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10.décembre.202210.12.2022 // Les Crises

Fuite de documents : Les pressions du gouvernement US pour censurer les discours en ligne

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Selon une enquête menée par The Intercept, le DHS (Département de la sécurité intérieure des États-Unis, NdT) redouble discrètement d’efforts pour juguler les discours qu’il considère comme dangereux. Des années de notes de service, de courriels et de documents (obtenus grâce à des fuites, un procès en cours et des documents publics) illustrent les efforts considérables de cette agence pour exercer une influence sur les plateformes technologiques.

Source : The Intercept, Ken Klippenstein, Lee Fang
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

Le logo du Department of Homeland Security américain, affiché sur un écran de smartphone Illustration photo : Rafael Henrique/SOPA Images/LightRocket via Getty Images

Ces efforts, dont une grande partie reste inconnue du public américain, sont devenus plus visibles plus tôt cette année, quand le DHS a annoncé la création d’un nouveau « Conseil de gouvernance de la désinformation » : un comité conçu pour policer la mésinformation (de fausses informations diffusées involontairement), la désinformation (de fausses informations diffusées intentionnellement) et la malinformation (des informations factuelles diffusées avec de mauvaises intentions, le plus souvent hors contexte) qui menacent prétendûment les intérêts des USA.

À huis clos, et en faisant pression sur les plateformes privées, le gouvernement américain a pesé de tout son poids pour tenter de formater le discours en ligne. Si l’on en croit les comptes rendus de réunion présentés à l’occasion d’une action en justice intentée par le procureur général de l’état du Missouri Eric Schmitt, un Républicain qui se présente également au Sénat, les débats portaient sur des sujets allant de l’étendue et de la portée de l’intervention gouvernementale sur le discours en ligne, aux mécanismes de rationalisation des demandes de retrait des informations fausses ou intentionnellement erronées.

Principales idées-forces

  • Bien que le DHS ait dissous son controversé Conseil de gouvernance de la désinformation, un document stratégique révèle que le travail sous-jacent se poursuit.
  • Le DHS a l’intention de cibler les informations erronées portant sur « les origines de la pandémie de Covid-19, l’efficacité des vaccins contre la Covid-19, les inégalités raciales, le retrait des troupes américaines d’Afghanistan et la nature du soutien américain à l’Ukraine ».
  • Facebook a créé un portail spécifique permettant au DHS et aux partenaires gouvernementaux de signaler directement toute désinformation.

« Il faut que les plateformes soient plus à l’aise avec le gouvernement. Il est vraiment intéressant de voir à quel point elles hésitent » a déclaré Matt Masterson, cadre chez Microsoft et ancien responsable du DHS, dans un SMS adressé en février à Jen Easterly, directrice du DHS.

En mars, lors d’une réunion, Laura Dehmlow, agent du FBI, a prévenu que la menace d’une information subversive sur les réseaux sociaux pouvait ébranler les soutiens au gouvernement des États-Unis. Selon les notes de la discussion à laquelle ont participé des cadres supérieurs de Twitter et de JPMorgan Chase, Dehmlow a souligné : « Nous avons besoin d’une infrastructure médiatique qui soit tenue pour responsable. »

« Nous ne nous coordonnons pas avec d’autres entités lorsqu’il s’agit de prendre des décisions concernant la modération des contenus, et nous évaluons de façon indépendante les contenus mis en ligne, en conformité avec le règlement de Twitter », a écrit un porte-parole de Twitter dans un communiqué adressé à The Intercept.

Il existe également une procédure officielle permettant aux agents du gouvernement de signaler des contenus directement sur Facebook ou Instagram, et de demander leur suppression ou à en réduire la diffusion, grâce à un portail Facebook spécifique nécessitant de posséder une adresse de courriel appartenant au gouvernement ou à la force publique. À l’heure où nous écrivons ces lignes, le « système de signalisation des contenus », à l’adresse facebook.com/xtakedowns/login, est toujours actif. Le DHS et Meta, la société mère de Facebook, n’ont pas répondu à notre demande de commentaire. Le FBI, quant à lui, a refusé de se prononcer.

La mission du DHS visant à combattre la désinformation, issue des inquiétudes portant sur l’influence exercée par la Russie sur l’élection présidentielle de 2016, a commencé à prendre forme pendant le scrutin de 2020 et quand des efforts ont été effectués pour organiser les débats autour de la politique vaccinale, pendant la pandémie de coronavirus. Les documents rassemblés par The Intercept, émanant de sources diverses (notamment des responsables en exercice et des rapports accessibles au public), mettent au jour l’élaboration par le DHS de mesures plus énergiques.

Selon une version préliminaire du Quadriennal Homeland Security Review (Rapport quadriennal sur la sécurité intérieure), le rapport définitif du DHS traçant les grandes lignes de la stratégie et des priorités du service pour les années à venir, ce dernier compte cibler les « informations erronés » dans de très nombreux domaines, notamment « les origines de la pandémie de Covid-19, l’efficacité des vaccins contre la Covid-19, les inégalités raciales, le retrait d’Afghanistan des troupes américaines et la nature du soutien des États-Unis à l’Ukraine ».

« Le défi est particulièrement ardu dans les communautés marginalisées », relève le rapport, ajoutant que ces dernières « sont souvent les cibles d’informations fausses ou trompeuses, comme celle qui affirmait que le mode de scrutin ciblait les personnes de couleur ».

L’inclusion du retrait d’Afghanistan des USA en 2021 mérite particulièrement l’attention, dans la mesure où les Républicains de la Chambre des représentants, s’ils devaient remporter la majorité à l’issue des élections de mi-mandat, ont juré de diligenter une enquête. « À côté de cela, Benghazi semble un problème bien moindre, » a déclaré le républicain Mike Johnson, membre du Congrès et du Comité des forces armées du Sénat, ajoutant qu’obtenir des réponses sera la « première des priorités ».

