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6.janvier.20226.1.2022 // Les Crises

Changement climatique : L’industrie des combustibles fossiles a tout fait pour maintenir le monde dans l’ignorance

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L’historien des sciences Ben Franta passe en revue certains des documents les plus essentiels qui révèlent ce que l’industrie des combustibles fossiles savait et à quel moment elle a su.

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Source : The Disinformation Chronicle, Paul D. Thacker
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

« Avons-nous lutté avec acharnement contre certaines données scientifiques ? Oui, a déclaré Keith McCoy, lobbyiste d’ExxonMobil. Avons-nous rejoint certains de ces « groupes fantômes » pour aller à l’encontre de certains des premiers efforts ? Oui, c’est vrai. Mais il n’y a rien d’illégal à cela. »

Tels sont les mots de Keith McCoy surpris dans une vidéo enregistrée secrètement et diffusée cet été par Unearthed, la branche journalistique d’investigation de Greenpeace Royaume-Uni, et par la chaîne britannique Channel 4 News, exposant comment le géant pétrolier et des groupes de pression tels que l’American Petroleum Institute sèment le doute au sujet du changement climatique et sapent la législation visant à contrôler le réchauffement de la planète.

Ces révélations ont rapidement suscité des appels au Congrès afin qu’il y ait une enquête quant aux efforts déployés par Exxon et d’autres sociétés de combustibles fossiles pour entraver l’action climatique. Le 26 juillet, la commission de la Chambre des représentants chargée du contrôle et de la réforme a envoyé une lettre à McCoy lui demandant instamment de se présenter de lui-même devant la commission. Et le 28 octobre, le Congrès a interrogé les PDG d’ExxonMobil, Chevron, BP America, Shell et l’American Petroleum Institute au sujet de leur historique dans le blocage de la politique climatique.

Depuis des années, des universitaires, des journalistes et des militants ont mis au jour des documents prouvant que l’industrie des combustibles fossiles connaissait les dangers du changement climatique depuis la fin des années 1950. Cela représente de très nombreuses années avant que McCoy ne fasse le bonheur de son père et des décennies avant qu’il ne vienne à Washington pour participer à la campagne d’Exxon visant à réfuter les données scientifiques et à retarder les mesures destinées à préserver la planète d’un « changement climatique catastrophique » – un terme utilisé par Exxon dès 1981.

Ces documents montrent comment les entreprises ont œuvré pour saper la confiance du public vis à vis de la science du climat au fil des ans – y compris les rapports d’entreprise d’Exxon de la fin des années 1970, révélés par DeSmog en 2016, qui affirmaient « Il n’y a aucun doute » que le CO2 provenant de la combustion des combustibles fossiles était un «problème croissant. »

Pour expliquer la longue histoire de ce que l’industrie des combustibles fossiles savait et quand elle a su, Ben Franta, historien des sciences à l’université de Stanford, a rassemblé une douzaine de ses documents préférés.

C’est en 1959 que l’industrie des combustibles fossiles a été avertie pour la première fois du changement climatique par le célèbre physicien Edward Teller, surnommé « le père de la bombe à hydrogène ». Tout au long des années 60 et 70, les compagnies pétrolières et gazières ont continué à obtenir des preuves montrant que la combustion de combustibles fossiles allait modifier la planète, peut-être même de façon catastrophique. Au début des années 80, les scientifiques étaient suffisamment clairs pour que les compagnies pétrolières et gazières commencent à élaborer des stratégies afin de contrôler les messages sur le changement climatique et les réglementations. En 1989, elles ont lancé la Global Climate Coalition, un vaste effort de lobbying visant à saper la science et à attaquer toute tentative de garder les combustibles fossiles dans le sol.

Franta et moi avons récemment discuté de ces documents clés, de ce qu’ils disent, de la façon dont ils ont été trouvés et de ce que cela signifie pour l’industrie des combustibles fossiles. Cette conversation a été éditée et condensée pour plus de clarté.

DOCUMENT 1 : 1959

Lors d’un symposium à l’université de Columbia, le physicien Edward Teller met en garde les dirigeants du secteur pétrolier contre l’augmentation des niveaux de dioxyde de carbone et la probabilité d’un réchauffement climatique et d’une élévation du niveau de la mer d’ici la fin du siècle.

Trouvé dans le livre « Energy and Man : A Symposium » [L’Homme et l’Energie : un symposium, NdT]. Provenance : Musée et bibliothèque Hagley, Wilmington, Delaware. Voir sur DocumentCloud.

