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23.septembre.202023.9.2020 // Les Crises

États-Unis : Le triomphe du capitalisme de monopole nuit à l’espérance de vie des travailleurs

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Source : Consortium News, John Buell

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

Alors que l’été touche à sa fin, les nouvelles économiques sont étrangement bipolaires. Selon Business Insider, de mars à juin 2020, le fondateur d’Amazon, Jeff Bezos, a vu sa richesse augmenter d’environ 48 milliards de dollars. Le journal aurait également pu ajouter que 40 millions de travailleurs avaient demandé des indemnités de chômage et que les prisonniers étaient payés 1 $ de l’heure pour lutter contre les incendies de forêt meurtriers de Californie.

Le cliché [En français dans le texte, NdT] est que nous sommes tous dans le même bateau. Cela n’est vrai que dans le sens où certains d’entre nous possèdent des yachts de luxe suffisamment spacieux pour abriter des canots de sauvetage de luxe tandis que le tiers inférieur s’accroche à des gilets de sauvetage qui fuient. Les crédits immobiliers contractés par de nombreux citoyens de la classe moyenne vont bientôt complètement couler.

Que signifie posséder une richesse qui se compte en milliards ? Le sénateur Everett Dirksen a dit un jour avec humour « un milliard par-ci, un milliard par-là, et bientôt vous parlerez d’argent réel ». Je pense qu’il est utile de traduire ces grands chiffres très abstraits en biens et services concrets que l’on pourrait se procurer avec cet argent.

Un destroyer naval de pointe coûte environ un milliard, soit à peu près le coût d’une franchise de la NBA. [National Basketball Association, NdT] On peut y ajouter quelques maisons de luxe et on n’aura toujours dépensé qu’une petite fraction de sa richesse. Il est clair que la possession d’un flux de biens toujours plus important semble être une motivation peu vraisemblable pour les méga riches.

Même la notion de consommation ostentatoire de Thorstein Veblen doit tenir compte du fait qu’il n’y a qu’un nombre limité d’heures dans une journée et donc des limites à ce qui peut être dépensé. À cet égard, je continue d’être amusé par l’incapacité de répondre dans laquelle s’est trouvé Mitt Romney, lors d’un débat présidentiel, quand la question du nombre de maisons qu’il possédait a été posée.

L’ancien gouverneur Mitt Romney pendant un rassemblement, lors d’une campagne présidentielle à Paradise Valley, Arizona, en décembre 2011. (Gage Skidmore, Flickr)

Si des niveaux de richesse inconcevables sont souvent recherchés pour autre chose que la simple possession, quelle en est la motivation, et qu’est-ce qui justifie les dispositions prises par ces milliardaires pour ces achats ?

L’économie conventionnelle considère que la grande richesse est la récompense du marché pour un investissement patient dans les biens et services qui profitent le plus à la société. Et le même marché qui récompense les personnes compétentes et innovantes n’a aucune pitié pour ceux qui dilapident de vastes ressources dans des projets trop ambitieux ou mal estimés.

Adam Smith, généralement considéré comme le père de l’économie de marché, avait une vision plus négative des origines de la grande richesse : « Les gens du même métier se rencontrent rarement, mais [quand c’est le cas] la conversation se termine par une conspiration contre le public ou par quel détournement on pourrait faire monter les prix ». Ou, comme l’a dit Balzac, « derrière chaque grande fortune se cache un crime tout aussi grand ».

Ceux qui sont attentifs aux récentes nouvelles de Washington pourraient fournir à Smith des exemples actuels de manœuvres anticoncurrentielles. La militante antitrust Sarah Miller cite les géants de la technologie comme des praticiens flagrants et sans vergogne de cette stratégie.

Bezos décrit sa stratégie de la même manière, affirmant que « plus notre leadership sur le marché est fort, plus notre modèle économique est puissant… nous décidons de faire des investissement de façon audacieuse plutôt que timorée, quand nous pensons avoir une bonne probabilité d’obtenir des avantages de leadership sur le marché ». Mark Zuckerberg, PDG de Facebook, a adopté la même approche, mais de manière plus directe ; pendant de nombreuses années, il aurait mis fin aux réunions du personnel en criant : « Domination ! »

Miller conclut : « La meilleure façon de devenir astronomiquement riche en Amérique est d’acquérir un pouvoir de monopole pour exploiter la richesse des travailleurs, des consommateurs, des entrepreneurs, des petites entreprises et, par le biais d’allégements fiscaux, de subventions et de contrats, et même de notre gouvernement lui-même. Les monopoles sont de puissants générateurs de l’inégalité que les progressistes dénoncent ».

