Les Émirats n’ont pas besoin d’argent, mais ils veulent marquer le coup : si nous devons en faire les frais à cause de Washington, nous voulons quelque chose en échange.
Source : Responsible Statecraft, Elfadil Ibrahim
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises
Le moment le plus remarquable des récentes discussions entre les responsables des Émirats arabes unis et des représentants du Trésor américain à Washington n’a pas été la proposition des Émiratis d’une ligne de crédit de devises, mais l’avertissement qu’ils y ont joint.
Si les Émirats arabes unis venaient à manquer de dollars, auraient déclaré les responsables émiratis à leurs homologues américains, ils pourraient être contraints d’utiliser le yuan chinois à la place du dollar américain pour leurs ventes de pétrole et autres transactions.
La domination du dollar américain repose, en partie, sur son quasi-monopole dans les transactions pétrolières. Et comme la grande majorité des transactions pétrolières mondiales sont réglées en dollars, presque tous les pays doivent détenir des réserves en billets verts pour acheter du carburant
Un allié du Golfe qui évoque ouvertement l’idée d’un commerce pétrolier libellé en yuans ne manquera donc pas d’attirer l’attention de Washington et de rappeler aux États-Unis qu’il existe des alternatives.
Le dispositif précis évoqué par les Émirats arabes unis était une ligne de crédit de devises — un accord par lequel deux banques centrales s’engagent à échanger des devises à un taux fixe, permettant ainsi à chaque partie d’accéder à la devise de l’autre en cas de crise. Mardi, le président Donald Trump a confirmé que cette option était effectivement à l’étude.
Les Émirats arabes unis ont ancré leur dirham au dollar américain, et pour préserver cet ancrage, ils doivent maintenir un accès stable aux dollars. Cet accès est désormais mis à mal en raison des conditions économiques créées par la guerre menée par les États-Unis et Israël contre l’Iran. La fermeture du détroit d’Ormuz prive les Émirats arabes unis de leurs recettes pétrolières, tandis que les missiles qui ont survolé le ciel émirati ont endommagé leurs industries aéronautique et touristique.
Mais les chiffres, tels qu’ils se présentent aujourd’hui, ne corroborent pas l’image d’un pays en difficulté financière. Les Émirats arabes unis détenaient 285 milliards de dollars de réserves de change à la fin de 2025, et le total de leurs actifs en dollars dépasse leurs passifs en dollars d’environ 1 000 milliards de dollars — l’une des positions d’investissement international nettes les plus solides au monde.
De plus, S&P Global a confirmé le mois dernier la note de crédit à court terme la plus élevée possible et la note à long terme quasi parfaite du pays, citant la « grande flexibilité budgétaire, économique, extérieure et politique » des Émirats arabes unis. L’ancrage du dirham au dollar s’est maintenu sans encombre, et les fonds souverains d’Abou Dhabi ont continué à conclure des accords tout au long de la guerre, notamment une transaction de 2,3 milliards de dollars en Jordanie la semaine dernière.
En bref, ce n’est pas un pays qui a besoin d’emprunter de l’argent à Washington. Le secrétaire au Trésor, Scott Bessent, a fait remarquer mercredi que les lignes de crédit sont destinées à empêcher les pays détenant d’importantes réserves en dollars de procéder à des ventes « désordonnées » d’actifs américains, une possibilité que les Émirats arabes unis ont implicitement évoquée en formulant leur demande.
En effet, le grief à l’origine de cette situation n’est pas économique, mais politique. Les responsables des Émirats arabes unis soulignent régulièrement que leur pays n’a pas demandé à se retrouver dans cette position. Avant que les bombes américaines et israéliennes ne commencent à s’abattre sur l’Iran le 28 février, les responsables émiratis auraient fait des allers-retours entre Téhéran et Washington pour appeler à la retenue. Ils ont donné des assurances explicites que leur territoire ne serait pas utilisé comme base de lancement pour des attaques contre l’Iran (bien que des informations aient fait état de la préparation des Émirats à se joindre au combat aux côtés des États-Unis et d’Israël pour aider à ouvrir le détroit d’Ormuz début avril. Ils se sont également distingués en étant le premier État du Golfe — suivi par Bahreïn — à avoir normalisé ses relations avec Israël dans le cadre des Accords d’Abraham de 2020).
Depuis le début de l’opération « Epic Fury », les Émirats arabes unis ont essuyé plus de missiles et de drones iraniens que tout autre pays — dont environ 90 % visaient des infrastructures civiles, selon Reem al-Hashimy, ministre d’État chargée de la coopération internationale aux Émirats arabes unis. Le port de Jebel Ali a été touché, tout comme l’aéroport international de Dubaï. Les infrastructures pétrolières et gazières ont été endommagées, et le détroit d’Ormuz, par lequel les Émirats arabes unis exportent leur pétrole, leur principale source de revenus, a été de fait fermé, coupant ainsi leurs sources vitales de revenus.
