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8.mai.20198.5.2019 // Les Crises

A Sétif, un autre 8 mai 1945

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La guerre d’Algérie a commencé à Sétif

Le 8 mai 1945, tandis que la France fêtait la victoire, son armée massacrait des milliers d’Algériens à Sétif et à Guelma. Ce traumatisme radicalisera irréversiblement le mouvement national.

Désignés par euphémisme sous l’appellation d’« événements » ou de « troubles du Nord constantinois », les massacres du 8 mai 1945 dans les régions de Sétif et de Guelma sont considérés rétrospectivement comme le début de la guerre algérienne d’indépendance. Cet épisode appartient aux lignes de clivage liées à la conquête coloniale.

La vie politique de l’Algérie, plus distincte de celle de la France au fur et à mesure que s’affirme un mouvement national, a été dominée par les déchirements résultant de cette situation. Chaque fois que Paris s’est trouvé engagé dans une guerre, en 1871, en 1914 et en 1940, l’espoir de mettre à profit la conjoncture pour réformer le système colonial ou libérer l’Algérie s’est emparé des militants. Si, en 1871 en Kabylie et dans l’Est algérien et en 1916 dans les Aurès, l’insurrection était au programme, il n’en allait pas de même en mai 1945. Cette idée a sans doute agité les esprits, mais aucune preuve n’a pu en être avancée, malgré certaines allégations.

La défaite de la France en juin 1940 a modifié les données du conflit entre la colonisation et les nationalistes algériens. Le monde colonial, qui s’était senti menacé par le Front populaire – lequel avait pourtant, sous sa pression, renoncé à ses projets sur l’Algérie –, accueille avec enthousiasme le pétainisme, et avec lui le sort fait aux juifs, aux francs-maçons et aux communistes.

Avec le débarquement américain, le climat se modifie. Les nationalistes prennent au mot l’idéologie anticolonialiste de la Charte de l’Atlantique (12 août 1942) et s’efforcent de dépasser leurs divergences. Le courant assimilationniste se désagrège. Aux partisans d’un soutien inconditionnel à l’effort de guerre allié, rassemblés autour du Parti communiste algérien et des « Amis de la démocratie », s’opposent tous ceux qui, tel le chef charismatique du Parti du peuple algérien (PPA), Messali Hadj, ne sont pas prêts à sacrifier les intérêts de l’Algérie colonisée sur l’autel de la lutte antifasciste.

Vient se joindre à eux un des représentants les plus prestigieux de la scène politique : Ferhat Abbas. L’homme qui, en 1936, considérait la patrie algérienne comme un mythe se prononce pour « une République autonome fédérée à une République française rénovée, anticoloniale et anti-impérialiste », tout en affirmant ne rien renier de sa culture française et occidentale. Avant d’en arriver là, Ferhat Abbas avait envoyé aux autorités françaises, depuis l’accession au pouvoir de Pétain, des mémorandums qui restèrent sans réponse. En désespoir de cause, il transmet aux Américains un texte signé par 28 élus et conseillers financiers, qui devient le 10 février 1943, avec le soutien du PPA et des oulémas, le Manifeste du peuple algérien.

Alors, l’histoire s’accélère. Les gouvernants français continuent à se méprendre sur leur capacité à maîtriser l’évolution. De Gaulle n’a pas compris l’authenticité des poussées nationalistes dans les colonies. Contrairement à ce qui a été dit, son discours de Brazzaville, le 30 janvier 1944, n’annonce aucune politique d’émancipation, d’autonomie (même interne). « Cette incompréhension se manifeste au grand jour avec l’ordonnance du 7 mars 1944 qui, reprenant le projet Blum-Violette de 1936, accorde la citoyenneté française à 65 000 personnes environ et porte à deux cinquièmes la proportion des Algériens dans les assemblées locales », écrit Pierre Mendès France à André Nouschi (1). Trop peu et trop tard : ces miniréformes ne touchent ni à la domination française ni à la prépondérance des colons, et l’on reste toujours dans une logique où c’est la France qui accorde des droits…