THACKER : Notre premier document est un discours qu’Edward Teller a prononcé à l’université de Columbia pour mettre en garde les dirigeants du secteur pétrolier contre la hausse des niveaux de dioxyde de carbone, le réchauffement climatique et l’élévation du niveau de la mer. Comment êtes-vous tombé sur ce premier document ?

FRANTA : Il y a environ quatre ans, je parcourais le pays pour étudier différentes archives et trouver ce que je pouvais sur l’American Petroleum Institute. Je suis allé au musée Hagley dans le Delaware, et j’y ai passé environ une semaine. Le dernier jour, l’un des quelques éléments qui me restait sur ma liste…

THACKER : Le fait que vous ayez passé une semaine de vos vacances d’été seule dans une bibliothèque me dit que vous menez une vie très excitante.

FRANTA : Tout à fait. On découvre des choses étonnantes dans les archives, mais même moi, je ne peux pas passer autant de temps seule à fouiller des documents 10 heures par jour. Mais j’ai trouvé ce discours et aucun historien n’avait jamais écrit là dessus.

THACKER : Teller est un physicien important et il explique l’augmentation des niveaux de dioxyde de carbone et comment cela va changer le climat et augmenter le niveau des mers. Mais c’est de la physique élémentaire, non ?

FRANTA : Absolument. Teller était un physicien nucléaire et un acteur majeur de la guerre froide. Il a aidé à développer la bombe à fusion, qui est immensément plus puissante que la bombe atomique. Il s’agissait d’une conférence exceptionnelle organisée par l’American Petroleum Institute et l’Université de Columbia à l’occasion du 100e anniversaire de l’industrie pétrolière américaine, puisque le pétrole a été découvert en 1859.

Ils ont invité Edward Teller à faire un discours d’ouverture et il a dit, « Nous devons abandonner les combustibles fossiles. » Son message principal était que nous finirons par épuiser les combustibles fossiles, et que même si nous ne les épuisons pas bientôt, nous aurons un changement climatique dû à l’effet de serre. Et vous avez raison. C’est de la science élémentaire.

THACKER : Si on revient en arrière, jusqu’à la fin des années 1800, les physiciens ont compris que les gaz à effet de serre servent d’isolant pour la planète. Donc si on ajoute plus de gaz à effet de serre, on emprisonne plus de chaleur. Ce n’est pas bien compliqué.

FRANTA : C’est simple, un concept élémentaire de la science. Jusque dans les années 1950, la question posée était celle de savoir si la combustion de combustibles fossiles suffisait à augmenter réellement la quantité de CO2 dans l’atmosphère, parce que l’atmosphère est gigantesque, n’est-ce pas ? Les gens ont donc commencé à mesurer le CO2 dans l’atmosphère et ont pu voir que ça grimpait. Et voilà qui a mis la puce à l’oreille d’Edward Teller.

DOCUMENT 2 : 1965

Lors de l’assemblée annuelle de l’American Petroleum Institute, le président Frank Ikard annonce aux dirigeants de l’industrie que le conseil des conseillers scientifiques du président Lyndon Johnson a constaté que continuer d’utiliser des combustibles fossiles provoquerait un changement climatique d’ici l’an 2000, ce qui aurait de graves répercussions sur la planète. « La synthèse du rapport indique qu’il est encore temps de sauver les peuples du monde des conséquences catastrophiques de la pollution, mais le temps presse », a déclaré Ikard.

Disponible sur Climate Files Provenance : Archives de l’Université du Wyoming, Laramie, Wyoming. Voir sur DocumentCloud.

THACKER : Au milieu des années 60, le président de l’American Petroleum Institute (API) informe ses membres que les conseillers du président Johnson sont arrivés à la conclusion que l’utilisation des combustibles fossiles allait provoquer un changement climatique d’ici la fin du siècle, avec des conséquences néfastes dans le monde entier. Comment avez-vous trouvé cela ?

FRANTA : J’ai pris l’avion jusqu’à Denver, j’ai loué une voiture et j’ai roulé jusqu’à Laramie, dans le Wyoming. J’ai passé une semaine à fouiller tous les documents qui avaient quelque chose à voir avec l’American Petroleum Institute. Et Laramie a une grande collection, des tonnes de trucs – les anciens actes annuels de l’API.

THACKER : Tout en volumes reliés ?

FRANTA : Oui. Toutes ces piles sont organisées sur des étagères à glissières. Il faut tourner une manivelle géante pour dégager une ouverture dans laquelle on peut se glisser afin de sortir les documents.

Je me contentais de prendre un volume de 1954, je le lisais, puis je passais à 1955, et ainsi de suite. Dans ce volume de 1965, j’ai trouvé ce discours du président de l’API, prononcé trois jours après la publication du rapport du président Johnson sur l’environnement et la pollution, qui comportait une section sur le changement climatique.

