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1.septembre.20231.9.2023 // Les Crises

Destruction du climat : comment les grandes banques le financent et en tirent profit

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Depuis près de dix ans, des organisations pointent du doigt les banques qui soutiennent les industries du pétrole, du gaz et du charbon.

Source : Truthout, Derek Seidman
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

De jeunes manifestants brandissent une banderole lors d’un rassemblement pour le climat devant le siège de JP Morgan à New York.
MCGREGOR / LIGHTROCKET / GETTY IMAGES

Dans le cadre des efforts déployés par le mouvement climatique pour mettre un terme au financement de l’industrie des combustibles fossiles, aucun acteur n’est apparu aussi coupable que les grandes banques. Depuis près de dix ans, les organisations stigmatisent les banques qui soutiennent les industries du pétrole, du gaz et du charbon et les considèrent comme les principaux moteurs du chaos climatique.

Il y a une raison simple pour laquelle elles font l’objet d’une telle attention : les banques profitent du fait que qu’elles fournissent une bouée de sauvetage financière vitale à l’industrie des combustibles fossiles, lui permettant de rester en activité et même de se développer alors même que celle-ci déverse sa pollution au carbone dans l’atmosphère et des produits chimiques dangereux sur les populations locales.

Plus précisément, les banques procurent aux entreprises de combustibles fossiles les liquidités, la solvabilité, le financement et les conseils nécessaires à la poursuite et au développement de leurs activités. Les banques prêtent directement d’énormes sommes d’argent aux entreprises de combustibles fossiles par le biais de prêts à terme et de facilités de crédit que ces entreprises peuvent utiliser pour couvrir leurs coûts industriels, qu’il s’agisse de construire un nouvel oléoduc ou de développer un nouveau champ pétrolifère. Elles fournissent également les services d’intermédiaires indispensable, tels que la souscription des nouvelles émissions d’actions et de titres obligataires. Les banques engrangent également des millions en facilitant les fusions et les acquisitions dans le secteur des combustibles fossiles.

En plus d’être des acteurs clés dans la perpétution au quotidien du capitalisme fossile mondial, les banques sont des acteurs extrêmement puissants au sein de la chaîne de commandement des grandes entreprises, dont elles constituent le cœur financier. Elles sont dirigées par des cadres influents et grassement rémunérés, des conseils d’administration étroitement liés à des réseaux d’influence plus vastes, et des armées de lobbyistes bien implantés. On trouve quasiment partout l’emprise des banques : depuis nos comptes d’épargne personnels jusqu’aux noms des stades, en passant par le sponsoring des événements sportifs et culturels locaux et les conseils d’administration des fondations de la police. Les plus grandes banques entretiennent une relation étroite et chaleureuse avec le gouvernement fédéral, grâce à un pantouflage permanent entre le secteur industriel et les agences de régulation. C’est surtout en temps de crise que les banques et leurs dirigeants deviennent virtuellement les conseillers des plus hauts dirigeants américains.

S’il est vrai que pousser les banques à cesser de financer la destruction du climat reste un défi de taille, il n’en reste pas moins qu’elles tout de même par certains aspects vulnérables. De nombreuses banques sont en contact avec leurs consommateurs, comptant des dizaines de millions de clients ordinaires qui se soucient du sort de la planète et de ses habitants. Elles sont soumises à la surveillance et à la réglementation des gouvernements, notamment en ce qui concerne le climat, et cette surveillance peut être renforcée par la pression des militants et par de nouveaux changements de politique. Elles ont des dirigeants et des administrateurs dont le profil est public et qui se soucient de leur réputation. Tous ces éléments offrent aux organisations des points d’appui pour leurs campagnes, alors qu’elles continuent de chercher à creuser le fossé entre les banques et l’industrie des combustibles fossiles.

Comment les banques financent-elles le chaos climatique et en tirent-elles profit ?

