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16.mars.202116.3.2021 // Les Crises

Avec Biden au pouvoir, le retour tragique de l’exceptionnalisme américain

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Source : Consortium News, Paul Hockenos

Traduit par les lecteurs du site Les Crises

Tout ce que Paul Hockenos attend de la politique étrangère de la nouvelle administration, se résume à quelques retouches marginales.

La statue de la Liberté dans le port de New York.

L’idée de l’exceptionnalisme américain – c’est à dire que les États-Unis sont une nation moralement supérieure, unique et viscéralement démocratique – guide la politique étrangère américaine depuis les premiers jours du pays.

Ses politiques internationales, profondément réalistes, n’ont jamais justifié un rôle aussi élevé. Mais ce postulat a imprégné les milieux de la politique étrangère et a bien servi les interventionnistes des deux partis politiques. L’économie de marché – son expansion et le commerce dans le monde entier – a été le moteur de cette mission, qui a permis de rationaliser les interventions militaires dans le monde entier.

Mais il est certain qu’après les quatre années désastreuses de l’administration Trump, les États-Unis ne peuvent plus prétendre à une telle distinction, même dans des proportions réduites. Il est évident que les États-Unis ne sont pas une nation exceptionnelle et viscéralement démocratique, mais plutôt une nation qui présente de nombreux défauts. Elle possède une dangereuse tendance autoritaire qui est profondément enracinée dans la population.

Bien avant le fiasco de Trump, il aurait dû être clair pour quiconque étudiait la politique étrangère américaine d’un œil critique que cette posture prétentieuse était illusoire. Les États-Unis avaient inscrit le racisme dans leur constitution et avaient élargi leurs frontières d’origine en déplaçant et en tuant les natifs Américains qui y vivaient depuis des siècles. Plus récemment, le bilan américain est entaché d’atrocités en matière de droits de l’homme, du Vietnam à Abu Ghraib.

Et maintenant ?

Maintenant, si l’exceptionnalisme n’est plus crédible, qu’est-ce qui va orienter la politique étrangère américaine ? La mentalité exceptionnaliste de Washington est tellement ancrée qu’elle n’a pas été fondamentalement repensée – au mieux un bricolage à la marge. Le président Joe Biden, un démocrate de la vieille école, et son équipe de politique étrangère sont également imprégnés de ce credo, même s’ils disent maintenant que les États-Unis devraient faire preuve d’un peu plus d’humilité et mieux collaborer avec les autres pays pour atteindre les objectifs de politique étrangère.

Le fait est que les démocrates n’ont pas de plan B – juste un plan A allégé.

Le nouveau secrétaire d’Etat, Antony Blinken, préconise un « exceptionnalisme réduit », selon un commentateur.

Lors de l’audience de confirmation de Blinken, l’ancien fidèle de Trump, le sénateur Lindsey Graham, s’est montré très satisfait des réponses données par Blinken à ses questions. Mais l’administration Biden, a-t-il dit ailleurs, veut ramener les États-Unis sur la scène mondiale avec des questions globales telles que la non-prolifération, le Covid-19 et la crise climatique.

Tony Blinken, à droite, en tant que conseiller adjoint à la sécurité nationale, avec le président Barack Obama, le 19 septembre 2014. (Maison Blanche, Pete Souza)

Cela pourrait être méritoire si cela ne paraissait pas aujourd’hui grotesque. Un traité des Nations unies interdisant les armes nucléaires est entré en vigueur cette année le 22 janvier, le deuxième jour de travail de l’administration Biden, et a été approuvé par 50 pays. Mais ni les États-Unis ni aucune autre puissance nucléaire du monde ne l’ont signé. Quant au coronavirus, pourquoi les États-Unis devraient-ils mener la bataille mondiale contre lui alors qu’ils sont eux-mêmes aux prises avec la plus grande épidémie du monde ? Et en ce qui concerne la politique climatique, bien que Biden ait réintégré les États-Unis dans l’accord de Paris sur le climat, il a un défi monumental devant lui, juste pour rattraper le reste du monde en matière de climat.

Le fait est que les démocrates n’ont pas de plan B – juste un plan A allégé.

Un consensus transpartisan ?

Très peu de groupes de réflexion de Washington proposent une autre voie. Un nouvel organisme, le Quincy Institute for Responsible Statecraft, dirigé par le célèbre commentateur Andrew J. Bacevich, propose une politique étrangère dite transpartisane. Elle est censée jeter un pont entre les deux parties et offrir des éléments de base pour une politique étrangère ancrée dans une diplomatie engagée et un dialogue régional, plutôt que dans des interventions militaires répétées. La philosophie se résume à : réduire l’empreinte militaire mondiale de l’Amérique, réduire les relations militarisées et renoncer aux interventions militaires. C’est au moins un début.