Les Émiratis sont parfaitement conscients que leur engagement à investir 1 400 milliards de dollars dans l’économie américaine, réaffirmé par leur ambassadeur à Washington au plus fort des bombardements, devient de plus en plus difficile à tenir alors qu’ils doivent simultanément reconstruire de coûteux systèmes de défense antimissile ainsi que des infrastructures énergétiques et autres sur leur territoire.
Compte tenu de toutes ces difficultés économiques et de l’espoir actuellement lointain d’un règlement du conflit entre les États-Unis et l’Iran, les Émirats arabes unis jouent la carte de la Chine : ils brandissent la menace d’être contraints d’utiliser le yuan ou d’autres devises pour leurs ventes de pétrole.
Cette menace a un précédent. En 2023, l’Arabie saoudite a commencé à accepter le yuan comme moyen de paiement pour ses achats de pétrole chinois, une décision largement interprétée à l’époque comme visant Washington. L’administration Biden a réagi en renforçant ses contacts diplomatiques avec l’Arabie saoudite et en engageant des négociations de haut niveau sur un accord de sécurité global, comprenant la vente d’armes de pointe et un engagement américain plus fort en matière de défense. Abu Dhabi a observé et tiré les leçons de cette situation.
Mais la manœuvre actuelle relève davantage d’une posture que d’un pivot fondamental et à long terme de l’État du Golfe s’éloignant des États-Unis.
Les fonds souverains du Golfe et des Émirats arabes unis restent massivement orientés vers des actifs américains et européens. Les Émirats arabes unis abritent un réseau de bases militaires américaines qu’ils n’ont aucun intérêt immédiat à fermer. Comme l’a déclaré l’ambassadeur des Émirats arabes unis aux États-Unis, Yousef al-Otaiba, dans son éditorial du Wall Street Journal : « Nous avons besoin d’un résultat définitif qui réponde à toutes les menaces de l’Iran. » Ce n’est guère le ton d’un pays à la recherche d’un nouveau protecteur en matière de sécurité.
Ce qui renforce la position des Émirats arabes unis, c’est le fait qu’Abou Dhabi prend des mesures claires pour accroître ses investissements en Chine. La visite du prince héritier Khaled à Pékin la semaine dernière a débouché sur des dizaines d’accords visant à renforcer les liens économiques et commerciaux, notamment en augmentant les voyages d’affaires entre les deux pays.
Les Émirats arabes unis peuvent tirer parti de ce rapprochement pour exiger de meilleures conditions dans leur alliance avec Washington. Leur approche ne passe pas par des revirements politiques spectaculaires ni par des ultimatums, mais plutôt par un flux constant de signaux : la demande concernant la ligne de crédit monétaire, la visite à Pékin, la suggestion d’un commentateur émirati influent selon laquelle il serait peut-être temps de fermer les bases américaines, car elles constituent « un fardeau et non un atout stratégique ».
Au-delà des demandes financières et de la mise en scène diplomatique, les requêtes des Émirats arabes unis sont assez concrètes. Ils veulent que Washington reconnaisse (et soit prêt à aider à réparer) les dommages économiques que sa guerre a infligés à un pays qui n’était pas partie prenante à sa décision d’entrer en guerre contre son voisin bien plus grand. Ils veulent également être consultés et avoir leur mot à dire sur les termes de tout accord avec l’Iran, en particulier en ce qui concerne le détroit d’Ormuz.
Comme l’a expliqué al-Hashimy, la haute responsable émiratie, sur ABC News, tout accord avec l’Iran « doit être un bon accord » qui apporte une paix durable. Cela signifie s’attaquer à la « militarisation » du détroit par l’Iran et à ses mandataires régionaux, ainsi qu’à ses programmes nucléaires, de missiles et de drones, a-t-elle déclaré.
En d’autres termes, un accord dans lequel l’administration Trump se désengagerait purement et simplement du bourbier iranien — en laissant derrière elle une République islamique affaiblie mais plus intransigeante, dont l’infrastructure militaire resterait intacte — et ne constitue pas un compromis acceptable du point de vue d’Abu Dhabi.
Les Émirats arabes unis sont conscients de disposer d’un immense pouvoir de négociation pour réviser les termes de leur alliance avec leur partenaire principal. La discussion sur la ligne de crédit n’est donc pas un appel à l’aide, mais un rappel que les Émirats arabes unis ont des options — et les moyens de les mettre en œuvre.
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Elfadil Ibrahim est un rédacteur et analyste spécialisé dans la politique du Moyen-Orient et de l’Afrique, avec un intérêt particulier pour le Soudan. Ses articles ont été publiés dans The Guardian, Al Jazeera, The New Arab, Open Democracy et d’autres médias.
Les opinions exprimées par les auteurs sur Responsible Statecraft ne reflètent pas nécessairement celles du Quincy Institute ou de ses associés.
Source : Responsible Statecraft, Elfadil Ibrahim, 25-04-2025
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises
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