Les moyens utilisés par les banques pour soutenir l’industrie des combustibles fossiles et en tirer profit sont très concrets et, bien que complexes dans leurs détails, ils sont faciles à comprendre dans leur essence fondamentale. On peut notamment nommer les moyens suivants :

  • La souscription d’obligations : les banques aident les compagnies pétrolières, gazières et minières à lever d’énormes sommes d’argent en souscrivant à leurs obligations d’entreprise (également appelées « titres »). Les obligations et les titres sont des formes de dette que les entreprises peuvent émettre à l’intention des acheteurs afin de lever des fonds pour financer leurs activités. Par exemple, en 2020, un consortium de 23 banques dirigé par Bank of America, Citi et JPMorgan a accepté de faciliter l’émission d’obligations d’entreprises pour ExxonMobil à hauteur de 9,5 milliards de dollars. Dans le cadre de cet accord, les banques ont accepté d’acheter puis de vendre par tranches distinctes du montant total de 9,5 milliards de dollars. Exxon a déclaré qu’elle utiliserait le produit pour « les besoins généraux de l’entreprise, y compris, mais sans s’y limiter, le refinancement d’une partie de nos émission de papier commercial existants, le financement des fonds de roulement, les acquisitions, les dépenses d’investissement et autres opportunités commerciales ». De leur côté, les banques tirent des millions de profit de tout cela grâce aux commissions qu’elles prélèvent.

  • Les facilités de crédit et les prêts à échéance : l’un des principaux moyens utilisés par les banques pour soutenir les activités liées aux combustibles fossiles consiste à accorder des facilités de crédit, ce qui revient à dire que les banques mettent une certaine somme d’argent à la disposition des compagnies pétrolières, gazières et minières qu’elles peuvent utiliser et emprunter si elles le souhaitent. Les entreprises peuvent alors utiliser ces fonds pour leurs opérations, leur expansion et autres coûts. Par exemple, dix-huit banques chapeautées par Bank of America et JPMorgan Chase ont accordé une facilité de crédit de 3,25 milliards de dollars à Atlantic Coast Pipeline LLC, qui supervisait la construction de qui fut le désormais abandonné Atlantic Coast Pipeline (les autres banques engagées dans la facilité de crédit étaient la Banque de Nouvelle-Écosse, Barclays, BB&T, CoBank, Credit Suisse, Deutsche Bank, KeyBank, Mizuho, MUFG, Banque nationale du Canada, PNC Bank, Banque royale du Canada, Sumitomo Mitsui, Suntrust, TD et Wells Fargo). Lynn Good, PDG de Duke Energy, qui détient 47 % de l’oléoduc, a déclaré que les facilités de crédit serviraient à « financer environ la moitié des coûts de construction de l’oléoduc » et que « le projet avait emprunté 570 millions de dollars de facilités de crédit pour couvrir les coûts engendrés à ce jour ». Les entreprises de combustibles fossiles peuvent également contracter des « prêts à terme » auprès des banques, ceux-ci, à la différence des facilités de crédit, prévoient des montants de prêt et des dates de remboursement plus spécifiques. Voici, par exemple, un document dans lequel le géant du raffinage Phillips 66 fait référence à un prêt à terme de 450 millions de dollars qu’il a contracté. Les banques tirent profit de tous ces prêts, principalement grâce aux intérêts versés lors de leur remboursement.

 

  • Le conseil en matière de fusions et d’acquisitions : Les entreprises du secteur fossile se rachètent parfois les unes les autres et fusionnent, et elles ont besoin des banques pour les conseiller, guider les transactions financières et fournir des prêts-relais pour faciliter les opérations. Par exemple, l’une des plus grandes fusions pétrolières de ces dernières décennies a été l’acquisition d’Anadarko par Occidental. Le Financial Times a rapporté que Bank of America et Citi conseillaient Occidental quant à la fusion et qu’elles pourraient engranger 170 millions de dollars d’honoraires à partager avec l’équipe des conseils d’Anadarko. Les banques pourraient par ailleurs gagner plus de 100 millions de dollars supplémentaires en finançant la transaction.