Les collaborateurs du président sont tous des initiés. Compte tenu de leurs antécédents en matière de soutien aux guerres interventionnistes à l’étranger, nous aurons beaucoup de chance s’ils nous livrent un exceptionnalisme allégé.

L’Institut Quincy, cependant, « ne se focalise pas trop sur la manière dont les États-Unis devraient s’engager positivement dans le monde, car cela mettrait à rude épreuve le consensus transpartisan », déclare John Feffer, directeur de l’Institut d’études politiques (IPS), un organisme de gauche. Bien sûr, les progressistes de l’aile gauche du Parti démocrate, comme Bernie Sanders et d’autres, ont certaines idées politiques qui englobent celles du programme Quincy et offrent une vision plus positive de l’engagement mondial.

Pas de rupture avec l’establishment

La politique de Sanders au Moyen-Orient, par exemple, demande de conditionner l’aide à Israël au respect des droits de l’homme. L’administration Biden pourrait recommencer à fournir de l’aide aux réfugiés palestiniens, tout en permettant à l’Organisation de libération de la Palestine de rouvrir son bureau de mission à Washington. Ces mesures bénéficient du soutien des électeurs démocrates américains et des membres du Congrès de gauche, mais Biden, jusqu’à présent, ne s’est engagé à rien de tout cela. En ce qui concerne le Yémen, le nouveau président semble enclin à mettre fin à la guerre – en privant l’Arabie saoudite de ses importations d’armes et de ses services de renseignement – une demande formulée par Sanders et ses alliés au Congrès.

IPS propose également quelques idées, comme celle de faire en sorte que les États-Unis se joignent aux Nations unies et à 140 dirigeants et experts mondiaux pour mettre au point un vaccin contre la covid-19 universellement disponible, abordable et sans brevet. Et les États-Unis pourraient vraiment faire quelque chose contre la crise climatique en investissant 200 milliards de dollars dans le Fonds vert pour le climat, qui finance la protection du climat dans le monde en développement.

Les États-Unis pourraient appeler à la vie un « fonds mondial de protection sociale » qui mobiliserait les ressources mondiales pour répondre aux besoins urgents des gens les plus pauvres et les plus vulnérables du monde. Et en tant que premier contributeur mondial en matériel militaire, les États-Unis pourraient inverser la tendance à la hausse des dépenses militaires mondiales en réduisant de 350 milliards de dollars le budget du Pentagone et en collaborant avec la Chine et la Russie pour réduire les tensions mondiales.

Des propositions sensées, toutes. Mais n’attendez pas de l’administration Biden qu’elle profite du moment unique qui s’offre à elle pour rompre définitivement avec la politique étrangère de l’establishment et lui faire prendre une autre direction. Les collaborateurs du président sont tous des initiés. Compte tenu de leurs antécédents en matière de soutien aux guerres interventionnistes à l’étranger, nous aurons beaucoup de chance s’ils nous donnent un exceptionnalisme réduit.

Paul Hockenos est auteur et analyste politique vivant à Berlin. Il a notamment écrit pour le New York Times, CNN Opinion, la politique étrangère et les affaires étrangères. Paul a participé aux missions d’après-guerre dans les Balkans et est l’auteur de quatre livres sur les affaires européennes.

Source : Consortium News, Paul Hockenos, 02-02-2021

Traduit par les lecteurs du site Les Crises

Le candidat à la présidence Joe Biden avec ses partisans à Henderson, Nevada, février 2020. (Gage Skidmore, Wikimedia Commons)

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Commentaire recommandé

Darras // 16.03.2021 à 08h05

Gott mit uns
Ben oui faut bien que les empires justifient leur existence prédatrice et oppressive par quelque vertu imaginaire.
Les Romains prétendaient représenter les lumières de la civilisation contre la barbarie. Le cirque, l’esclavage massif, les massacres, les spoliation? Que dalle.
l’Empire Carolingien massacraient des millions de saxons et réduisait des millions de Slaves en esclavage au nom des lumières du Christ.
Idem pour les diverses empires chrétien ou musulmans qui ont suivi, sauf que ces derniers en pinçaient pour Mahomet plutôt que Jésus.
Les empires Anglais puis Français amenaient les lumières des Lumières aux « sauvages », combattaient l’esclavage musulman qu’ils pratiquaient eux mêmes un peu partout et genocidaient au nom des droits de l’homme.
Et ça continue en Europe.
Normal que les USA création calvino-puritaine d’un gang anglo-hollandais d’exterminateurs illuminés de pur amour christique se trouve aussi une marotte quelconque pour justifier leurs ordures.
Rien de nouveau sous le soleil.
Ce qui est surprenant, c’est qu’il semble qu’on le découvre seulement.