Préparation de boîtes de nourriture dans un entrepôt de réponse à la Covid, le 23 avril 2020 à Seattle. (Garde nationale aérienne, Tim Chacon)

Pendant la pandémie, comme pendant la crise financière mondiale, le pouvoir a été à la fois le moyen et la fin de la politique économique nationale et internationale. Au cours des premières phases de la crise économique mondiale, le gouvernement a réagi en créant un mécanisme de 700 milliards de dollars pour acheter les actifs en difficulté des banques, mais seulement 10 % environ de ces dépenses ont été consacrées à la réduction des taux d’intérêt hypothécaires.

Le traitement réservé par la Réserve fédérale aux banques des grands centres financiers a été beaucoup plus généreux. Elle a abaissé le taux d’intérêt facturé aux banques membres pour atteindre près de zéro, un chiffre qu’elle a maintenu pendant près d’une décennie. Les effets de cette politique n’ont pas été neutres.

La baisse des taux dans le secteur financier était censée encourager les nouveaux investissements dans l’économie réelle, mais n’a guère fait plus que stimuler un marché haussier des actions et de l’argent bon marché pour financer les rachats d’actions et les fusions et acquisitions à effet de levier. (Yves Smith, fondateur du blog Naked Capitalism, souligne que la finance est le seul secteur pour lequel l’argent bon marché est une ressource susceptible d’encourager de nouveaux investissements. Tant pis pour la restauration de la productivité des petites entreprises).

Le pouvoir de monopole et la concentration des richesses font un tort immense au tiers le plus pauvre de l’éventail de la richesse. Nous en sommes revenus au tiers de la nation de Franklin Roosevelt, mal logé, mal habillé, mal nourri. À la fin de l’année dernière, le Los Angeles Times en a parlé :

« De nouvelles recherches établissent qu’après des décennies de vie de plus en plus longue, les Américains meurent aujourd’hui plus tôt, de plus en plus fauchés dans la fleur de l’âge par des surdoses de médicaments, des suicides et des maladies telles que la cirrhose, le cancer du foie ou l’obésité… les auteurs de la nouvelle étude indiquent que la diminution de la durée de vie de la nation est due à des maladies liées à des carences sociales et économiques, à un système de santé présentant des défaillances et des angles morts flagrants, et à une profonde détresse psychologique ».

Les arguments moraux en faveur de réformes égalitaires sont écrasants. Les disparités obscènes de richesse sont le produit du pouvoir politique et économique, et non de la vertu ou d’un talent extraordinaire. Au centre gauche, les propositions les plus populaires reposent sur diverses versions d’un impôt sur la fortune. De telles propositions devraient certainement faire partie de n’importe quelle réforme.

Un impôt sur la fortune commencerait à réparer les dommages infligés par quatre décennies de socialisme en faveur des riches. Et il devrait être conçu de façon à contrer à l’avance les inévitables chicanes de réformateurs fiscaux motivés par l’envie. Quoiqu’il en soit, il faut mettre en œuvre davantage de réformes afin de s’attaquer aux causes ainsi qu’aux conséquences de cette concentration démesurée des richesses.

Miller a raison : « Essayer de s’attaquer aux inégalités de richesses sans s’attaquer au pouvoir des monopoles, c’est comme essayer d’empêcher un bateau avec un trou dans la coque de couler en vidant l’eau, mais sans boucher le trou ». Elle souligne l’importance d’une politique antitrust revitalisée qui s’attaquerait aux aspects antidémocratiques et anticoncurrentiels de la concentration économique.

Je préconiserais, en outre, des politiques qui donnent aux citoyens de la classe ouvrière plus de voix dans la conception des instruments économiques qui produiront la richesse future pour nous tous. La loi antitrust, les coopératives, le droit des travailleurs à s’organiser et la démocratisation de la Fed feraient tous partie de ces réformes.

John Buell est titulaire d’un doctorat en sciences politiques, a enseigné pendant dix ans au College of the Atlantic et a été rédacteur en chef adjoint de The Progressive pendant dix ans. Il vit à Southwest Harbor, dans le Maine, et écrit sur les questions relatives au travail et à l’environnement. Son dernier livre, publié par Palgrave en août 2011, s’intitule « Politics, Religion, and Culture in an Anxious Age ».