Le président de l’API abordait le sujet, la façon dont le CO2 s’accumule et dont il va s’accumuler de façon significative d’ici la fin du siècle, et pourrait avoir des impacts majeurs.

THACKER : L’une des plus importantes prévisions est que la combustion du charbon, du pétrole et du gaz naturel ajoute tellement de dioxyde de carbone à l’atmosphère terrestre qu’elle entraînera des changements climatiques d’ici l’an 2000. À un moment donné, le président de l’API déclare à la foule : « La pollution causée par les moteurs à combustion interne est si grave et augmente si rapidement qu’un autre moyen non polluant d’alimenter les automobiles, les autobus et les camions deviendra probablement une nécessité nationale. »

J’adore la façon dont il appelle « pollution » les émissions de gaz à effet de serre des voitures. Combien de temps les pétroliers et les gaziers ont-ils prétendu que le CO2 n’était pas une pollution ?

FRANTA : Absolument. Et ils considéraient le CO2 comme un polluant à l’époque.

Ils le considéraient comme un polluant global plutôt que local, car il se disperse dans toute l’atmosphère. Il affecte le monde entier, mais c’est quand même un polluant. Ce document montre que l’industrie pétrolière était informée de la science du réchauffement climatique. Il est évident qu’ils avaient lu ce rapport présidentiel très en détail et cela prouve qu’ils étaient au courant.

DOCUMENT 3 : 1968

L’American Petroleum Institute est destinataire d’une étude privée qu’il a fait réaliser par le Stanford Research Institute sur la pollution industrielle, qui met en garde contre le réchauffement de la planète et souligne la nécessité de prendre des mesures pour y remédier.

Disponible au Center for International Environmental Law (CIEL). Provenance : Université du Michigan, Ann Arbor, Michigan. Voir sur DocumentCloud.

THACKER : Ce document a été trouvé par un avocat au Center for International Environmental Law alors qu’il fouillait des archives de l’Université du Michigan. Il m’a dit qu’après qu’il l’ait rendu public, quelqu’un a acheté toutes les copies restantes pour les faire disparaître.

FRANTA : C’est fou, non ? La seule copie complète que je possède a été présentée pour soutenir l’enquête de la Commission des Droits de l’Homme des Philippines sur le changement climatique.

THACKER : Il a dit qu’il trouvait des choses en parcourant les notes de bas de page des études et en recherchant les documents cités. En suivant une piste de notes de bas de page il est arrivé à ce document. Qu’avez-vous trouvé d’intéressant dans cette étude ?

FRANTA : Jusqu’à présent, les avertissements concernant le climat adressés à l’industrie pétrolière provenaient de sources externes – Teller s’exprimant lors d’une réunion, le rapport du président Johnson. Mais ici, nous avons un rapport dans lequel l’industrie demande : « Hé, pouvez-vous examiner les problèmes de pollution et nous dire ce que vous savez, mais en privé. »

Et ces chercheurs le font et disent : « Ecoutez, la science du changement climatique est plutôt fiable. Nous savons que le CO2 s’accumule. Nous savons que le CO2 est un gaz à effet de serre. Nous ne savons pas exactement à quelle vitesse le réchauffement climatique va se produire, mais nous pouvons tout à fait nous attendre à des conséquences néfastes qui sont bien prévisibles. » Et ils nous conseillent d’éviter le problème.

C’est la première fois, à notre connaissance, que l’industrie pétrolière engage ses propres consultants pour l’aider à comprendre. Il pourrait y avoir d’autres documents, mais…

THACKER : Des documents qu’ils n’ont pas achetés pour que nous ne les trouvions pas.

FRANTA : Exactement. Et là nous sommes en 1968, donc l’American Petroleum Institute ne peut pas aujourd’hui dire, « Oh, nous ne savions pas pour le changement climatique. » Nous savons qu’ils savaient.

DOCUMENT 4 : 1979

Steve Knisely, saisonnier d’été chez Exxon, rédige un rapport interne analysant les moyens de contrôler le dioxyde de carbone et de prévenir le réchauffement climatique. Sa conclusion précise que pour limiter le CO2 à un « niveau relativement sûr pour l’environnement » il faut une action immédiate.

Disponible sur ClimateFiles. Provenance : Inside Climate News a présenté ce document dans cet article de 2015 intitulé « Exxon a confirmé le consensus sur le réchauffement climatique en 1982 avec des modèles climatiques internes ». Voir sur DocumentCloud.

