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16.mai.202216.5.2022 // Les Crises

Steven Donziger, défenseur des indigènes d’Amazonie contre Chevron, libéré après 993 jours

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Invité : Steven Donziger, avocat spécialisé dans le domaine des droits humains qui a attaqué en justice et remporté son procès contre Chevron en Équateur concernant le rejet de pétrole et de déchets toxiques en Amazonie.

Source : Democracy Now
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

Nous nous entretenons avec Steven Donziger, avocat spécialisé dans les droits humains et l’environnement, qui a été libéré lundi après avoir passé près de 1 000 jours assigné à résidence dans le cadre d’un calvaire juridique de plusieurs années qui a commencé après qu’il a poursuivi avec succès Chevron au nom de 30 000 indigènes équatoriens d’Amazonie. Donziger qualifie sa condamnation et son arrestation pour délit mineur de « représailles de la part de Chevron et de certains de ses alliés dans le milieu judiciaire », destinées à intimider d’autres défenseurs des droits humains et avocats, et à les dissuader de poursuivre leurs activités en faveur de la justice environnementale. « Chevron a essayé de faire de moi ce que je qualifierais d’arme de distraction massive pour que les gens ne se focalisent pas sur les crimes contre l’environnement qu’ils ont commis en Équateur », poursuit Donziger, qui ajoute : « Ce n’est que quand elle m’a été retirée que j’ai vraiment compris ce qu’était la liberté. »

Transcription

AMY GOODMAN : Ici Democracy Now ! Je suis Amy Goodman, et je suis avec Juan González.

Nous terminons l’émission d’aujourd’hui en compagnie de Steven Donziger, avocat des droits humains et spécialiste de l’environnement, qui vient d’être libéré après avoir passé près de mille jours en assignation à résidence dans le cadre d’un calvaire juridique qui a commencé après qu’il a victorieusement poursuivi en justice Chevron au nom de 30 000 indigènes équatoriens d’Amazonie, la compagnie ayant rejeté plus de 60 milliards de litres de pétrole sur leurs terres ancestrales. En 2011, dans un arrêt historique considéré comme une victoire majeure pour la responsabilité des entreprises, la Cour suprême de l’Équateur a condamné à Chevron à payer près de 18 milliards d’euros. Mais Chevron a refusé de payer ou de nettoyer les terres. Au lieu de cela, la compagnie a lancé une attaque juridique contre l’arrêt, ciblant tout particulièrement Steven Donziger.

L’année dernière, le juge chargé de l’affaire a déclaré que Donziger s’était rendu coupable d’outrage pour avoir refusé de remettre son ordinateur et son téléphone portable, et l’a condamné à six mois de prison pour outrage au tribunal — un délit mineur. Les procureurs fédéraux ayant refusé d’engager des poursuites, dans un revirement juridique extrêmement inhabituel, le juge a désigné un cabinet d’avocats privé ayant des liens avec Chevron pour poursuivre Donziger. Après 45 jours de prison, il s’est retrouvé assigné à domicile — jusqu’à ce lundi (25 avril 2022), date à laquelle il a terminé sa peine et a été libéré, après environ mille jours d’assignation à résidence. Hier soir, il a organisé une fête de quartier à Manhattan pour fêter sa liberté.

Steven Donziger, nous vous souhaitons la bienvenue à Democracy Now ! Comment se sent-on quand on est libre ?

STEVEN DONZIGER : Merci, Amy, pour votre introduction. On se sent merveilleusement bien. Vous savez, honnêtement, ce n’est que lorsque ma liberté m’a été retirée que j’ai vraiment compris ce que voulait dire le mot liberté. C’est quelque chose que nous tenons pour acquis.

