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Les Talibans s’engagent à garantir la sécurité du gazoduc trans-Afghanistan

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Source : Responsible Statecraft, Eurasianet

Traduit par les lecteurs du site Les Crises

Suhail Shaheen, membre de l’équipe de négociation des Taliban basée au Qatar, s’adresse à des journalistes à Achgabat. (Photo: Ministère des Affaires étrangères turkmène)

Une délégation de talibans a effectué une visite surprise au Turkménistan pour s’engager à soutenir un projet de gazoduc à travers l’Afghanistan, rassurant ainsi un projet dont la viabilité a longtemps été rendue douteuse pour des problèmes de sécurité.

Des signes indiquent que le voyage a été organisé par le gouvernement américain, qui a longtemps soutenu le projet TAPI, du nom des quatre pays que le gazoduc traverserait : le Turkménistan, l’Afghanistan, le Pakistan et l’Inde.

Suhail Shaheen, membre de l’équipe de négociation des talibans basée au Qatar, a déclaré aux journalistes à Achgabat le 6 février que son mouvement offrait « un soutien total pour la mise en œuvre et la sécurité du TAPI et d’autres projets de développement dans notre pays. »

Shaheen a explicitement répondu à l’inquiétude la plus souvent exprimée, concernant les perspectives du TAPI, en assurant à ses hôtes que non seulement le projet ne serait pas la cible d’attaques, mais que les talibans s’engageaient à en assurer la sécurité.

« Nous essayons de contribuer à la prospérité de notre peuple et au développement de notre pays en assurant la protection de tous les projets » a déclaré Shaheen en anglais, en lisant un extrait d’une déclaration écrite.

Les autres projets auxquels le porte-parole des talibans a fait allusion sont les lignes de transport d’électricité à haute tension Turkménistan-Afghanistan-Pakistan, ou TAP, et les chemins de fer du Turkménistan vers l’Afghanistan.

Si ces assurances se confirment, le principal obstacle auquel les promoteurs du TAPI devront faire face sera de réunir les fonds nécessaires. Les coûts du projet ont été estimés à 10 milliards de dollars, bien que le directeur général de la société TAPI Pipeline, Muhammetmyrat Amanov, ait déclaré en 2018 qu’il prévoyait des dépenses plus proches de 7 milliards de dollars.

Avec les talibans à ses côtés, Achgabat peut maintenant espérer que les investisseurs internationaux puissent être convaincus de s’impliquer.

Les grandes sociétés énergétiques mondiales n’ont pas fait preuve d’enthousiasme pour le TAPI ces derniers temps, mais cela n’a pas toujours été le cas. En 1997, un consortium composé de six sociétés et du gouvernement du Turkménistan a été formé dans le but de construire un pipeline de 1 271 kilomètres vers le Pakistan. L’Inde ne faisait pas encore partie du plan. La part la plus importante de ce consortium, 54%, était détenue par la société Unocal Corporation, basée en Californie. En 1997, la société américaine a même organisé le voyage au Texas d’une délégation de haut niveau de talibans pour des négociations. Les attentats terroristes meurtriers perpétrés en 1998 contre les ambassades américaines en Tanzanie et au Kenya, organisés par Al-Qaida, dont le chef, Oussama ben Laden, s’était vu offrir un refuge par les talibans, ont mis un terme à tout cela.

Les talibans n’ont cependant pas été entièrement dissuadés. En 1999, le groupe militant, qui avait alors étendu son contrôle à la quasi-totalité de l’Afghanistan, a entamé des pourparlers sur la route avec le Turkménistan et le Pakistan. Le manque de liquidités et l’évolution rapide du paysage géopolitique ont rendu tout cela inutile. À la fin de cette année-là, le Turkménistan avait conclu un accord avec le groupe russe Gazprom sur la livraison de 20 milliards de mètres cubes de gaz en 2000.

En quelques semaines, le Turkménistan a réalisé une deuxième percée potentielle majeure dans ses ambitions d’exportation de gaz.

Le 21 janvier, l’Azerbaïdjan et le Turkménistan, dont les relations ont rarement été tout à fait harmonieuses, ont signé un accord historique pour développer conjointement un champ gazier de la Caspienne, longtemps contesté. Ce précédent pourrait, selon les termes d’un observateur chevronné du paysage énergétique de la Caspienne, ouvrir « la perspective d’une connexion gazière directe entre les deux pays. » La réalisation de ce projet pourrait permettre au Turkménistan d’avoir un accès direct au marché européen.