La façon dont le gouvernement définit la désinformation n’a pas été clairement exposée, et la nature intrinsèquement subjective de ce qui constitue la désinformation offre un large éventail aux responsables du DHS pour déterminer quels sont les critères politiques qui font qu’un discours est dangereux.

La nature intrinsèquement subjective de ce qui constitue la désinformation offre un large éventail aux responsables du DHS pour déterminer quels sont les critères politiques qui font qu’un discours est dangereux.

Le DHS justifie ces objectifs (lesquels se sont étendus bien au-delà du cadre initial, qui portait sur les menaces extérieures, pour venir englober la désinformation d’origine domestique) en affirmant que les menaces terroristes peuvent être « exacerbées par la désinformation ou les informations fausses diffusées en ligne ». Mais l’objectif louable, consistant à vouloir protéger les Américains du danger, a souvent servi à dissimuler des manœuvres politiques. Selon l’ancien secrétaire à la Sécurité intérieure, en 2004, par exemple, l’administration de George W. Bush a fait pression sur les responsables du DHS pour qu’ils augmentent le niveau de menace terroriste pour la nation, cherchant à influencer les électeurs avant le scrutin. Les responsables américains ont systématiquement menti sur une multitude de sujets, des causes de leurs guerres au Vietnam et en Irak, à leur plus récente opacification du rôle joué par les National Institutes of Health (Instituts américains de la santé) dans le financement des recherches sur le coronavirus menées par l’Institut de virologie de Wuhan.

Ce palmarès n’a pas empêché le gouvernement des Étast-Unis de chercher à devenir l’arbitre de ce qui constitue des informations fausses ou dangereuses portant sur des sujets intrinsèquement politiques. Plus tôt cette année, le gouverneur républicain Ron DeSantis a signé une loi connue de ses soutiens sous le nom de « Stop WOKE Act », qui interdit aux employeurs privés de dispenser des formations sur le lieu de travail soutenant que le caractère moral d’un individu est privilégié ou opprimé en fonction de sa race, de sa couleur, de son sexe ou de son pays d’origine. Cette loi, selon les critiques, équivaut à une vaste suppression des discours jugés offensants. La Fondation pour les droits individuels et l’expression, ou FIRE, a depuis intenté un procès contre DeSantis, alléguant une « censure inconstitutionnelle ». Un juge fédéral a temporairement bloqué certaines parties de la loi Stop WOKE, estimant que la loi avait violé les droits du Premier amendement des travailleurs.

« Les législateurs de l’Etat de Floride peuvent bien trouver le discours des plaignants répugnant. Mais, selon les dispositions de notre constitution, le remède aux discours répugnants c’est davantage de discours, et non le silence forcé », a écrit le juge Mark Walker dans un vif billet d’opinion étrillant la loi.

D’après les documents cités à l’occasion de l’action de justice intentée par le procureur général du Missouri, la portée des intiatives du DHS sur les flux quotidiens des réseaux sociaux aux USA est peu claire. Pendant l’élection de 2020, le gouvernement a signalé de nombreux messages comme suspects, dont beaucoup ont ensuite été supprimés. Un rapport publié en 2021 par le Partenariat pour l’intégrité des élections de l’université de Stanford a révélé que, sur près de 4 800 éléments signalés, les plateformes technologiques ont pris des mesures pour 35 % d’entre eux – soit en les supprimant, soit en les étiquetant, soit en les bloquant de manière souple, ce qui signifie que les utilisateurs ne pouvaient consulter le contenu qu’après avoir contourné un écran d’avertissement. Les recherches ont été menées « en consultation avec la CISA », l’Agence pour la cybersécurité et la sécurité des infrastructures.

Avant l’élection de 2020, des compagnies technologiques telles que Twitter, Facebook, Reddit, Discord, Wikipedia, Microsoft, LinkedIn et Verizon Media se sont réunies chaque mois avec la FBI, la CISA (Agence de cybersécurité et de sécurité des infrastructures) et d’autres représentants du gouvernement. Selon NBC News, ces réunions faisaient partie d’une démarche commune, toujours en cours, entre le secteur privé et le gouvernement, visant à débattre de la façon dont les entreprises se chargeraient de la désinformation pendant le scrutin.

La secrétaire américaine à la Sécurité intérieure Kirstjen Nielsen se tient aux côtés du président américain Donald Trump alors qu’il parle avant de signer la loi sur l’Agence de cybersécurité et de sécurité des infrastructures dans le Bureau ovale de la Maison Blanche à Washington, le 16 novembre 2018. Photo : Saul Loeb/AFP via Getty Images

L’intensification des efforts de lutte contre la désinformation a commencé en 2018, suite à des incidents de piratage très médiatisés d’entreprises américaines, quand le Congrès a fait passer et le Président Donald Trump a signé le Cybersecurity and Infrastructure Security Agency Act, créant ainsi un nouveau service au sein du DHS, consacré à la protection des infrastructures critiques de la nation. En août 2022, un rapport émanant du bureau de l’Inspecteur General du DHS décrit un mouvement de plus en rapide vers un encadrement de la désinformation.

Dès le départ, la CISA s’est réclamée d’une « mission avancée » visant à surveiller les discussions sur les réseaux sociaux tout en « transmettant les problèmes de désinformation » aux plateformes du secteur privé.

