Les Crises Les Crises
26.septembre.202226.9.2022 // Les Crises

Classer pour dominer : Petite histoire critique du fichage en France

Merci 91
J'envoie

La campagne d’action collective contre la Technopolice se termine dans quelques semaines. Notre plainte contre le Ministère de l’Intérieur (que vous pouvez encore rejoindre ici) vise notamment deux fichiers étatiques massifs : le fichier TAJ et le fichier TES. À travers eux, nous attaquons des outils omniprésents et structurants de la surveillance policière. Car ficher, c’est organiser le contrôle et la domination de l’État sur sa population. Comment expliquer que ces pratiques aient pu émerger, se maintenir et s’ancrer si profondément dans les rouages de l’administration française au point qu’elles échappent désormais à tout véritable contrôle ?
Si on peut évidemment trouver une multitudes d’explications, nous proposons de revenir ici, sans prétention d’exhaustivité, sur l’évolution à travers le temps du fichage en France.

Source : La Quadrature du net – 07-09-2022

Lire l’article complet sur le site de la Quadrature du Net

La création d’un savoir d’État

La volonté de l’État français d’identifier formellement sa population débute au XVIIIe siècle. Le but d’origine était formellement de « lutter contre la criminalité, la mendicité ou l’errance » en imposant à certaines personnes de s’enregistrer et de détenir des « papiers » contenant leur nom patronymique. Très vite, cette pratique est surtout utilisée dans un cadre judiciaire afin d’identifier les personnes mises en causes qui donneraient de fausses identités, empêchant ainsi la justice de restituer leur parcours criminel. C’est donc la poursuite et la reconnaissance des récidivistes – justification que l’on retrouvera à de nombreuses reprises au cours de l’histoire – qui incite à perfectionner les pratiques d’identification et notamment donner naissance à la police scientifique.

C’est motivé par cette obsession – juridique et scientifique – de la recherche de l’identité qu’Alphonse Bertillon, agent au service photographique de la préfecture de police de Paris, propose en 1883 une nouvelle technique d’identification : l’anthropométrie. Cette méthode vise à associer à l’identité civile une description d’attributs physiques et corporels spécifiques à une personne afin de la reconnaître. Sont ainsi détaillés méticuleusement dans le signalement le visage – front, profil, oreilles, nez, bouche, menton – les cicatrices, grains de beauté, tatouages ou encore la colorimétrie de l’iris. S’ajoutent quelques années plus tard les empreintes digitales, que la police voit comme une garantie plus « intangible » de l’identité. La photographie, alors en plein essor, est aussitôt utilisée pour faire évoluer ce système d’identification. L’apparition de la technique de l’instantané vers 1880, et la photographie en petit format, permettent ainsi d’alimenter les fiches avec portraits de face et de profil. Le bertillonnage évolue alors vers sa version la plus « sophistiquée », les policiers pouvant se reposer sur une vraie visualisation de la personne plutôt qu’une simple description. Déjà, on observe que la moindre invention technique est aussitôt utilisée par la police pour augmenter ses pouvoirs de coercition et de contrôle, phénomène qui se prolonge encore aujourd’hui avec notamment la captation vidéo ou l’intelligence artificielle. Dans l’opinion publique, des inquiétudes émergent à la fois sur les abus de la police mais aussi, déjà, sur la potentielle application de ce système anthropométrique à l’ensemble de la population. Des dessins et caricatures dénoncent ainsi le fait que toute personne soit perçu en criminel potentiel.

Ce perfectionnement du dispositif d’identification marque le début d’une pratique qui va se renforcer au sein de l’État, et pour les seuls intérêts de l’État, au cours des décennies suivantes. Fondé initialement sur la recherche des criminels, le bertillonnage est surtout à l’origine de la rationalisation des pratiques policières. Cette technique fait ainsi apparaître de nouveaux instruments de classement, telle que la fameuse fiche au format et au contenu standardisé, pour remplacer les signalements qui reposaient uniquement sur la mémoire des agents de police. Cette nouvelle « mémoire d’État » repose sur une organisation précise, et qui fonctionne désormais selon un « système réticulaire », conférant à la police la capacité de dominer visuellement un « matériau humain ». Elle dispose désormais d’un pouvoir facilité d’accéder et croiser des informations, organisé en réseau à travers les régions, alimentant le fantasme qu’aucune information ne puisse lui échapper. Le bertillonnage marque aussi la première étape de la biométrie en France, le corps devenant le principal élément d’identification et de contrôle. En maîtrisant les corps, l’administration peut localiser, inventorier, classer les humains.

