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31.mars.202131.3.2021 // Les Crises

Lanceurs d’alerte : En 1981, Joe Biden a voulu faire incarcérer Philip Agee, après ses révélations sur la CIA

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Source : Cover Action Magazine, Chris Agee, Jeremy Kuzmarov

Traduit par les lecteurs du site Les Crises

Joe Biden in 1981 [Source : nytimes.com]

Le 9 mai 1981, la sous-commission judiciaire du Sénat sur la sécurité et le terrorisme débattait de la loi sur la protection des identités des agents de renseignement (S. 391). Leur objectif : criminaliser l’identification non autorisée des agents de renseignement américains.

Joe Biden, à cette époque sénateur, s’est levé pour dénoncer mon père, Philip Agee, le lanceur d’alerte de la CIA dont le livre de 1975, Journal d’un Agent Secret, a donné l’identité de quelque 250 agents, sociétés écrans et agents étrangers travaillant pour les États-Unis.

Biden a déclaré : « Je pense que personne n’a de doute sur M. Agee. A mon avis, nous devrions l’incarcérer. » [1].

Agee est devenu l’ennemi public n°1 après la publication de son livre. Il a également été victime d’une campagne de désinformation et de harcèlement qui l’a contraint à vivre en cavale pendant le reste de sa vie [2].

Philip Agee [Source : cbsnews.com]

Coparrainée par le ségrégationniste Strom Thurmond (Républicain-Caroline du Sud), la loi pour la protection des identités des agents de renseignement américain prévoyait une amende de 50 000 dollars et dix ans d’emprisonnement pour ceux qui, ayant accès à des informations classifiées, rendaient public le nom d’agents secrets.

Le directeur adjoint de la CIA, Frank Carlucci, a reconnu sur la chaîne NBC, en juillet 1979, que la CIA avait rédigé cette loi que Floyd Abrams, le plus éminent avocat du Premier amendement aux États-Unis, considérait comme inconstitutionnelle [3].

Lors de la sixième réunion annuelle de l’Association des anciens officiers du renseignement en 1981, Carlucci s’est vanté du fait que « nous avons réussi à mener une stratégie très agressive auprès du Congrès ; cette stratégie a porté ses fruits. » [4]

La loi sur la protection des identités des agents de renseignement américain a été promulguée en juin 1982 lors d’une cérémonie au siège de la CIA, au cours de laquelle le président Ronald Reagan a fait l’éloge des employés de la CIA, les qualifiant de « héros engagés dans un sinistre combat dans la pénombre. » [5]

Ronald Reagan prononçant un discours en faveur de la loi sur la protection de l’identité des agents de renseignement, avec le directeur de la CIA William J. Casey à sa gauche. [Source : shutterstrock.com]

La loi faisait partie d’une vague de législation post-Watergate visant à réaffirmer l’autorité de la CIA à la suite des audiences de la commission Church en 1975, qui avaient révélé l’implication de la CIA dans des assassinats à l’étranger, des tests illégaux de dépistage de drogues sur des suspects involontaires et enfin une surveillance illégale.

Les vétérans de la CIA, James « Jesus » Angleton et Ray Cline, avaient créé à la fin des années 1970 deux nouvelles fondations pro-renseignement qui s’engageaient à soutenir la restauration de l’efficacité de la CIA tout en déplorant les dommages causés par les révélations et les critiques [6].

James « Jesus » Angleton [Source : theintercept.com]

Le sénateur Daniel Patrick Moynihan (Démocrate-New York) a soutenu un autre projet de loi pro-CIA exemptant la CIA de la loi sur l’accès à l’information, tandis que le sénateur Walter Huddleston (Démocrate-Kentucky) a mené l’adoption d’un projet de loi soutenu par Biden en 1980 limitant le contrôle de la CIA par le Congrès [7].