En 2018, Kirstjen Nielsen, alors secrétaire du DHS a créé la Task Force de lutte contre les influences étrangères pour répondre à la désinformation électorale. La Task Force, qui comprenait des membres du CISA ainsi que de son Bureau du renseignement et de l’analyse, a généré des « renseignements sur les menaces » pesant sur l’élection et en a avisé les plateformes de médias sociaux et la force publique. Dans le même temps, le DHS s’est mis à informer les sociétés de réseau social de la désinformation portant sur le vote et diffusée sur les plateformes.

Principales idées-forces, suite

  • Le travail est principalement effectué par la CISA, une sous-agence du DHS dont la tâche est de protéger l’infrastructure critique du pays.
  • Le DHS, le FBI et plusieurs entités à la tête de réseaux sociaux se rencontrent toutes les deux semaines, la dernière fois pas plus tard qu’en août.
  • Le DHS a envisagé de contrer la désinformation portant sur les contenus minant la confiance dans les systèmes financiers et les tribunaux.
  • L’agent du FBI qui a préparé les plateformes de réseaux sociaux à étouffer l’affaire de l’ordinateur portable de Hunter Biden a continué à jouer un rôle dans les débats portant sur la politique du DHS.

Le rapport de l’inspection générale montre qu’en 2019, le DHS a créé une entité séparée du nom de Foreign Influence and Interference Branch (Direction de l’influence et de l’ingérence étrangères), afin de générer des renseignements plus détaillés sur la désinformation. Cette année-là, son personnel s’est agrandi pour inclure 15 employés à temps plein et à temps partiel dédiés à l’analyse de la désinformation. En 2020, la désinformation a été étendue à la Covid-19, selon la Homeland Threat Assessment (Evaluation de la menace intérieure) publiée par le secrétaire par intérim Chad Wolf.

Ce dispositif a effectué son galop d’essai pendant l’élection de 2020, quand la CISA a commencé a travailler avec d’autres membres de la communauté du renseignement américain. Le personnel du Bureau de renseignement et d’analyse a participé à des « téléconférences hebdomadaires visant à coordonner les activités de la communauté du renseignement, afin de contrer la désinformation liée aux élections ». Selon le rapport de l’inspecteur général, ces rencontres ont continué à se tenir toutes les deux semaines depuis le scrutin.

Les courriels échangés par les responsables du DHS, Twitter et le Center for Internet Security [Centre pour la Sécurité sur Internet, NdT] décrivent le processus de ces demandes de suppression sur la période s’étendant jusqu’en novembre 2020. Les notes de réunion montrent que les plateformes technologiques seraient appelées à « traiter les rapports et à y réagir promptement, afin d’inclure dès que possible la suppression d’informations fausses signalées lorsque cela sera possible ». En pratique, cela a souvent voulu dire que les responsables des élections, au niveau des États, envoyaient des exemples de formes potentielles de désinformation à la CISA, qui les transmettait ensuite aux entreprises de réseaux sociaux pour qu’elles y répondent.

Sous la présidence de Joe Biden, le changement d’orientation en matière de désinformation s’est poursuivi. En janvier 2021, la CISA a remplacé la Foreign Influence Task Force par une équipe se consacrant à la « mésinformation, la désinformation et la malinformation » (MDM), formée pour « favoriser d’avantage de flexibilité afin de se concentrer sur la MDM générale». Aujourd’hui, ces efforts se concentrent désormais également au-delà de la désinformation produite par des gouvernements étrangers, pour inclure des versions nationales. Selon l’un des agents de la CISA, cité dans le rapport de l’inspecteur général, l’équipe MDM « lutte contre tous les types de désinformation, afin de réagir rapidement aux évènements en cours. »

Jen Easterly, directrice de la CISA désignée par Biden, a vite fait comprendre qu’elle continuerait à réaffecter des ressources au sein de l’agence, dans le but de juguler la diffusion de formes dangereuses d’information sur les réseaux sociaux. Lors d’une conférence, en novembre 2021, elle a déclaré : « Nous pourrions soutenir que nous travaillons dans le domaine des infrastructures critiques, et que la plus critique est notre infrastructure cognitive. Par conséquent, il est, je crois, incroyablement important de développer cette résilience à la mésinformation et à la désinformation ».

La CISA a peu à peu étendu son domaine d’action pour englober un plus grand nombre de thèmes qu’elle estime appartenir à l’infrastructure critique. L’an dernier, The Intercept a rapporté l’existence d’une série de rapports de missions de renseignement sur le terrain, décrivant des attaques sur les antennes relais de téléphonie mobile, que le DHS a associées aux conspirationnistes persuadés que les tours 5G transmettent la Covid-19. L’un de ces rapports faisait observer que ces théories du complot « incitent à des attaques sur l’infrastructure des télécommunications ».

La CISA a défendu le développement de ses autorités de contrôle des réseaux sociaux en affirmant que « une fois que la CISA a averti une plateforme de réseau social d’une désinformation, la plateforme pouvait décider de façon indépendante s’il fallait supprimer ou modifier la publication concernée ». Mais, comme les documents mis au jour par l’action en justice dans l’État du Missouri le montrent, l’objectif de la CISA est de rendre les plateformes plus réactives à ses suggestions.

Fin février, un message envoyé par Easterly à Mathhew Masterson, délégué de Microsoft ayant auparavant travaillé pour la CISA, annonce qu’elle « essaie de faire en sorte que le gouvernement fédéral puisse collaborer avec les plateformes, pour mieux comprendre les tendances de mésinformation et de désinformation, de façon que les agences compétentes puissent tenter de prébunker/débunker comme il se doit ».

Les comptes-rendus de réunion de la CISA, le sous-comité principal qui gère les politiques sur la désinformation de l’agence, attestent d’un effort constant pour développer ses outils de lutte contre la désinformation.