L’ouverture de vraies discussions avec les nationalistes s’imposait. Mais Paris ne les considère pas comme des interlocuteurs. Leur riposte à l’ordonnance du 7 mars intervient le 14 : à la suite d’échanges de vues entre Messali Hadj pour les indépendantistes du PPA, Cheikh Bachir El Ibrahimi pour les oulémas et Ferhat Abbas pour les autonomistes, l’unité des nationalistes se réalise au sein d’un nouveau mouvement, les Amis du Manifeste et de la liberté (AML). Le PPA s’y intègre en gardant son autonomie. Plus rompus aux techniques de la politique moderne et à l’instrumentalisation de l’imaginaire islamique, ses militants orientent leur action vers une délégitimation du pouvoir colonial. La jeunesse urbaine leur emboîte le pas. Partout, les signes de désobéissance se multiplient. Les antagonismes se durcissent. La colonie européenne et les juifs autochtones prennent peur et s’agitent.

Au mois de mai 1945, lors du congrès des AML, les élites plébéiennes du PPA affirmeront leur suprématie. Le programme initial convenu entre les chefs de file du nationalisme – la revendication d’un Etat autonome fédéré à la France – sera rangé au magasin des accessoires. La majorité optera pour un Etat séparé de la France et uni aux autres pays du Maghreb et proclamera Messali Hadj « leader incontesté du peuple algérien ». L’administration s’affolera et fera pression sur Ferhat Abbas pour qu’il se dissocie de ses partenaires.

Cette confrontation s’était préparée dès avril. Les dirigeants du PPA – et plus précisément les activistes, avec à leur tête le Dr Mohamed Lamine Debaghine – sont séduits par la perspective d’une insurrection, espérant que le réveil du millénarisme et l’appel au djihad favoriseront le succès de leur entreprise. Mais leur projet irréaliste avorte. Dans le camp colonial, où l’on craint de voir les Algériens rejeter les « Européens » à la mer, le complot mis au point par la haute administration, à l’instigation de Pierre-René Gazagne, haut fonctionnaire du Gouvernement général, pour décapiter les AML et le PPA prend jour après jour de la consistance.

L’enlèvement de Messali Hadj et sa déportation à Brazzaville, le 25 avril 1945, après les incidents de Reibell, où il est assigné à résidence, préparent l’incendie. La crainte d’une intervention américaine à la faveur de démonstrations de force nationalistes hantait certains, dont l’islamologue Augustin Berque (2). Exaspéré par le coup de force contre son leader, le PPA fait de la libération de Messali Hadj un objectif majeur et décide de défiler à part le 1er mai, avec ses propres mots d’ordre, ceux de la CGT et des PC français et algérien restant muets sur la question nationale. A Oran et à Alger, la police et des Européens tirent sur le cortège nationaliste. Il y a des morts, des blessés, de nombreuses arrestations, mais la mobilisation continue.

Le 8 mai, le Nord constantinois, délimité par les villes de Bougie, Sétif, Bône et Souk-Ahras et quadrillé par l’armée, s’apprête, à l’appel des AML et du PPA, à célébrer la victoire des alliés. Les consignes sont claires : rappeler à la France et à ses alliés les revendications nationalistes, et ce par des manifestations pacifiques. Aucun ordre n’avait été donné en vue d’une insurrection. On ne comprendrait pas sans cela la limitation des événements aux régions de Sétif et de Guelma. Dès lors, pourquoi les émeutes et pourquoi les massacres ?

La guerre a indéniablement suscité des espoirs dans le renversement de l’ordre colonial. L’évolution internationale les conforte. Les nationalistes, PPA en tête, cherchent à précipiter les événements. De la dénonciation de la misère et de la corruption à la défense de l’islam, tout est mis en œuvre pour mobiliser. « Le seul môle commun à toutes les couches sociales reste (…) le djihad, compris comme arme de guerre civile plus que religieuse. Ce cri provoque une terreur sacrée qui se mue en énergie guerrière », écrit l’historienne Annie Rey-Goldzeiguer (3). La maturité politique n’était pas au rendez-vous chez les ruraux, qui ne suivaient que leurs impulsions.

Chez les Européens, une peur réelle succède à l’angoisse diffuse. Malgré les changements, l’égalité avec les Algériens leur reste insupportable. Il leur faut coûte que coûte écarter cette alternative. Même la pâle menace de l’ordonnance du 7 mars 1944 les effraie. Leur seule réponse, c’est l’appel à la constitution de milices et à la répression. Ils trouvent une écoute chez Pierre-René Gazagne, chez le préfet de Constantine Lestrade Carbonnel et le sous-préfet de Guelma André Achiary, qui s’assignent pour but de « crever l’abcès ».