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

Source : Consortium News, John Buell, 26-08-2020

Nous vous proposons cet article afin d'élargir votre champ de réflexion. Cela ne signifie pas forcément que nous approuvions la vision développée ici. Dans tous les cas, notre responsabilité s'arrête aux propos que nous reportons ici. [Lire plus]Nous ne sommes nullement engagés par les propos que l'auteur aurait pu tenir par ailleurs - et encore moins par ceux qu'il pourrait tenir dans le futur. Merci cependant de nous signaler par le formulaire de contact toute information concernant l'auteur qui pourrait nuire à sa réputation. 

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Fabrice // 23.09.2020 à 08h16

Comme il avait été cassé le monopole de la standard oil il serait temps que l’on fasse pareil avec ses multinationales qui petit à petit vampirise toute l’économie pour leur profit sans laisser le temps à des concurrent de naître, tuant toute initiative de création d’entreprise et absorbant les autres déjà existantes.

J’ai toujours pensé que ce qui pouvait arriver de pire que les monopoles d’Etat c’était bien les monopoles privés qui imposent leur loi pouvant même priver de biens vitaux des pays entiers les faisant chanter selon leur bon vouloir. Ce qui m’a toujours étonné c’est que l’Europe ait systématiquement cassé toute construction monopolistique selon le motif de la libre concurrence (ah ! ah !) mais qu’elle ait laissé les grandes multinationales internationales elle faire ce que bon leur semblait en Europe, Schyzophrénie ou trahison pure et simple ?

J’ai réalisé ce risque quand j’étais adolescent en regardant robocop (le premier) ou souvent on s’arrête au film d’action et on passe complètement à côté de la critique de ces gros groupes qui finissent par prendre le contrôle de pans entiers de la société transformant le monde en une société invivable pour ceux qui en dépendent ou en sont rejetés.

15 réactions et commentaires

  • Fabrice // 23.09.2020 à 08h16

    Comme il avait été cassé le monopole de la standard oil il serait temps que l’on fasse pareil avec ses multinationales qui petit à petit vampirise toute l’économie pour leur profit sans laisser le temps à des concurrent de naître, tuant toute initiative de création d’entreprise et absorbant les autres déjà existantes.

    J’ai toujours pensé que ce qui pouvait arriver de pire que les monopoles d’Etat c’était bien les monopoles privés qui imposent leur loi pouvant même priver de biens vitaux des pays entiers les faisant chanter selon leur bon vouloir. Ce qui m’a toujours étonné c’est que l’Europe ait systématiquement cassé toute construction monopolistique selon le motif de la libre concurrence (ah ! ah !) mais qu’elle ait laissé les grandes multinationales internationales elle faire ce que bon leur semblait en Europe, Schyzophrénie ou trahison pure et simple ?

    J’ai réalisé ce risque quand j’étais adolescent en regardant robocop (le premier) ou souvent on s’arrête au film d’action et on passe complètement à côté de la critique de ces gros groupes qui finissent par prendre le contrôle de pans entiers de la société transformant le monde en une société invivable pour ceux qui en dépendent ou en sont rejetés.

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    • lois-economiques // 23.09.2020 à 10h45

      « il serait temps que l’on fasse pareil avec ses multinationales qui petit à petit vampirise toute l’économie pour leur profit sans laisser le temps à des concurrent de naître, »
      Oh idée combien erronée.
      La plus part des entreprises dont vous dénoncez le monopole n’existaient pas il y a quart de siècle.
      Si ce que vous affirmez était exact alors c’est le temps qui construirait le monopôle et IBM serait plus puissant que Alphabet ou FaceBook.
      La Metro-Goldwyn-Mayer plus puissante que NetFlix.
      C’est tout le contraire, les nouveaux entrants ont permis de détruire des positions archi dominantes.
      Bien au contraire, on va accroitre les pressions concurrentielles (ce qui donné, en autre les suicides à France Telecom), augmentant les budgets marketing et publicitaires.
      Bref, l’idée que c’est en cassant les monopoles que l’on va résoudre les problèmes structurels du capitalisme est complètement faux.

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    • Madudu // 23.09.2020 à 17h03

      Vous parlez d’un personnage à propos duquel il n’existe que des témoignages de voyageurs, c’est beaucoup trop léger pour affirmer que le plus riche du monde a été lui.

      D’autant que son « empire » n’a laissé aucune trace écrite, ni aucun monument en dur.

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      • Madudu // 23.09.2020 à 19h06

        La brique cuite est à la portée de tout le monde, il reste en Irak des monuments couverts de ce matériaux qui ont des milliers d’années.