En juin, ce même comité consultatif du DHS auprès de la CISA (qui comprend Vijaya Gadde, directrice chez Twitter de la politique juridique, de la confiance et de la sécurité, ainsi que la professeure d’université Kate Starbird) a rédigé un rapport à l’attention de la directrice, appelant à un rôle élargi de l’agence dans le façonnage de « l’écosystème de l’information ». Ce rapport demande à l’agence de surveiller de près les « plateformes de réseau social de toutes tailles, les médias grand public, les nouvelles sur le câble, les médias partisans à outrance, les radios parlées et d’autres ressources en ligne ». Les comité a soutenu qu’il fallait que l’agence prenne des mesures pour mettre fin à la « diffusion d’informations fausses ou trompeuses », en mettant l’accent sur les informations visant à saper l’autorité « d’institutions démocratiques essentielles comme les tribunaux, ou dans d’autres secteurs comme le système financier ou les mesures de santé publique ».

Il est dit dans le rapport que pour atteindre ces objectifs généraux, la CISA devrait investir dans la recherche externe afin d’évaluer « l’efficacité des interventions », plus particulièrement pour les recherches portant sur la façon dont la désinformation supposée peut être contrée et la rapidité à laquelle se diffusent les messages. Geoff Hale, directeur de l’Election Security Initiative [Action en faveur de la Sécurité des Scrutins, NdT] de la CISA, a recommandé l’utilisation de tiers à but non lucratif pour partager des informations, « en tant que centres d’échange d’information pour éviter l’apparence de propagande gouvernementale ».

Jeudi dernier, immédiatement après l’acquisition complète de Twitter par le milliardaire Elon Musk, Gadde a été licenciée.

Alejandro Mayorkas, secrétaire à la Sécurité intérieure des États-Unis, prononce un discours lors d’une nouvelle conférence organisée à Brownsville, Texas, le jeudi 12 août 2021. Photo : Veronica G. Cardenas/Bloomberg via Getty Images

L’administration Biden, toutefois, a tenté de rendre publique une partie de cette infrastructure en avril 2022, avec l’annonce du Disinformation Governance Board [Commission de gérance de la désinformation, NdT]. Les fonctions exactes de cette commission, ainsi que la façon dont elle atteindrait son objectif de définir et lutter contre les MDM, n’ont jamais été précisées.

La commission a immédiatement essuyé des réactions hostiles de la part de tout le spectre politique. « Qui parmi nous pense que le gouvernement devrait ajouter à ses tâches l’objectif de déterminer ce qui est authentique et ce qui relève de la désinformation ? » s’est interrogé le critique des médias Jack Shafer pour Politico. « Notre gouvernement produit des mensonges et de la désinformation à une échelle industrielle, ce qu’il a toujours fait. Il surclassifie les informations capitales afin d’empêcher ses propres citoyens d’y accéder. Il rémunère des milliers d’attachés de presse pour qu’ils dissimulent les faits. »

Le secrétaire à la Sécurité intérieure des États-Unis Alejandro Mayorkas a évoqué la grande portée des efforts que mène l’agence contre la désinformation quand il a affirmé à la Commission sénatoriale de la sécurité intérieure et des affaires gouvernementales que le rôle du conseil – qui, à ce stade, avait été rétrogradé en « groupe de travail », était « d’élaborer des lignes directrices, des normes et des garde-fous pour garantir que le travail effectué depuis près de dix ans n’empiète pas sur le droit d’expression, le droit à la vie privée, les droits civiques et les libertés publiques ».

« Franchement, il était très déconcertant de voir que le travail de désinformation qui avait commencé bien des années auparavant au sein de diverses administrations indépendantes, ne soit limité par aucun garde-fou », a-t-il ajouté.

Finalement, le DHS a supprimé le Conseil de gouvernance de la désinformation en août. Même si les défenseurs de la liberté de parole ont applaudi la dissolution du conseil, d’autres efforts gouvernementaux visant à éradiquer la désinformation se sont non seulement poursuivis, mais se sont également étendus pour englober d’autres sous-agences du DHS comme les douanes et la protection des frontières, qui « détermine si les informations portant sur les contenus diffusés sur des plateformes de réseau social comme Facebook et Twitter sont exactes ». Selon le rapport de l’inspection générale, d’autres agences, telles l’agence de police douanière et de contrôle des frontières, la Direction des sciences et de la technologie, (dont les responsabilités incluent de « déterminer si certains comptes de réseaux sociaux appartiennent à des robots ou à des humains, et d’établir comment le chaos généré par les robots affectent les comportements ») et le Secret Service, ont aussi étendu leur champ d’action à la désinformation.

La version préliminaire de l’examen quadriennal de la sécurité intérieure 2022 du DHS examiné par The Intercept confirme également que le DHS voit le sujet de la lutte contre la désinformation et la mésinformation comme un domaine en pleine expansion de ses devoirs fondamentaux. Ce document fait observer que même si « l’anti-terrorisme reste la principale et la plus importante mission du service, le travail de l’agence sur ces missions évolue de façon dynamique » et doit maintenant s’adapter aux menaces terroristes « exacerbées par la mésinformation et la désinformation diffusées en ligne », y compris par les « extrêmistes violents de l’intérieur ».

Pour y parvenir, la version préliminaire du rapport exhorte le DHS à « exploiter les technologies avancées d’analyse de données et à embaucher et former des spécialistes qualifiés, afin de mieux comprendre comment les acteurs de la menace se servent des plateformes en ligne pour y introduire et y diffuser des récits toxiques destinés à inspirer ou inciter à la violence, ainsi qu’à collaborer avec les ONG et d’autres éléments de la société civile, en vue de développer une résilience aux impacts des fausses informations ».