Grâce à des mécanismes et des relations de ce type, les banques jouent un rôle indispensable dans le fonctionnement et l’expansion de l’industrie fossile qui est à l’origine de la catastrophe climatique.

Quelles sont les banques qui financent le chaos climatique ?

Chaque année, un groupe d’organisations de défense du climat publie un rapport sur le financement des énergies fossiles qui expose les principales banques finançant le chaos climatique. Le rapport 2023 se penche sur les 60 principales banques mondiales en termes d’actifs et les classe en fonction de leur financement des industries fossiles par le biais de prêts et de souscriptions. Le rapport révèle que, pour la seule année 2022, ces banques ont fourni 673 milliards de dollars aux entreprises de ce secteur. De 2016 – l’année de l’Accord de Paris – à 2022, le financement stupéfiant des 60 principales banques à ces entreprises s’est monté à 5 500 milliards de dollars.

Les quatre principaux bailleurs de fonds pour les énergies fossiles entre 2016 et 2022 sont tous des banques américaines de premier plan : JPMorgan Chase, Citi, Wells Fargo et Bank of America. Ensemble, au cours de cette période, ces quatre banques ont financé l’industrie à hauteur de 1 366 milliards de dollars, soit un quart de l’ensemble des financements accordés à l’industrie du secteur fossile par les 60 plus grandes banques.

Il convient d’ajouter que ces quatre banques sont également les quatre principaux détenteurs de dépôts domestiques aux États-Unis, ce qui veut dire qu’elles financent les énergies fossiles avec les dépôts en espèces des travailleurs ordinaires qui soutiennent en grande majorité les actions visant à atténuer le changement climatique.

Le rapport détaille également les financements dans des domaines spécifiques. JPMorgan et Citi sont de loin les principaux bailleurs de fonds des 100 principales sociétés pétrolières, gazières et minières qui ont développé le secteur fossile entre 2016 et 2022. La banque TD, basée dans le New Jersey, est le principal bailleur de fonds des 27 principales sociétés d’exploitation des sables bitumineux et des six principales sociétés responsables de leur transport en 2022. JPMorgan est le principal bailleur de fonds des 30 premières sociétés de production de l’Arctique pour la période allant de 2016 à 2022 (Citi est n° 3 et Bank of America n° 7). Wells Fargo a été le principal financier de la fracturation hydraulique de 2016 à 2022, suivi par JPMorgan, Citi et Bank of America.

Il convient également de noter que les banques elles-mêmes, par l’intermédiaire de leurs services de gestion d’actifs, sont des actionnaires majeurs des entreprises du secteur fossile. Par exemple, JPMorgan Chase détient environ 4,9 % de Conocophillips et 1,3 % d’ExxonMobil ; Bank of America détient environ 1,6 % de Chevron et 1,32 % d’ExxonMobil ; Citi détient 2,27 % de DCP Midstream et un peu moins d’un pour cent d’ExxonMobil ; Wells Fargo détient 3,66 % de Phillips 66 et 0,79 % d’EOG Resources.

Bien que les grandes banques qui financent le secteur fossile fassent toute une série de gestes en faveur du climat, qu’il s’agisse de déclarations net-zéro qui ne seront pas adoptées avant des décennies ou de sponsoring de sommets sur le climat, il s’agit en fin de compte de green-washing au regard de leur engagement persistant dans le financement des combustibles fossiles – par exemple, en rejetant obstinément les propositions d’actionnaires favorables au climat ce qui leur permet de continuer à financer le chaos climatique.

Les principaux actionnaires des entreprises du secteur fossile sont aussi ceux des banques qui financent les énergies fossiles.

De plus, les plus grands gestionnaires d’actifs propriétaires de ressources fossiles – BlackRock, Vanguard, State Street – sont également les principaux actionnaires des grandes banques de financement de ces énergies. Par exemple, parmi les principaux bénéficiaires réels (avec une participation de plus de 5 %) de chacune des quatre grandes banques de financement des énergies fossiles, tels qu’ils figurent dans les dernières procurations des banques, on trouve les géants de la gestion d’actifs BlackRock et Vanguard qui, comme nous l’avons montré, sont également les principaux actionnaires des sociétés du secteur fossile cotées en bourse, tandis que Berkshire Hathaway qui appartient à Warren Buffett est le principal actionnaire de Bank of America.

