Source : La Croix, Marianne Meunier, 04/04/2017

ENTRETIEN Malgré des attentats hors de sa base en Irak et en Syrie, Daech est affaibli, selon Gérard Chaliand, géostratège et spécialiste de l’étude des conflits armés.

Les pays d’expansion sont rares, excepté l’Afghanistan.

Opération anti-Daech dans la province de Nangarhar en Afghanistan, le 26 juin 2016. / Rahman Safi

Peut-on parler d’expansion de Daech vers de nouveaux territoires, en Asie et en Afrique notamment ?

Gérard Chaliand : Disons qu’il y a une gesticulation dans ce sens, comme l’a très bien illustré récemment la menace de déstabilisation de la Chine par des combattants de Daech issus de la minorité ouïgoure.

Mais ce sont avant tout des opérations de communication. Organiser des attentats spectaculaires à droite et à gauche pour montrer que l’on existe toujours ne revient pas pour autant à constituer de nouveaux fronts. Et dans tous les cas, aucun front n’est possible avant la bataille de Rakka.

Quels pourraient être ces nouveaux territoires en cas de chute de Rakka ?

G. C. : Une expansion au Sahel me paraît peu probable car la région est sous-peuplée. Elle n’offrirait pas à Daech la possibilité d’un contrôle de la population.

Le cas du Nigeria me paraît improbable lui aussi, car ses combattants y seraient des étrangers absolus. Il leur faudrait des acteurs locaux pour faire propagande. En fait, les perspectives sont plutôt en Asie.

À quels pays pensez-vous en particulier ?

G. C. : Il y a eu des attentats à Djakarta, mais ils ne révèlent pas une lame de fond. L’Indonésie se développe et affiche une croissance économique qui constitue une réponse majeure à l’islamisme. Quant à la Malaisie, l’islamisme ne s’y apparente pas à l’islamisme radical de type wah-habite. C’est un islamisme ultranationaliste que les dirigeants utilisent pour marginaliser les minorités chinoises.

C’est surtout en Afghanistan qu’il faut regarder, Daech y fait de nombreux progrès par rapport aux talibans. Plusieurs conditions sont réunies : il y a un gouvernement soutenu par l’étranger, des forces étrangères, qui certes ne combattent pas, un niveau d’instruction très faible, une économie délabrée. Il faut aussi penser au Bangladesh, un pays de plus de 150 millions d’habitants où l’islamisme progresse dans un contexte de croissance économique dérisoire.

Quels sont les liens entre Daech au Levant et Daech en Afghanistan ?

G. C. : Il y a des liens idéologiques et humains, Daech envoyant en Afghanistan un certain nombre de cadres organisateurs. Mais l’essentiel des ressources humaines sont locales. Pour ce qui est des armes, il est possible de s’en procurer sur place. Quant aux fonds, ils viennent en général du Golfe.

Quel est l’avenir de Daech ?

G. C. : Il est loin d’être extraordinaire. En Irak et en Syrie, Daech a démontré les capacités de résistance et la détermination à mourir de ses militants. Il a sauvé son aura, prouvant qu’il n’est pas un tigre de papier. Mais la bataille de Mossoul et celle qui se profile à Rakka sont de sévères défaites qui détruisent deux éléments essentielles : la prétention à la territorialisation, qui était la grande innovation de Daech, et la disparition symbolique de la frontière entre l’Irak et la Syrie, héritée des accords Sykes-Picot (signés entre la France et le Royaume-Uni en 1916, NDLR).

La disparition du « calife », Abou Bakr al-Baghdadi, qui arrivera peut-être un jour, serait aussi une autre défaite. Ainsi, le prestige de Daech n’est plus aussi grand qu’à l’été 2014, où la victoire paraissait au bout du fusil.

Faut-il donc comprendre les actions qu’il mène en Asie comme autant de tentatives de rebond après les revers enregistrés en Irak et en Syrie ?

