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29.juillet.202629.7.2026 // Les Crises

Le monde entier veut interdire l’accès des réseaux sociaux aux enfants, mais cela aura de graves conséquences pour nous tous

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Les systèmes de vérification de l’âge nécessitent la collecte de données sensibles afin de pouvoir étayer les informations biométriques. D’ici peu, Internet deviendra un panoptique numérique entièrement surveillé. [Un panoptique est une architecture de type carcéral qui permet une surveillance continue des détenus sans que ceux-ci puissent savoir si cette surveillance est effective ou pas, NdT]

Source : The Guardian, Taylor Lorenz
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

Illustration : Nate Kitch/The Guardian

Au cours de l’année écoulée, plus d’une vingtaine de pays dans le monde ont envisagé des interdictions d’utilisation des réseaux sociaux pour une grande partie de leur population. Ces lois, souvent présentées sous couvert de « protection des enfants », marquent le début d’une ère de surveillance de masse et de censure à grande échelle, contribuant ainsi à ce que les chercheurs ont qualifié de « récession mondiale de la liberté d’expression ».

L’année dernière, l’Australie est devenue le premier pays à interdire l’accès aux réseaux sociaux aux moins de 16 ans. Cette initiative a encouragé d’autres pays à travers le monde à lui emboîter rapidement le pas. Le parti au pouvoir en Allemagne a annoncé qu’il soutenait une interdiction des réseaux sociaux. Le président français, Emmanuel Macron, a appelé à interdire l’accès aux réseaux sociaux aux moins de 15 ans. Au Royaume-Uni, Keir Starmer a cherché à mettre en place des interdictions radicales concernant les réseaux sociaux. La Grèce, les Philippines, l’Indonésie, la Malaisie, Singapour et le Japon se sont également dotés de lois comparables relatives à la vérification d’identité en ligne

Aux États-Unis, plus de la moitié des États ont adopté ou examinent actuellement une législation relative à la vérification de l’âge en ligne. Dans les semaines à venir, un ensemble de 19 projets de loi sur la « sécurité des enfants », dont plusieurs imposent une vérification d’identité sur les réseaux sociaux, devrait être examiné par la Chambre des représentants. Les grandes plateformes technologiques telles que Meta, Google et Discord ont commencé à se mettre en conformité de manière anticipée avec ces lois afin de prendre les devants sur la réglementation.

Si l’interdiction des réseaux sociaux peut sembler être une mesure de prudence quand il s’agit de la protection des enfants, elle est non seulement inefficace, mais elle met également en danger tant les enfants que les adultes. Il n’existe guère de preuves indiquant que les réseaux sociaux soient à l’origine d’une quelconque crise généralisée de santé mentale chez les enfants. Des études ont maintes fois démontré le contraire. Les entreprises technologiques seront inévitablement amenées à identifier et à exclure les mineurs, ce qui mettra fin à l’anonymat sur Internet et permettra aux pouvoirs publics de surveiller et de censurer plus facilement les journalistes, les militants et les lanceurs d’alerte, qui dépendent de cet anonymat en ligne.

Et même si certains prétendent que ces lois limiteraient le pouvoir des géants de la tech, seules les plus grandes entreprises du secteur disposent des ressources nécessaires pour assumer les coûts considérables liés aux systèmes de vérification de l’âge. Les plateformes à but non lucratif et indépendantes pourraient être contraintes de fermer, ce qui renforcerait encore davantage le pouvoir des géants de la tech. Une fois mis en place, les systèmes de surveillance de masse pourraient également être facilement exploités par les gouvernements et les acteurs malveillants.

Si nous voulons résoudre les problèmes liés aux réseaux sociaux, il faut commencer par une réforme globale de la protection des données et des consommateurs. Les gouvernements pourraient également prendre des mesures pour démanteler les géants de la tech et les poursuivre en justice pour comportement anticoncurrentiel. Les législateurs, qui prétendent se soucier des enfants, pourraient adopter des politiques sociales et économiques plus ambitieuses dont nous savons qu’elles amélioreraient considérablement la vie des enfants. Les réseaux sociaux constituent une bouée de sauvetage, en particulier pour les jeunes marginalisés tels que les adolescents LGBTQ+. Toute mesure susceptible de restreindre l’accès à Internet devrait accorder la priorité aux enfants et aux adultes les plus vulnérables..

La mise en œuvre des interdictions des réseaux sociaux proposées partout dans le monde implique la mise en place d’un système de vérification de l’âge, ce qui signifie inévitablement un développement des technologies de surveillance. Les systèmes algorithmiques étant incapables d’estimer l’âge avec précision, la vérification de celui-ci nécessite également la collecte de données hautement sensibles ou de documents administratifs pour valider les données biométriques recueillies. Les lois à l’étude ne précisent pas toutes quel système sera utilisé, mais elles soulèvent toutes d’importantes préoccupations en matière de vie privée et de sécurité.

