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18.juin.202118.6.2021 // Les Crises

Covid-19 : L’Inde, le Brésil et le coût humain du refus de la Science

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Les gouvernements qui ignorent ou tardent à agir en fonction des avis scientifiques ratent une occasion cruciale de contrôler la pandémie.

Source : Nature
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

Un centre de soins Covid à New Delhi. L’Inde enregistre 400 000 cas et plus de 3 500 décès par jour dus à la Covid-19. Crédit : Imtiyaz Khan/Anadolu Agency/Getty

Début mai 2021, le nombre total de décès dus à la Covid-19 au Brésil a dépassé les 400 000. A la même époque en Inde, la pandémie faisait environ 3 500 victimes par jour et avait suscité une réponse mondiale, avec des offres d’oxygène, de ventilateurs, de lits de soins intensifs, etc. Bien que ces deux pays soient séparés par des milliers de kilomètres, les crises qu’ils connaissent sont le résultat de défaillances politiques : leurs dirigeants n’ont pas suivi les conseils des chercheurs ou ont été lents à le faire. Cela a contribué à des pertes de vies humaines inadmissibles.

Le plus grand échec du Brésil est que son président, Jair Bolsonaro, a constamment qualifié à tort la Covid-19 de « petite grippe » et a refusé de suivre les avis scientifiques pour définir sa politique, notamment en imposant le port de masques et en limitant les contacts entre les personnes.

Les dirigeants indiens n’ont pas agi de manière aussi décisive que nécessaire. Ils ont, par exemple, autorisé – et, dans certains cas, encouragé – les grands rassemblements. Une telle situation n’est pas nouvelle. Comme nous l’avons vu sous l’administration de l’ancien président américain Donald Trump, ignorer les preuves de la nécessité de maintenir une distance physique pour lutter contre la Covid-19 a des conséquences catastrophiques. Les États-Unis ont enregistré plus de 570 000 décès dus à cette maladie – ce qui reste le plus grand nombre de décès dus à la Covid-19 dans le monde en valeurs absolues.

Comme le rapporte Nature dans un article de World View, les dirigeants indiens se sont montrés complaisants après que les cas quotidiens de Covid-19 aient atteint un pic de près de 96 000 en septembre, avant de décliner lentement – jusqu’à environ 12 000 au début du mois de mars. Pendant ce temps, les entreprises ont rouvert leurs portes. De grands rassemblements ont suivi, notamment des protestations contre les nouvelles lois agricoles controversées qui ont amené des milliers d’agriculteurs aux frontières de New Delhi. Les rassemblements électoraux et les rassemblements religieux se sont également poursuivis en mars et avril.

Difficultés liées aux données

Et l’Inde a d’autres problèmes. L’un d’eux est qu’il n’est pas facile pour les scientifiques d’accéder aux données pour la recherche Covid-19. Cela les empêche donc de fournir au gouvernement des prévisions précises et des conseils fondés sur des preuves. Même en l’absence de telles données, les chercheurs ont averti le gouvernement en septembre dernier d’être prudent quant à l’assouplissement des restrictions Covid-19 (Lancet 396, 867 ; 2020). Et aussi tard que début avril, ils ont averti qu’une deuxième vague pourrait voir 100 000 cas de Covid-19 par jour à la fin du mois.

Le 29 avril, plus de 700 scientifiques ont écrit au Premier ministre Narendra Modi pour demander un meilleur accès aux données telles que les résultats des tests Covid-19 et les résultats cliniques des patients dans les hôpitaux (voir go.nature.com/3vc1svt), ainsi qu’un programme de surveillance du génome à grande échelle pour identifier les nouveaux variants (voir go.nature.com/3vd7fak). Le lendemain, Krishnaswamy Vijayraghavan, principal conseiller scientifique du gouvernement, a pris acte de ces préoccupations et a précisé les modalités d’accès à ces données pour les chercheurs extérieurs au gouvernement. Cette initiative a été saluée par les signataires de la lettre, mais ils ont déclaré à Nature que certains aspects de l’accès aux données restent flous.

