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28.mars.201928.3.2019 // Les Crises

Patrick Lawrence : Pompeo, Pence et l’aliénation de l’Europe

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Source : Consortium News, Patrick Lawrence, 19-02-2019

Si l’objectif était d’isoler davantage les États-Unis, les deux responsables n’auraient pas pu faire mieux la semaine dernière, écrit Patrick Lawrence.

Quel job le vice-président Mike Pence et le secrétaire d’État Mike Pompeo ont effectué en Europe la semaine dernière ! Si l’objectif était d’aggraver une fracture transatlantique déjà critique et d’isoler davantage les États-Unis, ils n’auraient pas pu revenir à Washington avec un meilleur résultat. Nous devrons peut-être qualifier cette incursion d’échec parmi les plus maladroits et les plus abjects en matière de politique étrangère depuis la prise de fonctions du président Donald Trump il y a deux ans.

Pence et Pompeo ont tous deux pris la parole jeudi dernier lors d’une réunion parrainée par les États-Unis à Varsovie, censée être axée sur « la paix et la sécurité au Moyen-Orient ». Cela s’est avéré être un euphémisme pour le recrutement des plus de 60 nations présentes dans une alliance anti-iranienne.

« Il est impossible d’instaurer la paix et la stabilité au Moyen-Orient sans affronter l’Iran », a déclaré Pompeo. Les seuls délégués à qui cette idée a plu sont Benjamin Netanyahou, le Premier ministre israélien, et des responsables de pays arabes du Golfe partageant la même obsession de renverser la République islamique.

Pompeo quittant Varsovie. (Photo du Département d’État de Ron Przysucha)

Pence a ensuite assisté à la conférence annuelle sur la sécurité à Munich, où il a développé certains des thèmes privilégiés de l’administration Trump. Parmi ceux-ci : les Européens devraient abandonner l’accord nucléaire avec l’Iran, les Européens devraient mettre un terme à leurs échanges commerciaux avec la Russie, les composants de Huawei et d’autres entreprises chinoises devraient être exclus de leurs réseaux de communication. En bref, les Européens devraient reconnaître la domination mondiale de l’Amérique et faire comme elle. Comme si on était encore, disons, en 1954.

Il est difficile d’imaginer à quel point une administration américaine peut toujours se montrer autant en décalage par rapport aux réalités du XXIe siècle. Comment un vice-président et un secrétaire d’État peuvent-ils s’attendre à vendre de tels messages à des pays qui leur sont clairement opposés?

Combattre le thème anti-iranien

Pompeo qui a créé un « Groupe d’Action Iranien » après le retrait du gouvernement Trump de l’accord sur le nucléaire de 2015, a repris à plusieurs reprises un thème unique dans ses exposés à Varsovie. Les Iraniens, a-t-il déclaré, « exercent une influence perverse au Liban, au Yémen, en Syrie et en Irak. Les trois H – les Houthis, le Hamas et le Hezbollah – ceux-là sont de véritables menaces ».

Pence s’est détourné de l’idée suivante. « Au début de cette conférence historique », déclare-t-il, « les dirigeants de toute la région ont convenu que la plus grande menace à la paix et à la sécurité au Moyen-Orient est la République islamique d’Iran ». À noter : tous les « dirigeants de la région » étaient des sunnites, à l’exception de Netanyahou. Les principaux alliés européens, toujours furieux que Washington se soit désisté de l’accord nucléaire, ont envoyé des responsables de bas niveau et n’ont pas prononcé de discours.