Cela signifie qu’à elles seules, deux sociétés de gestion d’actifs (Vanguard et BlackRock) détiennent une participation de 15,96 % chez JPMorgan, de 15,88 % chez Wells Fargo et de 17,06 % chez Citi, tandis que ces deux sociétés auxquelles on ajoute la société Berkshire Hathaway de Buffett détiennent ensemble une participation de 26,4 % chez Bank of America.

En substance, les principaux actionnaires de l’industrie des énergies fossiles – les grands gestionnaires d’actifs – sont également les principaux actionnaires des banques qui sont les principaux financeurs de cette même industrie. Tout ceci souligne à quel point il est important pour le mouvement climatique de se concentrer sur l’imbrication des acteurs financiers qui soutiennent l’industrie des combustibles fossiles et en tirent profit.

Les opérations de lobbying des grandes banques

Si les banques disposent à titre individuel d’importantes activités de lobbying – JPMorgan a dépensé à elle seule près de 4 millions de dollars en lobbying fédéral en 2022 – le secteur dans son ensemble s’appuie sur des groupes commerciaux pour faire valoir ses intérêts auprès des élus et des régulateurs.

Au sein des principaux groupes de lobbying du secteur bancaire on trouve l’American Bankers Association, la Securities Industry and Financial Markets Association et le Bank Policy Institute, ce dernier étant dirigé par des PDG de grandes banques (Jamie Dimon de JPMorgan en est le président) et ayant dépensé 2,47 millions de dollars en lobbying fédéral en 2022.

Parmi les autres groupes de lobbying bancaire, citons l’Investment Company Institute – qui représente les grands gestionnaires d’actifs, mais aussi les banques ayant des départements de gestion d’actifs – et la Chambre de commerce des États-Unis, qui représente globalement les intérêts des entreprises américaines et dont le conseil d’administration compte plusieurs banques et groupes financiers. Bank of America, Barclays, BlackRock, Citigroup, Credit Suisse, JPMorgan, Morgan Stanley, TD Bank et Wells Fargo sont tous membres de la Chambre de commerce des États-Unis.

Alors que pratiquement toutes les banques ont une page « développement durable » sur leur site web, les efforts de lobbying des banques et de leurs groupes industriels contribuent à soutenir l’industrie fossile et à maintenir le financement de la destruction du climat par l’industrie. Un rapport publié en 2022 par Influence Map a dévoilé les efforts de lobbying considérables déployés par le secteur bancaire pour s’opposer à une réglementation plus stricte en matière de climat.

Par exemple, il note qu’en 2021, des associations industrielles telles que l’American Bankers Association ont fait pression pour que soient supprimée toute « référence explicite » aux « facteurs ESG (Environmental, Social, & Governance : Environnementaux, sociaux et de gouvernance) » lorsqu’elles ont été sollicitées par le ministère américain du travail dans le cadre de son rapport Faire preuve de prudence et de loyauté dans le choix des plans d’investissement et dans la défense des droits de l’actionnaire, qui définit des lignes directrices en matière d’obligations fiduciaires relatives aux comptes de retraite, y compris en ce qui concerne les questions climatiques et le risque climatique. Les groupes industriels se sont également « opposés à l’intégration obligatoire de considérations ESG dans le domaine des investissements ».

Le rapport souligne également que, par exemple, en 2021, le Bank Policy Institute a plaidé auprès de la SEC [La Securities and Exchange Commission, souvent abrégée en « la SEC », est l’organisme fédéral américain de réglementation et de contrôle des marchés financiers, NdT] « pour une approche progressive et modulable » de la communication sur le changement climatique et que la Chambre de commerce des États-Unis « s’est toujours opposée à une réglementation de la communication des entreprises sur leur impact climatique ».