Si le bertillonnage a vu le jour à Paris, ces pratiques répressives se diffusent largement dans les administrations coloniales et préfigurent le fichage des juifs cinquante ans plus tard. Ainsi, dès la fin des années 1880, le fichage se perfectionne et s’institutionnalise au sein de l’Empire colonial français. Ce « laboratoire colonial français » dont parle bien Ilsen About dans ce texte permet de mettre en pratique et à grande échelle un processus d’identification administrative homogénéisé, qui rend possible la création de sujets inférieurs et de régimes juridiques distincts. Dépassant la seule recherche des criminels et délinquants, le fichage sera notamment appliquée pour la surveillance de catégories d’individus toujours plus vastes, considérés comme « subversifs », comme les anarchistes5. et jouera un rôle crucial dans le contrôle et la répression de certaines populations.

Les fichages étatiques répressifs du XXe siècle

Les « nomades », c’est à dire les personnes n’ayant pas de résidence fixe, ont été le premier groupe social à être ciblé par les nouvelles méthodes de fichage, l’administration voulant à tout prix contrôler qui rentre et sort de son territoire. Créé dès 1907 pour remplacer une liste de « bohémiens », le système mis en place consistait à doter une large catégorie de personnes itinérantes d’un « carnet anthropométrique ». Afin de surveiller et contrôler les déplacements, cette feuille d’identité contenait signalement, profession et photographie. Chaque modification du carnet (par exemple pour la notification d’un trajet, d’un vaccin mais aussi d’une infraction) faisait l’objet d’une notice individuelle, qui, par la suite, sont copiées et centralisées au sein d’un fichier. Ces différentes contraintes ont notamment conduit certaines familles à décider d’abandonner le mode de vie nomade qui pouvait être le leur depuis des siècles.

La surveillance s’intensifia ensuite avec la création d’un registre de visas apposé à l’entrée de chaque commune, classé chronologiquement et alphabétiquement, puis par un régime d’interdiction de déplacement d’abord pour les étrangers puis vis-à-vis de l’ensemble des « nomades » durant la Seconde Guerre mondiale. Facilitée par leur identification préalable à travers les carnets et registres instaurés depuis plusieurs décennies, l’assignation à résidence des personnes « nomades» se met en place, et sera rapidement remplacée par un internement à partir de 1940. Libérées en 1946, elles resteront cependant soumises au carnet jusqu’à son abrogation en 1969. Le déplacement des populations et la connaissance de qui entre et sort dans un territoire reste une des justifications majeures de l’État pour le fichage.

Durant la Seconde Guerre mondiale, le fichage a joué un rôle majeur et continu dans la persécution et le génocide de la population juive. Après la découverte du « fichier juif » par Serge Klarsfeld dans les années 1990, une commission nationale fut chargée d’enquêter sur les pratiques de la police française pendant la guerre. La lecture du rapport est édifiante : y est décrit le savoir faire rigoureux et zélé de la police française, à la fois en zone occupée et au sein du régime de Vichy, pour identifier et réprimer les personnes juives en France.

Déjà, chaque processus de fichage était précédé d’une phase d’identification, par recensement ou à travers la généralisation, à partir de 1940, de l’obligation de disposer d’une carte d’identité sur laquelle était apposée la mention « Juif » . Comme il est énoncé dans le rapport, «le binôme recensement-fichier a presque toujours servi à mieux identifier pour surveiller, contrôler, et au fil des mois, arrêter, interner, voire déporter». C’est ainsi qu’en zone occupée, un recensement général a été entrepris dès l’automne 1940 afin de créer un fichier central couvrant Paris et les arrondissements de la Seine, sous la direction d’André Tulard, fonctionnaire de la préfecture de police passé par le service des étrangers et le bureau des passeports et des naturalisations. Un « dossier juif » était alors ouvert pour chaque famille et chaque personne célibataire, puis était ensuite classé méticuleusement selon quatre sous-fichiers : alphabétique (avec la lettre J sur le coin gauche) ; par nationalité (J sur le coin gauche, N sur le coin droite) ; par domicile (par rue et numéro) (J à gauche, D à droite) ; par profession (J à gauche, P à droite). La couleur des fiches permettait également de classer entre juifs français (fiche bleue) et étrangers ou apatrides (fiche orange et beige). La mise en œuvre du fichier « Tulard » impressionna à la fois les occupants allemands et les responsables de Vichy, ce qui poussa ces derniers à imposer aux préfets de la zone Sud un recensement de la population juive. Conçu sur un modèle similaire de couleurs et de catégories (français, étrangers, entreprises), le fichier de Vichy rassembla à la fin plus de 110 000 fiches.

