Source : Russia Beyond The Headlines, Alexeï Timofeïtchev, 11/10/2016

Le dernier dirigeant de l’URSS Mikhaïl Gorbatchev estime que le monde a récemment atteint un point dangereux et appelle la Russie et les États-Unis à reprendre le dialogue. Gorbatchev a tenu ces propos dans une interview à l’agence RIA Novosti, publiée à l’occasion du 30e anniversaire du sommet des dirigeants soviétique et américain à Reykjavik – l’une des premières rencontres à avoir lancé le processus de réduction du potentiel nucléaire entre les deux puissances. RBTH publie les principales thèses de l’entretien.

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Sur la préparation de la réunion Reykjavik

La situation était alors difficile, contradictoire et globalement inquiétante. […] L’ambiance générale était alarmante : les navires américains cherchaient à « s’installer » dans nos eaux territoriales, les États-Unis réalisaient des essais nucléaires, provoquaient des scandales d’espionnage, etc. […] Je pensais qu’il ne fallait pas laisser les négociations se transformer en écran de fumée sans aucune avancée sérieuse, d’autant que la course aux armements nucléaires battait son plein. Aussi, j’ai proposé une rencontre avec le président américain pour faire avancer les négociations. Une fois que nous avons convenu d’une rencontre, nous avons lancé la préparation. Nous devions arriver Reykjavik avec des propositions constructives.

La proposition de Moscou

Nous avons d’accord proposé un schéma clair et précis : réduire tous les éléments de la triade des armements stratégiques de 50%. Nous étions notamment prêts à accepter une réduction de 50% des missiles terrestres lourds et une suppression complète des missiles de portée courte et intermédiaire. Par ailleurs, nous avions une position ferme : il fallait éviter le déclenchement d’une course aux armements dans l’espace et dans le domaine de la défense antimissile.

Réaction des États-Unis et résultats de la rencontre

Le président [Ronald Reagan] était quelque peu déconcerté. […] Le président voulait poursuivre le programme IDS [Initiative de défense stratégique, qui impliquait le déploiement d’armements dans l’espace] et, qui plus est, obtenir notre accord pour le déploiement d’un système de défense antimissile global. Je ne pouvais l’accepter.

[…] Premièrement, nous sommes parvenus à trouver un accord sur de nombreuses questions. Deuxièmement, nous avons parlé de l’avenir, de la perspective d’un monde sans armes nucléaires.

J’appréciais le fait que, dans nos discussions, le président Reagan parle résolument et, je pense, sincèrement de la nécessité de libérer le monde des armes de destruction massive, de tous types d’armes nucléaires. Nous avons trouvé un terrain d’entente.

Ce qu’il faut faire maintenant

Oui, les relations entre la Russie et les États-Unis sont parcourues par des tensions, elles se sont détériorées. Il y a eu un effondrement de la confiance mutuelle. J’ai exprimé mon avis à maintes reprises : il faut reprendre les négociations sur l’ensemble des questions, sans se limiter aux dossiers régionaux. Et surtout, il faut reprendre les discussions sur le problème nucléaire.

[…] Je pense que le monde a atteint une limite dangereuse. Je ne voudrais pas proposer de recettes concrètes, mais je voudrais dire ceci : il faut s’arrêter. Il faut reprendre le dialogue. Sa suspension a été la plus grave erreur. Il faut revenir aux principales priorités : la réduction des armements nucléaires, la lutte contre le terrorisme, la prévention des catastrophes écologiques. Face à ces défis, tout le reste passe au second plan.

Un monde sans nucléaire n’est pas une utopie

Certes, dans les conditions actuelles, il est difficile de parler d’un monde sans armes nucléaires. Il faut le reconnaître honnêtement. Mais il ne faut pas oublier : tant que les armes nucléaires existent, le risque de leur utilisation existe aussi. Notamment, par accident, par défaillance technique ou par la mauvaise volonté humaine – celle d’un fou ou d’un terroriste. On peut aisément imaginer les conséquences. Par ailleurs, l’accord sur la non-prolifération des armes nucléaires oblige nos pays à mener desnégociations sur leur réduction, et ce jusqu’à leur élimination complète. Ainsi, l’objectif d’un monde sans armes nucléaires n’est pas une utopie, mais un impératif. Cependant, il ne peut être atteint que dans un contexte de démilitarisation de la politique et des relations internationales.

