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1.octobre.20211.10.2021 // Les Crises

Afghanistan : Tirer les leçons d’une guerre qui n’aurait pas dû continuer

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Un peu plus de deux mois avant l’effondrement de la mission militaire à Kaboul et des illusions américaines, le Center for International Policy a publié un rapport sur l’échec et la futilité de l’aventure américaine en Afghanistan. C’est une guerre qui a coûté quatre vies et cinq membres aux soldats que je commandais.

Deux se sont vidés de leur sang, un est mort à l’hôpital de la base, un autre – touché à la mâchoire – a fait une overdose par la suite, et un autre vit comme un triple amputé. Le plus âgé avait 28 ans – il en était à sa troisième affectation – le plus jeune ne pouvait pas légalement acheter une bière lorsque nous avons été déployés ; pas un seul ne gagnait plus de 40 000 dollars par année pour sa peine. Tous ont courageusement ramé pour une mission impossible, dans une guerre qui n’aurait pas dû continuer.

Source : antiwar.com, Danny Sjursen
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

Le titre du rapport en dit long sur l’histoire et son objectif : « Ever Shifting Goal Posts : Lessons from 20 Years of Security Assistance in Afghanistan » (Des objectifs toujours changeants : les leçons après 20 années d’assistance sécuritaire en Afghanistan, NdT). En lisant cela, j’ai failli vomir avant même de sortir les pages de l’imprimante. Peut-être qu’un meilleur soldat ne se serait pas demandé à quoi tout cela servait, pourquoi on demandait aux Américains de tuer et de mourir désespérément pendant deux décennies – et si quelqu’un lirait sa rétrospective.

Le rapport ne se contentait pas de dénoncer l’échec d’une mission, mais soulignait l’importance de se remémorer et d’apprendre des échecs afin d’éviter de futurs fiascos.

Au bout de quelques pages – et encore plus maintenant, au lendemain de la prise de pouvoir par les talibans – j’ai eu cette pensée cauchemardesque : et si la fin de la plus longue guerre des États-Unis s’avérait être une anomalie, et que des guerres de type afghan se poursuivaient – bien que de manière plus abstraite – du Sahel à la Corne de l’Afrique, de la Syrie à l’Irak ? Et ce ne sont là que les grandes lignes. La folie serpente du Mali au Mozambique et revient en boomerang lorsque la police militarisée (composée en grande partie d’anciens combattants) fait des rues américaines des zones de guerre hyper-surveillées, où Baltimore devient Bagdad et Kansas City ressemble à Kandahar – du moins pour un ancien sur deux.

La vérité inconfortable et souvent passée sous silence est que même si tous les soldats quittent l’Afghanistan, l’armée américaine bombarde encore 5 à 10 pays, combat dans 10 à 12 pays, « conseille et assiste » les forces combattantes dans une vingtaine de pays et possède des bases dans quelque 80 nations. Et ce sont là des estimations basses. En outre, le complexe militaro-industriel est toujours aussi puissant, engrangeant des rendements records achetés avec le sang américain. Après tout, le groupe d’étude sur l’Afghanistan, chargé par le Congrès de donner des conseils sur la stratégie de guerre, était carrément rempli d’anciens et d’actuels employés de sociétés de promotion de la guerre. Sans surprise, ils ont recommandé à Washington de poursuivre la guerre.

À son crédit, le président Biden semble avoir évité leur piège, du moins en Afghanistan – et, comme on pouvait s’y attendre, il a donc été critiqué par l’establishment politique et la presse. Pourtant, même après que le dernier membre du service américain (en uniforme) soit monté dans un avion cargo à l’aéroport de Kaboul, le système qui conçoit, vend et profite de ces guerres, puis nomme leurs organisateurs pyromanes pour conseiller les commandants en chef, eh bien – reste fermement en place. Il s’agit d’une structure de pouvoir bien ancrée, conçue pour la guerre, qui engendre l’inertie et qui rendra difficile la fin de nos autres missions militaires confuses.