A Sétif, la violence commence lorsque les policiers veulent se saisir du drapeau du PPA, devenu depuis le drapeau algérien, et des banderoles réclamant la libération de Messali Hadj et l’indépendance. Elle s’étend au monde rural, où l’on assiste à une levée en masse des tribus. A Guelma, les arrestations et l’action des milices déclenchent les événements, incitant à la vengeance contre les colons des environs. Les civils européens et la police se livrent à des exécutions massives et à des représailles collectives. Pour empêcher toute enquête, ils rouvrent les charniers et incinèrent les cadavres dans les fours à chaux d’Héliopolis. Quant à l’armée, son action a fait dire à un spécialiste, Jean-Charles Jauffret, que son intervention « se rapproche plus des opérations de guerre en Europe que des guerres coloniales traditionnelles (4) ». Dans la région de Bougie, 15 000 femmes et enfants doivent s’agenouiller avant d’assister à une prise d’armes.

Le bilan des « événements » prête d’autant plus à contestation que le gouvernement français a mis un terme à la commission d’enquête présidée par le général Tubert et accordé l’impunité aux tueurs. Si on connaît le chiffre des victimes européennes, celui des victimes algériennes recèle bien des zones d’ombre. Les historiens algériens (5) continuent légitimement à polémiquer sur leur nombre. Les données fournies par les autorités françaises n’entraînent pas l’adhésion. En attendant des recherches impartiales (6), convenons avec Annie Rey-Goldzeiguer que, pour les 102 morts européens, il y eut des milliers de morts algériens.

Les conséquences du séisme sont multiples. Le compromis tant recherché entre le peuple algérien et la colonie européenne apparaît désormais comme un vœu pieux.

En France, les forces politiques issues de la Résistance se laissent investir par le parti colonial. « Je vous ai donné la paix pour dix ans ; si la France ne fait rien, tout recommencera en pire et probablement de façon irrémédiable », avait averti le général Duval, maître d’œuvre de la répression. Le PCF – qui a qualifié les chefs nationalistes de« provocateurs à gages hitlériens » et demandé que « les meneurs soient passés par les armes » – sera, malgré son revirement ultérieur et sa lutte pour l’amnistie, considéré comme favorable à la colonisation. En Algérie, après la dissolution des AML le 14 mai, les autonomistes et les oulémas accusent le PPA d’avoir joué les apprentis sorciers et mettent fin à l’union du camp nationaliste. Les activistes du PPA imposent à leurs dirigeants la création d’une organisation paramilitaire à l’échelle nationale. Le 1er novembre 1954, on les retrouvera à la tête d’un Front de libération nationale. La guerre d’Algérie a bel et bien commencé à Sétif le 8 mai 1945.

Source : Mohammed Harbi, historien, auteur, avec Benjamin Stora, de La Guerre d’Algérie, 1954-2004, la fin de l’amnésie, (Robert Laffont, Paris, 2004), pour Le Monde Diplomatique, en mai 2005.

(1) André Nouschi, « Notes de lecture sur la guerre d’Algérie », dans Relations internationales, n° 114, 2003.

(2) C’est le père du grand islamologue Jacques Berque.

(3) Annie Rey-Godzeiguer (1990), Aux origines de la guerre d’Algérie 1940-1945. De Mers El Kébir aux massacres du Nord constantinois, La Découverte, Paris, 2002.

(4) Jean-Charles Jauffret (1990), La Guerre d’Algérie par les documents. Tome I,L’Avertissement (1943-1946), Services historiques de l’armée de terre (SHAT), Paris.

(5) Redouane Ainad Tabet, Le 8 mai 1945 en Algérie, OPU, Alger, 1987, et Boucif Mekhaled, Chronique d’un massacre. 8 mai 1945, Sétif, Guelma, Kherrata, Syros, Paris, 1995.

(6) On en a eu un avant-goût dans les travaux en cours de Jean-Pierre Peyrouloux. Voir à ce propos « Rétablir et maintenir l’ordre colonial », Mohammed Harbi et Benjamin Stora, op. cit.