John Stockwell, un éminent lanceur d’alerte de la CIA, a témoigné devant la commission sénatoriale du renseignement en 1980 que

« l’objectif [de la loi sur la protection des identités dans les services de renseignement] n’était manifestement pas de protéger la sécurité des agents secrets, comme le prétendent ses partisans, car la CIA elle-même fait preuve d’une négligence flagrante quant à l’identité de ses propres agents. Le véritable objectif du projet de loi était d’obtenir une arme importante que la CIA pourrait utiliser pour faire taire ceux qui la critiquaient. » [8]

John Stockwell (à gauche) s’est vivement querellé avec le sénateur Jake Garn (Républicain-Utah) lors d’une audience en 1980 sur la loi sur la protection des identités des agents de renseignement. Source : villagevoice.com

Ceux qui critiquaient la CIA à l’époque comptaient notamment dans leur rang Philip Agee et les rédacteurs du CovertAction Information Bulletin (CAIB [Bulletin d’information des actions sous couverture, NdT]), fondé par Agee et d’autres en 1977. Dans ce magazine, ils publiaient une rubrique intitulée Naming Names [Donner des noms, NdT], rédigée à partir de sources publiques non classifiées, qui démasquait des agents de la CIA et d’autres personnes. Voir nos archives.

Le rapport de la commission judiciaire du Sénat sur le projet de loi a souligné les efforts d’Agee et d’autres fondateurs du CAIB pour identifier et divulguer des agents du renseignement américains dans le cadre « d’un effort systématique pour détruire la capacité des agences de renseignement [américaines] à opérer clandestinement. » [9]

Le membre du Congrès Bill Young (Républicain-Floride) a déclaré lors d’un débat de la Chambre sur le projet de loi : « Ce que nous poursuivons aujourd’hui, ce sont les Philip Agee du monde. »

Le directeur de la CIA, Stansfield Turner, qui a comparé l’exposition de ses jeunes officiers au fait de « couper les mains d’un jeune chirurgien » et a qualifié les rédacteurs du CAIB de « traîtres », a prononcé des discours exhortant à l’adoption de la Loi sur la protection des indentités des agents de renseignement [10] .

Tout comme Frank Carlucci, qui voulait criminaliser le fait que certains, n’ayant jamais eu accès à des informations classifiées, rendent public le nom de personnels de l’agence, ceci afin de faire cesser la chronique Naming Names, ce qui a finalement abouti [11].

La position du sénateur Biden s’alignait sur celle de Carlucci et de Turner, ainsi que sur celle d’extrémistes de droite comme Larry McDonald (Démocrate-Géorgie) de la John Birch Society, qui caractérisait Agee de « traître de la CIA capable de donner à [l’espion soviétique britannique] Kim Philby une leçon de traîtrise. » [12]

Biden a personnellement menacé de « mettre à l’ombre » les membres du comité éditorial du CAIB qui avaient participé à la rédaction de la rubrique Naming Names. [13]

Dans ses mémoires intitulées On the Run [NdT : En cavale. non traduit], Agee a écrit que « Joseph Biden, tout comme [Barry] Goldwater [sénateur conservateur de l’Arizona et candidat à la présidence en 1964] et membre de la commission du renseignement du Sénat, a demandé une nouvelle loi pour mettre fin à mes révélations en criminalisant la divulgation des agents de renseignement sous couverture. » [sic] [14]

Biden a été l’un des quatre sénateurs qui ont finalement voté contre la loi sur la protection des identités des agents de renseignement. Pour la raison qu’il craignait qu’elle ne soumette à des poursuites non seulement la « publication malveillante des noms des agents », mais aussi les « efforts de la part de journalistes légitimes de publier toute corruption, malversation ou ineptie survenant au sein des agences de renseignement américaines. » [15]

[Source : cia.gov]

Biden a trouvé particulièrement problématique le fait de cibler toute personne rendant public le nom d’un agent avec « des raisons de croire » que cette publication entraverait ou empêcherait des activités de renseignement américaine en violation de la loi.