Après la guerre du Vietnam – qui a failli briser l’armée américaine – les décideurs du Pentagone et les responsables politiques ont délibérément décidé d’oublier cette tragédie. Les généraux ont préféré se concentrer presque exclusivement sur le type de guerres qu’ils connaissaient – les conflits conventionnels avec les forces soviétiques et chinoises – tout comme la stratégie de défense nationale de 2018 a déplacé les priorités de la lutte contre le terrorisme vers la « compétition entre grandes puissances ». Malgré cela, au lieu de repenser sa posture militariste, Washington est restée la capitale de garnison d’un État de garnison – en état d’alerte pour des guerres potentiellement nucléaires ingagnables.

Bien qu’elle n’ait pas mené de campagnes aussi ambitieuses que celles du Viêtnam jusqu’en Afghanistan, l’armée n’a jamais cessé de se battre – seules l’échelle et les méthodes ont changé (temporairement). Dans les 15 ans qui ont suivi la chute de Saigon, l’Amérique a bombardé ou combattu dans les pays suivants : Cambodge, Iran, El Salvador, Libye, Liban, Grenade, Panama et Irak. Il en va de même aujourd’hui : après l’Afghanistan, les troupes américaines risqueront leur vie de l’Afrique occidentale à l’Asie centrale.

En fin de compte, le choix entre les guerres conventionnelles et les guerres contre-insurrectionnelles est un faux choix. Ce qu’il faut retenir du Vietnam et de l’Afghanistan, c’est que les invasions et les occupations fonctionnent rarement, ne sont pas éthiques et ne devraient pas être tentées en premier lieu.

Lorsqu’il s’agit de mettre fin aux diverses guerres de l’Amérique, ne vous attendez pas à ce que le salut vienne d’en haut. Les bureaucraties telles que le Pentagone – et ses soutiens politiques et industriels – sont aussi lents à changer de cap que de gros paquebots. Les demi-tours semblent si difficiles que les « hommes d’entreprise » qui dirigent ces institutions s’y essaient rarement. La machine à élaborer des politiques de guerre évoque le Titanic – les élites bien habillées de Washington et les généraux en uniforme impeccable se précipitant directement vers l’iceberg de la prochaine intervention.

Cela dit, la prochaine guerre n’est pas (ou du moins ne devrait pas être) inévitable. Pourtant, seul un engagement collectif restant à apprendre, et un refus d’oublier les Afghans de l’Amérique, peuvent permettre d’échapper au destin de la folie future.

Danny Sjursen est officier de l’armée américaine en retraite, directeur du Eisenhower Media Network (EMN), chargé de recherche au Center for International Policy (CIP), collaborateur d’Antiwar.com et co-animateur du podcast « Fortress on a Hill ». Ses travaux sont parus dans le NY Times, le LA Times, ScheerPost, The Nation, HuffPost, The Hill, Salon, Popular Resistance, Tom Dispatch, The American Conservative et Mother Jones, entre autres publications. Il a effectué des missions de combat avec des unités de reconnaissance en Irak et en Afghanistan et a enseigné l’histoire à West Point, son alma mater (université où il a étudié). Il est l’auteur de mémoires et d’une analyse critique de la guerre d’Irak, Ghostriders of Baghdad : Soldiers, Civilians, and the Myth of the Surge, Patriotic Dissent : America in the Age of Endless War, et plus récemment A True History of the United States. Sjursen a récemment été sélectionné comme lauréat 2019-20 de la Fondation Lannan pour la liberté culturelle. Vous pouvez le suivre sur Twitter @SkepticalVet. Vous trouverez sur son site Web professionnel des informations pour le contacter, pour programmer des exposés ou des apparitions dans les médias, ainsi que pour accéder à ses travaux antérieurs.

Copyright 2021 Danny Sjursen

Source : antiwar.com, Danny Sjursen, 02-09-2021

Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

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Commentaire recommandé

Jean // 01.10.2021 à 07h51

Cette folie perdurera car ceux qui voulaient cette guerre ont gagnés :

2001-2021 : Comment les marchands d’armes américains ont gagné la guerre

« Il est temps de mettre un terme aux interventions militaires étrangères directes et indirectes que les États-Unis ont menées en Afghanistan, en Irak, en Syrie, en Somalie, au Yémen et dans tant d’autres endroits au cours de ce siècle. Sinon, nous pouvons nous attendre à des décennies de profits de guerre supplémentaires pour les entreprises d’armement, qui engrangent des bénéfices massifs en toute impunité. »