Ces fichiers centraux étaient accompagnés d’une multitude de listes de personnes juives (par exemple, celles qui disposaient d’un appareil de télégraphie, étaient propriétaires d’une bicyclette ou avaient retiré l’étoile juive) tenues par l’administration pour contrôler le respect des lois restrictives et limiter les déplacements. Mais surtout, ils ont été un instrument direct des rafles et de la déportation à partir de 1942. S’il fallait un exemple, le sous-fichier des nationalités du fichier Tulard a permis de planifier les arrestations et internements pendant les rafles des juifs étrangers, les fiches étant extraites avant chaque action. Si le processus de fichage a été multiple et varié au cours de la guerre, en aucun cas il n’a été ponctuel. Fruit du savoir-faire de l’administration française, le fichage était le vecteur d’une véritable politique de surveillance et de persécution des juifs, facilitant directement la déportation voulue par l’occupant allemand.

Dernier exemple de cette pratique d’État, le fichage de la population algérienne en France métropolitaine a démontré la multiplicité des manœuvres mises en place pour contrôler et surveiller des personnes à titre « préventif » en temps de conflit. Si aucun fichier central n’a vu le jour dans ce cas précis, ce n’est que faute de temps et de moyens, car plusieurs initiatives de l’administration et de la préfecture de police de Paris allèrent en ce sens. D’une part, la brigade des agressions et des violences, créée en 1953 sous le prétexte de la lutte contre la délinquance de rue, photographiait et identifiait les nord-africains interpellés à la suite de rafles, afin d’alimenter un fichier. Ensuite, pendant la guerre, une circulaire du 5 août 1957 organisait la création d’un fichier national des individus dangereux ou à surveiller résidant en métropole, appelé le « fichier Z ». Deux autres circulaires de 1957 et 1958 ont ensuite précisé les catégories d’individus à ficher, dont notamment les agents nationalistes que la police souhaitait éliminer, classés dans une sous-rubrique de ce fichier Z.

D’autre part, l’État français procédait à l’identification généralisée des Français musulmans d’Algérie en métropole. Prenant le prétexte du risque de fraude, il imposait l’obligation de détenir une carte d’identité permettant en réalité de mettre en place un vaste fichier à partir de l’enregistrement des demandes de carte, renforçant la surveillance administrative. Plusieurs rafles ont également eu lieu entre 1958 et 1961 afin d’inciter les Algériens à s’adresser au Service d’assistance technique aux Français musulmans d’Algérie (SAT-FMA). Officiellement créé pour leur apporter une aide, ce service visait en réalité à alimenter le renseignement et créer des dossiers individuels. Jusqu’à 100 000 dossiers ont ainsi été créés en région parisienne et plusieurs projets de grands fichiers mécanographiques et d’enquêtes sociologiques étaient dans les cartons de ce service. Ce fichier francilien a notamment été utilisé jusqu’en juillet 1962, chaque fois qu’un Français musulman d’Algérie était appréhendé par un service de police afin de déterminer s’il avait commis des « actions anti-françaises ».

Lire la suite sur le site de la Quadrature du Net

Nous vous proposons cet article afin d'élargir votre champ de réflexion. Cela ne signifie pas forcément que nous approuvions la vision développée ici. Dans tous les cas, notre responsabilité s'arrête aux propos que nous reportons ici. [Lire plus]Nous ne sommes nullement engagés par les propos que l'auteur aurait pu tenir par ailleurs - et encore moins par ceux qu'il pourrait tenir dans le futur. Merci cependant de nous signaler par le formulaire de contact toute information concernant l'auteur qui pourrait nuire à sa réputation. 

Commentaire recommandé

RGT // 26.09.2022 à 13h48

De toutes façons, la priorité pour tout gouvernement centralisé entre les mains de quelques « hommes exceptionnels » est toujours de fliquer l’ensemble de la population pour ensuite faire au mieux embastiller les opposants (les vrais, pas les opposants de pacotille qui soutiennent ce régime dictatorial), et au pire exterminer dans des camps, par la troupe ou la police, voire qu’ils aient un « accident de la vie » s’ils sont trop populaires.

Tout gouvernement centralisé est une dictature et sera prêt, en utilisant les lois qu’il a lui-même (ou ses prédécesseurs) voté pour que la caste au pouvoir puisse continuer à prospérer.

La « sauvegarde de l’état » n’est en fait que la sauvegarde des intérêts de la caste au pouvoir au détriment de l’ensemble de la population.

Et les plus grands « démocrates » n’hésiteront jamais à faire tirer sur la foule et générer un bain de sang si leurs avantages risquent d’être mis en danger par un éveil des gueux.

La monarchie absolue et la cour n’ont été abolis que sur la papier.
Les « serviteurs de l’état », aux niveaux les plus élevés (pas les grouillots qui tamponnent des documents dans un bureau insalubre pour survivre) ont un poste à vie, des rémunérations indécentes à vie, et tous les avantages qui ont été retirés à la noblesse par les arrivistes qui ont procédé à un coup d’état sous le motif mensonger de « servir le peuple »…

Et la propagande permanente et nauséabonde des « élites » et de leurs larbins (particulièrement dans les médias) devient de plus en plus acharnée pour que la population accepte d’^etre chaque jour un peu plus fliquée.