13 réactions et commentaires

  • Darras // 16.03.2021 à 08h05

    Gott mit uns
    Ben oui faut bien que les empires justifient leur existence prédatrice et oppressive par quelque vertu imaginaire.
    Les Romains prétendaient représenter les lumières de la civilisation contre la barbarie. Le cirque, l’esclavage massif, les massacres, les spoliation? Que dalle.
    l’Empire Carolingien massacraient des millions de saxons et réduisait des millions de Slaves en esclavage au nom des lumières du Christ.
    Idem pour les diverses empires chrétien ou musulmans qui ont suivi, sauf que ces derniers en pinçaient pour Mahomet plutôt que Jésus.
    Les empires Anglais puis Français amenaient les lumières des Lumières aux « sauvages », combattaient l’esclavage musulman qu’ils pratiquaient eux mêmes un peu partout et genocidaient au nom des droits de l’homme.
    Et ça continue en Europe.
    Normal que les USA création calvino-puritaine d’un gang anglo-hollandais d’exterminateurs illuminés de pur amour christique se trouve aussi une marotte quelconque pour justifier leurs ordures.
    Rien de nouveau sous le soleil.
    Ce qui est surprenant, c’est qu’il semble qu’on le découvre seulement.

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    • Darras // 16.03.2021 à 16h49

      En fait, à la réflexion, je crois qu’il y a un paquet de zozos intoxiqués par Hollywood qui n’avaient vraiment pas compris que les USA dirigeaient un empire tout ce qu’il y a de plus classique. Les gogos, dont je fus longtemps, croyaient naïvement que nous étions une bande de potes, alliés, pas vassaux, sous le regard protecteur et bienveillant de Tonton Sam.
      Les Romains avaient le même mode d’emprise. Si on prend l’histoire de la Judée, ils commencent par filer un coup de main contre les Séleucides, puis ils proposent une alliance. Puis l’amitié. Puis, pour mieux défendre, ils installent une paire de légions. Puis il s’imiscent dans la politique locale, puis ils virent le roi de paille pour mettre un gouverneur tout en accordant les privilèges de la citoyenneté romaine à tous les notables. Puis ils serrent la vis jusqu’à la révolte prétexte pour briser dans le sang l’âme du pays.
      Voyez où nous en sommes du schéma.

        +12

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      • Olivier // 16.03.2021 à 20h20

        Voilà de très belles lignes….
        Les fAF (french American Foundation) et la plupart des élites financières, industrielles, politiques et zintellectuelles rentrent dans votre schéma des notables achetés par Rome…..
        De toute manière, d’après le chef des fAF, actuellement à l’elyseum, il n’y a pas de culture française.
        « Alors les gueux, au boulot et payer sans renchogner sinon on vous matera comme ils l’ont fait durant la révolte des maccabés. »

          +4

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  • Paul // 16.03.2021 à 08h08

    « Ses politiques internationales, profondément réalistes »
    « Les États-Unis pourraient appeler à la vie un « fonds mondial de protection sociale » qui mobiliserait les ressources mondiales pour répondre aux besoins urgents des gens les plus pauvres et les plus vulnérables du monde. »
    et le reste

    soit consortium news a cru à un moment au père Noël, soit ils sont vraiment ***.

    Comme le nez au milieu de la figure, les gros sabots sous la cape, on les voit tous non ?

    et nous , depuis le début de l’année, le bashing bachar et le retour aux colonisations ….
    L’autre face du monde. Le banni des reseaux sociaux en génait visiblement plus d’un.

      +9

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    • Anfer // 16.03.2021 à 09h15

      Malheureusement, la « vision » de Donald Trump, c’est « je veux les avantages, sans en payer le prix », sauf que ça ne marche pas.

      On ne peut pas être un empire, sans faire régulièrement étalage de sa puissance, surtout que dépenser 700 milliards dans des trucs inutiles en temps de paix, ça donne envie de s’en servir pour les rentabiliser.

      Biden et Trump ne sont pas fondamentalement différent sur le fond, ils veulent que leur pays demeure la première puissance mondiale.
      C’est la méthode qui change.