THACKER : Avançons d’une décennie, arrivons aux années 70, avec ce rapport interne rédigé par un employé d’Exxon. Il écrit que pour limiter le CO2 à un niveau relativement sûr pour l’environnement il faut une action immédiate. C’était en 1979, quand le lobbyiste d’ExxonMobil, Keith McCoy, était encore probablement à l’école primaire.

Alors quand McCoy a été filmé en train d’admettre qu’Exxon avait combattu la science, c’est comme si on lui disait : « Sans blague, mec. Ton entreprise savait avant qu’on t’apprenne à faire des additions et des soustractions de fractions. »

FRANTA : Quand on le replace dans ce contexte, c’est vraiment hallucinant. C’est un document clé parce qu’il explique comment éviter le réchauffement climatique. Il y avait des options pour éviter le réchauffement climatique, et Exxon savait qu’il y avait des alternatives.

THACKER : Ce document explique que si on veut limiter le CO2, alors plus de 80 pour cent des combustibles fossiles devaient rester dans le sol. Je me souviens d’une époque où « rester dans le sol » ou « garder le dans le sol » était considéré comme un concept foireux à ne pas mentionner quand on était en bonne compagnie parce qu’il interférait avec le droit de l’industrie pétrolière à forer, forer, forer.

Mais Exxon le savait déjà en 1979.

FRANTA : C’est tellement vrai. L’employé d’Exxon qui a rédigé ce rapport a découvert que plus de 80% des combustibles fossiles doivent rester dans le sol pour limiter le CO2 autant que possible, parce que dans ce rapport, tous ces scénarios ont été considérés comme réalistes. Le rapport proposait des recommandations plus pointues si nous allions au-delà, comme ne jamais développer les sables bitumineux. Tout ce document démontre qu’Exxon savait que ses choix commerciaux allaient provoquer un changement climatique vraiment grave et catastrophique. Et Exxon a continué comme si rien n’était et l’a fait quand même.

THACKER : J’adore la façon dont le rapport est estampillé « INFORMATION PROPRIETAIRE pour l’usage autorisé de la compagnie seulement. » Vous devez vous demander, « Eh bien, pourquoi le fait que d’autres personnes voient ça vous inquiète-t-il autant ? »

FRANTA : Et pourquoi ne découvrons-nous ça qu’en 2015 ? Pourquoi avons-nous dû attendre 35 ans ?

DOCUMENT 5 : 1980

Le groupe de travail interne sur le CO2 et le climat de l’American Petroleum Institute se réunit à New York pour assister à une présentation deJohn Laurmann, scientifique de Stanford, qui a averti les représentants de l’industrie de la nécessité de prendre des mesures rapidement. Le maintien du statu quo entraînerait :

2005 : une augmentation de 1°C des températures qui serait à peine perceptible.

2038 : une hausse des températures de 2,5°C avec des conséquences économiques majeures.

2067 : une augmentation des températures de 5°C avec des effets catastrophiques au niveau mondial.

Disponible sur ClimateFiles. Provenance : Inside Climate News a présenté ce document dans cet article de 2015 intitulé « Les pairs de l’industrie pétrolière d’Exxon aussi connaissaient les dangers climatiques dans les années 1970. Voir sur DocumentCloud.

THACKER : Nous sommes en 1980 et l’American Petroleum Institute se dit : « Whao ! Nous avons besoin d’un groupe de travail sur le CO2 et le changement climatique pour y réfléchir. Et nous devons engager quelqu’un de Stanford ! »

Vous êtes doctorant à Stanford. Qu’a dit ce scientifique ?

FRANTA : Ils lui ont demandé de faire en privé une présentation qui donnait une idée générale de ce que sont les gaz à effet de serre et le réchauffement de la planète.

THACKER : C’est marrant qu’ils aient voulu que ce scientifique parle de quelque chose dont ils ont ensuite nié l’existence. « Hey, pouvez-vous venir nous parler du Sasquatch ? Il n’est pas réel. Mais on va vous payer pour venir nous en parler quand même. »

FRANTA : Oui, ça vous en dit long sur l’affaire.

Ce groupe de travail était composé de représentants de toutes les grandes compagnies pétrolières, et leur but était de surveiller et de contrôler toutes les recherches sur le climat en cours dans le monde. Ils veulent savoir ce qui se passe, et qui sont les principaux acteurs. Mais tout cela a été fait en secret, car le public n’a eu connaissance de l’existence de ce groupe de travail qu’en 2015.

Ce scientifique de Stanford leur fournit une analyse très précise : d’ici 2005, la température augmentera de 1° Celsius, mais vous ne le remarquerez pas tant que ça.