Les signataires européens de l’accord avec l’Iran savaient sûrement ce qui allait se passer. Pence, tout en insistant pour que la Grande-Bretagne, la France et l’Allemagne se retirent du pacte nucléaire – « le temps est venu », a-t-il déclaré – critiquait aussi le mécanisme de financement mis en place le mois dernier pour contourner les sanctions commerciales imposées par le gouvernement Trump à l’Iran. « Ils appellent cela un “véhicule à usage spécial” », a déclaré Pence. « Nous appelons cela un effort pour briser les sanctions américaines contre le régime révolutionnaire meurtrier iranien. »

Il y avait beaucoup de dirigeants européens à la conférence sur la sécurité du week-end dernier à Munich, au cours de laquelle Pence en a profité pour consolider ce qui commence à ressembler à une escalade irréparable de l’aliénation transatlantique. Après avoir renouvelé son attaque contre les signataires européens de l’accord avec l’Iran, il a tourné ses critiques vers le gazoduc Nord Stream 2.

Actuellement en construction, il s’agira du deuxième pipeline sous-marin reliant Gazprom, la société énergétique russe, à l’Allemagne et à d’autres marchés européens. Le mois dernier, les États-Unis ont renouvelé leurs menaces de sanctionner les entreprises allemandes travaillant sur le projet de 11 milliards de dollars. « Nous ne pouvons pas renforcer l’Occident en devenant dépendants de l’Est », a déclaré Pence lors de la conférence sur la sécurité samedi.

Cela et d’autres remarques à Munich ont suffi à convaincre Angela Merkel de prononcer un discours inhabituellement passionné pour la défense de l’accord sur le nucléaire, la coopération multilatérale et les profondes relations économiques que l’Europe entretient avec la Russie. « Sur le plan stratégique, l’Europe n’a pas intérêt à couper toute relation avec la Russie », a déclaré la chancelière allemande.

Angela Merkel et Vladimir Poutine à Moscou, 2015. (Le président de la Russie)

La primauté américaine vs l’avenir de l’Europe

Le discours de Merkel est au cœur de ce qui était fondamentalement en cause lorsque Pompeo et Pence ont traversé l’Europe la semaine dernière. Il y a trois questions à considérer.

La plus évidente est l’insistance persistante de Washington sur la primauté américaine face à une résistance frontale, même de la part de ses alliés de longue date. « Depuis le premier jour, le président Trump a rétabli le leadership américain sur la scène mondiale », a déclaré Pence à Varsovie. Et à Munich : « L’Amérique est plus forte que jamais et l’Amérique est à nouveau leader mondial. »

Ses discours dans chacune des deux villes sont pleins d’affirmations creuses de cette sorte, disant exactement l’inverse : l’Amérique est vouée à continuer à s’isoler petit à petit, tant que ses dirigeants resteront perdus dans leurs nuages nostalgiques.

Les deux autres questions concernent l’Europe et son avenir. En fonction des solutions trouvées, une alliance transatlantique plus distante s’avérera inévitable.

Premièrement, l’Europe doit rapidement accepter sa position sur le flanc occidental du bloc euro-asiatique. Merkel avait raison : les puissances européennes ne peuvent de manière réaliste prétendre qu’une interdépendance de plus en plus profonde avec la Russie est un choix. Il n’y a pas de choix. L’initiative chinoise de la Route de la Soie, à mesure de sa progression vers l’ouest, rendra cela plus clair encore.

Deuxièmement, l’Europe doit développer des politiques d’accueil avec sa périphérie, c’est-à-dire le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord, afin de préserver la stabilité à long terme de son voisinage. Les migrations massives en provenance de Syrie, de Libye et d’autres régions ont rendu cela évident de la manière la plus tragique possible. L’Allemagne et la France ont le mérite d’avoir engagé des négociations avec la Turquie et la Russie en vue de l’élaboration de plans de reconstruction pour la Syrie comprenant un règlement politique global.

À ce stade, Washington ne montre aucun signe pour la levée des sanctions contre la Syrie en vigueur depuis plus de huit ans. Les États-Unis peuvent en effet imposer de nouvelles sanctions aux entreprises participant à des projets de reconstruction. En réalité, cela pourrait criminaliser la reconstruction de la Syrie – en faisant ainsi de ce pays un sujet de discorde entre l’Europe et les États-Unis.