1984 d’Orwell était un roman à l’eau de rose comparé à la dystopie qui nous a été imposée.

Avec un tel commentaire j’ai la certitude d’être fiché comme « subversif et très dangereux » ce qui me vaudra le plaisir d’avoir à figurer dans les fichiers des plus dangereux ennemis de l’état.

6 réactions et commentaires

  • yann // 26.09.2022 à 07h02

    J’ai lu quelque part qu’avant de commettre une extermination de masse, il fallait s’inscrire au fichier S.
    Quelqu’un sait-il si les démarches peuvent se faire par internet, quels justificatifs fournir, et quel est le délai d’obtention du certificat?

    PS: J’ai des taupinières plein le jardin, mais j’aimerais rester dans le cadre légal pour éviter une amende de 135 euros.

      +6

    Alerter
  • Olivier // 26.09.2022 à 07h15

    Vu le titre on se serait attendu a ce que l’Affaire des Fiches (1904) soit au moins citée, vu l’ampleur du scandale et ce que cela a couté à la France. C’est un fichage tres exactement organisé pour « classer les humains » et « identifier et réprimer » une catégorie de personnes.

    https://fr.wikipedia.org/wiki/Affaire_des_fiches_(France)

    Rater cette information c’est rater son article.
    «  sans prétention d’exhaustivité » inculture ou … ?

      +8

    Alerter
    • Incognitototo // 26.09.2022 à 16h34

      Oui, c’est vrai que c’est étonnant d’avoir « oublié » cet énorme scandale d’État, ce qui rend l’affirmation sur les « nomades » fausse. Ils ont aussi oublié le fichage par la Sécurité sociale qui dès notre naissance nous attribue un numéro unique, sans lequel nous n’existons pas socialement et qui contient tout notre historique de santé ET de travail. Ou encore celui des GAFAM qu’absolument personne ne contrôle…

      Cependant, de là à en conclure que l’article est raté, faut pas pousser. On n’a quand même pas besoin de connaître et parler exhaustivement de l’histoire d’un fait de société pour développer un argumentaire et avoir une opinion dessus.

        +4

      Alerter
  • RGT // 26.09.2022 à 13h48

    De toutes façons, la priorité pour tout gouvernement centralisé entre les mains de quelques « hommes exceptionnels » est toujours de fliquer l’ensemble de la population pour ensuite faire au mieux embastiller les opposants (les vrais, pas les opposants de pacotille qui soutiennent ce régime dictatorial), et au pire exterminer dans des camps, par la troupe ou la police, voire qu’ils aient un « accident de la vie » s’ils sont trop populaires.

    Tout gouvernement centralisé est une dictature et sera prêt, en utilisant les lois qu’il a lui-même (ou ses prédécesseurs) voté pour que la caste au pouvoir puisse continuer à prospérer.

    La « sauvegarde de l’état » n’est en fait que la sauvegarde des intérêts de la caste au pouvoir au détriment de l’ensemble de la population.

    Et les plus grands « démocrates » n’hésiteront jamais à faire tirer sur la foule et générer un bain de sang si leurs avantages risquent d’être mis en danger par un éveil des gueux.

    La monarchie absolue et la cour n’ont été abolis que sur la papier.
    Les « serviteurs de l’état », aux niveaux les plus élevés (pas les grouillots qui tamponnent des documents dans un bureau insalubre pour survivre) ont un poste à vie, des rémunérations indécentes à vie, et tous les avantages qui ont été retirés à la noblesse par les arrivistes qui ont procédé à un coup d’état sous le motif mensonger de « servir le peuple »…

    Et la propagande permanente et nauséabonde des « élites » et de leurs larbins (particulièrement dans les médias) devient de plus en plus acharnée pour que la population accepte d’^etre chaque jour un peu plus fliquée.

    1984 d’Orwell était un roman à l’eau de rose comparé à la dystopie qui nous a été imposée.

    Avec un tel commentaire j’ai la certitude d’être fiché comme « subversif et très dangereux » ce qui me vaudra le plaisir d’avoir à figurer dans les fichiers des plus dangereux ennemis de l’état.

      +9

    Alerter
  • Cheribibi // 30.09.2022 à 09h09

    Lu en diagonale , c’est encore les méchants Français contre les brebis Algériennes.
    a croire que la France n’a eu comme colonie que l’Algérie ! L’Indochine par exemple, c’est bizarre y pas de tels travaux de « culpabilisation » de la nation « française » de la part d’ancien indigènes indochinois, pourquoi ? allez vous dire que la colonisation était plus supportable pour ces gens ?

      +2

    Alerter
  • Afficher tous les commentaires

Les commentaires sont fermés.

Et recevez nos publications