C’est tout à fait exact.

Il dit ensuite que si nous continuons, la situation sera bien pire en 2038, avec des conséquences économiques majeures. Et si nous continuons à aller plus loin, en 2068, nous aurons des effets catastrophiques au niveau mondial.

THACKER : Ces deux dernières années, on a entendu dire qu’il ne fallait pas dire « changement climatique catastrophique » si on voulait être considéré comme une personne sérieuse pouvant s’asseoir à la table des adultes.

C’est du style : « Je suis en faveur d’une discussion raisonnable sur le changement climatique. Mais je suis hostile à tous ces extrémistes qui parlent de « changement climatique catastrophique ». »

FRANTA : Eh bien, devinez quoi ? L’industrie des combustibles fossiles discutait secrètement du changement climatique catastrophique en 1980.

THACKER : Exact. Et ils s’appuient sur des modélisations pour cela. Parce que nous avons traversé plusieurs décennies pendant lesquelles l’industrie des combustibles fossiles et leurs laquais se sont acharnés sur les modèles climatiques, en particulier le graphique en crosse de hockey.

Il est évident que les modèles fonctionnent puisque l’API les utilisait secrètement en 1980, mais ils ont dû faire un virage à 180° pour réfuter les modèles climatiques plus tard.

FRANTA : Absolument. De toute évidence, l’industrie pétrolière utilise des modèles tout le temps, n’est-ce pas, pour toutes sortes de sciences. Un autre point clé est que ce scientifique dit à l’API, « Voici ce qui va se passer dans le futur. Et si nous voulons l’éviter, nous devons commencer à agir maintenant. »

Il faut des décennies pour qu’une nouvelle source d’énergie pénètre le marché et il leur dit en 1980 qu’il n’est pas trop tôt pour agir.

DOCUMENT 6 : 1980

L’American Petroleum Institute publie « Two Energy Futures » [Deux avenirs énergétiques, NdT], une brochure politique qui préconise l’expansion de la production de charbon, de pétrole et de gaz pendant des décennies. Il s’agit de la première désinformation connue de l’industrie sur le climat, car nulle part elle ne mentionne le fait que l’API en interne avait connaissance du changement climatique, et prétend à tort que les scientifiques étaient divisés sur le sujet.

Disponible sur The DisInformation Chronicle. Provenance : Archives de l’Université du Wyoming, Laramie, Wyoming. Voir sur DocumentCloud.

THACKER : Nous avons maintenant une brochure que l’API distribue au public et qui préconise que nous développions la production de charbon, de pétrole et de gaz pendant des décennies. C’est leur première campagne de désinformation vers le public, non ?

FRANTA : C’est le premier exemple que j’ai trouvé d’une industrie donnant de fausses informations au public. Tous les documents précédents dont nous avons discuté sont privés, où ils reconnaissent en privé le problème du changement climatique. Et pourtant, ils publient cette brochure pour convaincre le public qu’il n’y a pas de problème et que nous devrions utiliser bien plus de combustibles fossiles, et augmenter la production pendant des décennies.

C’était en partie une réponse au climat politique de l’époque, lorsque les gens commençaient à dire : « Vous ne pouvez pas brûler plus de charbon à cause du réchauffement climatique. »

THACKER : A la différence de tous les documents qui avaient été cachés, ce document était public. Mais je suppose que l’industrie veut maintenant le cacher. La plupart des gens acceptent que le réchauffement climatique est en cours et les entreprises veulent cacher qu’il y a eu une époque elle le déniait.

C’est de cette façon là que Big Tobacco a nié les dangers du tabagisme pendant des décennies, puis, dans les années 80, a pris un virage à 180° pour dire : « Pourquoi nous poursuivez-vous en justice ? Tout le monde et sa grand-mère savent que fumer provoque le cancer. »

FRANTA : Oh oui. Il n’y a jamais vraiment eu de moment où l’industrie pétrolière faisait ce qu’il fallait pour lutter contre le réchauffement climatique. Une dernière chose, cette brochure s’appuie sur une étude du MIT pour étayer ses affirmations sur le réchauffement climatique. Cette étude a été financée et fondamentalement rédigée par des gens de l’industrie des combustibles fossiles, mais ils se sont débrouillés pour qu’un professeur de commerce du MIT en soit en quelque sorte le directeur et y appose le prestigieux sceau du MIT.