Ce large emploi de l’expression « acteurs de la menace » représentant un risque pour des infrastructures critiques vaguement définies (un domaine pouvant s’étendre jusqu’à la confiance dans le gouvernement, la santé publique, les élections et les marchés financiers) a inquiété les défenseurs des libertés civiles. « Vos allégeances politiques importent peu. Nous avons tous de bonnes raisons de craindre l’énergie que le gouvernement consacre à faire pression sur les plateformes privées de réseau social pour qu’elles arrivent aux conclusions qu’il préfère au sujet des contenus que nous pouvons consulter en ligne », a déclaré Adam Goldstein, vice-président pour la recherche à la FIRE [Foundation for Individual Rights in Education, Fondation pour les droits individuels dans l’éducation, NdT].

« Toute demande de révision ou de suppression de certains contenus adressée aux plateformes de réseau social devrait être effectuée avec un extrême transparence », a-t-il ajouté.

Un tweet sur le FBI est projeté lors d’une audition de l’US Senate Homeland Security and Governmental Affairs Committee portant sur l’impact des réseaux sociaux sur la sécurité intérieure à Capitol Hill, Washington, 14 septembre 2022. (Photo : Stefani Reynolds/AFP via Getty Images)

L’incursion du DHS dans les domaines de la mésinformation, de la désinformation et de la malinformation représente une importante réorganisation pour l’agence, qui fut fondée en 2002 en réaction aux attaques du 11 Septembre, en tant que soutien destiné à coordonner les opérations de sécurité et de renseignement au sein du gouvernement. Dans le même temps, le FBI a déployé des centaines d’agents dont la tâche était de se concentrer sur l’effort antiterroriste, en montant des réseaux d’informateurs et des opérations de renseignement conçus pour prévenir des attaques similaires.

Cependant, les formes traditionnelles de terrorisme, à l’instar de celles de groupes comme Al-Qaïda, ont évolué avec l’essor des réseaux sociaux, avec des groupes tel l’État Islamique qui se servaient de plateformes comme Facebook pour recruter et radicaliser de nouveaux membres. Tout d’abord hésitants, les géants des réseaux sociaux ont étroitement collaboré avec le FBI et le DHS afin de contribuer à la surveillance et à la suppression de comptes affiliés à l’EEIL (Daesh ou État islamique en Irak et au Levant).

Le directeur du FBI James Comey a déclaré à la Commission sénatoriale du renseignement que les forces de l’ordre devaient rapidement « s’adapter et relever les défis » posés par les réseaux terroristes, qui se sont révélés habiles à exploiter les réseaux sociaux. Les agences de renseignement ont soutenu de nouvelles start-ups conçues pour surveiller les énormes flux d’information transitant sur tous les réseaux sociaux, afin de mieux comprendre les récits et les risques émergents.

 

« Depuis son lancement il y a plus de quinze ans, le service n’a pas été pleinement réautorisé à exercer, prévenait la Commission de la sécurité intérieure du Sénat en 2018. « À mesure que le contexte des menaces poursuivait son évolution, le service à adapté son organisation et ses activités afin de réagir aux menaces émergentes et de protéger le sol américain. Cette évolution de ses fonctions, notamment dans la structure et les opérations du quartier général du DHS, n’a jamais été codifiée par la loi. »

Par la suite, la défaite militaire des forces de l’EI en Syrie et en Irak, ainsi que le retrait des troupes d’Afghanistan, ont laissé le dispositif de sécurité intérieure dépourvu de cible. Dans l’intervalle, une nouvelle menace s’est invitée dans le débat. Les allégations selon lesquelles des agents russes avaient propagé de fausses informations sur Facebook, ayant fait pencher l’élection en faveur de Donald Trump en 2016, a abouti à la création par le FBI de la Foreign Influence Task Force, une équipe consacrée à la prévention des ingérences dans le processus électoral américain.

D’après les comptes rendus de réunion du mois de mars, le groupe de travail du FBI sur l’influence étrangère comprend cette année 80 personnes dont la tâche exclusive est de mettre un frein aux « données subversives utilisées pour dresser le peuple contre le gouvernement ».

En septembre 2019, dans un cadre stratégique, le secrétaire par intérim du DHS, Kevin McAleenan, a déclaré que « Le service sera le fer de lance d’initiatives visant à accroître la sensibilisation aux campagnes de désinformation ciblant les communautés américaines, fournissant aux citoyens les outils nécessaires à l’identification et à la mise à l’arrêt de la diffusion d’informations destinées à promouvoir la radicalisation vers un extrémisme ou une mobilisation violents. »

Le DHS a également commencé à étendre sa surveillance, pour y inclure un large éventail d’acteurs intérieurs considérés comme de potentielles sources de radicalisation et de soulèvement. Interrogé par The Intercept, un responsable du FBI à décrit la façon dont, à l’été 2020, pendant les manifestations suscitées par l’affaire George Floyd, il fut réorienté de ses prérogatives habituelles, qui consistaient à contrer les services de renseignement étrangers, vers la surveillance des comptes ouverts sur les réseaux sociaux américains. (Ce fonctionnaire, qui n’était pas autorisé à s’exprimer publiquement, a fait état de cette réorientation sous couvert d’anonymat.)