Et, vous savez, ce qui m’est arrivé – et, plus important encore, ce qui est arrivé aux gens en Équateur que je représente, et qui continuent de souffrir terriblement de la pollution toxique causée par Chevron – c’était juste quelque chose de totalement inadmissible et contraire à l’éthique, et à mon avis, je n’aurais pas dû passer un seul jour en détention, en tant qu’avocat des droits humains reconnu. Mais il s’agissait de la part de Chevron et de certains de ses alliés du système judiciaire d’un système de représailles

Vous savez, j’ai fait face. Nous avons construit notre campagne de manière encore plus solide pendant mon temps de détention. Cela n’avait rien de drôle. Cela a été douloureux pour ma famille et pour moi. Mais nous sommes ravis que cette phase de la bataille soit terminée, et nous sommes prêts à passer à l’étape suivante, c’est à dire faire vraiment en sorte que le jugement que le peuple équatorien a gagné soit respecté par Chevron afin qu’ils puissent nettoyer la pollution toxique sur leurs terres ancestrales. C’est là-dessus que nous allons nous concentrer maintenant.

JUAN GONZÁLEZ : Et, Steven, êtes-vous toujours prisonnier de Chevron ? Vous avez été interdit de pratique à New York, radié du barreau. Le cabinet d’avocats, Gibson, Dunn & Crutcher, peut-il encore vous poursuivre ?

STEVEN DONZIGER : Vous savez, je ne sais pas. Je veux juste être clair, cependant : j’ai été radié du barreau. Tout ça était fondé sur cette affaire de représailles de Chevron, vous savez, menée par le cabinet d’avocats Gibson Dunn, or ils avaient tout basé en grande partie sur le témoignage de quelqu’un qui a admis avoir menti, à qui Chevron a versé un tas d’argent et qu’ils ont coaché pendant 53 jours. Le jugement en Équateur a été validé par de multiples cours d’appel, y compris les cours suprêmes de l’Équateur et du Canada, à des fins d’exécution. Chevron fait toujours face à un risque énorme.

Ma radiation du barreau reposait sur la conclusion d’un juge ici à New York qui venait contredire les conclusions de 28 juges d’appel en Équateur et au Canada. Mais c’est bien sur cette base, sans même une audience, qu’on m’a retiré mon autorisation de pratiquer. L’une des choses sur lesquelles je vais me concentrer est donc de récupérer ce droit. Cela dit, je suis toujours en mesure de jouer mon rôle d’avocat pour aider mes clients. De toutes façons, je ne plaide pas devant un tribunal. Il y a dans notre équipe juridique d’autres membres qui ont ce rôle spécifique. Mais il est important d’établir un principe, celui selon lequel on ne doit pas radier du barreau un avocat spécialisé dans les droits humains qui effectue ce genre de travail de première ligne important en matière de droits humains et de défense de la Terre, pas plus qu’on ne doit le maintenir en prison pour avoir fait son travail. Et c’est pourtant ce qui m’est arrivé.

Et de façon plus large – vous savez, cette affaire va bien au-delà de moi. Je veux être très clair à ce sujet. Chevron a essayé de faire de moi ce que je qualifierais être une arme de distraction massive, afin que les gens ne se focalisent pas sur les crimes contre l’environnement qu’ils ont commis en Équateur. Cela va bien au-delà de mon cas personnel, parce que, en fin de compte, si nous autorisons des entreprises privées à exercer ce type de poursuite — soit dit en passant, je n’ai pas été poursuivi par le gouvernement américain, qui a rejeté les accusations portées contre moi par un juge fédéral, qui a ensuite nommé un cabinet d’avocats privé qui avait Chevron comme client. Et voilà qui était le procureur qui me poursuivait, ce qui explique cette durée incroyable de détention pour un délit mineur. Vous savez, j’ai été gardé en détention 993 jours pour un délit mineur. J’affirme haut et fort que je suis innocent, mais même si j’étais coupable, la peine maximale est de 180 jours. Alors pourquoi ai-je été gardé en détention pendant 993 jours ?

Il y a donc eu beaucoup d’irrégularités ici et c’est cela que nous avons l’intention de contester et d’essayer de faire rectifier. Mais, en fin de compte, ce que je pense, c’est qu’ il s’agissait vraiment de la main-mise par une entreprise sur un élément de notre système judiciaire fédéral en représailles de mon travail. Et je pense que l’industrie — l’industrie des combustibles fossiles, en l’occurrence — a l’intention de continuer à utiliser ce même schéma contre les avocats et les militants qui rencontrent un peu trop de succès dans leur travail [inaudible]…

AMY GOODMAN : Steven, nous allons devoir en rester là car nous arrivons à la fin de notre émission et à la fin de votre capacité de Zoom, semble-t-il. Steven Donziger est avocat des droits humains qui a été victorieux dans son procès contre Chevron en Équateur alors que la compagnie avait déversé du pétrole et des déchets toxiques sur des terres et dans des rivières en Amazonie. Il vient d’être libéré après avoir passé près de 1000 jours assigné à résidence.