Le problème fondamental de la « vérification de l’âge » par des moyens technologiques est que cela n’existe pas. Les êtres humains ne vieillissent pas de manière linéaire. Il n’y a tout simplement aucune transformation physiologique qui se produirait la nuit de vos 16e ou 18e anniversaires et qui permettrait à une IA de déterminer votre âge avec précision, en particulier pendant la puberté. Par conséquent, les systèmes de vérification de l’âge qui reposent sur la collecte de données biométriques doivent également exiger la présentation de pièces d’identité officielles ou d’autres informations personnelles hautement sensibles afin de relier le profil en ligne d’un utilisateur à son identité hors ligne et de confirmer son âge.

Non seulement ce système permet aux géants de la technologie de collecter des données encore plus personnelles sur les enfants, mais il engendre également d’énormes risques en matière de cybersécurité. Les données collectées par les systèmes de vérification d’identité ne restent pas confidentielles. En octobre dernier, Discord a subi une fuite majeure d’informations d’identité collectées par un sous-traitant à des fins de vérification de l’âge. Cette semaine, des chercheurs ont découvert que son logiciel de vérification de l’âge entretenait des liens avec des investisseurs associés aux programmes de surveillance du gouvernement américain.

Un autre aspect insidieux de ces lois réside dans le mouvement politique réactionnaire qui les sous-tend. Aux États-Unis, parmi les groupes qui ont joué un rôle central dans le lobbying en faveur de la vérification de l’âge, on trouve notamment la Heritage Foundation, ce groupe de réflexion de droite à l’origine du « Project 2025 », et le National Center on Sexual Exploitation (NCOSE), anciennement connu sous le nom de « Morality in Media », une organisation militante d’extrême droite liée au fondamentalisme religieux qui se bat depuis des décennies pour restreindre les contenus « obscènes » sur Internet.

Le moment choisi pour l’adoption de ces lois ne peut pas non plus être dissocié de la répression plus générale de la liberté d’expression et de manifestation menée par l’administration Trump aux États-Unis. L’interdiction de TikTok a été adoptée suite aux manifestations étudiantes contre les atrocités commises à Gaza. Les étudiants militants ont joué un rôle crucial dans les initiatives citoyennes visant à protéger les immigrés contre les agents de l’Immigration and Customs Enforcement (ICE) qui cherchent à les emmener de force dans des centres de détention. Dans ce contexte, le gouvernement américain a intensifié ses attaques contre les discours anonymes en ligne, inondant les entreprises technologiques de citations à comparaître pour obtenir des informations sur des centaines de comptes de réseaux sociaux anti-ICE gérés de manière anonyme. Si la situation est moins grave au Royaume-Uni, les gouvernements successifs se sont montrés déterminés à réprimer les manifestations, souvent menées par des jeunes, contre la crise climatique et la situation à Gaza.

Ari Cohn, conseiller juridique responsable des questions de politique numérique à la Fondation pour les droits individuels et la liberté d’expression (FIRE), a souligné que la décision de l’Union chrétienne-démocrate (CDU), parti au pouvoir en Allemagne, d’exiger du gouvernement fédéral qu’il instaure des restrictions d’âge sur les réseaux sociaux, fait suite de près à l’ouverture par la police allemande d’enquêtes visant des personnes ayant insulté le chancelier allemand, Friedrich Merz, sur Facebook.

« Tous les législateurs prétendront qu’ils [adoptent ces mesures de vérification de l’âge] pour protéger les jeunes contre certains dangers, mais ils se gardent bien de préciser que cela confère au gouvernement un pouvoir bien pratique pour contrôler et museler les discours qui lui déplaisent, voire pour punir ses détracteurs », m’a confié Cohn.

Au lieu de s’attaquer aux causes connues des conflits entre les jeunes, les responsables politiques du monde entier semblent déterminés à exploiter leur souffrance pour faire adopter des lois qui priveront aussi bien les jeunes que les plus âgés de leurs droits. Protéger les enfants contre les dangers d’Internet est un objectif louable, mais les interdictions reposant sur des lois relatives à la vérification de l’âge ne peuvent pas être la solution.

Cela pourrait bien faire passer l’Internet d’un espace de libre expression à un panoptique numérique entièrement surveillé, où chaque action effectuée en ligne serait liée à une pièce d’identité délivrée par l’État. Une fois mise en place, cette infrastructure de surveillance fera l’objet d’abus, comme cela a été le cas à chaque fois que les pouvoirs de surveillance et de censure de l’État ont été étendus par le passé. Nous devons faire tout ce qui est en notre pouvoir pour bloquer cette législation là où nous le pouvons et préserver un Internet libre et ouvert.