Source : Russia Beyond The Headlines, Alexeï Timofeïtchev, 11/10/2016

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11 réponses à Gorbatchev : « Le monde s’approche de la ligne rouge »

Commentaires recommandés

cath Le 19 octobre 2016 à 06h31

Un sage qui s’est fait rouler dans la farine par les us à la chute du mur. Il s’est fait désarmer sans broncher et les autres en ont largement profité pour placer leurs pions tout autour des frontières de la Russie et redoubler leur influence en Europe. Il a manqué totalement de vision à long terme.

  1. GLEB Le 19 octobre 2016 à 01h13
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    Les russes ont Gorbatchev comme sage et conseiller .. les américains : Brzeziński et Soros.
    Elle est peut-être là, la différence 🙂


    • cath Le 19 octobre 2016 à 06h31
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      Un sage qui s’est fait rouler dans la farine par les us à la chute du mur. Il s’est fait désarmer sans broncher et les autres en ont largement profité pour placer leurs pions tout autour des frontières de la Russie et redoubler leur influence en Europe. Il a manqué totalement de vision à long terme.


      • Amsterdammer Le 19 octobre 2016 à 10h24
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        Gorbatchov était trop honnête et naïf pour faire un bon politicien, en fait. Il mériterait pour cela – non certes pour sa politique – un peu plus d’estime de la part des Russes. Mais voilà, en géopolitique, ce sont d’autres critères qui comptent.

        Avec Poutine, au moins, les Russes ne se font pas marcher sur la gueule par les Yankees, d’où sa popularité en acier.


      • Scytales Le 19 octobre 2016 à 13h58
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        Historiquement, je pense plus juste d’écrire que Eltsine a réussi à damer le pion à Gorbatchev et à prendre le pouvoir en Russie en imposant sa stratégie de démembrement de l’URSS, en association avec les présidents de la Biélorussie et de l’Ukraine de l’époque. Le reste, décrépitude de l’armée russe, prolifération des mafias, conflits interethniques et développement de mouvements indépendantistes dans l’ancien espace soviétique, est plutôt à mettre au passif de Eltsine, même si la question du Haut-Karabakh avait déjà ressurgi de manière dramatique à la fin des années ’80, sans parler du cas particulier des États baltes.

        J’ai un vieux souvenir d’adolescence de l’époque où l’URSS existait encore : une brève dans un journal d’information télévisé qui annonçait que des forces soviétiques s’étaient interposées entre les Azéris et les Arméniens dans le conflit du Haut-Karabakh. Des forces soviétiques qui s’interposent entre deux peuples de l’Union soviétique mourante qui se déchirent. Le caractère incongru de cette situation m’a frappé et m’interpelle encore aujourd’hui !


        • Krystyna Hawrot Le 19 octobre 2016 à 23h16
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          Il est fort probable que dans le Haut Karabach des militants achetés par les USA étaient déjà à l’oeuvre dans leur destruction. En 1988 j’avais un professeur particulier qui était un membre clé de Solidarnosc (alors “clandestine”) et qui faisait de très fréquents voyages en Arménie soviétique sous couvert de liens culturels et religieux. Au retour d’un de ces voyages, il m’a annoncé en janvier 1988 que le conflit du Haut Karabach allait éclater et que… bientôt l’URSS allait éclater. Nous, les élèves, on le prenait pour un fou. On avait bien tord, il a été certainement de ceux qui ont joué les envoyés US…


  2. kasper Le 19 octobre 2016 à 01h29
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    A quel point la doctrine de la destruction mutuelle assurée, ou équilibre de la terreur, est elle responsable de l’absence de conflit mondial depuis 1945 ? J’ai beaucoup de mal a ne pas comprendre ” un monde sans armes nucleaires” comme “un monde ou la guerre conventionnelle repartirait de plus belle”.


