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28.avril.202228.4.2022 // Les Crises

Israël, nouveau protecteur des autocrates du Golfe ?

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Voici ce que la réunion historique qui s’est tenue cette semaine dans le désert du Néguev révèle sur le réalignement du pouvoir dans la région.

Un message clair est ressorti de la réunion qui s’est tenue cette semaine dans le désert du Néguev entre les ministres des affaires étrangères de quatre pays arabes, d’Israël et des États-Unis : Israël est la clé de la sécurité des autocraties du Golfe et de la poursuite de l’engagement américain au Moyen-Orient.

Ce message peut, à première vue, laisser entrevoir une réduction des tensions régionales, le début d’un remaniement de l’architecture de sécurité de la région et une capacité accrue du Moyen-Orient à se débrouiller seul.

Le secrétaire d’État Antony J. Blinken participe au sommet du Néguev avec le ministre israélien des Affaires étrangères Yair Lapid, le ministre bahreïni des Affaires étrangères Abdullatif bin Rashid Al Zayani, le ministre égyptien des Affaires étrangères Sameh Shoukry, le ministre marocain des Affaires étrangères Nasser Bourita et le ministre émirati des Affaires étrangères Sheikh Abdullah ben Zayed Al Nahyan, le 28 mars 2022 à Sde Boker, en Israël. [Photo du département d’État par Freddie Everett / Domaine public].

Source : Responsible Statecraft, James M. Dorsey
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

Un coup d’œil sous le capot laisse cependnant penser que la façade que les ministres des affaires étrangères des Émirats arabes unis, de l’Égypte, de Bahreïn, du Maroc, d’Israël et des États-Unis sont en train d’ériger est loin d’être parfaite.

Ce qui ressort lorsqu’on soulève le capot, c’est que les États du Golfe, dont les Émirats arabes unis, autrefois qualifiés de « petite Sparte » [Les Émirats arabes unis sont parfois qualifiés, de manière admirative ou désobligeante, de petite Sparte – une puissance qui se bat au-dessus de ses moyens dans un environnement dangereux, NdT] par l’ancien secrétaire américain à la défense Jim Mattis en raison de leurs prouesses militaires, sont incapables de se défendre contre les menaces extérieures, alors qu’ils figurent parmi les principaux acheteurs d’armes les plus sophistiquées du monde.

Ils sont également moins susceptibles qu’Israël de faire en sorte que les États-Unis continuent leur engagement au Moyen-Orient alors que Washington voit ses principaux défis en matière de sécurité nationale se profiler ailleurs.

Tout comme l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis ont encore à mettre à leur actif le lancement d’une opération militaire étrangère réussie ou à assurer avec succès la protection de leur territoire contre les attaques d’adversaires étrangers. Les EAU se sont partiellement retirés de la guerre du Yémen, qui dure depuis sept ans, sans atteindre leurs objectifs militaires, bien qu’ils aient laissé derrière eux des factions locales, alors que l’Arabie saoudite cherche à sauver la face en mettant fin au conflit.

Lors d’un sommet des dirigeants du Conseil de coopération du Golfe qui regroupe l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, Bahreïn, le Koweït, le Qatar et Oman, la coalition dirigée par l’Arabie saoudite a déclaré mardi un cessez-le-feu d’un mois pendant le mois sacré du Ramadan. Les rebelles houthis du Yémen ont refusé de participer à la réunion parce qu’elle se tenait à Riyad, la capitale de l’un des principaux protagonistes de la guerre.

Pendant ce temps, les deux États du Golfe ont été incapables de protéger leurs infrastructures et leurs installations pétrolières contre les attaques de missiles et de drones des rebelles et, peut-être même de l’Iran lui-même.

Par exemple, pour souligner l’importance d’Israël aux yeux des États arabes, la toute première rencontre de ce type, notamment sur le sol israélien, a été convoquée par l’État juif plutôt que par les Émirats arabes unis, et s’est tenue dans la maison de David Ben Gourion, l’un des fondateurs et tout premier Premier ministre d’Israël.

Certes, la crise ukrainienne a ramené l’importance du Moyen-Orient sur le devant de la scène, qu’il s’agisse de la diversification de l’approvisionnement en pétrole et en gaz de l’Europe, de l’impact du Moyen-Orient sur la sécurité au-delà de ses frontières, ou de la stabilité à une époque de défi et de dissension avec la montée du spectre des émeutes de la faim dans divers pays du Moyen-Orient en raison d’une flambée des prix des matières premières.

En acceptant d’assister à un rassemblement dans le kibboutz natal de Ben Gourion, celui-là même que les Palestiniens tiennent pour coresponsable de leur sort, les ministres arabes des affaires étrangères ont confirmé une nouvelle fois le pouvoir israélien dans la région.

Ils ont également passé sous silence le fait que la série de meurtres d’Israéliens perpétrés ces derniers jours par des Palestiniens, qui étaient apparemment le fait de loups solitaires, montre bien que les Palestiniens font autant partie de l’équation de la sécurité d’Israël et de la région que l’Iran, les Houthis ou le Hezbollah, parti politique et groupe islamiste chiite basé au Liban.