G. C. : Oui, il cherche à sauter d’un damier sur l’autre pour signifier son ubiquité et la vivacité de son idéologie. Effectivement, cette idéologie n’est pas morte et continue d’animer un certain nombre de personnes, mais c’est une minorité. Et sur le long terme, Daech n’a aucun programme économique. Or, pour venger, comme il le propose, l’humiliation historique faite à ceux qui ont perdu la place qu’ils occupaient, il lui faut produire de la croissance économique.

Recueilli par MARIANNE MEUNIER
Source : La Croix, Marianne Meunier, 04/04/2017

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16 réponses à Gérard Chaliand : « Le prestige de Daech n’est plus aussi grand »

Commentaires recommandés

Charles Michael Le 18 juin 2017 à 06h37

Daesh c’est le doigt

et la Lune c’est la politique neo-con US dans sa continuité du Kosovo au Syrak et je pourrai facilement en remontant de quelques décennies y ajouter contre le pan-arabisme laïque de Nasser (et Ghadafi) avec les Frères Musulmans à la maneuvre.

En regardant les Philippines je trouve que le hazard (sic) fait bien les choses

  1. Khaoua Le 18 juin 2017 à 04h57
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    Cette analyse globale trop sommaire me semble négliger l’importance qu’a prise la «wahhabisation» rampante de l’ensemble des pays arabes, encouragée par des pouvoirs predateurs aux mains des intérêts économiques et politiques occidentaux.

    Pr Nadji Khaoua
    Annaba Algerie


    • sassy2 Le 18 juin 2017 à 11h45
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      Bonjour Professeur,

      Cette galvanisation ou wahabisation a-t’elle pris au sein d’un ou des partis incontournables en Algérie?
      Et si oui est-ce que cela restera du marketing electoraliste?

      (Algérie à la différence du Maroc étant OPEP…)


      • Khaoua Le 19 juin 2017 à 03h43
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        Bonjour,

        Je m’excuse de vous faire observer que j’écris en mentionnant mon nom, mon prénom, et mon pays.
        Je souhaite que vous fassiez de même pour que je puisse vous donner mon avis sur vos questions.

        Cordialement,
        Pr Nadji Khaoua


        • sassy2 Le 19 juin 2017 à 07h10
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          bonjour Professeur,

          mon nom ne dirait rien à google ou le moins possible
          Si jamais ma question n’est pas à côté de la plaque alors elle est stupide et je vous prie de ne surtout pas y répondre

          bien cordialement


  2. Charles Michael Le 18 juin 2017 à 06h37
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    Daesh c’est le doigt

    et la Lune c’est la politique neo-con US dans sa continuité du Kosovo au Syrak et je pourrai facilement en remontant de quelques décennies y ajouter contre le pan-arabisme laïque de Nasser (et Ghadafi) avec les Frères Musulmans à la maneuvre.

    En regardant les Philippines je trouve que le hazard (sic) fait bien les choses


  3. RGT Le 18 juin 2017 à 09h47
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    Daesh, Al Qaïda, les talibans, et tous les autres terroristes ne sont que des instruments géopolitiques qui ne sevent QUE les intérêts de certaines personnes qui se foutent royalement de leur idéologie tant qu’ils permettent de se positionner sur l’échiquier.

    Et s’il y a des victimes “collatérales” qui ont lieu “chez nous” ils s’en foutent car ils sont bien à l’abri de toute attaque.
    Ils ont même le cynisme d’instrumentaliser ces drames (je suis “Charlie”) afin de faciliter l’avancée de leurs objectifs.

    Actuellement les pays musulmans sont la cible des “bienfaiteurs humanistes” car leurs profits sont dans ces pays.

    Si demain la nouvelle cible géopolitique était occident j’ai la certitude que des chrétiens intégrises, voire même des pastafariens sanguinaires viendraient servir leurs intérêts.
    Chaque fois qu’un “mouvement spontané” apparait il est téléguidé.

    Par contre, un mouvement réellement populaire sera réprimé dans le sang avant même qu’il puisse arriver à notre connaissance.


