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17.juin.201217.6.2012 // Les Crises

Le Savetier et le Financier, par Jean de la Fontaine / Bertrand Russell

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En cette journée très importante pour l’Europe (j’essaierai de faire un papier de situation en début de soirée), j’ai décidé de vous proposer un petit article distrayant, avec une fable de Jean de la Fontaine (inspirée des Épîtres d’Horace [I,7]), écrite vers 1670.

Le Savetier et le Financier

Je vous propose d’écoute cette fable, déclamée par le grand Louis de Funès…

dessin humour cartoon

Un Savetier1 (1213, çavetier), dérivé de “savate” signifie raccomodeur de souliers. Ce mot, sorti d’usage a été remplacé par cordonnier. chantait du matin jusqu’au soir :
C’était merveilles de le voir,
Merveilles de l’ouïr; il faisait des passages2“se dit aussi en musique d’un certain roulement de la voix qui se fait en passant d’une note à l’autre” (dic. Acad. 1694), donc trilles ou vocalises.,
Plus content qu’aucun des Sept Sages3Nom de sept personnages, philosophiques ou tyrans (VIème av. J.C.) qui contribuèrent au rayonnement de la civilisation grecque. Les plus célèbres sont Thalès de Milet et Solon d’Athènes. .
Son voisin au contraire, étant tout cousu d’or4Allusion aux pièces d’or cachées dans les coutures des vêtements.,
Chantait peu, dormait moins encor.
C’était un homme de finance.
Si sur le point du jour, parfois il sommeillait,
Le Savetier alors en chantant l’éveillait,
Et le Financier se plaignait
Que les soins de la Providence
N’eussent pas au marché fait vendre le dormir,
Comme le manger et le boire.
En son hôtel il fait venir
Le Chanteur, et lui dit : Or çà, sire Grégoire,
Que gagnez-vous par an ? Par an ? Ma foi, monsieur,
Dit avec un ton de rieur
Le gaillard Savetier, ce n’est point ma manière
De compter de la sorte ; et je n’entasse guère
Un jour sur l’autre : il suffit qu’à la fin
J’attrape le bout de l’année :
Chaque jour amène son pain.
Et bien, que gagnez-vous, dites-moi, par journée ?
Tantôt plus, tantôt moins, le mal est que toujours
(Et sans cela nos gains seraient assez honnêtes),
Le mal est que dans l’an s’entremêlent des jours
Qu’il faut chommer5Allusion à l’actualité de l’époque : Louis XIV et Colbert en avaient diminué le nombre, 17 avaient été supprimées vers 1664, il en restait 38 ; on nous ruine en fêtes .
L’une fait tort à l’autre ; et monsieur le Curé
De quelque nouveau saint charge toujours son prône6Les fêtes sont annoncées dans le prône (l’homélie) de la messe du dimanche.
Le Financier, riant de sa naïveté,
Lui dit : Je vous veux mettre aujourd’hui sur le trône.
Prenez ces cent écus : gardez-les avec soin,
Pour vous en servir au besoin.
Le Savetier crut voir tout l’argent que la terre
Avait, depuis plus de cent ans
Produit pour l’usage des gens.
Il retourne chez lui ; dans sa cave il enserre
L’argent et sa joie à la fois.
Plus de chant ; il perdit la voix
Du moment qu’il gagna ce qui cause nos peines.
Le sommeil quitta son logis,
Il eut pour hôte les soucis,
Les soupçons, les alarmes vaines.
Tout le jour il avait l’oeil au guet; et la nuit,
Si quelque chat faisait du bruit,
Le chat prenait l’argent : à la fin le pauvre homme
S’en courut chez celui qu’il ne réveillait plus.
Rendez-moi, lui dit-il, mes chansons et mon somme,
Et reprenez vos cent écus.

dessin humour cartoon

Médias

Voici une adaptation modernisée très libre par Pierre Perret :