Sétif, Guelma, l’autre 8 mai 1945

Rappel des faits, par Hassane Zerrouky. Le 8 mai 1945, les premiers tirailleurs algériens qui débarquent du croiseur Gloire font une entrée triomphale à Alger. La presse coloniale fait sa une sur la défaite du nazisme. Le jour même, débutent les manifestations organisées par le PPA à travers les principales villes algériennes. Brandissant des drapeaux alliés, y compris celui de la France mais aussi l’emblème algérien, scandant des mots d’ordre revendiquant l’indépendance de l’Algérie, portant des gerbes de fleurs devant être déposées devant les monuments aux morts, plusieurs centaines de milliers d’Algériens répondent à l’appel du PPA.

À Sétif et Guelma, cependant, l’événement prend une tournure dramatique. Le matin du 8 mai, avant que ne débute la marche, les manifestants sont invités par les organisateurs à déposer cannes, bâtons et couteaux devant la mosquée de Sétif. Le cortège, précédé par des scouts, devait se rendre au monument aux morts de la ville pour déposer une gerbe de fleurs en hommage aux soldats algériens tombés face au nazisme. Mais c’était sans compter avec le préfet de Constantine, Lestrade-Carbonnel, qui a ordonné aux forces de police : « Faites tirer sur tous ceux qui arborent le drapeau algérien. » Le commissaire de police Lucien Olivier ne se fait pas prier : il fait tirer sur les manifestants. Les colons, organisés en milices, participent à la répression.

De pacifiques, les manifestations deviennent violentes. Elles échappent au contrôle des nationalistes, tournent à l’émeute et embrasent tout l’Est algérien. Devant l’ampleur des cortèges de Sétif, mais aussi Kherrata et Guelma, l’administration coloniale fait intervenir l’armée. Légionnaires, tirailleurs sénégalais et même des prisonniers allemands et italiens sont engagés pour réprimer la révolte : manifestants fusillés sommairement par centaines, femmes violées… L’aviation mitraille et bombarde les villages de montagne. Le croiseur Duguay-Troin qui se trouvait dans la baie de Bougie bombarde les douars de la montagne kabyle. À Périgotville, près de Guelma, on fusille tous ceux qui savent lire et écrire. À Chevreuil, Petite Kabylie, c’est par groupes de vingt que des Algériens sont passés par des armes. Des prisonniers fusillés sont jetés dans les gorges de Kherrata. Parmi eux, Rabah Hanouz, membre de la Ligue des droits de l’homme, et ses trois enfants. À son frère Lounis, juste démobilisé à son retour de France, qui faisait partie du Comité pour l’amnistie des prisonniers, le ministre de l’Intérieur, André Le Troquet, lui demande d’oublier et de tourner la page. Les dizaines de milliers de manifestants qui ont été arrêtés seront libérés suite à une campagne du PCA qui avait pourtant condamné auparavant ce soulèvement populaire.

Officiellement cette répression a fait 1 500 morts algériens et 110 européens. Mais selon le général Duval qui a organisé cette répression, il y a eu 7 500 morts. Quant au général Tubert, membre de la commission d’enquête chargée de faire la lumière sur ces événements, il avance le chiffre de 15 000. Mais selon les nationalistes algériens, elle a fait 45 000 morts. Au-delà de cette querelle des chiffres, le fait est que les manifestations du 8 mai 1945 ont été durement réprimées et que les auteurs de ce massacre relevant du crime de guerre n’ont jamais été inquiétés. Pis, le général Duval, qui a poussé le cynisme jusqu’à lire une prière à la mosquée de Constantine, déclare alors : « Je vous ai donné la paix pour dix ans. » Moins de dix ans après, le 1er novembre 1954, débutait la guerre d’Algérie !

“Ces événements-là resteront à jamais gravés dans sa mémoire. Lahcène Bekhouche avait dix-sept ans lors du soulèvement du 8 mai 1945 dans le Constantinois. « Des Algériens avaient participé à la libération de la France. En contrepartie, nous demandions la liberté et l’égalité des droits », raconte le vieil homme. Pour avoir pris une part active aux manifestations, il fut condamné à mort. Une sentence finalement commuée en peine de prison. Lahcène Bekhouche sera incarcéré pendant dix-sept ans, jusqu’à l’indépendance, en 1962. En Algérie, un 8 mai toujours à vif.”

