Source : Consortium News, Jonathan Marshall, 19-04-2017

Exclusif: La poussée du Président turc Erdogan vers un autoritarisme nationaliste a un allié important du côté du parti néo-fasciste Grey Wolves ( Loups Gris ) rapporte Jonathan Marshall.

Par Jonathan Marshall.

Tous sauf un des principaux partis d’opposition en Turquie ont dénoncé dimanche le référendum sur la création d’ un nouveau système présidentiel autoritaire comme étant aussi bien pourri par la fraude que comme une menace sur les libertés politiques du pays. L’exception était le Parti du Mouvement Nationaliste (MHP), fondé en 1969 pour promouvoir un programme néo-fasciste, et ultra-nationaliste. Son destin mérite d’être considéré comme une indication sur la direction politique de la Turquie.

Le président Recep Tayyip Erdogan s’adresse aux citoyens devant sa résidence à Istanbul le 19 juillet 2016 ( Photo du site officiel de la présidence de la république de Turquie )

Le MHP et son aile paramilitaire, les Loups Gris, étaient parmi les leaders de la violence de l’escadron de la mort turc contre les intellectuels de gauche, des universitaires et des activistes kurdes dans les années 70 et 80.. En échange, les forces de sécurité de l’état de droite ont protégé leurs opérations criminelles, y compris le trafic de drogue. Un associé des Loups Gris, Mehmet Ali Agca, a été reconnu coupable de tentative d’assassinat du pape Jean-Paul II en 1981.

Un reporter du New York Times a décrit les sympathisants du MHP comme étant « un réseau xénophobe, fanatiquement nationaliste, néo-fasciste profondément violent. » Les leaders du parti, entraînés aux USA, ont aidé à exécuter un coup d’état militaire réussi en 1960, et en 1980 étaient impliqués dans le trafic d’héroïne en Europe occidentale.

Le premier ministre d’alors, Recep Tayyip Erdogan, aujourd’hui président, a brisé l’alliance étroite entre les services secrets, les criminels et les forces de droite par des purges massives et des inculpations en 2008. Cependant, l’année dernière, il a retourné beaucoup de ses anciens opposants, en faisant d’eux des alliés de son gouvernement sans cesse plus autoritaire et de ses aventures militaires en Syrie et en Irak.

Le gagnant de ce réajustement fut le MHP. Comme le Front National en France, le MHP a renoncé à beaucoup de ses positions extrémistes ces dernières années, pour se joindre au courant dominant de la politique décente en Turquie.

Cependant ses racines racistes ont été exposées au public en 2015, quand des membres des Loups Gris ont attaqué un touriste Sud-Coréen à Istanbul et arboré des bannières disant « On a soif de sang chinois », pour protester contre la répression contre les séparatistes turcs par Pékin. Le leader du MHP, Devlet Bahceli, a défendu ses partisans, en disant : « Comment pouvez-vous différentier un Coréen d’un Chinois ? Ils ont tous les yeux bridés, est-ce que c’est important? »

En tant que défenseur de la suprématie turque, le MHP reste par-dessus tout violemment opposé à lâcher la moindre concession aux séparatistes kurdes, et a dénoncé Erdogan pour avoir amorcé des pourparlers de paix avec eux en 2013.

Alliés contre les Kurdes

Deux ans après, Erdogan a retourné sa veste et commencé à menacer les Kurdes de guerre totale, aussi bien en Turquie qu’en Syrie. Cela plante le décor de l’alliance tacite entre son parti au pouvoir, le AKP, et le MHP.

Les Jets Eagles F-15 du 493ème Escadron de Combat de la base de la Royal Air Force à Lakenheath, Angleterre, roulent vers la piste pendant le dernier jour de ” l’Aigle Anatolien”, le 18 juin 2015 sur la 3ème base aérienne principale en Turquie. (U.S. Air Force photo/Tech. Sgt. Eric Burks)

Les Loups Gris ont attaqué les bureaux du parti d’opposition le Parti Démocratique du Peuple, qui soutient les droits des Kurdes et d’autres minorités politiques. Les chefs historiques du MHP, avec des jeunes membres de l’organisation, ont aussi rejoint le combat en Syrie en soutien du groupe ethnique turc contre le gouvernement d’Assad et les Kurdes syriens. Un journaliste turc a remarqué : « Les ultra-nationalistes sont le terrain le plus fertile pour des opérations secrètes. »

Même avec ses opposants bâillonnés ou emprisonnés sous l’état d’urgence décrété après le coup d’état militaire manqué l’année dernière, Erdogan a besoin du MHP, qui a 36 sièges sur 550 au parlement, pour obtenir l’approbation d’amendement de la constitution à l’issue du référendum de dimanche. Les responsables du MHP espèrent obtenir des postes dans le nouveau cabinet du président.