Pouvoir des dirigeants et des conseils d’administration : le cas de JPMorgan Chase

Pour comprendre le pouvoir et l’influence du secteur bancaire, il est intéressant d’aller voir de plus près JPMorgan Chase, son représentant le plus puissant, qui est aussi le principal financeur du secteur fossile dans le monde : .

JPMorgan est un mastodonte de la banque, avec 3 700 milliards de dollars d’actifs et un quart de million d’employés dans le monde. Sa taille et sa puissance sont le résultat de plus de deux siècles d’expansion, de fusions et de consolidations. La banque possède de nombreuses branches : banque commerciale, services financiers, gestion d’actifs, etc. En 2022, elle a engrangé 35,6 milliards de dollars de bénéfices.

Au cours des dernières décennies, en tant qu’hégémon bancaire des États-Unis, JPMorgan s’est hissée au dessus même de ses homologues méga-banques. En 1991, sa part de marché était de 1,5 %, contre 14,4 % aujourd’hui, soit une multiplication par dix de sa domination sur le secteur bancaire. Ce que BlackRock est à la gestion d’actifs, en termes de centralité et de pouvoir au sein de ce secteur, JPMorgan l’est au secteur de la banque et des services financiers.

Cette importance majeure s’est récemment manifestée, par exemple, par le rôle de premier plan joué par JPMorgan dans l’acquisition des grandes banques américaines en faillite SVB et First Republic. Le Financial Times rapporte que le PDG de JPMorgan, Jamie Dimon, a été le « premier interlocuteur » de la secrétaire au Trésor, Janet Yellen, lorsqu’elle a cherché à obtenir de l’aide pour celle-ci.

En d’autres termes, tout comme BlackRock, JPMorgan n’est pas seulement une banque – c’est une structure sur laquelle l’ensemble du système financier s’appuie et dont il dépend. Selon l’historien de l’économie Adam Tooze, le rôle de sauveur joué par JPMorgan lors des récentes faillites bancaires l’a fait passer « du statut de seulement une grande banque américaine parmi d’autres à celui de la Banque américaine. Elle est l’actrice centrale du système » et une « une actrice clé et universelle de la banque d’investissement, de la tenue de marché, de la gestion d’actifs … ».

À la tête de ce goliath financier se trouve l’un des PDG les plus influents au monde : Jamie Dimon.

Dimon, le dirigeant de la banque ayant le plus long mandat, est un milliardaire qui a gagné près de 100 millions de dollars en rémunération et en actions entre 2020 et 2022. Au 12 mai 2023, il possédait, directement et indirectement, 8 631 515 actions de JPMorgan, d’une valeur de plus de 1,1 milliard de dollars. Bien que Dimon ne soit pas Jeff Bezos, il affiche pourtant sa richesse et son statut, comme en témoignent les cartes de Noël familiales ostentatoires et de mauvais goût qu’il a envoyées en 2013.

Dimon n’est pas non plus seulement un gros bonnet de la finance. À l’instar de Howard Schultz, chef de file des démolisseurs de syndicats, il se donne des allures de leader politique, et des rumeurs circulent depuis des années sur une éventuelle candidature de Dimon à l’élection présidentielle.

Au-delà du pouvoir qu’il exerce à la tête de la principale banque américaine, il dispose également d’un réseau de contacts extrêmement dense. Entre autres activités, Dimon est directeur de la Business Roundtable, président du Bank Policy Institute, membre du comité exécutif du Partnership for New York City, et, selon la biographie officielle présentée par son entreprise, membre du Council on Foreign Relations et membre du conseil d’administration de la Harvard Business School.

Contrairement à ce qu’il prétend, Dimon est ouvertement favorable aux énergies fossiles.