Source : Hassane Zerrouky, pour L’Humanité.


Que s’est-il vraiment passé à Sétif en mai 1945 ?

A Cannes, et aujourd’hui encore à sa sortie, “Hors-la-loi”, le nouveau film de Rachid Bouchareb (“Indigènes”), est l’objet d’une polémique… En cause, quelques minutes au début qui évoquent le massacre de Sétif, perpétré par les forces françaises en mai 1945, qui a fait des milliers de morts et entraîné, plus tard, la guerre d’Algérie. Un sujet fort sensible, sur lequel nous avions tenté en mai d’apporter un éclairage historique. Rediffusion.

Que s’est-il passé le 8 mai 1945 ?

A l’occasion de la victoire des Alliés sur l’Allemagne nazie, à laquelle ont participé des dizaines de milliers d’Algériens, plusieurs manifestations pacifiques sont organisées par le mouvement nationaliste, dans l’Est de l’Algérie. A 300 kilomètres d’Alger, à Sétif, un cortège se dirige vers le quartier européen en portant des pancartes : « Nous voulons être vos égaux », « Libérez Messali »… (Messali Hadj, le chef du principal mouvement nationaliste, a été, peu de temps avant, arrêté et exilé au Gabon). En tête, un scout musulman brandit le drapeau algérien. La police se précipite. Un jeune homme de 26 ans, Bouzid Saâl, s’empare du drapeau et est abattu par un policier. Les forces de l’ordre tirent dans la foule, la manifestation dégénère, et les quelques milliers de personnes se retournent alors violemment et aveuglément contre les « Français » présents, en tuant une trentaine.

102 morts, côté français, seront dénombrés les jours suivants dans la région (Guelma, Kherrata, etc.). La répression, extrêmement brutale, lancée par les autorités coloniales va faire des milliers de victimes côté musulmans, jusqu’à la fin du mois de mai. Les autorités distribuent des armes aux colons, des milices sont créées. L’armée emploie les grands moyens et fait même donner l’aviation pour bombarder la zone. Un véritable massacre, s’accordent à dire les historiens, qui ont attendu une cinquantaine d’années pour faire de cette page terrible, ignorée par la République, un sujet de thèses.

La polémique sur le nombre de victimes algériennes (1 500 selon les sources officielles de l’époque, 45 000 ou plus selon les nationalistes algériens) ne divise plus guère les historiens aujourd’hui, qui, comme Annie Rey-Goldzeiguer, auteur d’Aux origines de la guerre d’Algérie, 1940-1945. De Mers-El-Kébir aux massacres du Nord-Constantinois, (La Découverte, 2001), note : « La seule affirmation possible, c’est que le chiffre dépasse le centuple des pertes européennes et que reste dans les mémoires de tous le souvenir d’un massacre qui a marqué cette génération. »

Le véritable début de la guerre d’Algérie ?
Ces massacres de mai 1945, alors que le général de Gaulle dirige à Paris le gouvernement provisoire de la République française, marquent un tournant – tous les historiens en sont d’accord –, qui engendrera radicalisation et préparation à l’insurrection des nationalistes algériens.
Les massacres de Sétif et leur cortège d’hallucinantes scènes de barbarie marquent ainsi les prémices de la guerre d’Algérie, qui démarrera vraiment le 1er novembre 1954 avec les actions armées de la « Toussaint rouge » et la création du FLN par les chefs indépendantistes, comme Ahmed Ben Bella, en rupture avec Messali Hadj, jugé trop modéré.

Les témoignages
Le tout premier documentaire sur les massacres de Sétif est l’œuvre de Mehdi Lallaoui : il date de 1995, et fut diffusé sur Arte. Avec son association Au nom de la mémoire, il a joué un rôle important pour faire connaître et reconnaître cette page d’histoire, en organisant débats, colloques et en publiant des livres commeChroniques d’un massacre, Sétif, Guelma, Kherrata (Syros /Au nom de la mémoire, 1995). D’autres documentaires suivront, mais celui-ci a eu le mérite de recueillir les témoignages des principaux acteurs, aujourd’hui disparus. Parmi eux, voici deux paroles particulièrement fortes, qui permettent de comprendre pourquoi la mémoire de ces événements, aujourd’hui encore, est à vif, de part et d’autre de la Méditerranée.