Source : Democracy Now, 26-04-2022

Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

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Commentaire recommandé

John V. Doe // 16.05.2022 à 09h16

Il faut bien reconnaître qu’en matière de poursuites-baillons et d’intimidations judiciaires, le système judiciaire des USA est quand même à un tout autre niveau que ce que l’on peut trouver dans les démocraties multipartites.

5 réactions et commentaires

  • John V. Doe // 16.05.2022 à 09h16

    Il faut bien reconnaître qu’en matière de poursuites-baillons et d’intimidations judiciaires, le système judiciaire des USA est quand même à un tout autre niveau que ce que l’on peut trouver dans les démocraties multipartites.

      +11

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  • Hiro Masamune // 16.05.2022 à 10h31

    Je me demanderais toujours si la balance bénéfices/risques est bien rentable quand une procédure bâillon se prend un effet Streisand…

      +2

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    • RGT // 17.05.2022 à 09h38

      La balance est en faveur des bénéfices car Chevron n’a toujours pas payé les sommes qu’il a été condamné à payer pour indemniser les victimes de ses « optimisations de profits ».

      Pour l’instant c’est bel et bien Chevron qui gagne et qui continue allègrement à détruire l’environnement sans la moindre contrainte.

      Comme d’habitude, si vous avez une puissance financière suffisante pour corrompre le système judiciaire et les dirigeants vous passerez entre les gouttes et vous ne serez jamais importunés en versant une part minime des profits générés à des cabinets d’avocats « performants » et aux « bons interlocuteurs ».

      Bien que strictement opposé à la violence j’ai la certitude que le seul moyen de faire cesser ces pratiques consisterait à empaler sur la place publique les dirigeants et les actionnaires de ces entreprises, les « juges impartiaux » et les dirigeants corrompus qui se servent de leur position publique illégitime permettant à cette ploutocratie de continuer à abuser d’une violence largement pire que celle qu’on leur ferait subir.

      Chaque jour leurs victimes se comptent en dizaines de milliers et ils ne sont pourtant pas inquiétés.

      Par contre, un « moins que rien », un « sans dents » qui vole un pain dans un supermarché (qui rapporte des fortunes à ses actionnaires ne l’oublions jamais) pour éviter que ses enfants meurent de faim se verra condamné à plusieurs mois de prison sans aucune possibilité de se défendre.

      Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir…

        +1

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  • maulzuweitergraben // 17.05.2022 à 10h11

    Pour ceux qui lisent l’anglais, l’article du blog Craig Murray sur le sujet est plein de détails plus croustillants les uns que les autres. Ce genre d’exemple, un parmi tant d’autres (Nestlé et l’esclavage en Afrique, le coltan du Congo…), nous montre bien la plaisanterie que sont les « démocraties » modernes : tu peux causer, mais si tu déranges de vrais intérêts, t’es mort. Dictature ou démocratie, un récit pour les enfants d’homo ludensis que nous sommes; sinon il y a technocraties industrielles pilotées par des groupes privés (zone A), contre technocraties industrielles pilotées par des états (zone B). Dans les deux cas la structure est mafieuse, violente, autoritaire et manipulatrice.

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  • Michel // 19.05.2022 à 09h16

    Reste un solide corona à variants multiples, spécifiquement construit pour les tenants de la mondialisation – globalisation. Cela réduira d’autant la nullité existentielle de ceux-là… Quand je pense qu’il y a des gens fiers d’en sauver d’autres…Voir Coluche simplement. Aucune excuses à quiconque se reproduit et surtout à ceux qui auraient lu Cioran. Le peuple, voilà bien la plaie du monde!!! Sans issue donc. Que votre journée soit bénéfique s’il se peut. Michel

      +0

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