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25.novembre.202025.11.2020 // Les Crises

Novembre 1920 : Pour la première fois, une radio américaine annonce les résultats de l’élection présidentielle

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Source : Consortium News, Richard Gunderman
Traduit par les lecteurs du site Les Crises

La politique ne sera plus jamais la même, écrit Richard Gunderman.

Lorsque Frank Conrad a diffusé les résultats de l’élection présidentielle de 1920, il n’avait aucune idée que la politique serait transformée à jamais. (Bettmann via Getty Images)

Seulement 100 personnes étaient à l’écoute, mais la première émission d’une station de radio autorisée a eu lieu à 20 heures le 2 novembre 1920. Il s’agissait de la radio KDKA de Pittsburgh, et la station diffusait les résultats de l’élection présidentielle de cette année-là.

Lorsque le responsable, Frank Conrad, a actionné l’interrupteur pour la première fois, il ne pouvait pas imaginer à quel point les médias audiovisuels allaient profondément transformer la vie politique.

Pendant des siècles, les gens ont lu les paroles des politiciens. Mais la radio a permis de les écouter en temps réel. La personnalité des politiciens a soudain pris plus d’importance. La façon dont leurs voix se faisaient entendre faisait toute la différence. Et leur capacité à s’engager et à divertir est devenue un élément crucial de leur candidature.

La télévision, suivie par les médias sociaux, allait tirer parti de ce changement radical d’une manière qui allait transformer à jamais la politique américaine.

Et le vainqueur est…

Dans les années 1890, les signaux radio ont été transmis pour la première fois sur de longues distances, travail pour lequel l’ingénieur Guglielmo Marconi a reçu le prix Nobel en 1909. Dans les années 1910, les radio-amateurs transmettaient leurs propres voix et leur propre musique, mais peu de gens possédaient une radio et aucun revenu n’était généré.

En 1920, les employés de l’inventeur et industriel George Westinghouse ont eu l’idée de stimuler les ventes de radios en offrant des programmes que de nombreuses personnes pouvaient écouter.

L’homme qui a permis de concrétiser cette idée est Frank Conrad. Originaire de Pittsburgh et ayant arrêté ses études en septième année [correspond à la cinquième en France, NdT], Conrad allait déposer plus de 200 brevets.

Réalisant que la radio pouvait couvrir la course présidentielle, il a programmé une émission pour le jour des élections de 1920.

Ce soir-là, à partir de ce qui allait devenir la première station de radio commerciale du pays, Conrad diffusa le résultat de l’élection présidentielle américaine de 1920 qui opposait le Démocrate James Cox au Républicain Warren Harding. Conrad reçut les résultats de l’élection par téléphone, et ceux qui écoutaient la radio en ont appris l’issue – un ras de marée pour Harding – avant que quiconque ne puisse le lire dans un journal le lendemain.

La radio KDKA émettait à partir du garage de Frank Conrad. (Bettmann via Getty Images)

Diffuser différents types de politiques

En 1964, le théoricien des médias Marshall McLuhan a déclaré que « le média est le message », ce qui signifie que le type de canal par lequel un message est transmis importe plus que son contenu.

Les impressions des hommes politiques – ainsi que leurs approches de la campagne – ont changé avec l’avènement de la radio.

Pendant des siècles, le principal moyen d’information politique de masse a été l’imprimé. Lorsqu’Abraham Lincoln et Stephen Douglas ont participé à une série de neuf débats pour le Sénat américain dans l’Illinois en 1858, les participants en personne se comptaient par milliers, mais des millions de personnes ont suivi les débats grâce à des comptes rendus détaillés dans les journaux du pays. Les candidats devaient présenter des arguments, et chacun des débats durait trois heures.