La bande-annonce de “hors-la-loi”.

Pour aller plus loin : les livres

Les premiers livres sur les massacres du 8 mai 1945, comme celui, orienté, de l’élu français d’Algérie Eugène Vallet, Le Drame algérien. La vérité sur les émeutes de mai 1945 (Les grandes éditions françaises, 291 p.) paraissent dès 1948.
Hormis quelques articles et quelques chapitres, plutôt succincts, d’historiens, il faudra attendre une cinquantaine d’années pour que les massacres de Sétif entrent vraiment dans l’histoire.

– Yves Benot, Massacres coloniaux. 1944-1950 : la IVe République et la mise au pas des colonies françaises, La Découverte, 1994 (édition de poche : 2001).
– Boucif Mekhaled, Chroniques d’un massacre. 8 mai 1945 : Sétif, Guelma, Kherrata, Syros, 1995.
– Annie Rey-Goldzeiguer, Aux origines de la guerre d’Algérie, 1940-1945. De Mers-El-Kébir aux massacres du Nord-Constantinois, La Découverte, 2001 (édition de poche : 2006).
– Jean-Louis Planche, Sétif 1945, histoire d’un massacre annoncé (Perrin, 2006),
– Marcel Reggui, Les Massacres de Guelma. Algérie, mai 1945 : une enquête inédite sur la furie des milices coloniales, La Découverte, 2006 (édition de poche : 2008).
– Jean-Pierre Peyroulou, Guelma, 1945. Une subversion française dans l’Algérie coloniale, La Découverte, 2009.

Source : Thierry Leclère et Sophie Lherm, pour Télérama, le 19 mai 2010.

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18 réactions et commentaires

  • Jean-Do // 08.05.2019 à 07h16

    Merci pour cet ensemble très complet d’articles, caractéristique de “Les-Crises”. Je poursuis avec enthousiasme mon virement permanent.

      +7

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  • Cyd // 08.05.2019 à 08h40

    Pour faire contrepoint à l’histoire officielle de l’Algérie
    http://bernardlugan.blogspot.com/2015/04/setif-mai-1945-encore-une-provocation.html

      +16

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  • Cyd // 08.05.2019 à 08h43

    Et pour faire bonne mesure :
    http://bernardlugan.blogspot.com/2017/10/17-octobre-1961-un-massacre-sans.html

    17 octobre 1961 : un « massacre » sans cadavres

    Comme chaque année à la date anniversaire de la manifestation du 17 octobre 1961 à Paris, communistes et socialistes, amis du FLN et militants « anticolonialistes » (sic), vont commémorer un « massacre » qui aurait été perpétré par la police française. Ils se réuniront ensuite sur le Pont Saint-Michel d’où, toujours selon eux, des dizaines, voire des centaines d’Algériens auraient été précipités dans la Seine.

    Le seul problème, mais il est de taille, est que ce « massacre » n’a pas eu lieu… Quant aux noyades, à l’exception de celles pratiquées par le FLN sur les membres du MNA ou sur les Harkis, elles n’ont pas davantage existé…car nous sommes en réalité en présence d’un montage.

      +22

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  • Cyd // 08.05.2019 à 09h27

    J’adore ce genre d’argument quantitatif
    “En attendant des recherches impartiales (6), convenons avec Annie Rey-Goldzeiguer que, pour les 102 morts européens, il y eut des milliers de morts algériens.”

    Ce qui est bien avec les statistiques, on peut choisir ce qui nous arrange

    Pour 1 gamin tué sans préméditation, 102 européens tués : ratio 100
    Pour 102 européens tués, 6000 algériens tués (fourchette haute) : ratio 60

      +15

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    • jmk011 // 08.05.2019 à 10h03

      Totalement d’accord avec Cyd, l’ Histoire est toujours écrite par les vainqueurs, en l’occurrence le FLN (vainqueur politique malgré une défaite militaire). Et on peut faire dire aux statistiques ce que l’on veut en fonction de ce qui peut nous arranger.

        +12

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    • Véro // 09.05.2019 à 08h13

      La fourchette haute est plus haute que ce que vous dites.
      Mais de toutes façons les maths sont impuissantes à effacer la manière dont les colons se sont comportés à l’égard des colonisés.