Biden a estimé que la formulation était trop ambiguë et qu’elle pourrait empêcher que des organes de presse publient des articles légitimes sur les méfaits de la CIA, sur l’espionnage des citoyens américains ou sur des agents véreux ayant vendu leurs services à des gouvernements étrangers.

Biden a cherché à remplacer « raison de croire » par « intention », ce qui, selon lui, aurait clairement axé la législation sur le problème qu’elle était censée résoudre et aurait minimisé son effet sur ceux qu’il considérait comme des journalistes légitimes.

Biden a déclaré à Strom Thurmond, le président de la commission judiciaire du Sénat, qu’il avait l’intention de « travailler avec lui pour faire en sorte que nous obtenions un projet de loi [comme] nous devons le faire pour arrêter les Agees » de par le monde. « Nous devons trouver un moyen de le faire, a-t-il dit, ce qu’ils font est scandaleux et répréhensible. »

Biden avec le ségrégationniste Strom Thurmond (Républicain-Caroline du Sud), l’un des co-parrains de la loi sur la protection de l’identité des agents de renseignement. [Source : nydailynews.com]

Mais Biden « ne voulait pas empêcher la publication d’un livre comme The Spike [NdT : Le pic, roman d’espionnage non traduit] et Le Réseau de La Terreur [sic] que nous considérions tous comme importants. » [16]

Le Réseau de la Terreur est un livre, subventionné par la CIA, écrit par Claire Sterling, accusant faussement le KGB russe de soutenir des organisations terroristes dans le monde entier tout en divulguant les noms de certains agents de la CIA [17].

The Spike est en réalité un roman avec des personnages fictifs.

Agee et le Naming Names

Phil Agee a écrit dans On the Run que la loi sur la protection des identités des agents de renseignement a été

« rédigée pour protéger les opérations secrètes ainsi que les agents secrets parce que la divulgation d’activités, y compris de crimes, était généralement impossible sans inclure le nom des participants. » [18]

Les principales cibles du projet de loi étaient les « médias classiques » et « notre journalisme de guérilla » lui a dit le sénateur John Chafee (Démocrate-Rhode Island) [19].

Le 3 juin 1977, un Philip Agee provocateur lève le poing alors qu’il est expulsé du Royaume-Uni. [Source : Journal of American History]

En 2003, Agee a déclaré à CBS News qu’il avait révélé l’identité de ses anciens collègues de la CIA pour « affaiblir l’instrument permettant de mener à bien la politique de soutien aux dictatures militaires en Grèce, au Chili, en Argentine, en Uruguay et au Brésil. »

Ces régimes, a-t-il dit, « étaient soutenus par la CIA et leur coût humain a été immense : torture, exécutions, escadrons de la mort. »

[Source : ourhiddenhistory.org]

Agee a été faussement accusé de la mort, en 1975, de Richard Welch, chef de la station de la CIA en Grèce, qui avait été identifié comme un agent de la CIA au Pérou dans Counterspy Magazine, le prédécesseur du CAIB.

Cependant, l’identité de Welch avait déjà été révélée et le directeur de la CIA William Colby a fait marche arrière pour avoir attribué la responsabilité initiale de la mort de Welch à Counterspy, en l’attribuant finalement à une « mauvaise couverture ».

Les rédacteurs du CAIB, Louis Wolf, Ellen Ray et William Schaap, ont témoigné devant une sous-commission de la Chambre des représentants en janvier 1980 que Welch avait été assassiné par des personnes qui « traquaient délibérément son prédécesseur », allant jusqu’à s’asseoir derrière lui dans un cinéma, et que sa mort n’avait « rien à voir avec le fait qu’il ait été identifié comme officier de la CIA » par d’autres publications [20].