Éloge de l’oisiveté & Bertrand Russell

J’ai en fait redécouvert cette fable dans un spectacle parisien que je vous recommande vivement : Éloge de l’oisiveté, de Bertrand Russell (écrit en 1932 !), par Dominique Rongvaux, au théâtre de Belleville : une heure de pur bonheur. (attention, fin le 1er juillet…)

Vous y entendrez :

” Il y a deux sortes de travail : le premier consiste à déplacer une certaine quantité de matière se trouvant à la surface de la terre ou dans le sol ; le second, à dire à quelqu’un d’autre de le faire. ” [Bertrand Russell]

 Bertrand Russell, philosophe, mathématicien et prix Nobel de littérature, publie en 1932 un essai intitulé ” Éloge de l’oisiveté “. Son livre est un plaidoyer pour une plus juste distribution des richesses obtenues grâce aux progrès techniques de la révolution industrielle. Si ces richesses n’étaient pas accaparées par quelques-uns, le travail pénible serait considérablement réduit et chacun pourrait consacrer son temps à des activités dignes, agréables et constructives.

L’idée principale est que l’homme observe un culte non raisonnable du travail qui l’amène à travailler toujours plus, ce à quoi il faudrait mettre un terme. Russell défend cette thèse par deux arguments principaux :

  • Le premier est que la valeur du travail est un préjugé moral des classes privilégiées qui estiment que l’absence d’activité conduirait la plupart des hommes, surtout ceux des classes les plus pauvres, au désœuvrement et à la dépravation. En conséquence, il serait dans l’intérêt des hommes d’être exploités.
  • Le second est que la production industrielle est aujourd’hui suffisante pour assurer, avec un minimum de travail, les besoins de tous les êtres humains. La rationalisation de la production en temps de guerre a démontré qu’un petit nombre de personnes peut produire le nécessaire pour toute une population. À plus forte raison, si ce travail est partagé par toute la population, il s’ensuit qu’un individu n’a pas besoin de travailler beaucoup pour produire les ressources indispensables à la vie, et même le superflu.

Russell affirme en conséquence que quatre heures de travail par jour suffiraient à faire vivre toute la population dans un confort suffisant tandis que le reste du temps serait consacré au loisir, à l’oisiveté. La conception du loisir ou de l’oisiveté chez Russell se rapproche de l’otium latin loué par Sénèque. Ce loisir serait consacré à toutes les formes de cultures (des plus populaires aux plus intellectuelles) dont la pratique serait encouragée par une éducation libérée.

D’autres thèmes connexes affleurent dans le livre : le pacifisme, la politique (que Russell tourne en dérision), la dénonciation des propriétaires fonciers qui vivent dans l’oisiveté aux dépens des autres, la dénonciation du régime soviétique, qui obéit aussi au dogme du travail et cela de manière autoritaire, le culte de l’efficacité, le problème de l’enfermement des intellectuels dans leur sphère, éloignés de la réalité du travailleur et de l’éloignement du travailleur du bon loisir (celui non passif et enrichissant la civilisation).

La notion de congés non plus en tant que simple récupération nécessaire au corps, mais comme opportunité de découvrir de nouvelles expériences de vie est également présente, avec trente ans d’avance sur ce que l’on nommera plus tard la « civilisation des loisirs ».

“L’’un des symptômes d’’une proche dépression nerveuse est de croire que le travail que l’’on fait est terriblement important. […] Si j’étais médecin, je prescrirais des vacances à tous les patients qui considèrent que leur travail est important.” [Bertrand Russell]

Extrait :


480 290

« À chaque fois qu’il y a un Pouvoir, on observe la tentation d’encourager la crédulité de ceux qui sont soumis à ce Pouvoir. » [Bertrand Russell]

« Les hommes naissent ignorants et non stupides. C’est l’éducation qui les rend stupides. » [Bertrand Russell]

« L’ennui dans ce monde, c’est que les idiots sont sûrs d’eux et les gens sensés pleins de doutes. » [Bertrand Russell]

Interview :

« Quand vous dites aux gens que le bonheur est une question simple, ils vous en veulent toujours. » [Bertrand Russell]

dessin humour cartoon

Notes   [ + ]