En outre, une note de juin 2020 intitulée « Actions à entreprendre pour répondre à la menace posée par les terroristes et autres extrémistes de l’intérieur », préparée par le quartier général du DHS à l’attention de Wolf, secrétaire par intérim du DHS de Trump, trace les contours de plans visant à « développer le partage d’informations avec le secteur technologique » afin « d’identifier les campagnes de désinformation dont se servent les acteurs du terrorisme intérieur pour inciter à la violence contre les infrastructures, des groupes ethniques, raciaux ou religieux ou encore des individus ». Cette note décrit également des plans visant à collaborer avec des partenaires au sein du secteur technologique afin de partager des renseignements non classifiés du DHS portant sur « les acteurs du terrorisme intérieur et leurs tactiques », de façon que les plateformes puissent « utiliser efficacement leurs propres outils pour imposer les conditions d’utilisation et les accords d’utilisation et supprimer les contenus relevant du terrorisme national. »

Biden a lui aussi fait une priorité de ces efforts. L’an dernier, son administration a publié la première Stratégie nationale de lutte contre le terrorisme intérieur. Cette stratégie indentifiait une « priorité plus large : développer la confiance dans le gouvernement et répondre à la polarisation extrême alimentée par une crise de la désinformation et de la mésinformation souvent répandue par le truchement des plateformes de réseau social, ce qui peut diviser les Américains et en pousser certains à la violence ».

« Nous collaborons avec des Etats qui partagent les mêmes valeurs, la société civile et le secteur technologique, afin de réagir aux contenus mis en ligne par les terroristes et les extrémistes violents », poursuivait ce document, ajoutant que l’administration « répondait à la crise de la désinformation et de la mésinformation souvent répandue par le truchement des plateformes de réseau social ou autres, susceptibles d’alimenter une polarisation extrême et d’inciter certains individus à la violence. »

L’an dernier, une éminente agent du FBI responsable du contre-terrorisme a été critiquée pour avoir faussement affirmé au Congrès que le Bureau ne surveillait pas les réseaux sociaux des Américains et qu’il n’avait par conséquent pas repéré les menaces ayant conduit à l’attaque sur le Capitole du 6 janvier 2021. En réalité, le FBI a dépensé des millions de dollars pour des logiciels d’espionnage des réseaux sociaux comme Babel X et Dataminr. Selon les directives officielles du Bureau, les activités autorisées incluent de « naviguer sur l’Internet de façon proactive afin de découvrir des sites et des services accessibles au public sur lesquels le recrutement par des organisations terroristes et la promotion des crimes terroristes ont ouvertement lieu ».

Un autre responsable du FBI, membre de l’équipe spéciale conjointe de lutte contre le terrorisme, a raconté à The Intercept comment on l’avait réaffecté cette année, de la division du terrorisme international du Bureau, où le travail se concentrait à l’origine sur des affaires impliquant Al-Qaïda et le groupe État Islamique, à la division du terrorisme intérieur – pour enquêter sur des citoyens américains, notamment des dissidents comme les extrêmistes violents motivés par la race, les citoyens souverains [Qui nient la légitimité des lois et de l’État au nom de conceptions juridiques complotistes, NdT], les milices et les anarchistes. Ce responsable, qui n’avait pas l’autorisation de s’exprimer à découvert, a déclaré que ce travail s’effectuait en ligne de façon clandestine et qu’il avait pour but d’infiltrer les salons de discussion des réseaux sociaux, les forums en ligne et les blogs, afin de détecter, pénétrer, démanteler et perturber les organisations terroristes existantes et en développement via les forums en ligne, les salons de discussion, les panneaux d’affichage, les blogs, les sites web et les réseaux sociaux.

La loi sur la protection des données personnelles de 1974, promulgué suite au scandale du Watergate, restreint la collecte par le gouvernement de données sur les citoyens américains exerçant leurs droits liés au Premier amendement, un garde-fou dont les groupes défenseurs des libertés publiques ont affirmé qu’il limitait la capacité du DHS et du FBI à s’impliquer dans la surveillance des propos politiques que les Américains exprimaient sur les réseaux sociaux. Ce statut, toutefois, prévoit des exceptions dès lors qu’il s’agit d’informations collectées pour les besoins d’une enquête criminelle ou policière.

« Il n’existe pas de contraintes légales spécifiques sur l’utilisation par le FBI des réseaux sociaux », a déclaré à The Intercept Faiza Patel, directrice principale du programme pour la liberté et la sécurité intérieure du Brennan Center for Justice [Centre Brennan pour la Justice, qui porte le nom du juge de la Cour suprême William J. Brennan, NdT]. « Les directives du procureur général autorisent les agents à consulter les réseaux sociaux avant même toute enquête. C’est donc un peu le Far West, dans ce domaine ».

Le premier responsable du FBI, que The Intercept a interrogé en 2020 pendant les émeutes consécutive au décès de George Floyd, s’est lamenté de la dérive vers une surveillance sans mandat des citoyens américains, affirmant « Hey mec, je ne sais même plus ce qui est légal ».

Avec le recul, l’article du New York Post portant sur le contenu de l’ordinateur portable de Hunter Biden, avant l’élection de 2020, est un cas d’école explicite de la façon dont cela fonctionne dans un environnement de plus en plus partisan.

Une grande partie du public a ignoré l’article ou a supposé qu’il était faux, dans la mesure où plus de cinquante anciens responsables du renseignement ont asséné que cette affaire d’ordinateur résultait d’une campagne de « désinformation orchestrée par la Russie ». Les médias traditionnels ont été préparés à cette situation par des accusations d’ingérence dans le scrutin de 2016 – et il est avéré que Trump a tenté de se servir de l’ordinateur portable pour perturber la campagne de Biden. Twitter a fini par supprimer les liens renvoyant aux articles du New York Post portant sur le contenu de l’ordinateur portable pendant les semaines cruciales précédant l’élection. Facebook à lui aussi limité les possibilités des utilisateurs à y accéder.

Ces derniers mois, l’étendue de l’influence du gouvernement est devenus plus claire.