Dans les années 1930, les hommes politiques ont pu s’adresser directement aux citoyens par le biais de la radio. La Grande Dépression a donné lieu à des discussions au coin du feu avec FDR [Franklin Delano Roosevelt, NdT], et pendant la Seconde Guerre mondiale, Winston Churchill s’est adressé directement à la population par l’intermédiaire de la BBC. L’attaché de presse de FDR a fait l’éloge de la radio, en déclarant : « Elle ne peut pas dénaturer ou déformer les propos. » Mais McLuhan l’a ensuite décrit comme un média « chaud », car les discours diffusés pouvaient susciter des passions d’une manière qui a également rendu possible la montée de totalitaristes tels que Mussolini et Hitler.

Marshall McLuhan a fait remarquer que « le médium est le message. »
(Francois Bibal/Gamma-Rapho via Getty Images)

La télévision prend le relais

Avec le temps, les politiciens ont commencé à utiliser le divertissement pour attirer l’attention des électeurs. À l’époque de la radio, des stars comme Judy Garland chantaient des chansons au nom du président Franklin D. Roosevelt.

Avec l’arrivée de la télévision, la stratégie politique a évolué encore plus dans le sens du spectacle. La RCA avait expérimenté les émissions de télévision dans les années 1930, mais en 1945, il y avait moins de 10 000 téléviseurs aux États-Unis. Dans les années 1950, les principaux réseaux de diffusion – ABC, CBS et NBC – étaient en place et fonctionnaient.

Lors de l’élection de 1952, la campagne d’Eisenhower a commencé à travailler avec des agences de publicité et des acteurs tels que Robert Montgomery pour façonner la personnalité télévisuelle du candidat. Plus que jamais, une image bien affinée est devenue la clé du pouvoir politique.

En 1960, 46 millions de téléviseurs étaient en service aux États-Unis, permettant à 66 millions de personnes de suivre le premier débat présidentiel télévisé entre John Kennedy et Richard Nixon. Kennedy était assez télégénique, mais Richard Nixon s’est présenté à leur premier débat l’air pâle, portant un costume qui contrastait mal avec le décor, et arborant une barbe de fin de journée. La plupart des personnes qui ont écouté le débat à la radio pensaient que Nixon avait gagné, mais une grande majorité des téléspectateurs ont préféré Kennedy.

Créatures des médias ?

Aujourd’hui, les médias sociaux ont contribué à transformer davantage le discours politique, qui est passé d’un argument raisonné à des images et des effets qui attirent l’attention. Les hommes politiques, qui sont désormais en concurrence avec des centaines d’autres canaux et médias, doivent attirer l’attention des électeurs, et pour ce faire, ils se tournent de plus en plus vers la dérision, voire l’indignation.

Certains pourraient considérer la politique moderne comme l’accomplissement d’une prophétie de McLuhan : « L’homme politique ne sera que trop heureux d’abdiquer en faveur de son image, car celle-ci sera beaucoup plus puissante qu’il ne le sera jamais. »

Le recours croissant à la radiodiffusion et aux médias sociaux rend plus difficile l’examen des mérites des arguments. Mais la fiction visuelle est quelque chose auquel presque tout le monde peut s’identifier instantanément.

Donald Trump aurait-il pu être élu président en 1860 ? Abraham Lincoln aurait-il pu être élu président aujourd’hui ?

Nous ne le saurons jamais. Mais si nous prenons McLuhan au mot, nous devons sérieusement envisager la possibilité que ces deux hommes soient les créatures des médias de leur époque.

Les sociétés démocratiques négligent à leurs risques et périls les effets des nouvelles formes de médias sur la qualité du discours politique.

Le gouvernement « du peuple, par le peuple et pour le peuple » – comme l’a dit Lincoln – ne peut prospérer que lorsque les électeurs sont informés par un échange d’idées vraiment solide.

Richard Gunderman est professeur de médecine, humanités et philanthropie à l’université de l’Indiana.

Source : Consortium News, Richard Gunderman, 03-11-2020
Traduit par les lecteurs du site Les Crises

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Commentaire recommandé

RGT // 25.11.2020 à 08h39

Le gouvernement « du peuple, par le peuple et pour le peuple »…

Lincoln fut sans aucun doute le premier à faire de la publicité mensongère..