        +0

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  • Politzer // 08.05.2019 à 10h55

    1 lire contre la repentance du regretté D.Lefeuvre
    2 méditer le jugement du revolutionnaire et fondateur du FLN Aït Ahmed “l Algérie c etait le Paradis quand la France y etait”.
    3 reflechir sur la question de la colonisation comme phenomene historique “necessaire” scientifiquement parlant.
    4 lire “Misere de la philosophie” et les considerations d Engels sur l introduction du jugement “moral” en histoire.
    5 mediter sur la question du bon du normal et du mechant capitaliste et de l esclavagiste.
    6 reflechir sur la question de l inegal developpement des peuples et des civilisation
    7 que penser de ce que le continent africain n a pas invente la roue pas davantage que le continent americain?
    8 que penser de l esclavage infra africain et de l existence de marches alimentaires de chaur humaine au 18e s. Ds le royaume du Dahomey?
    9 de la castration de 15 millions de sub sahariens par les esclavagistes arabo musulmans et du millions d esclaves europeens kidnappes en mer ?
    10 du jugement de Marx qui observe que les esclaves aux Antilles etaient mieux traites que les ouvriers enfants mineurs notamment? Le Capital livre 1

      +14

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    • Véro // 09.05.2019 à 08h20

      Le mieux pour réfléchir à toutes ces questions, c’est de se placer du point de vue de celui à qui on vole les terres, ou qu’on réduit en esclavage, ou qu’on exploite d’une manière ou d’une autre, ça évite de se perdre dans un relativisme douteux.
      Que l’on soit un esclave aux Antilles ou un enfant travaillant dans les mines, rien ne justifie les actes de l’exploiteur. Ce n’est pas une question de morale, mais de survie.

        +2

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      • Cyd // 09.05.2019 à 10h51

        En vous lisant, on voit les choses à sens uniques avec les méchants euroépens et les gentils arabes

        les arabes ont volé les terres des berberes, et aujurd’hui encore les oppriment economiquement et culturellement (cf la politique d’arabisation – voir aussi les optes en Egypte)

        les arabes pratiquaient la razzia en Europe et en Afrique sahelienne, cause du début de la colonisation, et pratiquent l’esclave (on l’a encore vu en Lybie) des subsaharien et des européens.

        Qui volent qui ? qui exploitent qui ?

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        • Véro // 09.05.2019 à 11h40

          Les gentils européens et les méchants arabes ? Non vous vous trompez. C’est vous qui dites cela.
          Moi je ne dis pas ça du tout. Je dis juste qu’il faut se placer du côté de l’opprimé, quel qu’il soit. Et l’opprimé peut-être arabe, européen, blanc, noir etc.
          Selon vous on ne doit pas accuser les européens d’avoir colonisé le maghreb parce que les arabes ont opprimé les berbères ? On ne doit pas accuser les européens d’avoir pratiqué l’esclavage parce que les africains l’ont fait aussi ? Selon moi chacun doit assumer ses propres responsabilités.

            +3

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  • Fritz // 08.05.2019 à 13h51

    Que de passions opposées. Je n’ai pas vécu les événements de Sétif. Et je regrette que ce blog ne mette en exergue aucun commentaire, comme si les responsables des crises.fr craignaient que le commentaire qui recueille le plus de suffrages ne contredise leur ligne implicite sur le drame de Sétif.

    J’ai participé ce matin, dans ma petite ville, à la cérémonie du 8 mai. Le message du ministre mentionnait sobrement les événements de Sétif. On ne saurait donc parler de censure aujourd’hui.

      +3

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  • Pierre Kiroul // 08.05.2019 à 13h54

    “La vérité historique réside dans le silence des morts.”
    Je suis toujours étonné par les gens qui jugent et condamnent sans avoir vécu les événements en question.
    Moins on connaît les choses et plus on est catégorique.

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    • jules Vallés // 08.05.2019 à 19h14

      Donc si on n’a pas été à Auschwitz, on ne peut ni juger ,ni condamner ?

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      • Alfred // 08.05.2019 à 19h37

        Vous gagnez avec 1000 points Godwin. Maintenant pensez au génocide rwandais. C’est déjà moins de noir et blanc et plus de zones grises. Les victimes ne sont plus là c’est sur et certains coupables sont connus. Mais tous les coupables? Vraiment? Les officiers tutsi du fpr qui disparaissent des qu’il balancent sur un président en exercice ce n’est pas du roman.. on peut juger et condamner mais il faut admettre qu’on ne sait pas tout et qu’on en manque..
        (La côte d’Ivoire vient aussi en mémoire en matière de jugements hâtifs).