En août, dans une intervention sur le podcast de Joe Rogan, le PDG de Meta, Mark Zuckerberg, a révélé que Facebook avait restreint les partages des articles du New York Post suite à un entretien avec le FBI. « Ce qui s’est passé ici, c’est que le FBI est venu nous voir (quelques membres de notre équipe) et nous a dit : Hé, juste pour vous mettre au courant, vous devriez bien vous méfier, car la propagande russe était très présente, pendant l’élection de 2016 », a déclaré Zuckerberg à Rogan, ajoutant : « On a été avertis que, en gros, il y aurait des trucs à jeter ». Quand l’article du Post est sorti, en octobre 2020, Facebook a considéré qu’il « correspondait à la description » de ce à quoi le FBI leur avait demandé de faire attention.

Zuckerberg a affirmé qu’il regrettait cette décision, tout comme Jack Dorsey, à l’époque PDG de Twitter. En dépit des déclarations selon lesquelles le contenu de l’ordinateur portable avait été falsifié, le Washington Post a confirmé qu’au moins un des courriels qu’il contenait était authentique. Le New York Post a authentifié les courriels du portable (nombre d’entre eux étaient cités dans l’article d’origine d’octobre 2020), documents que l’accusation a examinés au cours de l’enquête menée par le Département de la Justice pour déterminer si le fils du président a ou non enfreint la loi dans de nombreux domaines, notamment pour blanchiment d’argent, des délits fiscaux et l’absence d’inscription au registre de groupes d’influence étrangers.

Les documents, présentés devant la cour fédérale dans le cadre d’une action en justice intentée par les procureurs généraux du Missouri et de Louisiane, sont venus détailler davantage l’anecdote de Zuckerberg, révélant que les responsables, qui faisaient le plus pression pour élargir les prérogatives du gouvernement au sujet de la désinformation, ont également joué un rôle discret dans l’orientation des décisions des géants des réseaux sociaux autour de l’article du New York Post.

Selon les dossiers transmis à la cour fédérale, deux agents du FBI précédemment anonymes (Elvis Chan, agent spécial au sein de la branche locale de San Francisco, et Dehmlow, chef de section au sein de la Foreign Influence Task Force) étaient impliqués dans des communications de haut niveau ayant prétendûment « conduit à la suppression par Facebook » de l’article du Post.

L’affaire de l’ordinateur portable de Hunter Biden n’est que l’exemple le plus médiatisé de la pression exercée par les forces de l’ordre sur les entreprises du secteur technologique. Dans de nombreux cas, les comptes Facebook ou Twitter signalés par le DHS ou ses partenaires comme étant de dangereuses formes de désinformation ou émanant potentiellement d’agents d’influence étrangers, étaient clairement des comptes parodiques ou des comptes n’attirant pratiquement aucun abonné ou n’ayant quasiment aucune influence.

En mai, le procureur général du Missour,i Eric Schmitt, a dirigé une action en justice à l’encontre de ce qu’il considère comme un effort soutenu de l’administration Biden pour faire pression sur les entreprises de réseau social afin qu’elles modèrent certaines formes de contenu apparaissant sur leurs plateformes.

La plainte fait état des efforts poursuivis par l’ensemble du gouvernement pour censurer certains articles, surtout ceux liés à la pandémie. Elle cite également de nombreuses agences gouvernementales ayant contribué à la surveillance des discours, ainsi que la « franche collusion » liant l’administration aux entreprises de réseaux sociaux. Par exemple, elle épingle des courriels échangés par les responsables des National Institutes of Health, notamment le Dr Anthony Fauci avec Zuckerberg au début de la pandémie, et met au jour des discussions suivies entre de hauts responsables de l’administration Biden et des cadres de Meta au sujet du développement de politiques de modération des contenus pour un large éventail de cas, surtout au sujet des vaccins et des élections.

Devant la cour, les avocats de l’administration Biden ont réagi en soutenant que les plaignants manquaient d’arguments de fond et que les sociétés de réseau social poursuivaient leurs politiques de modération des contenus de leur plein gré, sans aucune influence « coercitive » de la part du gouvernement. Le 21 octobre, le juge présidant l’affaire a accordé aux procureurs généraux de destituer Fauci, certains responsables de la CISA, ainsi que certains spécialistes en communication de la Maison-Blanche.

Même si l’angle de cette action en justice est assurément partisan, accusant l’administration Biden de prétendûment chercher à contrôler le discours privé, de nombreuses citations à comparaître exigent des informations remontant à l’ère Trump et donnent un réel aperçu de l’absurdité des efforts en cours.

« Il y a de plus en plus de preuves attestant que les responsables du législatif et de l’exécutif se servent des sociétés de réseau social pour pratiquer une censure par procuration », a déclaré Jonathan Turley, professeur de droit à l’université George Washington, auteur d’un article sur l’action en justice. « Il est bien évident que le gouvernement ne peut pas faire indirectement ce qu’il lui est interdit de faire directement. Si ses responsables contrôlent ou facilitent une telle censure, cela soulève de sérieuses questions sur le Premier amendement. »

Pendant l’élection de 2020, le Département de la sécurité intérieure, dans un courriel adressé à un responsable de Twitter, a fait circuler des informations au sujet d’une menace potentielle pesant sur l’infracture des États-Unis, citant des alertes émanant du FBI – dans ce cas précis, un compte susceptible de mettre en péril l’intégrité du système électoral.

L’usager Twitter en question avait 56 abonnés, avec une bio disant « Envoyez-nous les adresses de vos revendeurs de beuh (ça va les rendre dingues, mais il s’agit d’un compte parodique) », sous une bannière représentant Blucifer, la sculpture d’un cheval démoniaque de dix mètres de haut érigée à l’entrée de l’aéroport international de Denver.

