïs du Nord! Ben aujourd’hui ils trouvent l’allié de jadis chinois bien encombrant. Avec le soutien affiché des US et plus discret des…russes! Les dindons de la farce! Mais ils ont l’habitude. Bien braves mais un peu simplets. Heureusement qu’ils ont Poutine en ce moment.

      +2

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  • gracques // 09.08.2021 à 13h47

    Un parlement qui empêche un président de déclarer la guerre depuis son trône jupiterien ?
    Mais de quoi parlent’ils aux states ?

      +4

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  • Fernet Branca // 09.08.2021 à 23h27

    Le problème avec les USA et autres anglo-saxons c’est la propension à résoudre tout problème militaire par des bombardements aériens. Même en France en août 1944.
    Voir cet article de l’observateur .
    Douai sous les bombes, il y a 77 ans…

    Par Bruno Place
    lundi 9 août 2021 à 10h10min

    En 1944, les mois qui s’écoulent jusqu’à la Libération, début septembre, sont particulièrement difficiles pour les habitants de la région : les Alliés intensifient les bombardements, l’économie est asphyxiée ce qui aggrave la pénurie, l’occupant renforce la répression.

    11 août 1944, il est environ 16 h, quand l’alerte est donnée. Tout le monde se précipite aux abris.

    Tout le monde se précipite aux abris. Une centaine de bombardiers britanniques, néo-zélandais et australiens survolent le territoire et commencent un bombardement infernal. Après les 25 minutes les plus longues de la vie de Douai, les habitants sortent peu à peu des abris et caves : le spectacle est désolant, le bilan humain des plus tristes avec 200 morts environ, 3 600 maisons rasées, l’ensemble de bâtiments comme la gare, l’hospice, la bibliothèque municipale, le musée, l’hôtel de la sous-préfecture, le local de la Caisse d’Épargne, l’École des Mines sont sévèrement touchés.

    ….
    ….
    La suite.

    https://www.lobservateur.fr/douaisis/douai/2021/08/09/1652294/

      +2

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