Le leader du MHP Bahceli a salué dimanche le vote qui garantit au président Erdogan des nouveaux pouvoirs immenses comme « un succès significatif et l’étape décisive pour le futur de la grande nation turque ». Le chef des Loups Gris a promis que ses partisans « prendraient les armes et combattraient si nécessaire » pour défendre ce résultat.

Les combats pourraient bien sûr être inévitables si les opposants, soutenus par les observateurs étrangers des élections, continuent à contester le référendum.

« Même s’ils sont démoralisés par leur défaite, le projet d’Erdogan suscitera une résistance significative parmi les différents camps du « Non », commente Steven Cook, un expert du Moyen-Orient au Conseil des Relations Etrangères. « Le résultat prévisible sera la poursuite de la purge existante même avant le coup raté de juillet dernier, y compris plus d’ arrestations et en plus la délégitimation de l’opposition parlementaire d’Erdogan. Tout cela déstabilisera davantage la politique turque ».

Il reste à voir comment l’administration Trump gérera le régime de plus en plus autoritaire de la Turquie et sa politique étrangère agressive. Le principal conseiller de sécurité nationale du président Trump, le lieutenant général en retraite Michael Flynn, a touché plus d’un demi-million de dollars d’un homme d’affaires turc pro-Erdogan pour promouvoir les intérêts d’Ankara. Flynn a également été rejoint par Devin Nunes, président du Comité de Renseignement Intérieur, pour une réunion privée au Trump Hotel à Washington avec le ministre des Affaires étrangères Mevlüt Çavu le 18 janvier.

Toutefois, l’importance stratégique de l’accès des États-Unis à la base aérienne d’Incirlik en Turquie, d’où les avions de guerre américains lancent des attaques sur la Syrie, est plus importante encore que l’activité secrète de lobbying. La base abrite également quelque 50 bombes à hydrogène pour l’OTAN, ce qui donne à Washington d’autant plus de raisons de rester en contact amical avec le gouvernement turc.

Mais si Erdogan et ses nouveaux alliés parmi la droite ultra-nationaliste turque continuent de se faire de nouveaux ennemis à l’intérieur et à l’étranger, l’administration Trump devra repenser la légitimité à continuer à compter sur Ankara pour continuer ses interventions militaires permanentes au Moyen-Orient.

Jonathan Marshall est l’auteur de Turkey’s Revival of a Dirty ‘« Deep State », Turkey’s Nukes: A Sum of All Fears et Coups Inside NATO: A Disturbing History.

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

Source : Consortium News, Jonathan Marshall, 19-04-2017

5 réponses à Les alliés turcs néo-fascistes d’Erdogan, par Jonathan Marshall

  1. Pierre Tavernier Le 03 juin 2017 à 07h14
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    “pour protester contre la répression contre les séparatistes turcs par Pékin”. Il s’agit là des ouïghours dont la langue fait partie du groupe des langues turques d’Asie centrale (“turkic” et non “turkish” dans le texte original).
    Ajoutons que Vladimir Poutine semble très bien jouer des palinodies “Erdoganiennes” de part la participation de la Turquie à la conférence d’Astana et de la “carotte” de l’éventuelle vente de systèmes S-400 aux turcs. Le “turkish stream” gazier semble également ressortir de sa tombe.


  2. RGT Le 03 juin 2017 à 09h29
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    C’est une impression mais il me semble que la photo en haut de l’article (Erdogan souriant devant une foule joyeuse) à l’air trafiquée.
    Question d’éclairage, de profondeur de champ…
    On dirait une photo d’Erdogan “collée” (“photoshopée”) sur la photo d’une foule en délire (La Gay Pride d’Ankara ?).
    Je ne suis pas un expert mais là j’ai vraiment des doutes.