    • RGT Le 18 juin 2017 à 10h00
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      C’est ainsi depuis l’aube de l’humanité.
      Depuis que des “petits malins” ont réussi à prendre le pouvoir pour augmenter leurs profits.

      Tous les “grands mouvements” qui ont réussi ont toujours été le fruit de ces luttes d’intérêt au plus haut niveau et seuls les “sans dents” en ont payé le prix, sans jamais en recevoir les fruits.

      Si Daesh est actuellement “en difficulté” c’est surtout parce que ce “mouvement” ne sert plus les intérêts des puissants et qu’il devient même un peu “gênant” si d’aventure certaines collusions arrivaient à “fuiter”.

      Alors on jette le bébé avec l’eau du bain, sans doute parce qu’un nouvel instrument est déjà en préparation pour prendre la relève.

      La “durée de vie” de Daesh a été plus coutre que celle d’Al Qaïda (qui “survit” encore, mais sous forme vestigiale) simplement pour des raisons de calendrier.

      Al Qaïda a été très utile en Afghanistan, et sa “mission” s’est arrêtée le 11/9 en ouvrant le nouveau chantier de la “lutte contre le terrorisme”.


  4. nulnestpropheteensonpays Le 18 juin 2017 à 10h01
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    “pour venger, comme il le propose, l’humiliation historique faite à ceux qui ont perdu la place qu’ils occupaient, il lui faut produire de la croissance économique.”
    ou imposer un système égalitaire où le peuple pourrait se reconnaître


  5. chb Le 18 juin 2017 à 10h49
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    Le « prestige » de Daech est essentiellement médiatique. Comme tout acte terroriste, chacun de leurs attentats et de leurs massacres n’acquiert de réalité et d’efficacité (en ce qu’il inspire la peur) que via un coup de pub, sur les réseaux sociaux et agences de presse. Ainsi, un seul égorgement fait plus de buzz que des milliers de morts de malaria !?
    Un autre aspect de l’impact sur les « jeunes radicalisés » et autres « militants opposants à Bachar », c’est l’intendance, laquelle est fortement compromise quand les places fortes en Irak et surtout en Syrie sont encerclées, et donc coupées de leur approvisionnement. Quand ils n’auront plus d’armes, ni de vivres, ni d’eau, plus de troupes fraîches et plus de dollars séoudiens, les terroristes de Daech n’existeront plus. L’Arabie séoudite n’est-elle pas officiellement en train de les lâcher ?
    L’idéologie va probablement servir à nouveau, nourrie par la pauvreté et le ressentiment paradoxal contre l’impérialisme (US etc.), mais ailleurs et avec un nouveau nom et un nouveau jihad.


  6. amer Le 18 juin 2017 à 16h50
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    La disparition complète de Daesh et autres groupes djihado-terroristes dépendra des différents agendas politiques et économiques des pays occidentaux et en plus confessionnels des régionaux. La préservation de l’hégémonie de leur puissance conduit certains grands pays à faire feu de tout bois…cf soutien aux mujahiddines du peuple-combattants de la liberté pour provoquer la chute de l’Union soviétique en Afghanistan qui a donné les Talibans et Al-Qaida ( lire sur ce blog l’interview de Z. Brzezinski). Les “quelques excités islamistes” de ce grand stratège ont fait du chemin depuis…

    Il faut savoir que de tout temps les puissances ont utilisé des mercenaires, directement ou pas, en les créant ex-nihilo ou en profitant d’une situation préexistante. Donc, la disparition complète de ces groupes sera longue et complexe. Un dernier point est lié aux actions des puissances locales et les enjeux de géopolitiques régionales et la question de l’utilisation de l’Islam à des fins politiques.