1. (1213, çavetier), dérivé de “savate” signifie raccomodeur de souliers. Ce mot, sorti d’usage a été remplacé par cordonnier.
2. “se dit aussi en musique d’un certain roulement de la voix qui se fait en passant d’une note à l’autre” (dic. Acad. 1694), donc trilles ou vocalises.
3. Nom de sept personnages, philosophiques ou tyrans (VIème av. J.C.) qui contribuèrent au rayonnement de la civilisation grecque. Les plus célèbres sont Thalès de Milet et Solon d’Athènes.
4. Allusion aux pièces d’or cachées dans les coutures des vêtements.
5. Allusion à l’actualité de l’époque : Louis XIV et Colbert en avaient diminué le nombre, 17 avaient été supprimées vers 1664, il en restait 38
6. Les fêtes sont annoncées dans le prône (l’homélie) de la messe du dimanche

19 réactions et commentaires

  • José // 17.06.2012 à 01h06

    C’est toute la pensée libertaire qui s’exprime. Celle qu’on n’entend plus, noyée dans le vacarme du bipartisme et de ses challengers comme la famille Le Borgne.

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    • José // 17.06.2012 à 01h10

      Devinette:
      c’est quoi ça?  .-)
      Réponse: le smiley de Jean-Marie

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  • leveau // 17.06.2012 à 05h36

    “Le mal est que dans l’an s’entremêlent des jours
    Qu’il faut chommer5 ; on nous ruine en fêtes”
    voilà le cœur de la Fable et olivier nous propose, en appui ou en contradiction, le thèmes de l’oisiveté de Russell.
    Ayant parfaitement compris, sauf vos avis contraires, que réduire la dette c’est réduite l’épargne et que par ailleurs, réduire l’épargne pacifiquement ne peut être fait que par la levée de l’impot…
    je pense qu’il vaut mieux et en tous temps que de choisir entre chanter telle Cigale ou d’œuvrer telles fourmis choisir d’augmenter l’impôt (Attention théorie économique qui n’est applicable que dans un Etat de droit et de justice sociale où il n’y a pas de convergence d’intérêts, de concurrence déloyale, de corruption etc..)
    en langage moderne nous devrions parler de mis à bat du dumping fisclal, dans lequel s’entremêlent en toute impunité les lobbies, les évadés fiscaux, politicus affairant à…leur carrière et autres oligarches qui n’ont rien à faire des dettes portées par nos petites têtes besogneuses, aveugles et asservies.
     

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  • Marcel // 17.06.2012 à 07h22

    Quelle déception !
    Je découvre que Russel  a eu ces idées avant moi .
    Moi qui avais échafaudé tout un système économique et social basé sur ces principes, du coup je prends une claque.
    Au moins je ne suis pas seul, et vu le personnage, c’est plutôt flatteur. :))

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    • dany // 17.06.2012 à 20h07

      Rassurez-vous, “l’éloge de la paresse” de Paul Lafargue date de 1880…

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  • Delphin // 17.06.2012 à 08h20

    Faire l’éloge de l’oisiveté n’est pas vendeur…
     
    Et pourtant, la frénésie activité conduit à l’immobilisme définitif : le réchauffement climatique.
     
    Delphin

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  • odeur_de_sapin // 17.06.2012 à 08h49

    Un auteur tel que Wei Wu Wei (son pseudonyme) cad l’action de la non-action peut être une piste d’approfondissement sur le thème de l’oisiveté ou du travail.

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    • dany // 17.06.2012 à 20h10

      Mon auteur préféré reste quand même Yé Men Fou…

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  • odeur_de_sapin // 17.06.2012 à 08h51
  • chris06 // 17.06.2012 à 09h59

    “Russell affirme en conséquence que quatre heures de travail par jour suffiraient à faire vivre toute la population dans un confort suffisant tandis que le reste du temps serait consacré au loisir, à l’oisiveté.”

    Ce qui est clair c’est qu’une moissonneuse batteuse, un robot soudeur ou un distributeur automatique de billets permettent de remplacer le travail humain par celui d’une machine. Mais ces automates nécessitent une énergie abondante  et bon marché, ce qui, à l’époque où Russell écrivait son livre, ne semblait pas avoir de limites.