En août 2022, il déplorait auprès de ses clients : « Pourquoi ne pouvons-nous pas nous mettre dans le crâne » que l’Amérique devrait « booster davantage le pétrole et le gaz » (ce qui, selon lui, serait bénéfique pour le climat). En septembre 2022, il a insisté devant le Congrès sur la nécessité pour les États-Unis d’investir davantage dans les combustibles fossiles et a déclaré que si ses banques cessaient de financer de nouveaux produits à base de combustibles fossiles, ce serait « la descente aux enfers pour l’Amérique ». En janvier 2023, il a déclaré à Fox News que « nous avons besoin de pipelines » et de « permis d’exploitation ».

La coalition Stop The Money Pipeline (Coupez les fonds pour les pipelines) est allée jusqu’à affirmer qu’à « divers moments au cours des dernières années », Dimon « s’est essentiellement transformé en lobbyiste des énergies fossiles » : par exemple, lorsque JPMorgan a secrètement envoyé un courriel à l’administration Trump pour renflouer l’industrie pétrolière et gazière au début de la pandémie.

Le financement de JPMorgan dans le secteur fossile n’est pas seulement défendu par Jamie Dimon, mais aussi par son patron : le conseil d’administration de JPMorgan, l’entité qui gouverne l’entreprise et qui a le pouvoir d’embaucher et de licencier les principaux dirigeants.

En bref, le conseil d’administration de JPMorgan est un véritable gratin de grands noms de l’entreprise, représentant des secteurs clés allant de l’assurance aux télécommunications, du commerce de détail aux soins de santé, de la défense à l’industrie manufacturière. Ainsi, les administrateurs de l’entreprise – et les affiliations qu’ils détiennent – font tous partie du réseau d’influence plus large qui sous-tend la banque et qui lui permet de jouer un rôle de premier plan dans le soutien au chaos climatique.

Les sociétés représentées au conseil d’administration de JPMorgan, telles que recensées en fonction des affiliations actuelles et passées des membres du conseil d’administration, comprennent : NBCUniversal, GEICO, Amazon, KPMG, United Health, Walmart, Alcoa, Johnson & Johnson, Starbucks, General Electric, IBM et bien d’autres encore. De tels liens montrent que JPMorgan se trouve directement au centre de l’économie américaine et des principales industries qui favorisent l’extraction et l’exploitation.

Il est frappant de constater que Berkshire Hathaway, le conglomérat d’investissement appartenant à Warren Buffett, cinquième fortune du monde (dont la richesse atteint une valeur nette de 106 milliards de dollars), a deux liens importants avec le conseil d’administration de JPMorgan. Berkshire Hathaway, rappelons-le, est très attaché aux ressources fossiles et sa branche « énergie et équipements » s’est de tous temps montrée calamiteuse en ce qui concerne les questions climatiques.

Les grands centres de lobbying et les groupes de réflexion comme la Business Roundtable et le Council on Foreign Relations, mais aussi les universités de premier plan comme Northwestern et l’université de Pennsylvanie, sont liés au conseil d’administration de JPMorgan par le biais de réseaux interdépendants.

L’une des directrices de JPMorgan, Mellody Hobson, est une grande célébrité du monde des affaires – une amie d’Oprah et des Obama, mariée au milliardaire George Lucas, créateur de la Guerre des étoiles. Mme Hobson est également présidente du conseil d’administration de Starbucks et a participé à la supervision d’une campagne historique de démantèlement des syndicats.

Maintenir la pression sur les grandes banques

Avec l’opposition persistante des banques à une action climatique plus agressive et au désengagement du secteur fossile, les perspectives restent sombres pour les défenseurs du climat et de la justice environnementale qui tentent de mettre fin au financement du pétrole, du gaz et du charbon par les banques. Néanmoins, les banques restent un enjeu crucial et stratégique pour le mouvement climatique, et ce pour un certain nombre de raisons.