Les meurtres ont eu lieu à la veille d’un mois de grandes fêtes religieuses musulmanes, juives et chrétiennes ce qui pourraient susciter l’émoi sur les sites sacrés sensibles de Jérusalem.

En outre, les Palestiniens et d’autres personnes auront noté qu’à l’heure où l’invasion de l’Ukraine par la Russie fait la une des journaux, trois des six participants au sommet – Israël, les Émirats arabes unis et le Maroc – occupent des terres étrangères et/ou sont intervenus militairement dans des conflits au-delà de leurs frontières.

Le roi Abdallah de Jordanie, ainsi que le Soudan, les deux autres pays arabes qui ont reconnu Israël, ont tenu à rendre visite au président palestinien Mahmoud Abbas à Ramallah, en Cisjordanie, le jour du sommet, plutôt que de se joindre au rassemblement. Israël a conquis la Cisjordanie lors de la guerre du Moyen-Orient de 1967.

L’importance d’Israël ne tient pas seulement à ses prouesses militaires et technologiques mais aussi, et cela à la différence des États-Unis, à sa capacité et sa détermination à affronter l’Iran dans son propre territoire, ainsi qu’en Syrie et dans le cyberespace, et également au fait qu’il est le seul pays du Moyen-Orient à pouvoir se targuer de disposer d’une importante assise populaire militante aux États-Unis.

Cela donne à Israël le style de poids qu’on ne peut obtenir à Washington qu’en dépensant des millions de dollars pour des services de relations publiques et de cabinets de lobbying.

Cela veut également dire que, alors que l’on laisse entendre que les États-Unis pourraient réduire leur engagement au Moyen-Orient pour mieux se concentrer sur l’Indo-Pacifique et l’Europe au lendemain de la guerre en Ukraine, Israël est le seul État régional qui retiendra toute l’attention de Washington.

Par conséquent, Israël est de plus en plus susceptible de jouer un rôle encore plus important que celui qu’il a déjà souvent joué, non seulement au niveau de la sécurité régionale mais aussi dans le cadre des relations entre les États-Unis et divers États arabes concernant de multiples questions, notamment les ventes d’armes.

« Ben Gourion aurait été fier de constater que, alors que les Arabes ont l’impression que les États-Unis sont en train de se retirer du Moyen-Orient, c’est Israël qui est bien accueilli par les principaux États arabes, ce qui lui permet de renforcer son profil régional et de combler au moins partiellement ce vide », a déclaré David Makovsky, analyste au Washington Institute for Near East Policy et ancien fonctionnaire américain.

Cet article a été republié avec l’autorisation de James M. Dorsey.

Source : Responsible Statecraft, James M. Dorsey, 03-04-2022

Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

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Commentaire recommandé

RGT // 28.04.2022 à 10h37

Je me pose une question :

Est-ce que le fait d’être un ami de la « communauté internationale » permet en toute impunité d’aller envahir et massacrer ses voisins ou est-il nécessaire d’être par nature un autocrate ou un dictateur violent et sanguinaire pour rejoindre ladite « communauté internationale » ?

Une variante du dilemme de l’œuf et de la poule. qui fût le premier ?

Personnellement je pense que le fait d’être par nature violent et sanguinaire est le principal argument pour rejoindre le « camp du Bien » mais je peux me tromper.

3 réactions et commentaires

  • RGT // 28.04.2022 à 10h37

    Je me pose une question :

    Est-ce que le fait d’être un ami de la « communauté internationale » permet en toute impunité d’aller envahir et massacrer ses voisins ou est-il nécessaire d’être par nature un autocrate ou un dictateur violent et sanguinaire pour rejoindre ladite « communauté internationale » ?

    Une variante du dilemme de l’œuf et de la poule. qui fût le premier ?

    Personnellement je pense que le fait d’être par nature violent et sanguinaire est le principal argument pour rejoindre le « camp du Bien » mais je peux me tromper.

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  • Christian Gedeon // 30.04.2022 à 16h31

    Quel dirigeant du PO et du MO n’est pas un autocrate ? Quelle question hein? Il semble que chacun ait le sien selon son inclination politique.

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  • 6422amri // 30.04.2022 à 23h14

    Quand on s’intéresse au secteur aérospatial, aux industries de la défense, du cyberspace aussi, on y rencontre, de plus en plus fréquemment les nombreuses entreprises sises en Israel. Elles ont des points communs, niveaux technologiques de classe mondiale, un personnel parmi les meilleurs du monde, des réseaux commerciaux très organisés et bien entendu la possibilité de bénéficier avant tout le monde, des retombées des programmes américains.

    Très astucieusement et très discrètement Israel sert d’incubateur aux industries locales d’armements comme les Emirats Arabes Unis ou Abu Dahbi par exemple, qui possèdent maintenant une industrie de drônes – loitering munitions – espionnage – etc. fabrication locale.

    La Turquie, un allié plus ou moins discret d’Israêl a bénéficié au départ des conseils de l’état hébreu pour la conception de la gamme Bayraktar, drones utilisés avec des résultats dévastateurs contre l’Arménie et maintenant en Ukraine.

    L’état d’Israel se trouve donc de plus en plus, dans la situation du gendarme local, garant de la sécurité de la zone.

      +1

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