Une lettre de protestation n’aurait pas dû être nécessaire en premier lieu. En s’identifiant, les signataires ont pris un risque : par le passé, le gouvernement Modi n’a pas bien réagi aux chercheurs qui s’organisaient pour remettre en question ses politiques. Il y a deux ans, une lettre de plus de 100 économistes et statisticiens demandant instamment la fin de l’ingérence politique dans les statistiques officielles n’a pas été bien accueillie par les responsables. Cette lettre avait été rédigée à la suite de la démission de hauts fonctionnaires de la Commission nationale des statistiques de l’Inde pour ce qu’ils considéraient comme une ingérence dans le calendrier de publication des données gouvernementales.

Il n’est jamais bon que les communautés de chercheurs aient des relations difficiles avec leurs gouvernements nationaux. Mais cela peut être fatal au milieu d’une pandémie, lorsque les décisions doivent être rapides et fondées sur des preuves. En mettant leurs scientifiques sur la touche, les gouvernements du Brésil et de l’Inde ont laissé passer une occasion cruciale de réduire les pertes humaines.

Pendant une pandémie, nous avons tous besoin que nos gouvernements réussissent. Cependant, il est difficile de prendre rapidement de bonnes décisions, surtout avec des informations incomplètes. C’est pourquoi les données sanitaires doivent être à la fois précises et accessibles aux chercheurs et aux cliniciens. Refuser ou occulter cet accès risque de prolonger la pandémie.

Nature 593 7-8 (2021)

doi: https://doi.org/10.1038/d41586-021-01166-w

Source : Nature, 04-05-2021

Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

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10 réactions et commentaires

  • Sandrine // 18.06.2021 à 07h52

    « Le refus de la science »….
    En même temps, si le virus s’est vraiment échappé d’un laboratoire et qu’il s’agit d’un virus « augmenté » on ne peut que s’interroger sur le genre de mentalité de ses scientifiques qui en sont les parents. Plus proche de celle d’un apprenti sorcier que d’un véritable homme de science.
    Par moment je me dis aussi qu’ils doivent quand même être sacrément forts : un virus qui touche principalement les papis et mamies retraités, les diabétiques, obèses des pays dont la population « aurait besoin de 2 planète si elle voulait conserver le même mode de vie »… c’est quand même un virus sacrément intelligent. Un smart virus.

    • Kasper // 18.06.2021 à 08h55

      Ca ne change absolument rien au fait que pour établir des contres mesures, il vaut mieux écouter les gens qui savent de quoi ils parlent.

      Et puis bon, l’hypothese de la fuite de laboratoire n’est pas encore prouvée, donc sachons rester calmes.

      • RGT // 18.06.2021 à 09h55

        Et d’écouter des personnes compétentes, pas des « experts » choisis en fonction de leur proximité idéologique avec les « décideurs ».

        La France a payé un lourd tribut parce que les « décideurs » se sont contentés d’écouter les sirènes de « spécialistes » qui allaient dans le sens de leur idéologie et se sont simplement contentés de balayer d’un revers de main les arguments qui n’allaient pas dans le sens de leur idéologie.

        Les faits sont têtus, et cette écoute sélective se traduit par plus de 100 000 morts (officiels) mais bien sûr les « décideurs » ne seront jamais poursuivis pour leurs crimes.

        Et pour vous convaincre de ce simple fait il suffit simplement de se rafraîchir la mémoire avec les vidéos de « nos » élites matraquant à longueur de journée que le port du masque était inutile, voire même dangereux…

        Sans compter sur la « nécessité d’optimiser » le système de santé afin de « faire des économies » et de « dégraisser le mammouth » ayant pour objectif de plomber la sécu et les hôpitaux afin de tout privatiser…

        Idéologie, quand tu nous tiens…

      • Sandrine // 18.06.2021 à 12h28

        @Kasper,
        L’hypothèse du labo n’est certes pas confirmée par contre ce qui est confirmé, c’est que des responsables scientifiques au plus haut niveau ont délibérément cherché à discréditer cette piste et à empêcher qu’elle ne soit investiguée.