Patrick Lawrence, correspondant à l’étranger depuis de nombreuses années, principalement pour l’International Herald Tribune, est éditorialiste, essayiste, auteur et conférencier. Son plus récent livre s’intitule « Time No Longer : Americans After the American Century » (Yale) [« Une époque révolue : Les Américains après le siècle américain », NdT]. Suivez-le @thefloutist. Son site Web est www.patricklawrence.us.

Source : Consortium News, Patrick Lawrence, 19-02-2019

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

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Commentaire recommandé

Robert // 28.03.2019 à 08h07

Les Américains sont en train de perdre leur leadership et résisteront par tous les moyens, que ce soit face à la Chine ou face à la Russie. A cet égard, ils n’ont pas l’intention de renoncer à leur “pré carré” européen. Leur vision géopolitique agressive est dangereuse pour l’ avenir du monde…

18 réactions et commentaires

  • openmind // 28.03.2019 à 07h47

    Mais qui a entendu parlé de cela dans le détail sur nos médias? Dites le moi, je serais rassuré qu’il en ait été fait échos. Par contre cette information a bien été évoquée dans le détail sur les chaînes russes, je le confirme pour les avoir suivies.
    Je trouve le traitement des infos de plus en plus sélectif et visible, l’Ukraine? Rien ou presque sur nos chaînes principales, il y a des élections ce dimanche tout de même…le désaccord profond avec les USA qui nous ont imposé des sanctions avec la Russie après l’affaire ukrainienne, bah on ne va pas trop creuser sur les pourquoi, on va juste dire que Trump a des sbires débiles ou bien incompétents…

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    • moshedayan // 28.03.2019 à 18h18

      @openmind,
      je vous bouscule un peu : «les USA …imposé des sanctions avec la Russie» # Faut pas pousser mémère dans les orties ! L’UE s’est empressée de prendre les sanctions, après le feu vert incitatif des USA. Un an après l’UE les a même renforcées (sans vraiment se concerter avec les Américains). Emmanuel Todd a fort bien analysé l’affaire dans une interview à France Culture : l’UE, l’Allemagne, la Pologne, la Suède ont été aussi à la manoeuvre à Maïdan et votre pays s’est précipité pour aboyer avec “la meute occident”. En Pologne, quelques fascistes ukrainiens ont été entraînés ou “contactés” par des conseillers occidentaux.
      Le bilan est hélas pour la France accablant (et il s’aggrave par le flot de la campagne russophobe de vos médias comme un arbre de force inertielle). Les Russes que je connais sont convaincus qu’il n’y a plus rien à attendre des Occidentaux. L’objectif qu’ils envisagent est de “s’entendre sur les transferts de technologies et l’importation de certains produits… tant que cela peut se faire… et de se préparer à l’agression de l’UE”. Cela ressemble à ce laps de temps de 1939-1941. J’ose parier que votre président n’est pas prêt d’étre en “visite positive” en Russie. Les hommes d’affaires français en Russie n’en veulent pas d’ailleurs…

        +13

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  • Robert // 28.03.2019 à 08h07

    Les Américains sont en train de perdre leur leadership et résisteront par tous les moyens, que ce soit face à la Chine ou face à la Russie. A cet égard, ils n’ont pas l’intention de renoncer à leur “pré carré” européen. Leur vision géopolitique agressive est dangereuse pour l’ avenir du monde…

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  • Bordron Georges // 28.03.2019 à 08h29

    L’«accord nucléaire», le “véhicule à usage spécial” pour l’Iran, le gazoduc ‘‘Nord Stream 2’’ de la Russie, ‘‘Huawei’ et ses composants de la Chine
    Oui, bien sûr, Trump et les US sont dans une partie de bras de fer contre les pays européens. C’est une véritable guerre commerciale dans laquelle leur arme principale est le système financier et le dollar. Cela fait cinquante ans qu’ils donnent l’accès au marché américain pour les entreprises européennes tout en achetant leur capital à bas prix.
    Oui, ils proclament leur domination sur le Monde et surtout sur l’UE. L’Allemagne regimbe, la France a déjà cédé, Les grandes entreprises de l’UE se sont toujours soumise. L’UE cèdera. Laissez passer le temps, elle cèdera.