Tout d’abord, en tant que cible d’une campagne, elles sont plus vulnérables que l’industrie fossile elle-même. ExxonMobil, par exemple, se consacre essentiellement à la production de pétrole et de gaz, ce qui est son activité principale. Aucune manifestation au siège d’Exxon, par exemple, n’y changera rien. En revanche, Bank of America est une enseigne grand public qui réalise l’écrasante majorité de ses activités en dehors du secteur des énergies fossiles. Alors qu’Exxon – ou Chevron, ou ConocoPhillips, etc. – ne peut abandonner les combustibles fossiles sans devenir une entreprise totalement différente, Bank of America – ou JPMorgan, ou Wells Fargo, etc. le pourrait tout en continuant de fonctionner plus ou moins normalement.

Parce que les banques ont beaucoup moins à perdre que les entreprises du secteur fossile en abandonnant le pétrole et le gaz, et parce qu’elles font des affaires avec des millions de consommateurs et des milliers d’autres entreprises qui se soucient profondément des questions climatiques, elles pourraient être plus faciles à faire changer. En outre, il est prouvé que les banques sont confrontées à un risque financier important lié à la catastrophe climatique et aux activités liées aux énergies fossiles ; un point sur lequel les militants et les actionnaires concernés peuvent continuer à attirer l’attention.

En outre, la stratégie consistant à s’en prendre aux banques a fait ses preuves. Prenons un exemple : en 2019, grâce à la pression exercée par des campagnes telles que la coalition Families Belong Together (Les Familles sont faites pour être ensembles), les organisateurs ont réussi à obliger les banques à mettre un terme à la quasi-totalité de leurs prêts à terme et lignes de crédit accordés à l’industrie pénitentiaire privée. Et même si cela n’a pas arrêté le Dakota Access Pipeline, la mise en lumière des banques qui finançaient le projet a élargi le domaine de contestation des organisateurs et sensibilisé des milliers de personnes sur le rôle de Wall Street dans le domaine de la construction des infrastructures du secteur fossile.

À l’heure actuelle, de nombreuses organisations et campagnes font tout pour contraindre les banques à rompre leurs liens avec le secteur des énergies fossiles. Par exemple, la coalition Stop the Money Pipeline (Coupez les fonds pour les Pipelines), composée de plus de 200 organisations, mène des campagnes continues ciblant les banques et leurs liens avec l’industrie fossile, et ses membres sont en permanence engagés dans des actions de protestation, d’activisme actionnarial, et dans de nouvelles campagnes et autres actions visant à creuser le fossé entre les banques et l’industrie des combustibles fossiles.

Il s’agit certes d’une tâche ardue, mais les militants doivent continuer de se battre pour faire pression sur les banques – qui, après tout, restent des cibles stratégiques dans la lutte pour le climat avec leurs propres vulnérabilités et failles autour desquelles les campagnes peuvent s’organiser – afin qu’elles cessent de jouer un rôle dans la destruction du climat.

Cet article a été reproduit par Truthout avec autorisation ou licence. Il ne peut être reproduit sous quelque forme que ce soit sans l’autorisation ou la licence de la source.

DEREK SEIDMAN

Derek Seidman est écrivain, chercheur et historien, il vit à Buffalo, dans l’État de New York. Il contribue régulièrement à Truthout et à LittleSis.

Source : Truthout, Derek Seidman, 15-07-2023

Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

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6 réactions et commentaires

  • Marire // 01.09.2023 à 10h01

    Nul ne peut servir deux maitres. Les banques sont au service de l’argent. Qu’est-ce qui fait de l’argent actuellement? Le pétrole, mais pas que. Ne comptons pas sur elles pour améliorer la santé, l’éducation et le bien-être de la population mondiale

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    • Bouddha Vert // 01.09.2023 à 21h12

      En même temps, celles qui ne sont pas au service de l’argent n’existent plus ou n’auront jamais de clients.