« Nous ne sommes pas certains qu’une action en justice puisse être intentée, mais nous souhaitions signaler ce compte pour examen », a précisé un responsable du gouvernement sur le fil de courriels, faisant suivre d’autres exemples de comptes que l’on pourrait confondre avec des entités gouvernementales officielles. Ce à quoi le représentant de Twitter a répondu : « Nous ferons remonter l’information. Merci. »

Chaque courriel de la chaîne était assorti d’une décharge affirmant que l’agence « ne pouvait, ni ne cherchait à pouvoir, supprimer ou modifier les informations rendues disponibles sur les plateformes de réseau social ».

Ce slogan, toutefois, inquiète les défenseurs de la liberté de parole, qui ont fait remarquer que l’agence tente de contourner le Premier amendement en exerçant une pression constante sur les entreprises privées de réseau social. « Quand le gouvernement fait des suggestions, il n’est pas trop difficile d’enlever les gants et d’y aller à fond », a déclaré Adam Candeub, professeur de droit à l’université d’État du Michigan. « Et j’aurais tendance à fondamentalement considérer ces manœuvres, surtout lorsqu’elles sont bureaucratisées, comme une action étatique et une collusion entre le gouvernement et les plateformes. »

« Si un gouvernement autoritaire étranger envoyait ce genre de message », a fait remarquer Nadine Strossen, ancienne présidente de l’American Civil Liberties Union (Union américaine pour les libertés civiles, NdT], « il ne fait aucun doute que nous qualifierions cela de censure ».

Erratum : 2 novembre 2022

Suite à une erreur de rédaction, après publication le 1er novembre, l’article affirmait brièvement qu’un responsable du DHS avait envoyé un SMS à un responsable de Microsoft, disant : « Il faut que les plateformes soient plus à l’aise avec le gouvernement ». En réalité, c’était l’inverse : Matt Masterson, cadre chez Microsoft et ancien responsable du DHS, a envoyé un message à Jen Easterly, directrice du DHS.

Source : The Intercept, Ken Klippenstein, Lee Fang, 31-10-2022

Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

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Commentaire recommandé

Auguste Vannier // 10.12.2022 à 08h41

Bref, seuls les gouvernements peuvent avoir le droit de désinformer, mésinformer, malinformer, pas informer du tout.
Et ils ne s’en privent pas!

11 réactions et commentaires

  • James Whitney // 10.12.2022 à 07h55

    Fait-on un peu la même chose ici en France ?

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    • manuel // 10.12.2022 à 10h29

      Je pense qu’on ne peut pas le faire non par manque de volonté mais parceque les moyens des réseaux sociaux sont aux mains des usa. Sinon on censure RT, et pour la presse et l’audiovisuel on fait confiance aux milliardaires pour ne pas avoir de dissidence.

        +11

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    • Patrick // 12.12.2022 à 09h54

      On ne le fait pas à la même échelle , mais à les entendre certains le regrettent.
      Et quand on écoute certains politiciens de la « majorité » ou certains commissaires européens on se rend bien compte qu’ils ont très envie de mettre ce système de contrôle en place. C’est pour notre bien, ils ne veulent pas que nous soyons influencés par des gens qui ne seraient pas d’accord avec eux . C’est pour sauver la démocratie.

        +1

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  • t0rtu3 // 10.12.2022 à 08h32

    Ou comment faire perdurer la désinformation des peuples sous couvert d’éradication de la désinformation… Nous savons pertinemment qui est l’ennemi et nous continuons pourtant de l’élire.

      +12

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    • John V. Doe // 10.12.2022 à 10h58

      Les électeurs de l’ennemi sont ceux qui « s’informent » via la TV et YouTube. A contrario, l’écrit est plus facile à analyser et décrypter, moins sujet à l’émotion. Grâce à l’invention de l’imprimerie, il est devenu et demeure le premier moyen de compréhension et de création du monde. C’est là que nous retrouvons ceux qui ont encore un cerveau fonctionnel prêt à l’effort de réfléchir au-delà de l’émotion si aisément créée et manipulée par l’image animée sur l’écran.

        +5

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      • platonik // 11.12.2022 à 19h01

        Vous lisez Le Monde ou un ersatz du genre? Si oui, vous n’avez qu’un sentiment de (formule à la mode) facilité à décrypter et analyser, n’en doutez pas… :))

          +4

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  • Auguste Vannier // 10.12.2022 à 08h41

    Bref, seuls les gouvernements peuvent avoir le droit de désinformer, mésinformer, malinformer, pas informer du tout.
    Et ils ne s’en privent pas!

      +19

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    • pluto // 10.12.2022 à 09h57

      Précisons que les gouvernements de démocratie
      sont par principe, par définition, au service de la population.

      Qu’un gouvernement agissant contre sa population implique fascisme, dictature …

      Et que c’est ce que nous VOYONS PARTOUT !

      En votant toujours pour ces gens NOUS CHOISISSONS la coercition.
      Mais ces votes sont-ils AUSSI des faux ?

        +6

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      • Savonarole // 12.12.2022 à 12h33

        Le votes ne sont pas faux , mais ce qui a conduit les gens à voter comme ils l’ont fait relève souvent de la manipulation , souvent grossière.
        De toutes façon, on s’emmerde encore à voter pour au final avoir des gens peu légitimes qui légifère par décrêt « état d’urgence » ou au 49.3.
        On va finir par devoir voter avec du plomb pour ètre pris au sérieux.

          +8

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    • platonik // 11.12.2022 à 19h04

      Bien sûr qu’ils en ont le droit, ce sont eux qui font les lois. Sauf qu’on a aussi le droit de ne pas les croire. Problème, la majorité (les veaux) les croit…

        +1

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  • UBU_53 // 10.12.2022 à 13h51

     » sans aucune influence « coercitive » de la part du gouvernement. »
    Tout est dit dans cette phrase …….. Il suffit d’être assez naïf pour y croire

      +3

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