    • Charles Michael Le 19 octobre 2016 à 09h23
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      Kasper,

      j’allais justement intervenir dans ce sens.

      et ces derniers jours, suite à la fermeté de la Russie (et ses Sam300+) les USA admettent ne pas avoir d’options militaires pour sauver leurs Jihadistes à Alep.


    • Raoul Le 19 octobre 2016 à 10h50
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      Je pense que si les armes nucléaires stratégiques n’avaient pas existé, une troisième guerre mondiale aurait déjà éclaté. Mais cela n’est décidément pas glorieux pour l’humanité de constater que sans cette menace de destruction totale, elle aurait de nouveau lancé une guerre qui, compte tenu de la puissance des armes modernes, nucléaire exclu, aurait provoqué probablement des centaines de millions de morts.

      Le problème, c’est qu’il semble, à travers notamment la théorie de la première frappe (nucléaire), que certains envisagent tout de même une guerre en escomptant annihiler l’adversaire avant d’être soi-même complètement détruit. Un général US a dit que s’il restait un russe et deux américains, alors les États-Unis auront gagné, ce à quoi un journaliste a rétorqué qu’il fallait veiller alors à ce que ces deux survivants soient un homme et une femme.


  3. beard Le 19 octobre 2016 à 05h51
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    a quoi bon négocier , les américains ont besoin d’une guerre pour effacer leur immense dette .


  4. ,Lysbeth Levy Le 19 octobre 2016 à 06h24
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    IL aurait été juste que Gorbatchev fasse connaitre son rôle réel dans la chute de l’Urss et son implication personnelle qui l’a enrichie. Il semblerait qu’il oublie que Bush fils a aboli tout ce qui avait été signé entre Reagan et lui sur les ABM. Après le 11 septembre 2001 les Usa se sont engagés dans une course effrenée de destruction de pays jugés “états voyou” et redécoupage du grand moyen-orient sous le fallacieux prétexte de “guerre au terrorisme”. Si on voulait la paix il fallait dénoncer la dérive du complexe “militaro-industriel” des “vainqueurs de la guerre froide” puisque c’est eux qui le disent. L’OTAN aurait dû s’effacer au même titre que le pacte de Varsovie au lieu de créer de nouvelles tensions et guerres en Europe depuis la fin de la seconde. Mr Gorbatchev allez plus loin dénoncer la toute puissance américaine aidée de ces ONG qui prétende juger les “pays voyou” ou désobéissants : https://philippehua.com/2013/05/14/ce-que-lon-ne-vous-dit-pas-sur-la-cpi/


  5. RGT Le 19 octobre 2016 à 19h58
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    Gorbatchev est à mon avis plus un grand idéaliste.

    Il s’est fait allègrement enfumer par les USA qui ensuite ont allègrement profité du pas_du_tout_idéaliste_mais_opportuniste Eltsine pour piller la Russie et l’encercler complètement en reniant toutes les promesses faites à “Gorby”.

    Actuellement, les russes ont élu Poutine qui n’est ni un idéaliste ni un opportuniste et qui se méfie des occidentaux comme de la peste car il a bien vu les conséquences de la naïveté de Gorbatchev et de la fourberie d’Eltsine.

    Je pense d’ailleurs que Gorbatchev s’adresse plus aux occidentaux qu’aux russes sur ce sujet. Il sait pertinemment que les occidentaux l’ont trahi et qu’ils ne rêvent que de détruire la Russie pour aller la piller.

    Il sait aussi que les russes ne se laisseront plus faire et que Poutine fait partie des plus “modérés” (pas dans le sens “syrien”) parmi les russes.

    Cette alerte est certes tout à fait honorable, mais là encore je pense que Gorbatchev est encore parti dans ses rêves…

    Le jour (béni) où les ploutocrates américains décideront d’enterrer la hache de guerre est bien loin d’arriver.
    Et s’il arrive un jour, c’est simplement parce que ces ploutocrates seront en slip au milieu du désert planétaire qu’ils auront eux-mêmes créé par cupidité.


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