      +5

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    • Kokoba // 28.03.2019 à 09h10

      Leur arme principale, c’est surtout la corruption de nos dirigeants.
      Et la construction Européenne qui fait que les décideurs sont hors de portée du controle démocratique

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  • Graindesel // 28.03.2019 à 10h39

    Qui a le plus besoin de l’autre? Les USA ou le reste du monde… Poser la question c’est y répondre, car le reste du monde est auto-suffisant.

    Ou quand les corrompus du reste du monde sont payés en monnaie de singe et les pays rackettés.

      +16

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  • cording // 28.03.2019 à 12h17

    Pour ces gens-là faire la paix c’est faire la guerre. Au secours Orwell !!!

      +2

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  • Catalina // 28.03.2019 à 12h22

    Quand on perd la guerre contre des agriculteurs au Vietnam, on cultive l’humilité ou on va au moins cherhcehr sa définition dans le dictionnaire. Pour moi les USA sont surtout les plus grands terrorsites de la planète et sont copains comme cochons avec tous ceux qu’on nomme “terroristes”. Terroristes = ceux qui sément la terreur.
    Bien le bonjour à ouachinguetonne.

      +14

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  • inement // 28.03.2019 à 16h07

    Ce qui est criant ici c’est que malgré les nombreuses leçons de l’Histoire, malgré les avancées des dernières décennies en terme de richesses, de transport, d’éducation, de santé, de communication, de technologie etc.., nous en restions sur cette nature politique malsaine du colonialisme et néo-colonialisme, sur ce rapport de force permanent entre chacun et tous, tout en laissant comme une parenthèse mise de côté la qualité de vie et trop souvent de survie qui concerne les peuples de ce monde et la majorité de la civilisation humaine qui continue de pâtir durement de cette idéologie politique/géopolitique “moyenâgeuse”.

    Il semble en réalité que les peuples soient beaucoup plus évolués que leurs zèlites, sur l’idée comme sur la capacité à tous vivre dans une certaine modération consumériste découlant du bon sens afin de pouvoir installer nos Populations Mondiales dans une organisation qui prendrait tout le monde en compte en concrétisant enfin le droit pour tous de pouvoir vivre dignement puis dans un monde apaisé, et de là, prendre soin tous ensembles ( comme disait J.Chirac ) de la maison qui brûle, la planète.

    Ce sont bien les “élites” composant ces innombrables réseaux de pouvoir qui ont plus que de sérieuses tendances pathologiques et plus que des cerveaux malades, qui nous imposent leurs bêtises amenant à ce monde jamais vu, tellement instable fait d’inégalités et d’injustices toujours plus grandes, contre lesquelles nous nous devons maintenant de lutter pour peut-être finalement sauver l’humanité.
    Des élites qui aujourd’hui ne le sont plus que pour elles-même, les peuples s’éveillant, elles seront demain peut-être la plèbe du futur présent !?

      +3

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  • lon // 28.03.2019 à 20h05

    Lentement mais surement les allemands se désengagent de la tutelle atlantique , ça n’a jamais été leur domaine naturel, on va peut-être enfin voir arriver dans la prochaine décennie l’aboutissement politique d’une évidence géographique , l’espace Eurasie de Lisbonne à Vladivostok , le seul espace culturellement et technologiquement assez avancé capable de garantir la paix et la sécurité à tout un continent , c’est cela la mission civilisatrice de l’Europe il n’y en a pas d’autres .

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    • Pol ux // 29.03.2019 à 05h44

      C’est ce qu’un grand homme politique français répète depuis de nombreuses années. Il est censuré par le pouvoir.

        +3

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