        +1

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  • Grd-mère Michelle // 01.09.2023 à 13h11

    « À l’heure actuelle, de nombreuses organisations et campagnes font tout pour contraindre les banques à rompre leurs liens avec le secteur des énergies fossiles. »

    À l’heure actuelle, (pour ce que j’en sais), aucune loi nationale ou internationale ne force quiconque à confier/prêter son argent à une banque…(même s’il est désormais interdit d’acheter un « bien » de plus de 3000€ en « liquide »)
    Jusqu’à présent, toutes les transactions peuvent encore se faire par l’intermédiaire de la Poste, service public que les organisations en question feraient bien de défendre activement.
    Et, malgré les dépôts des riches, il me semble que l’accumulation des avoirs des petits épargnant-e-s constitue la plus grosse part du « trésor » insidieusement accaparé, jour après jour, par les banques, dont elles disposent, la plupart du temps, à l’insu de leurs « client-e-s » qui deviennent ainsi les complices de leurs basses œuvres.

    À voir, dans quelle mesure la « numérisation » des transactions (paiements par cartes, smartphones, achats/ventes sur internet) contribue, sans doute essentiellement, à maintenir cette situation vicieuse, trompeuse, qui nous prive de notre pouvoir de décision en ce qui concerne fe fruit de notre travail quotidien… pour lutter contre cette numérisation généralisée tant vantée comme un « progrès » (sous couvert de « facilité », et de « protection » contre les voleurs/les fraudeurs, tout en éliminant la majorité des petits commerces de proximité.)

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    • jp // 01.09.2023 à 14h43

      je crois qu’en France on est plus contraint qu’n Belgique c’est 1000€ en espèces et c’est pas si sur que la banque postale n’est plus 100% publique ;
      mais elle a annoncée qu’elle va réduire ses émissions de gaz à effet de serre de 46,2 % d’ici à 2030 par rapport au niveau de 2019. Mieux que ses concurrentes même si pas top

      Paiement en espèces ce n’est pas 3000 E mais moins :
      « dans plusieurs cas, le paiement en espèces ne peut pas dépasser certains montants.
      Règlement des impôts et taxes limité à 300 €.
      Le paiement en espèces d’un particulier à un professionnel ou entre professionnels est autorisé jusqu’à 1 000 €.
      https://www.service-public.fr/particuliers/vosdroits/F10999

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    • Pierrot // 01.09.2023 à 22h37

      Il y a bien des lois qui visent à obliger les gens à confier leur argent à une banque (laquelle est légalement tenue de contrôler sa provenance et son usage). En particulier, en France, les salaires et prestations sociales doivent obligatoirement être versés sur un compte bancaire ou postal dont le bénéficiaire est le titulaire ou co-titulaire (seuls les salaires inférieurs à 1500€ net peuvent être payés en espèces).

      Par ailleurs, La Poste, actionnaire à 100 % de La Banque Postale, est devenue une société anonyme en 2010 (même si elle conserve sa « mission de service public », ce n’est plus un établissement public). C’est à partir de cette date que la Banque Postale a commencé à diversifier ses activités (banque de détail pour les entreprises et collectivités locales ; assurances ; gestion d’actifs).

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    • Grd-mère Michelle // 02.09.2023 à 01h17

      @jp, @Pierrot Merci de ces renseignements, peu rassurants…
      En effet, les lois et dispositions d’un pays ne sont pas celles d’un autre, mais, en gros, ça va de plus en plus dans le sens du contrôle et de l’absence de liberté pour disposer immédiatement, n’importe quand, de ce qui nous appartient… Celà prend nécessairement un certain temps… Et, plus que partout, dans les banques, le temps c’est de l’argent!
      Il me semble (sans pouvoir l’affirmer) que la Poste, en Belgique, est un partenariat public(secteur tri et distribution du courrier)/ privé(secteur de la banque)…
      Heu… Pierrot, comment sont payées les pensions? forcément sur un compte en banque? Ou, possiblement, par versement postal, payé en espèces à domicile par le facteur ou au guichet du bureau de poste après dépôt d’un avis par le facteur?

      Je voulais surtout dire que chacun-e de nous, en demandant(en étant forcé-e-s de demander!) aux banques de prendre soin de notre capital, aussi petit soit-il, et même s’il n’y reste que trois semaines par mois, nous contribuons au succès du système abominable que nous contestons!
      Donc… comment y échapper? À moins d’accepter de ne jamais gagner plus de 1500€/mois!?

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