        Et puis au Mali il y a de la pierre et un grand fleuve pour l’acheminer, il n’est pas du tout inenvisageable d’en utiliser pour des constructions prestigieuses.

        Surtout si le souverain local est le plus riche que la Terre ait jamais porté.

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  • LibEgaFra // 23.09.2020 à 09h22

    « je continue d’être amusé par l’incapacité de répondre dans laquelle s’est trouvé Mitt Romney, lors d’un débat présidentiel, quand la question du nombre de maisons qu’il possédait a été posée. »

    Ce n’est pas amusant du tout. Cette accumulationnite est une partie du bug humain. S’il est normal d’accumuler de la nourriture pour ne pas être victime des aléas de la production de nourriture, actuellement il faut davantage parler de gaspillage quand il s’agit de nourriture. L’accumulation de biens à n’en savoir qu’en faire est un signal social permettant de se placer dans une hiérarchie. D’où les divers classements. L’égalité, on oublie, car ces accumulations sont des confiscations.

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  • Dypso // 23.09.2020 à 10h01

    Tiens, quelqu’un qui n’a pas oublié, dans cette période de « lutte des races », la question de la lutte des classes.

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  • DVA // 23.09.2020 à 10h41

    …Cabinets d’avocats, légions d’expert aux services des fortunes,corruptions, lobbying…et grandes banques qui ‘ gèrent tout ça’…en sachant que 2000 milliards de dollars d’argent sale sont passés par chez elles avec la complicité de nos responsables politiques…Démocratie ? !

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  • Rémi // 23.09.2020 à 12h48

    Autrement dit la France est réelement un pays pauvre.
    USA 328Mio d’Ha pour 585 Milliardaires 560Khabitants par milliardaire.
    Allemagne 83,02Mio pour 123 Milliardaires 670K Habitants par milliardaire
    France66,99 mio Ha pour 40 Milliardaires 1670 K Habitant par milliardaire.
    Macron revient y du travail.

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    • Flint // 23.09.2020 à 15h57

      Bien vu.
      Un premier de cordée en France tire 1670K habitants alors que le premier de cordée américain n’a que 560K habitants sur le râble.
      Macron a bien raison, soulageons les premiers de cordée français et tout ira mieux.

        +2

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      • lois-economiques // 23.09.2020 à 18h20

        « créer de la richesse est une activité odieuse. »
        Vous ne créé pas un iota de richesse en plus, rien, nada, oualou,
        Ce que vous faites c’est de détourner en votre faveur la richesse existante.
        Donc vous appauvrissez votre prochain, c’est tout !
        Ce que tout les chiffres témoignent !

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  • Dominique Gagnot // 23.09.2020 à 12h59

    Heureusement l’auteur termine par :
    « Je préconiserais, en outre, des politiques qui donnent aux citoyens de la classe ouvrière plus de voix dans la conception des instruments économiques qui produiront la richesse future pour nous tous.  »

    Fastoche, on explique comment faire dans la 2èm partie de ce livre :
    « Comprendre la tragédie capitaliste, Imaginer le système d’Après! » PDF à partager : http://bit.ly/tragédiecapitaliste

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  • Casimir Ioulianov // 23.09.2020 à 13h37

    Attention de ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain.
    Des monopoles, on a vu des très fonctionnels et très efficaces, l’EDF avant la mise en application des traités Européen c’était un monopole public d’état. C’était une boite qui payait bien, assurait son service publique, développait ses propres normes évolutives et générait des besoins qui ont permis à des filières entières de se développer.
    Trois technos ont décidé sur un coin de table bruxellois qu’il était inacceptable qu’une boite de gauchiste puissent faire aussi bien le boulot ; il a donc été décidé de la vendre à la découpe au bénéfices de trois copains et de laisser à des littéraires qui savent pas ce que c’est qu’un électron le soin de pondre les normes.
    Des exemples comme ça, il y en a à la pelle. On est pas face à un problème de monopole : on est face à un problème de moralité. Rien n’empêcherait une boite comme Amazon d’embaucher des gens pour des salaires décents , dans de bonnes conditions , avec 401k et tout l’toutim … si ce n’est la volonté de son patron de s’enrichir à ne plus pouvoir humainement dépenser son pognon.

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  • El hiero // 23.09.2020 à 23h58

    Et le patron de Lidl dont la fortune augmente d’un milliard par an …
    Avec le salaire de l’un de ses employés , il faut 40 000 ans ; il fallait qu’il commence à mettre des sous de côté 20 000 ans avant Lascaux pour avoir un seul milliard aujourd’hui.

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