Et concernant les médias, il suffit simplement de constater « l’objectivité » de leurs fables pour se rendre compte que leurs propriétaires ont désormais bien compris que ce n’est pas la message qui compte mais la manière dont il est présenté pour faire totalement basculer une opinion qui ne se concentre pas sur le contenu mais sur le contenant.

Comme dans n’importe quel supermarché, avec des articles en « tête de gondole » emballés dans des paquets de couleurs chatoyantes alors que d’autres produits plus « austères » seront boudés par les cons-sommateurs plus attachés au paraître qu’à l’être.

4 réactions et commentaires

  • RGT // 25.11.2020 à 08h39

    Le gouvernement « du peuple, par le peuple et pour le peuple »…

    Lincoln fut sans aucun doute le premier à faire de la publicité mensongère..

    Et concernant les médias, il suffit simplement de constater « l’objectivité » de leurs fables pour se rendre compte que leurs propriétaires ont désormais bien compris que ce n’est pas la message qui compte mais la manière dont il est présenté pour faire totalement basculer une opinion qui ne se concentre pas sur le contenu mais sur le contenant.

    Comme dans n’importe quel supermarché, avec des articles en « tête de gondole » emballés dans des paquets de couleurs chatoyantes alors que d’autres produits plus « austères » seront boudés par les cons-sommateurs plus attachés au paraître qu’à l’être.

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  • Denis Monod-Broca // 25.11.2020 à 09h59

    Il y a eu Marconi, mais il y aussi eu Edouard Branly, dans l’invention de la radio.

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  • Casimir Ioulianov // 25.11.2020 à 14h01

    Quand on a méticuleusement transmuté des tribuns en icônes, il ne faut pas s’étonner de voir la politique devenir sectaire. Le grand absent de la dernière présidentielle US fut le débat de fond ; quel utilité quand chaque parti campe sur son propre dogme ?
    D’ailleurs ça marche tellement bien que le mec qui s’est contenté d’être une photo sur une affiche, un nom sur des pelouses et une étiquette politique l’a emporté haut la main presque sans avoir à débattre… pour au final … n’apporter que peu de changement à ce que le précédent a pu faire.
    Les question des opinions divergentes à la base du « fait politique » semble être définitivement tranchée ; 99% de panurgisme vers la dictature « du marché par définition neutre » et 1% de gros trolls pour le camp d’en face ce qui donne ce bon goût de démocratie.
    Quand on peut pas se prononcer sur le fond , on se résout à juger sur les marges et l’image devient alors importante. M’est d’avis qu’en posant de vrais questions politique, on réduirait l’importance prise par l’image … mais pour ça il faudrait être en démocratie … où l’image importe peu vu que les idées prennent le pas sur ceux qui les défendent de toutes façons.

      +2

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    • Alfred // 26.11.2020 à 07h51

      Le panurgisme joue certaiment un rôle dans chaque camp mais n’est pas très chrétien de prendre tous les électeurs pour des crétins. Peut être que la baisse réelle du taux de chômage (qu’elle soit due ou non à Trump) a dû jouer un petit rôle quand même… Peut être que le fait de n’avoir pas créé de nouveau front militaire a pu jouer. Il me semble au contraire que ces élections on été les plus polarisées sur le fond. Ainsi si Trump a pu rassembler aussi chez les noirs et latinos (les premiers étant un vote quasi captif des démocrates traditionnellement) c’est qu’il s’est passé quelque chose de politique.
      Diverses sources montrent un polarisation suivant le niveau de revenu davantage que suivant le niveau d’etudes. Trump a rassemblé chez ceux qui on retrouvé un peu d’oxygène économique dans la classe moyenne. Il y a eu aussi une très forte polarisation (traditionnelle
      mais encore plus forte que d’habitude) sur des sujets comme le réchauffement climatique, le droit à avoir des armes ou non, etc. Quelque soit l’avis que l’on peut avoir ce sont des sujets politiques qui impactent la vue des gens. Et non d’affichage.

        +1

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