Taylor Lorenz est journaliste, elle est spécialisée dans les technologies et rédige la lettre d’information « User Mag ». Elle est l’auteure du best-seller *Extremely Online : The Untold Story of Fame, Influence, and Power on the Internet* (« À fond sur Internet » : l’histoire inédite de la célébrité, de l’influence et du pouvoir sur Internet).

Source : The Guardian, Taylor Lorenz, 02-03-2026

Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

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Commentaire recommandé

Pascal // 29.07.2026 à 10h11

Il faudrai rajouter aussi l’ autocensure,
déjà bien présente….Même déjà d’ écrire cela, je peux être suspecté d’ être un « extrémiste qui se retient « ….
L’ Histoire nous enseigne que toujours ,
tous les États, cherchent à savoir ce que pense leurs sujets….et les États adorent classer, ficher,….

8 réactions et commentaires

  • Bernard // 29.07.2026 à 10h01

    Je pense qu’il faut réfléchir ici un petit peu. Ce qui est sûr, c’est que les réseaux sociaux, et notamment X, sont la bête noire du « système » et que leur vœu le + cher est que les gens, quelque soit leur âge, n’y aillent plus. Alors, ne tombons pas dans ce panneau.

    Il faut savoir que, de toutes façon (quasiment) personne n’est réellement anonyme sur Internet. En particulier quand nous y accédons avec le numéro de notre téléphone ! De +, notre nom, prénom, date et lieu de naissance ne sont *pas* des « informations personnelles hautement sensibles », nous présentions nos CNI à chaque fois que nous faisions un chèque !

    Bref, en ce qui me concerne, identifié ou pas, je ne me dégonflerai pas, et je continuerai d’écrire ce que je veux sur Internet (il suffit de rester dans le cadre de la loi).

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  • Pascal // 29.07.2026 à 10h11

    Il faudrai rajouter aussi l’ autocensure,
    déjà bien présente….Même déjà d’ écrire cela, je peux être suspecté d’ être un « extrémiste qui se retient « ….
    L’ Histoire nous enseigne que toujours ,
    tous les États, cherchent à savoir ce que pense leurs sujets….et les États adorent classer, ficher,….

      +14

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    • Bernard // 29.07.2026 à 15h14

      Le but des « états », je préfère ici le mot régimes, est simplement de … rester au pouvoir. Et pour cela, ils ne veulent pas que les électeurs s’informent ailleurs qu’à « la télé » (les médias mainstream). Le fichage n’est qu’un moyen afin que la population s’auto-censure. Comme ici, en démotivant tout le monde (pas seulement les moins de 15 ans) de continuer à s’informer sur les réseaux sociaux.

        +5

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  • Savonarole // 29.07.2026 à 11h28

    Il se pourrait que ces loies génèrent plein de resultats inatendus et et fort fâcheux, genre que ça tire une balle dans le modèle économique des plateformes. Conséquement il se pourrait bien qu’elles ne fassent pas long feu ou qu’elles se voient gréffées une somme d’exeptions qui les rendent de-facto inopérantes.

      +2

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  • Actustragicus // 29.07.2026 à 16h11

    Il suffirait pourtant que les autorités administratives (police ou mairie) délivrent à la simple vue de la CNI un passe anonyme (type code administratif imposé + code perso choisi) ne certifiant que la date de naissance (ou l’état de majorité), avec une désactivation simple en cas d’utilisation invraisemblable (plusieurs point géographiques simultanément) ; ou quelque chose comme ça… mais c’est comme le référendum d’autodétermination en Ukraine, c’est trop simple pour leurs petites têtes (ou plutôt ça ne sert pas leurs intérêts).

      +7

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  • Steph // 30.07.2026 à 10h21

    Je vous rassure : ce ne sont que des mesures de pur affichage. Si tant est qu’elles résistent au conseil constitutionnel elles sont totalement inapplicables en l’état compte tenu du contexte et des contraintes technologiques. L’important est simplement de faire croire à l’électorat réactionnaire que l’on agit. Si l’on voulait vraiment protéger l’enfance ce n’est pas d’aller sur les réseaux sociaux qu’il faut lui interdire mais au catéchisme.

      +1

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  • scc // 30.07.2026 à 16h46

    Il n’y a aucune obligation d’utiliser les réseaux sociaux.
    Dans ce cas pas besoin de partager des données biométriques.
    Ce qui serait beaucoup plus grave ce serait d’obliger cette approches sur tous les sites comme celui-ci…

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  • Oceane60 // 02.08.2026 à 22h21

    Désolée de vous contredire mais étant habitante du porge je peux vous dire que toute la communication de crise de la mairie, importante pour moi vous le comprendrez passe par Facebook. Comme je n’ai pas de compte Facebook je suis casi-aveugle.
    Un scandale pour un service public.
    ils doivent penser avec leur pieds ces gens-là comment peut-on faire passer les messages officiels via les réseaux sociaux et ensuite les interdire aux jeunes ?

      +2

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