        +6

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  • Denis Monod-Broca // 16.03.2021 à 09h23

    L’exceptionnalisme américain est autant notre fait que celui des USA. Il est en permanence alimenté par notre fascination, à nous autres pays du monde, pour les USA. Pour notre adoration même, qui nous fait tout attendre d’eux et, quand ça va mal, tout leur reprocher. Les USA sont le roi sacré du monde, le roi sacré de la société des nations, parce que nous, nous qui constituons cette société des nations, nous le voulons bien, parce que ça nous convient très bien.
    Tout le sens, toute la force, de la politique « non-alignée » de de Gaulle résidaient dans le refus de ce rôle-là des USA sur la scène du monde.

      +5

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    • jp // 16.03.2021 à 15h04

      notre fascination, adoration ont été « bricolées  » par la CIA

      « ’action culturelle, dont il est question ici, par le financement et l’organisation d’une culture et d’une pensée de valeurs en accord avec l’impérialisme américain, et qui s’est appuyée sur de nombreux artistes et intellectuels, musiciens, écrivains, penseurs, souvent issus des milieux de gauche non radicale et anticommuniste, comme Raymond Aron, Hannah Arendt, Arthur Koestler et bien d’autres. »

      https://www.imagespensees.org/arts-et-lettres/guerre-froide-culturelle/article/la-cia-et-les-intellectuels-francais

        +3

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  • RGT // 16.03.2021 à 09h49

    L’exceptionnalisme américain avait disparu ?

    Je ne sais pas ce que l’auteur a fumé mais ça doit être vachement puissant.

    Ce fameux exceptionnalisme n’a jamais disparu, il a seulement été un moment mis en veille par les médias pour permettre la charge contre l’infâme Donald qui avait le don de donner de l’urticaire aux ploutocrates.

    « L’exceptionnalisme américain » est LE MYTHE FONDATEUR de cette nation qui est passée directement de la barbarie à la décadence sans passer par la civilisation.
    Tout comme la « révolution » est le mythe fondateur de la « république française », ou les « tables de la loi » pour les religions du « livre ».

    Sans ce mythe fondateur, les habitants de ce pays n’auraient pas la foi messianique qui leur permet de se soumettre à leurs « élites » et ils vivraient dans une guerre civile permanente contre « leurs » élites.

    Il suffit d’ailleurs de regarder des vidéos de citoyens de ce pays pour en être convaincus : Il ne se passe pas 5 minutes sans qu’un drapeau étoilé n’apparaisse sur les images, même dans les chiottes.

    Ailleurs dans le monde connaissez-vous beaucoup de citoyens qui affichent le « drapeau national » à leurs domicile ?

    Et en France, même sur les bâtiments officiels le drapeau national a bien souvent disparu, bien souvent remplacé par celui de la « divine UE » qui est en train de suivre l’exemple des USA au niveau des symboles « fédérateurs ».

    Tous les « exceptionnalismes » ne servent que les oligarques qui se cramponnent au pouvoir.
    Et quand ils sont enfin renversés, un autre symbole encore plus « fédérateur » prend sa place.

      +21

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  • Christian Gedeon // 16.03.2021 à 11h25

    Comme ça doit faire du bien ce déchaînement d’antiusisme! Perso je m’en fous. Si nous nous occupions plutôt de faire de notre pays une nouvelle force? Yankee go home, ok. Le corollaire étant les us aux usiens, non? Que chacun s’occupe de ses fesses en gros.

      +4

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  • LibEgaFra // 16.03.2021 à 12h13

    « Mais il est certain qu’après les quatre années désastreuses de l’administration Trump, les États-Unis ne peuvent plus prétendre à une telle distinction, même dans des proportions réduites. »

    Ah bon… parce qu’avant ces quatre années ils pouvaient prétendre à cette distinction?!

      +14

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  • Alain // 17.03.2021 à 11h57

    Inutile que les USA investissent dans la lutte climatique dans les états en voie de développement: ils sont les plus gros émetteurs par habitant au monde, donc qu’il commence d’abord par investir chez eux pour descendre au niveau de la moyenne

      +2

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  • paul // 17.03.2021 à 15h47

    « Interrogé ce 17 mars par un journaliste de la chaîne ABC, qui lui demandait s’il estimait que le président de la Russie était «un tueur», Joe Biden a sans détour répondu par l’affirmative : «Oui, je le pense.» «Vous verrez bientôt le prix qu’il va payer», a ajouté le locataire de la Maison Blanche, sans donner plus de précisions sur le sens de cette phrase. »

    et c’est parti pour un tour…

      +2

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    • Furet // 19.03.2021 à 09h02

      Venant d’un président des USA, ce genre de déclaration (« Poutine est un tueur ») prête plus à rire qu’à pleurer.

        +1

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