Rétrospectivement, il semble que les indices d’un dialogue imminent entre le Turkménistan et les talibans étaient là pour cette évolution. Et il est fort probable que Washington ait servi d’intermédiaire.

Le 3 janvier, le représentant spécial des États-Unis pour la réconciliation en Afghanistan, l’ambassadeur Zalmay Khalilzad, a entamé une tournée qui l’a mené en Afghanistan, au Pakistan, au Qatar et au Turkménistan. Selon un communiqué du département d’État, les objectifs de Khalilzad étaient notamment d’exhorter les pays à poursuivre « des plans pour une connectivité, un commerce et un développement régionaux élargis qui seront soutenus par un accord de paix afghan et contribueront à maintenir la paix. »

Si l’arrêt de Khalilzad à Doha semblait principalement axé sur la coordination des pourparlers de paix entre le gouvernement afghan et les talibans, son programme comprenait manifestement des questions allant au-delà de la simple sécurité.

Washington joue également le rôle de médiateur dans la consolidation des relations entre le Turkménistan et le gouvernement de Kaboul. Lors de la première session d’un nouveau cadre trilatéral entre l’Afghanistan, le Turkménistan et les États-Unis en octobre, toutes les parties se sont engagées, entre autres, à travailler ensemble à la mise en œuvre du TAPI et du TAP.

Les percées sur les fronts afghan et caspien interviennent à un moment extrêmement propice pour le Turkménistan, qui a eu du mal à trouver des acheteurs sérieux pour ses importantes réserves de gaz.

Le Turkménistan est actuellement presque entièrement dépendant de la Chine. La Russie achète des quantités dérisoires de gaz.

Depuis le lancement du gazoduc Asie centrale-Chine en 2009, le Turkménistan a injecté 290 milliards de mètres cubes de gaz vers la Chine. Mais alors que l’on prévoyait autrefois que le gazoduc financé par Pékin transporterait 65 milliards de mètres cubes de gaz turkmène par an d’ici 2020, l’ensemble du tracé n’a toujours qu’une capacité de 55 milliards de mètres cubes par an, et le Kazakhstan et l’Ouzbékistan utilisent également le gazoduc.

Étant donné que le Turkménistan possède les quatrièmes plus grandes réserves de gaz naturel au monde – estimées à 19 500 milliards de mètres cubes, soit près de 10 % du total mondial – les chiffres actuels des exportations ne reflètent pas du tout son potentiel.

L’année sera peut-être décisive pour le Turkménistan grâce aux talibans.

Source : Responsible Statecraft, Eurasianet, 10-02-2021

Traduit par les lecteurs du site Les Crises

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Commentaire recommandé

RGT // 08.03.2021 à 09h15

Le TAPI renaît de ses cendres et les talibans vont garantir sa sécurité…

Ça me rappelle que l’arrivée au pouvoir desdits talibans avait été approuvée par les USA parce que ces derniers s’étaient engagés à permettre le passage dudit pipeline (gazoduc pour être précis).
et qu’à l’occasion les USA avaient écarté d’un revers de main Massoud, pourtant combattant de la première heure et largement plus démocratique (mais francophone, il avait fait ses études en France, ET qui était très « gaullien » dans sa vision de l’indépendance de son pays, quelle abomination).

Et que la « guerre contre le terrorisme » avait ciblé l’Afghanistan non pas parce que les talibans hébergeaient Ben Laden mais parce qu’ils n’avaient pas respecté leur parole qui permettait de court-circuiter les russes dans l’acheminement du gaz turkmène.

Retour à la case départ et on se retrouve 20 ans en arrière, avec à nouveau la « promesse » du passage du gazoduc « pour faire chier les russes ».

Finalement, l’histoire bégaye férocement.

Quant au statut des femmes, tout le monde s’en fout.
La seule chose qui compte c’est de se faire un max de fric et d’emmerder les russes.

Il est beau le discours des « droits de l’homme » et du « respect des femmes » que répètent ad nauseam « nos » dirigeants si « sensibles » au respect de l’humanité.