L’industrie eco-blanchit ensuite sa propre propagande en disant : « Oh, c’est une étude du MIT qui dit que nous devrions brûler plus de charbon. »

THACKER : J’ai fait une recherche pour comprendre comment ce type de tactique a commencé dans les années 50, lorsque le tabac a envahi le monde universitaire et piraté la recherche universitaire sur les dangers du tabac. Ce programme sur le tabac a jeté les bases de l’influence des entreprises sur les universités. Aujourd’hui, aucune industrie ne peut mener un programme de désinformation sans l’aide de professeurs d’université. Je n’avais simplement pas entendu parler de cet exemple qui concerne les combustibles fossiles et le MIT.

C’est ainsi que se termine la première partie de notre étude en deux parties sur les « dizaines de ‘saleté de documents’ qui prouve ce que Big Oil savait et a gardé secret concernant le climat », qui analyse le cheminement long de plusieurs décennies de l’industrie des combustibles fossiles pour s’informer sur le changement climatique et tenter ensuite de désinformer le public quand aux connaissances scientifiques. Dans la deuxième partie, nous nous intéressons à l’inquiétude croissante de l’industrie face au fait que les émissions de gaz à effet de serre obligeront les gouvernements à réguler les entreprises de combustibles fossiles, ce qui a conduit à la création de la Global Climate Coalition, qui a entrepris de discréditer la science du changement climatique.

Cette interview a été co-publiée par The DisInformation Chronicle et DeSmog.

Retrouvez la conférence vidéo de Benjamin Franta en cliquant ICI

Source : The Disinformation Chronicle, Paul D. Thacker, 29-10-2021
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

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Commentaire recommandé

Orhan // 06.01.2022 à 09h40

D’une part et sauf oubli la climatologie n’est pas enseignée entre l’école et le lycée.
D’autre part, s’il y a des cycles sur le temps longs (relativement par rapport à l’échelle du temps bien entendu), cela fait quelques décennies déjà qu’il y a consensus scientifique sur le fait que le réchauffement actuel est indépendant du cycle glaciaire/interglaciaire et qu’il ne s’agit pas juste d’une petite irrégularité.

24 réactions et commentaires

  • Fernet Branca // 06.01.2022 à 07h36

    Information annoncée hier 5 janvier 2022

    Electricité : la France compte sur ses centrales à charbon pour passer l’hiver
    Un projet de décret du ministère de la Transition écologique doit permettre d’augmenter, temporairement, le plafond de temps de production des centrales à charbon. L’objectif : éviter d’avoir à recourir à des délestages cet hiver alors que la tension sur l’approvisionnement en électricité s’est encore accrue récemment.

      +7

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    • Gaspard des Montagnes // 06.01.2022 à 08h36

      Le maintien en activité des 2 tranches de 900 MW de la centrale de Fessenheim, aurait évité le recours au charbon. Merci monsieur Hollande !
      Elles venaient d’être carénées et fonctionnaient parfaitement ! C’est ballot !

        +11

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      • Dominique65 // 06.01.2022 à 16h09

        Petit rappel historique. Hollande a promis de fermer cette centrale, mais c’est sous Macron que ça a été fait.

          +5

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  • Fernet Branca // 06.01.2022 à 09h22

    Un progrès technique intéressant est annoncé sur le journal Techno-Science.net

    Une nouvelle batterie à eau salée stocke l’électricité de façon durable

    La production d’électricité non polluante signifie généralement un approvisionnement intermittent combiné à un stockage pendant des mois. Les technologies de batteries existantes ont été inadéquates, mais un nouveau type permet un stockage prolongé.

    https://www.techno-science.net/actualite/nouvelle-batterie-eau-salee-stocke-electricite-facon-durable-N21572.html

      +5

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    • Bouddha Vert // 06.01.2022 à 14h31

      Parfait pour une capacité et un courant de décharge faible: ordinateur, smartphone pour le reste…

        +2

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      • Fernet Branca // 06.01.2022 à 19h08

        Il faut lire l’article dont j’ai donné le lien .
        Il s’agit d’une nouvelle technologie qui vise la grande puissance.
        J’ai mis un extrait un peu plus long en commentaire plus bas.

          +0

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        • Bouddha Vert // 06.01.2022 à 22h37

          Merci pour votre recommandation.
          J’ai relu l’article et effectué une petite recherche:
          Cette technologie offre une densité massique d’énergie de l’ordre de 4 Wh/kg, or même une batterie au plomb délivre 27Wh/kg (Le lithium c’est 500!).
          Je vous laisse réfléchir et garder à l’esprit que tous les capitaines d’industrie et leurs services de com seront prêts à vanter les mérites de leur bébé.
          La physique ne supporte rien d’autre que les faits et il est salutaire de s’y fier.
          Alors gardons espoir mais certainement pas pour imaginer conserver les conditions de vie actuelles sinon tout le monde finira par s’investir dans des chimères au final déprimantes et désengageantes.