    Si on se contente de se référer au passé, la “démocratie” n’a JAMAIS été le principal souci des turcs.
    Certes Mustapha Kemal souhaitait réformer ce pays mais le résultat n’a pas été à la hauteur des espérances.

    Sans doute Emmanuel Todd pourrait nous expliquer l’origine de cette tradition par la structure familiale traditionnelle turque qui doit avoir une très grande influence sur cet état de fait.


    • Fidel C. Le 03 juin 2017 à 13h33
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      Mustafa (avec un F) Kemal n’a jamais eu pour souci de créer une démocratie turque. Il a pris la tête d’un mouvement destiné à sauver ce qui restait de l’empire ottoman, en créant une république. Kemal était un militaire très autoritariste et nationaliste. Il a écrasé des révoltes kurdes, déjà à l’époque.
      La réalité de la Turquie d’aujourd’hui est proche de la Russie: l’autoritarisme y a toujours été une constante. N’oublions pas que c’est une nation créée par les militaires: “créée” car la nation turque est extrêmement hétérogène, avec une multitude de minorité ou d’origines diverses et n’est pas une construction très ancienne. Erdogan par ex. est un Laz (minorité géorgienne présente au nord-est du pays). L’armée a cimenté cette nation en créant artificiellement une identité turque forte.
      Longtemps, l’autoritarisme a été personnifiée par l’armée. Aujourd’hui, c’est Erdogan. Demain, ce sera quelqu’un d’autre. La structure familiale, chère à Todd, y joue certainement un rôle.
      Quant aux Loups gris, les médias turcs ont depuis longtemps mis en évidence leurs liens avec l’OTAN, et en particulier la CIA. Ils ont été très utiles lorsque la Turquie a failli basculer à gauche fin des années 70, avant qu’un coup d’Etat n’ait lieu en 1980, activement soutenu par l’OTAN.
      Heureusement, niveau électoral, ils font des scores bien en dessous de la SARL LE PEN, en tout cas en dernier lieu, vu que l’AKP a siphonné leur électorat.


    • Fidel C. Le 03 juin 2017 à 13h41
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      La note positive en Turquie est sa jeunesse: la majorité du pays a moins de 30 ans, et est de plus en plus ouverte à l’international, à l’image du pays et de sa compagnie aérienne qui offre le plus de destinations dans le monde entier. Ce facteur est important: les Turcs se font de plus en plus exemptés de visas (sans doute dû à leur niveau de vie en constante augmentation) et partent en voyage, alors que le pays était relativement fermé jusque dans les année 90. Cette ouverture marque la jeunesse, et je crois qu’en 2 ou 3 générations, l’autoritarisme actuelle laissera place à une démocratie plus forte.


  3. openmind Le 03 juin 2017 à 12h38
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    C’est sûr que la montée en puissance d’un leader fort qui se joue de la faiblesse des Européens en venant narguer les Allemands, les Hollandais lors de campagnes électorales turques dans l’UE (imagine-t-on l’inverse…), interroge beaucoup et nous rappelle des choses….

    Mais n’est ce pas là un miroir de nos faiblesses, lâchetés continues, incohérences politiques: anti Assad mais anti-terroristes (schizophrénie), sociétés ouvertes, indifférenciation mais les attentats y en a marre, il se marre le Erdogan devant nos nouvelles valeurs en carton, alors il renforce les siennes: retour de la religion, armée nettoyée (purges), contrôle des médias, pression sur ses alliés de l’OTAN par rapprochement avec Poutine, il se veut plus fort car il sent que la prochaine étape de l’Empire après la destruction des Nations européennes, c’est peut-être lui et le coup d’Etat contre lui n’était certainement pas innocent, provoqué ou non par lui, le résultat est là.
    Et nous, on fait quoi pour être plus fort? On pleure avec Angela parce que le grand frère américain nous pisse à la raie?
    Le retour du réel s’annonce douloureux plus pour nous que pour les Turcs, je crois.

    Après les histoires d’extrêmes droites….la vraie est celle des capitalistes sauvages comme dit Guillemin. Les Turcs font ce qu’ils veulent chez eux.


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