11 réactions et commentaires

  • eugenieGrandet // 08.03.2021 à 07h30

    1) le gaz turkmène (champ « monstrueux » de Galkynish ex Yolotan) est tellement éloigné des centres de consommation que son coût de transport jusqu’aux points de consommation le rend (actuellement) trop cher.
    2) Les talibans peuvent dire ce qu’ils veulent, personne n’ira financer ce gazoduc qui devra passer par des montagnes plus ou moins hautes dans de conditions d’insécurité totale.
    3) le Tapi pourra être attaqué par les talibans (aujourd’hui ou demain dans 5, 10 ou 20 ans), par des iraniens, des pakistanais pour empêcher les livraisons à l’Inde, voire des Indiens rebelles (Kashmir voisin du point d’entrée en Inde, etc…
    4) le trajet du TAPI passe très loin de Kaboul. Donc certes les talibans et le pouvoir afghan toucheront des royalties pour le passage mais sera-ce suffisant pour garantir sa protection? j’en doute.
    5) pour un coût d’investissement de 7 milliards de USD, voire 10 ? Vues les conditions de terrain, topographiques et sécuritaires, là aussi c’est peu vraisemblable.

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  • RGT // 08.03.2021 à 09h15

    Le TAPI renaît de ses cendres et les talibans vont garantir sa sécurité…

    Ça me rappelle que l’arrivée au pouvoir desdits talibans avait été approuvée par les USA parce que ces derniers s’étaient engagés à permettre le passage dudit pipeline (gazoduc pour être précis).
    et qu’à l’occasion les USA avaient écarté d’un revers de main Massoud, pourtant combattant de la première heure et largement plus démocratique (mais francophone, il avait fait ses études en France, ET qui était très « gaullien » dans sa vision de l’indépendance de son pays, quelle abomination).

    Et que la « guerre contre le terrorisme » avait ciblé l’Afghanistan non pas parce que les talibans hébergeaient Ben Laden mais parce qu’ils n’avaient pas respecté leur parole qui permettait de court-circuiter les russes dans l’acheminement du gaz turkmène.

    Retour à la case départ et on se retrouve 20 ans en arrière, avec à nouveau la « promesse » du passage du gazoduc « pour faire chier les russes ».

    Finalement, l’histoire bégaye férocement.

    Quant au statut des femmes, tout le monde s’en fout.
    La seule chose qui compte c’est de se faire un max de fric et d’emmerder les russes.

    Il est beau le discours des « droits de l’homme » et du « respect des femmes » que répètent ad nauseam « nos » dirigeants si « sensibles » au respect de l’humanité.

      +32

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    • eugenieGrandet // 08.03.2021 à 18h55

      Non, ça n’a rien à voir avec les russes.

      Ça a à voir avec les chinois qui sont aujourd’hui quasiment les seuls clients pour le gaz turkmène.
      Or le prix payé par la chine au turkménistan est assez bas à cause des coûts de transport pour rejoindre la côte est (à 6 000 km du champ de gaz).

      Donc le turkménistan cherche logiquement d’autres débouchés pour son gaz, à 1 800 km (autre client donc diversification, et prix de vente bien meilleur puisque beaucoup plus proche)

        +3

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      • RGT // 13.03.2021 à 08h40

        Pour l’instant le gaz turkmène est bel et bien acheminé dans les gazoducs de Gazprom…
        Donc « Poutine » se goinfre avec les coûts de transit qui pourraient aller directement dans les poches des actionnaires occidentaux.

        À mon avis, vu le bordel qui a été mis en Afghanistan par « qui vous savez » je ne pense pas que ledit TAPI puisse voir le jour dans des délais « raisonnables » et que les premiers M3 de gaz seront livrés aux calendes grecques.

        N’oublions jamais que les talibans sont (très) loin de faire l’unanimité en Afghanistan et que de nombreux seigneurs de guerre pourraient poser quelques « bombinettes » pour négocier des « droits de passage » qui échapperaient aux talibans.

        Qui sème le vent…

          +1

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  • Christian Gedeon // 08.03.2021 à 15h23

    Des milliers de milliers de milliards de m3 extraits des sous sol depuis quoi, 150 ans? Et donc des cavités gigantesquement vides un peu partout. Un peu comme les marnières mais à une échelle difficilement imaginable. Personne n’en parle jamais ou presque. Mais je vous le dis, que d’effondrements fantastiques en perspective. Et quand l’eau aura trouvé le chemin de toutes ces cavités, il y aura de l’Islande un peu partout. Science fiction? A voir. Au passage, je ne savais pas que les talibans étaient à nouveau au pouvoir en Afghanistan. Attendez un peu les gars. Les us sont en train de mener les négociations, ce qui fait au moins une bonne raison pour que ça ne réussisse pas. La deuxième étant la Russie. Et la troisième c’est que tous les analystes se sont tout le temps trompés sur la suite des événements en Afghanistan.