        Rien que ce fait interroge sacrément sur le concept que vous mobilisez « les gens qui savent de quoi ils parlent »

      • LibEgaFra // 18.06.2021 à 13h04

         » il vaut mieux écouter les gens qui savent de quoi ils parlent. »

        Face à ce nouveau virus, nous avons entendu tout et le contraire de tout. Alors j’aimerais savoir qui sont ces gens « qui savent de quoi ils parlent. »

        Vous avez des noms?

        J’ai surtout lu ou entendu des gens qui prétendaient savoir et surtout qui se poussaient du col.

        J’ai deux noms qui me viennent automatiquement à l’esprit.

  • Pegaz // 18.06.2021 à 10h13

    A ) Pour le Brésil le raccourci Bolsonaro n’a que peu de valeur, car comme dans de nombreux états du monde le même phénomène conduit aux même conséquences !
    @wikipedia/Pandémie de Covid-19 au Brésil/Système de santé brésilien et réponse sanitaire

    « le président Temer et ses alliés ont adopté un amendement constitutionnel qui a gelé les dépenses de santé publique pendant 20 ans. Ensuite, Bolsonaro a chassé 8 000 médecins cubains du pays pour des raisons idéologiques, laissant les zones rurales et les bidonvilles du pays sans médecins. Bolsonaro a également réduit le budget de la santé de 250 millions de dollars. En conséquence, le Brésil est terriblement mal préparé pour faire face à cette crise »

  • Pegaz // 18.06.2021 à 10h14

    B) Il y a le gouvernement et le pouvoir des municipalités ! Dès fin mars 2020 certaine d’entre-elles ont fait appliqués des mesures anti-covid.
    https://g1.globo.com/rj/rio-de-janeiro/noticia/2020/03/18/prefeitura-do-rio-declara-situacao-de-emergencia.ghtml
    D’autre part mon père est résident dans l’une de ces municipalités. Port du masque obligatoire bus, métro et extérieur depuis avril 2020 (la police patrouille), l’an passé plage fermée (Icaraï) et même trottoir côté plage interdit, petits commerces fermés à plusieurs reprises.

    • Pegaz // 18.06.2021 à 10h59

      B’) Dans cet article, le détail des mesures prises par ces municipalités: Rio, São Gonçalo, Guapimirim, Niterói, Nova Iguaçu et Mesquita

  • Pegaz // 18.06.2021 à 10h15

    C) On peut également omettre, l’étendue du pays les inégalités sociales, les favelas et tellement d’autres paramètres
    Alors personnellement avant de gober ce titre pour le moins réducteur et possiblement orienté  » Covid-19 : L’Inde, le Brésil et le coût humain du REFUS DE LA SCIENCE « .
    Je pratique ce que m’a enseigné le site les Crises. Multiplié les sources et creuser le sujet.

  • Jean-François91 // 18.06.2021 à 12h44

    Oui, si l’on va sur le site https://covidtracker.fr/covidtracker-world/ (données de la John Hopkins University) on sélectionne ‘France’ et ‘Inde’ et on a les courbes des deux pays. Il n’y a pas photo.
    France24 avait poussé des hurlements d’alerte sur la « catastrophe » qui menaçait Madagascar il y a quelques semaines. Vous pouvez vous amuser à ajouter ‘Madagascar’ pour voir leur courbe…
    Nous ne sommes plus depuis des mois en mesure de donner des « leçons » au reste du monde.
    Pour ce qui est de l’Inde, comme du Brésil, les données globales sont peu éclairantes, car selon les états les politiques sanitaires (et l’infrastructure) montrent des variations considérables, certains traitant massivement et avec succès, d’autres non.

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