    C’est intéressant, Russell écrivait ceci il y a 80 ans, le club de Rome publiait son rapport 40 ans plus tard, aujourd’hui on peut se poser la question, dans l’avenir, va t’on voir le travail humain de plus en plus remplacé par celui de machines ou le contraire?  

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  • Aurélien // 17.06.2012 à 11h28

    Génial !! J’adore ce Bertrand Russell !! Enfin un philosophe non dépressif, qui voit le bon côté des choses, avec humour, et simplicité (sachant que c’est ce qu’il y a de plus difficile en fin de compte ;), çà fait toujours du bien !

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  • Jean-François // 17.06.2012 à 11h42

    La fable du savetier et du financier a également été reprise par Gotlib dans la rubrique-à-brac, tome 1 ; en morale, le savetier retourne chez le financier, non pour rendre l’argent, mais pour le placer à 10%. Il retrouve son chant, le financier reperd son sommeil, et Gotlib conclut par “rappelez vous qu’en France tout finit par des chansons”. Paru en 70, c’étaient les 30 glorieuses…

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  • Michel // 17.06.2012 à 15h16

    J’ai toujours aimé voir la tête de mes collègues qui voyaient en évidence sur mon bureau le livre de Denis Grozdanovitch “L’art difficile de ne presque rien faire“… Lecture presque aussi salutaire que Russel.

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  • Patrick Luder // 17.06.2012 à 17h06

    Cette histoire du Savetier à été écrite à une époque ou le financier faisait rêver … le but était plus de faire voir le rêve sous un mauvais jour que de valoriser le travail manuel.

    Quand à Russel, il aurait mieux été inspiré de faire l’éloge de la conscience et du respect …

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  • cécankonvaoù // 17.06.2012 à 19h36

    Je suis bien d’accord avec ce bon Bertrand Russel. Quelle lucidité! Arriver à exprimer aussi simplement des idées aussi subtiles, c’est du grand art!
    On a tous bien mieux à faire que aller perdre l’essentiel de son temps à travailler. Et ce ne sont pas les familles des suicidés de Renault, France Telecom, PSA et autres qui me contrediront.
    Bientôt tous à 32h par semaine!! Savez vous que la durée moyenne du temps de travail tous emplois confondus en Allemagne, notre modèle de vertu du moment, est de 30,05h/semaine ? (source: http://www.roosevelt2012.fr)

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  • Veig // 19.06.2012 à 14h45

    ” Il y a deux sortes de travail : le premier consiste à déplacer une certaine quantité de matière se trouvant à la surface de la terre ou dans le sol ; le second, à dire à quelqu’un d’autre de le faire. ” [Bertrand Russell]

    Ce M. Russel était-il également le dialoguiste du film “Le bon, la brute et le truand” ?

    “Dans la vie, il y a deux sortes de gens, Tuco…” 

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  • picaut // 25.06.2012 à 08h42

    il faut remplacer le travail par le plaisir, si vous ne prenez pas de plaisir à votre travail ça vous bouffe, c’est aussi simple que ça, le travail peut un plaisir s’il n’est pas vécu comme une contrainte, qu’il soit physiquement pénible ou non n’est pas un critère en soi( allez dans une salle de sport voir les gens qui se font du mal et qui paient pour ça !), c’est plus une question d’état d’esprit, mais sommes nous prêt à l’accepter ? L’éloge de la conscience et du respect , de qui et de quoi, si commençait par prendre conscience de ce que l’on est et d’éprouver du respect pour soi ?

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  • Bob // 01.07.2012 à 11h44

    Bonjour Olivier.
    Pouvez-vous republier le lien vers l’interview de la fin de votre article, dailymotion dit rencontrer une erreur lors du chargement. Merci

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  • Chris // 12.07.2012 à 10h05

    Une fois de plus cela me rappelle Jacques DUBOIN et l’économie distributive
    (http://www.economiedistributive.fr)
     

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