      +6

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    • eugenieGrandet // 08.03.2021 à 18h47

      je vous rassure, il n’y a aucune cavité sous terre pour les hydrocarbures.
      Ils se trouvent dans les « trous » des roches très compactées (avec au mieux 20% de trous -porosité- de taille décimillimétrique (0,1 mm).)
      De toute façon, quand le gaz ou le pétrole est produit et remonte en surface, il est remplacé par de l’eau (salée) présente partout en profondeur.).

        +2

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      • Christian Gedeon // 09.03.2021 à 11h57

        J’ai vérifié. Ce n’est qu’en partie vrai. Et les études viennent essentiellement des…sociétés pétrolières. De l’eau salée dites vous? Ça reste de l’eau non?

          +2

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        • bogdan // 09.03.2021 à 15h35

          oui c’est de l’eau et l’eau est incompressible. Donc elle empêche que le sous-sol s’effondre.
          Vous conviendrez que lorsqu’on produit du pétrole, il faut qu’il soit remplacé par quelque chose Donc par de l’eau. Sinon ça se compacte d’où les mini tremblements de terre.
          Notez qu’à 3500 mètres sous terre, la pression dans la roche est 870 fois celle à la surface de la terre. Autrement dit, une quelconque cavité (d’air?) à cette profondeur serait immédiatement écrasée par la pression environnante.

          Si vous avez des sources (autres que pétrolières donc) qui décrivent des cavités ouvertes à ces profondeurs là, n’hésitez pas à les indiquer.

            +1

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          • Christian Gedeon // 09.03.2021 à 23h34

            Voyage au centre de la Terre. Jules Vernes

              +4

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    • EugénieGrandet // 08.03.2021 à 18h59

      tous les analystes (j’ajoute: de pacotille) se sont trompés.
      L’Afghanistan ne sera jamais un pays stable, aucune puissance extérieure ne le contrôlera jamais et il ne deviendra jamais une démocratie.
      Alexandre, les britanniques, les russes et aujourd’hui les américains, tous se sont cassés les dents.
      Et ça continuera, il suffit d’observer la topographie.

        +6

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      • RGT // 08.03.2021 à 20h30

        L’Afghanistan est surtout depuis « la nuit des temps » un pays tribal avec des « seigneurs de guerre » locaux.

        Cette situation était moins prédominante dans les années 70 particulièrement vers la fin du régime communiste qui était arrivé au pouvoir (par un coup d’état selon les occidentaux, mais la population afghane était satisfaire, particulièrement les femmes qui bénéficiaient de droits étendus, d’une éducation leur permettant d’occuper les postes les plus élevés et qui pouvaient vivre comme elles le souhaitaient.

        Et les USA ont décidé de « libérer le pays du joug communiste » en envoyant les salafistes d’Al Qaïda (Ben Laden et sa clique), ce qui a entraîné la demande d’aide du gouvernement légal afghan à l’URSS qui est venue à reculons vu le bordel local.

        Pour « combattre les russes » (et surtout es démocrates afghans – il ne faut surtout pas en parler), les USA ont remilitarisé les seigneurs de guerre locaux en même temps que les salafistes et ce pays est devenu un joyeux bordel avec des alliances tribales à géométrie variable, l’objectif principal de chaque seigneur de guerre étant de renforcer son propre pouvoir au détriment des autres…

        Puis sont arrivés les talibans, avec la bénédiction des USA qui pensaient pouvoir les contrôler via les pétromonarchies. Pas de bol, ils étaient « maqués » avec le Pakistan et sa dictature militaire qui ne pensait qu’a rester au pouvoir quitte à foutre le bordel sur la planète entière…
        Et les seigneurs de guerre locaux qui n’ont jamais abandonné leurs privilèges récemment acquis et qui ont bénéficié (encore) de l’aide US plus tard dans la « lutte contre le terrorisme ».

        Je pense qu’il coulera beaucoup de gaz sang d’eau avant que les seigneurs de guerre ne reperdent à nouveau leurs pouvoirs ce qui rendra toute possibilité de démocratie et tout espoir de paix illusoires pendant quelques générations, à moins de « stériliser » tout le pays avec quelques « bombinettes ».

        Pour résumer, les USA ont mis (comme d’habitude) un joyeux bordel qui se retourne (encore) contre leurs intérêts.

          +14

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