            +6

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  • Plampougnis // 06.01.2022 à 09h52

    Pour aller plus loin sur les gaz à effet de serre et le changement climatique : tapez JANCOVICI dans rechercher en haut à droite sur le site Les crises.

      +3

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  • calahan // 06.01.2022 à 13h06

    la même recette que celle utilisée pour convaincre les gens de fumer le tabac à peu de chose près…

    Et pendant ce temps là j’apprenais hier que la commission européenne oblige les compagnies d’aviation à faire voler les avions à vide par respect de la concurrence et pour ne pas qu’elles perdent leur créneau de vol !

    Vous avez dit réchauffement climatique ?

    Je dirai plutôt le règne de la bêtise et de la cupidité mortifère.

      +8

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    • Dominique65 // 06.01.2022 à 16h16

      Non ! Tu peux fournir une source ? C’est trop gros ! Mais que font les écolos (eurobéats) ?

        +2

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      • Fernet Branca // 06.01.2022 à 19h02

        C’est passé à la télévision TF1 , je l’ai vu.

          +3

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  • Savonarole // 06.01.2022 à 14h13

    Ignorer les conséquences de trucs mortels pour continuer à s’engraisser comme des porcs sur le dos de tout ceux qu’ils s’évertuent à maintenir dans l’ignorance par ailleurs est en train de devenir une marque de fabrique des « décideurs ».
    Il va falloir s’arroger le devoir de décider en dépit d’eux. Vu qu’ils nous feront tous crever : « Pour quelques dollars de plus. »

      +7

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  • Orhan // 06.01.2022 à 14h47

    Les entreprises privées capitalistes ont une seule fin : le profit.

    Tous les moyens sont ensuite bons pour parvenir à cette fin : que ce soit corrompre (ils appellent cela « faire du lobby » dans leur langue) les élus ou journalistes, verdir leur bilan, inventer des trucs comme la « responsabilité sociale des entreprises », se montrer favorables aux minorités, etc, etc.

    Mais la fin c’est le profit, c’est pourtant basique. Tous les coups sont permis dès lors.

    Elles ne sont pas bonnes ou mauvaises, du côté du bien ou du côté du mal, elles n’ont pas d’âme tout simplement. Si sauver le climat rapporte de l’argent, et bien elles sauveront (tenteront) le climat. Si cela en fait perdre, et bien elles ne le sauveront pas.

      +9

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    • RGT // 07.01.2022 à 11h08

      Je vous approuve à 1 000 %.

      Seul le profit compte, à condition bien sûr qu’il finisse dans les poches des « génies » qui ont eu l’intelligence d’exploiter le filon.

      Et bien sûr, pour que le profit soit optimal, il faut bien sûr que la matière première sur laquelle est basé ce profit soit entièrement gratuite (les ressources naturelles le sont toujours en cas d’exploitation profitable).

      Et ensuite, bien sûr, ce ne sont surtout pas ceux à l’origine des désastres à venir qui devront assumer les conséquences de leurs actes et de leurs intrigues mais l’océan de « moins que rien » qui devra même payer pour que les responsables puissent continuer à engranger les profits en vendant (à prix d’or) une solution qui sera sans doute encore pire que le mal qu’ils ont précédemment causé.

      Nous en avons chaque jour les preuves…
      Les actionnaires investissent dans des secteurs « judicieux » et quand ils s’aperçoivent que ça commence à sentir un peu trop le roussi ils se débrouillent pour fourguer le bébé à des idiots qui se feront plumer jusqu’à la moelle.

      Que ce soit le tabac, l’amiante, les combustibles fossiles ou les subprimes les gros poissons seront toujours les gagnants et les pigeons (ayant « investi dans l’avenir ») ou les cons-tribuables qui n’ont rien demandé payeront car il faut bien qu’au final tout le pognon qui « ruisselle » dans les poches des plus fortunés provienne bien de quelque part.

      Au final, le capitalisme n’est rien d’autre qu’un moyen légal de pouvoir spolier l’ensemble de la population pour le plus grand profit des plus malins et des parasites.

      En toute LÉGALITÉ bien sûr…

      Tout ce qui n’est pas explicitement interdit et autorisé sans aucune restriction.

        +2

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      • Incognitototo // 07.01.2022 à 15h23

        C’est toujours une erreur de réduire un problème à une seule cause, alors que la réalité démontre qu’elles sont quasiment toujours multiples.

        La recherche du profit, si elle est importante, n’est qu’une cause parmi d’autres. Des preuves ?