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      • Pierre Kiroul // 09.05.2019 à 09h02

        Bravo ! Vous faites partie des bons. Vous l’avez prouvé. C’est bien !
        Et puis, je ne peux plus rien dire, vous avez sorti là l’argument massue : les chambres à gaz. Ce n’est même plus la peine de réfléchir.
        Je maintiens malgré tout que c’est beaucoup de présomption que de juger, et surtout de condamner avec assurance et certitude quand on n’a pas vécu l’évènement. On peut aussi essayer de comprendre tout simplement. Mais quand on vous prouve le contraire, il est un peu trop simpliste de se pardonner facilement avec l’excuse parfaite et imparable “oui, mais je ne savais pas”.

        “Un peuple de moutons finit par engendrer un gouvernement de loups.”
        Agatha Christie

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  • Pierre Kiroul // 09.05.2019 à 08h35

    “À Sétif et Guelma, cependant, l’événement prend une tournure dramatique. Le matin du 8 mai, avant que ne débute la marche, les manifestants sont invités par les organisateurs à déposer cannes, bâtons et couteaux devant la mosquée de Sétif. …. Mais c’était sans compter avec le préfet de Constantine, Lestrade-Carbonnel, qui a ordonné aux forces de police : « Faites tirer sur tous ceux qui arborent le drapeau algérien. » Le commissaire de police Lucien Olivier ne se fait pas prier : il fait tirer sur les manifestants. Les colons, organisés en milices, participent à la répression.”

    On écrit l’histoire comme on veut, surtout quand l’ouverture des archives publiques est retardée de décennies en décennies parce que ce qu’elles comportent ne va pas forcément dans le sens du politiquement correct.
    Comment se fait-il que le jeune Saâl Bouzid, qui élève un drapeau algérien au-dessus de la foule est tué par un seul coup de feu ? Comment se fait-il que des hommes désarmés sans bâton ni couteaux (donc pacifiques) se ruent sur le centre-ville et égorgent 23 européens innocents, enfants, femmes et vieillards, et font plus de 80 blessés, à l’arme blanche et armes à feu ?
    Dans les localités autour de Sétif, on dénombre simultanément plus de 72 morts.

    S’il y a une Histoire officielle sans ouvertures des archives, c’est que cette Histoire n’est qu'”officielle”. Ou alors ouvrons les archives !
    Tout le reste fait partie de la désinformation ambiante, constante et nécessaire.

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  • Pierre Kiroul // 09.05.2019 à 15h25

    Kateb Yacin, l’écrivain algérien bien connu a vécu parmi les manifestants ce moment dont tout le monde parle. On ne peut donc contester son témoignage.
    Il raconte les faits simplement, en disant bien qu’il n’y a eu qu’un seul coup de feu” quand Saâl Bouzid a été tué. Puis est rentré chez lui. Il raconte ensuite ce qu’il a entendu dire.
    Le film qui accompagne son témoignage est formé lui d’images de propagande montées, avec de nombreux coups de feu, et des commentaires partisans.
    Les Américains de leur côté mettent de l’huile sur le feu parce que cela les arrange, mais ils oublient de vérifier le nombre d’habitants à Sétif en 1945.
    https://www.facebook.com/Mr.Propagande.page/videos/657971634640503/

    Il a eu à Sétif un des plus forts accroissements de la population en Algérie entre 1936 et 1948. La population a cru de 38% en passant de 28 400 habitants en 1936 à 39 883 habitants (hors militaires) en 1948.
    Si les chiffres d’un massacre (qui a existé, et que l’on ne peut contester, mais un massacre dans les deux populations française et indigène, ce qui doit être souligné) sont exacts, il n’y aurait plus eu d’habitants en 1945. Il aurait même fallu faire venir d’autres musulmans pour atteindre le chiffre de 40 000 personnes tuées.
    Moins on est informé, et plus on est convaincu !
    Pour toute information :
    https://www.persee.fr/doc/geo_0003-4010_1953_num_62_334_13052

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