  7. christian gedeon Le 19 juin 2017 à 11h47
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    Bon,j’y reviens quand même,parce que çà commence à bien faire! Je suis moyen oriental,et ,pardonnez,je lis,j’écris l’arabe. le Coran,je l’ai lu probablement plus souvent que l’essentiel des musulmans du monde,et à dire vrai,les petites précautions sur l’analyse de la situation au MO et dans le monde musulman commencent à me fatiguer par leur inanité intellectuelle,et leur envie de croire qu’il n’y a pas en fait de tentation islamiste de dominer le monde,en la minimisant,comme le fait Challiand…c’est gravement méconnaître la prégnance d’un islamisme de plus en plus radical qui dépasse largement les frontières du monde dit arabo musulman et impacte de plus en plus gravement des pays comme l’Indonésie ou la Malaisie… et c’est vouloir volontairement oublier la pénétration MILITAIRE des islamistes en Europe,au Kosovo,en Bosnie,en Albanie et aussi dans les “quartiers communautarisés” de l’Europe qui se croit encore occidentale…alors quand M. Challiand veut faire croire que l’EI est “sur le déclin “,c’est juste du wishfull thinking…sous estimer le mouvement mondial islamiste est une erreur gravissime…et l’analyser avec des critères occidentaux est juste une …je le dis…connerie.


  8. Theoltd Le 19 juin 2017 à 11h57
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    Il semblerait que la Syrie, l’Iran et la Russie aient gagné cette guerre ou soient en bon chemin de le faire. C’est sur que ca rend Daesh moins attractif.
    Les US et l’Europe sembleront également moins attractifs au generations futures.


  9. Christian gedeon Le 19 juin 2017 à 23h57
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    A propos de l EI en perte de vitesse,il vient de s’installer….à Tora Bora dis donc! Y a pas à dire,il esr en perte de vitesse .


  10. Nanker Le 21 juin 2017 à 10h00
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    “encouragée par des pouvoirs prédateurs aux mains des intérêts économiques et politiques occidentaux”

    Alors au final c’est toujours de NOTRE faute? Je vous prie de croire que si mon gouvernement rompait tous liens avec ces états terroristes que sont le Qatar et l’Arabie Saoudite et mettait en prison tous les politiques français ayant touché de l’argent de ces pays j’applaudirais à tout rompre.

    “L’Occident” (je mets ce terme entre guillemets car il englobe des pays aussi différents que la France les USA et la Norvège) est devenu un bouc émissaire facile qui permet de ne pas voir l’existence de conflits et luttes INTERNES aux pays arabes.

    Dans les médias on rappelle parfois – mais trop peu souvent – que lorsque Daesh a fait son entrée dans Mossoul en juin 2014 ces crapules ont été applaudies par les populations sunnites qui les voyaient comme des libérateurs face aux troupes de l’armée irakienne majoritairement chiites…


    • Nadji Khaoua Le 22 juin 2017 à 02h39
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      Bonsoir,

      Vous avez absolument raison. Avant d’être un des instruments de domination et de manipulation géostratégique des pays du Nord sur ceux MENA et leurs voisins, le terrorisme islamiste est un des avatars sanglants et monstrueux des conflits internes pour le pouvoir dans les pays dits arabes et dits musulmans. C’est un problème politique séculaire (voir l’opposition absolue entre pouvoirs sunnites et ceux chiites). De la ou je suis (Algérie), je ne prévoie aucune évolution à moyen terme. A long terme, disait J.M.Keynes, nous serons tous morts. La seule micro ou nano fenêtre d’espoir serait que les élites modernes de ces pays puissent un jour s’unir autour d’une seule exigence: construire l’État moderne et laïque ou la religion sera du seul domaine privé sans aucun empietement sur le domaine public et ou la liberté de conscience sera en pratique un des Droits de l’Homme .

      Pr Nadji Khaoua


  11. Khaoua Le 23 juin 2017 à 04h33
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    Il y a plusieurs expériences d’État moderne. Celle de type USA, G.B., France, Allemagne, Italie…est influencée politiquement dans ses choix stratégiques par les grandes firmes d’armement et d’énergie. Elle continue à privilégier une conduite internationale de type coloniale dans ses rapports avec les pays MENA.
    Par contre, le modèle d’État moderne en vigueur dans les pays nordiques, prônant l’équité sociale à l’intérieur et l’équilibre à l’international me semble un modèle à suivre dans nos pays MENA et même au-delà.

    Pr Nadji Khaoua


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