Source : https://www.entelekheia.fr/2021/09/27/2001-2021-comment-les-marchands-darmes-americains-ont-gagne-la-guerre/

10 réactions et commentaires

  • Jean // 01.10.2021 à 07h51

    Cette folie perdurera car ceux qui voulaient cette guerre ont gagnés :

    2001-2021 : Comment les marchands d’armes américains ont gagné la guerre

    « Il est temps de mettre un terme aux interventions militaires étrangères directes et indirectes que les États-Unis ont menées en Afghanistan, en Irak, en Syrie, en Somalie, au Yémen et dans tant d’autres endroits au cours de ce siècle. Sinon, nous pouvons nous attendre à des décennies de profits de guerre supplémentaires pour les entreprises d’armement, qui engrangent des bénéfices massifs en toute impunité. »

    Source : https://www.entelekheia.fr/2021/09/27/2001-2021-comment-les-marchands-darmes-americains-ont-gagne-la-guerre/

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    • ojba // 01.10.2021 à 15h27

      De toute façon, les guerres américaines ne sont pas faites pour aider les pays mais pour faire tourner le complexe militaro industriel des USA

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  • ThomBilabong // 01.10.2021 à 08h20

    Les langues se délient enfin un peu. Rares, cependant. Je me souviens encore parfaitement de la presse « patriote » qui justifiait avec tant de zèle la nécessité de l’intervention, de la chasse au Ben L. , puis de la nécessité d’installer une démocratie (sic) à coup de canons contre les Talibans, etc. La presse US et affiliée oscillait tantôt entre pro-intervention et « mal nécessaire », histoire de donner le change à minima sur un pseudo débat qui n’en était pas. De tels avis dans l’armée US étaient tout simplement censurés et l’auteur vite démembré, disqualifié, jeté au rebut, voire passé en jugement pour mutinerie ou autre insurrection.

    Je me demande même si la perfidie du système US n’irait pas jusqu’à permettre à de telles opinions de s’exprimer pour « purger l’abcès » et puis enfin tourner la page pour mieux poursuivre les basses œuvres du complexe militaro-industriel sur d’autres dossiers. On se demande encore où sont les intérêts vitaux mis en danger sur les 12 conflits qui se poursuivent. Ah si, il y en a au moins un bien évident : assurer des débouchés aux industries d’armement, de renseignement, de sécurité, etc. Ce dernier nouveau segment « la sécurité » est apparu très clairement après les attentats du11/09 avec 1) de nouvelles normes 2) de nouveaux équipements 3) une mise à jour constante et nécessaire (bien plus rapide que l’armement). 4)un discours sécuritaire tous azimuts justifiant le tout.

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  • Patapon // 01.10.2021 à 09h59

    « En outre, le complexe militaro-industriel est toujours aussi puissant, engrangeant des rendements records achetés avec le sang américain » : cette phrase est bien trop courte et c’est regrettable.
    … avec la flaque de sang des soldats américains et celui de leurs vassaux engagés sur le terrain, avec la mer de sang des victimes directes et indirectes, militaires ou civiles, et avec les dollars extorqués au monde entier par solidarité forcée, financiarisation et rachat forcé de la dette américaine sous chantage au dollar.
    Super affaire, un coup de génie vraiment, in God we trust et vive l’Amérique.

    Si tout se paye, on attend impatiemment le game over. Sauf qu’on se doute que ça va saigner comme jamais.

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    • ThomBilabong // 01.10.2021 à 15h50

      Vous avez parfaitement raison. Et maintenant, nos petits généraux US vont s’évertuer à freiner l’ascension inéluctable de l’économie de la Chine, oubliant au passage que s’ils dopent leur économie de guerre, ils doperont également celle de la Chine. La population chinoise étant 4 fois plus nombreuse, c’est leur économie tout court qui sera boostée X 4.
      C’est ainsi qu’à la fin de la 2de guerre mondiale, 70 % de l’économie des USA tournait directement et indirectement pour l’armement et la défense. Après une telle overdose, c’était difficile d’aller au sevrage complet… Alors qu’ont-ils fait durant 70 ans ? Des petits conflits, des moyens, des larvés, des indirects, des coups d’état, des guerre froide, des insurrections, des Maïdan, des Cuba, des Corée du Nord, des Vietnam, une 4ème armée – de l’Espace celle-là – etc. Bref, ils espèrent au nom de leur doctrine de « nation indispensable » repousser le péril jaune économiquement…avec l’aide de leur armement qu’il va bien falloir utiliser puisqu’il est devenu intuile en Afghanistan. Prions.