        Si les dirigeants d’entreprises ne pensaient qu’au profit, ils adopteraient tous des systèmes de direction et de gestion (au moins) participatifs, mais tout également socialement développés pour le bien-être des salariés.
        Beaucoup d’études (et mes expériences) démontrent que des salariés impliqués, motivés et « heureux de bosser » produisent plus et mieux ; et si certains dirigeants d’entreprises ne tiennent pas compte de ces données (et s’autorisent à maltraiter leurs salariés), c’est bien qu’il y a d’autres raisons (irrationnelles), que celle du profit, qui guident leurs décisions.

        De même, j’ai toujours eu un mal de chien à faire comprendre à certains dirigeants que la taille des entreprises n’avait rien à voir avec la « réussite » et n’était pas un objectif rationnel en soi. Qu’il vaut mieux diriger une PME qui fait 50 M d’€ de CA et qui laisse 2 de bénéfice net, qu’une qui fait 500 M d’€ de CA avec un bénéfice net de 1… hé oui, pour certains la taille (entre autres signes extérieurs de statut social), ça compte toujours 🙂

        Bref, je trouve toujours très réducteur de tout rapporter à une seule cause et d’en faire une généralité quand il s’agit de comportements humains, alors que ce dernier (avec son irrationalité foncière) démontre largement qu’on se trompe toujours en faisant cela.

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  • Fabrice // 06.01.2022 à 18h25

    Je propose ce reportage de cash investigation sur la thématique des entreprises qui ont tout mis en œuvre pour mettre le doute sur le climat https://youtu.be/SP5MYeBdxiE

      +0

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  • Fernet Branca // 06.01.2022 à 18h56

    Lire le lien.
    Là il s’agit de beaucoup , beaucoup plus gros et vraiment d’une nouvelle technologie
    Ce n’est pas adapté pour les véhicules électriques qui ont besoin de charge rapide.

    Extrait plus long de l’article ci-dessous:
    L’installation pilote actuelle comprend deux réservoirs de 2 000 litres et un réservoir de 4 000 litres pour la solution saline.
    Applications à grande échelle
    Généralement, la technologie est adaptée aux applications stationnaires à l’échelle du kilowatt (domestique) et du mégawatt (industriel). En raison de sa densité énergétique relativement faible, l’ABFB n’est pas adapté aux véhicules électriques ni à tout ce qui nécessite une charge rapide. « L’un des principaux atouts de la technologie ABFB est son évolutivité », ajoute Tedesco. « Il est particulièrement adapté comme batterie partagée par les ménages et pour l’écrêtement des pics dans les centrales électriques. » L’usine pilote (en Italie) comprenait quatre modules ..

      +1

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  • gilles // 07.01.2022 à 18h22

    Encore un article et des faits prouvant l’irresponsabilité des hommes de l’argent et de son pouvoir. Un jour, les grandes compagnies devront payées mais cela nous fera une belle jambe, le mal est fait et pour très longtemps. Et comble de l’ironie, les coupables 1960/1980 ne seront jamais inquiétés.
    Et dire que cet irresponsabilité continue et continuera…

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  • Louis // 08.01.2022 à 08h50

    Le programme nucléaire fut engagé suite au choc pétrolier des années 73 et donna une certaine autonomie énergétique à la France. Il est vrai qu’à l’époque il existait de vraies politiques supervisées par de puissantes directions techniques aujourd’hui disparues. Pourtant ce n’est pas une fatalité le champ des possibles est vaste :

    – Définir les prix de l’électricité au niveau national, le renchérissement actuel est inexplicable,
    – confirmer la Nationalisation de la production d’électricité qui reposerait principalement sur du nucléaire et les barrages.
    – Utiliser l’éolien pour produire de l’hydrogène, il y aura bien un énarque qui fera un bilan énergétique de faisabilité sur un coin de table,
    – généraliser pour l’ensemble de l’habitat le solaire thermique en production d’eau chaude (600 à 800 watts par m²),
    – pour les transports routiers développer un Mix électrique, gaz, hydrogène,
    – adapter autoroutes et voies rapides de dispositifs à induction pour recharger les batteries en roulant,
    – développer massivement les transports en commun dont le rail car la voiture individuelle a dépassé son âge d’or.
    – relancer la recherche fondamentale publique (Batteries, Etc..)

    Cependant le pétrole c’est aussi de la chimie et là le sujet est immense..

    Il est facile de critiquer les multinationales mondialisées qui font le Job en lieu et place des politiques. En outre, il me semble urgent de porter une réflexion sur la formation sciences-Po, ENA de nos dirigeants alors que le cœur de nos sociétés est technique et scientifique.

      +1

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