        +3

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  • RGT // 01.10.2021 à 10h22

    L’escroquerie macabre de la guerre durera aussi longtemps que les populations se laisseront enfumer par la propagande et qu’elles ne parviendront pas à abolir les lois qui permettent à tous les parasites qui les dirigent en profitent abondamment de faire la « fête du slip » sur le dos de la population.

    Les USA, ainsi que les principales « démocrassies » ont toutes besoin d’un « ennemi ultime » (qui change au gré des circonstances) afin de pouvoir utiliser le « joker » de la « Patrie en Danger » afin de faire croître les budgets permettant aux plus cupides de bâtir des fortunes colossales sur le dos des populations…

    Et une batterie de lois illégitimes permettent à ces ignobles individus d’imposer à la population de verser son sang (et surtout de financer ce bouzin par le biais de l’impôt) tout en faisant passer les « traîtres » devant des cours martiales qui les feront fusiller sans délai pour éviter que la révolte ne se propage dans la population.

    La seule raison légitime pour un humain de prendre les armes est simplement lorsque l’endroit où il vit se retrouve attaqué sauvagement par un ennemi et qu’il se bat pour défendre ses proches.

    Une autre raison de prendre les armes est lorsque l’envahisseur sanguinaire n’est pas « étranger » mais simplement constitué des opportunistes qui se sont emparés du pouvoir central d’un état qui, ne l’oublions pas, a été bâti sur le sang des populations de « provinces » conquises autrefois par la force et qui doivent depuis allégeance à un « monarque » (ou une « élite », ça revient au même) qui lui impose son « bon plaisir ».

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  • calal // 01.10.2021 à 10h25

    trois remarques:
    – vous ne pouvez gagner reellement une guerre sans « genocider » le peuple « ennemi ».C’est le seul moyen pour que la guerre s’arrete et que vous pouvez dire « j’ai gagné »
    – les soldats americains sont jeunes et gagnent 40 000 dollars pour faire ce boulot. Il faut verifier mais il semble que ce sont des soldats de metier et non des conscrits.Donc des gars qui ont decide d’aller gagner leur vie en maniant un fusil plutot qu’une pelle.Pas de conscrits obliges d’etre la bas,que des volontaires. Le crane bourre de propagande et de testosterone peut etre,mais volontaire quand meme.
    -Certains refusent de s’engager comme soldat,comme pretre,comme fonctionnaire car ils ont compris qu’ils doivent OBEIR. C’est dans le CONTRAT. Vous ne voulez pas obeir a un general,a un eveque ou a un chef de service parce que vous pensez que ce sont des petits dictateurs incompetents, ne vous dirigez pas vers ces carrieres, allez plutot vers le prive ou vers l’entreprenariat…

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  • tchoo // 01.10.2021 à 12h08

    Au lieu d’une guerre qui n’aurait pas du continuer, elle n’aurait pas du commencer
    Parce que entamée pour des mauvaises raisons, et surtout pour celles annoncées à l’époque

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  • Savonarole // 01.10.2021 à 13h39

    Ce qui est amusant , c’est l’illusion de la démocratie dans tout ça. « Le président ne peut déclarer une guerre sans l’aval du congrès, représentant du peuple… » agnagna agnagna toussa : 101% de bullshit.
    La guerre est décidée par ceux à qui elle profite , pour les autres c’est : « ta gueule et fait une croix là ; on t’apprendra à écrire si tu survis. »
    https://www.cambridge.org/core/journals/perspectives-on-politics/article/testing-theories-of-american-politics-elites-interest-groups-and-average-citizens/62327F513959D0A304D4893B382B992B

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  • Julie // 01.10.2021 à 19h19

    90 pourcent des Afghans au bord de la famine, ça fait combien de malnourris sous l’occupation US?

    Un bon résumé historique
    https://thecradle.co/Article/columns/2260

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