Wolf, Ray et Schaap ont expliqué à la commission de la Chambre des représentants que « la rubrique Naming Names était guidée par la conviction que les activités de renseignement de la nation devaient se limiter à la collecte de renseignements au sens le plus strict » et que la CIA était devenue un « instrument maléfique… impliqué dans la corruption, l’achat d’élections, le contrôle des médias, le sabotage politique et économique, les bombardements et les assassinats… qu’elle était irréformable et devait être supprimée. »

Wolf, Ray et Schaap ont en outre déclaré qu’il était

« pratiquement impossible de dénoncer une opération ou une activité inappropriée, immorale ou illégale au sein du gouvernement sans divulguer des informations permettant de déterminer l’identité des personnes responsables de cette activité, et que les lanceurs d’alerte ont traditionnellement été la meilleure arme du pays contre la corruption et l’immoralité officielles. »

« Nous sommes convaincus que l’on ne peut pas séparer la responsabilité de l’action de la responsabilité individuelle des personnes qui l’accomplissent. » [21].

Lors du lancement du CAIB en 1978 à La Havane, Bill Schaap avait décrit son ambition de créer un groupe mondial de chercheurs appelé « CIA Watch », grâce auquel les agents de la CIA sous couverture diplomatique auraient été identifiés et exposés dans la presse locale, ce qui aurait perturbé les opérations de la CIA [22].

Agee avait préconisé des manifestations publiques contre les personnes exposées, et des campagnes de pression pour les faire évincer [23].

Cela ne convenait pas à l’establishment traditionnel de la politique étrangère, dont Biden faisait partie intégrante.

Joe, l’homme de la Compagnie

Lorsque Biden a été élu pour la première fois au Sénat des États-Unis en tant que « jeune homme de 29 ans », il a eu pour mentor Averell Harriman, l’ancien ambassadeur des États-Unis en Union soviétique qui a soutenu les opérations secrètes de la CIA tout au long de sa longue et remarquable carrière diplomatique.

À la fin des années 1970 et au début des années 1980, Biden a siégé à la Commission sénatoriale sur le Renseignement, qui a été créée sur recommandation de la commission Pike de 1975/1976 pour assurer « un contrôle législatif vigilant sur les activités de renseignement des États-Unis afin de garantir qu’elles soient conformes à la Constitution et aux lois des États-Unis. »

Le député Otis Pike [Source : nytimes.com]

Biden a admis que la commission sénatoriale du Renseignement avait échoué dans cette dernière tâche, déclarant au New York Times en 1982 que ses réalisations étaient « à peine suffisantes. Il y a un manque de supervision prudente et cohérente… en même temps qu’une volonté d’accepter des conclusions assez générales et une approbation sans limite pour mener des opérations. »

Entre autres choses, la commission sénatoriale du Renseignement (1) n’a pas enquêté de manière adéquate sur l’assassinat de Frank Olson par la CIA, un biochimiste de la CIA qui participait à des expériences de guerre bactériologique dans un laboratoire secret de l’armée à Fort Detrick, dans le Maryland, (2) a acquiescé aux mensonges de la CIA sur sa subversion en Angola, et (3) a couvert le soutien de la CIA aux narcotrafiquants en Amérique latine et en Afghanistan [24].

!!!!! In the early 1980s, after complaints by at least one Delaware citizen, Biden launched an investigation into Summit Aviation Corp., a Middletown, Delaware company owned by Richard “Kip” DuPont that ferried bombs and guns to the Nicaraguan Contras, a right-wing paramilitary group fighting the left-wing Sandinistas, but never released the findings.[25]

Au début des années 1980, à la suite de plaintes déposées par au moins un citoyen du Delaware, Biden a lancé une enquête sur Summit Aviation Corp, une société de Middletown, dans le Delaware, appartenant à Richard « Kip » DuPont, qui transportait des bombes et des armes aux Contras nicaraguayens, un groupe paramilitaire d’extrême droite luttant contre les Sandinistes d’extrême gauche, mais il n’a jamais publié ses conclusions [25].

La position du sénateur Biden en tant « qu’homme de la Compagnie » est apparue au cours des audiences sur le National Intelligence Act de 1980, qui exigeait que les actions secretes sous couverture soient communiquées aux commissions du renseignement de la Chambre et du Sénat.

Biden a déclaré que les gens

« avaient surréagi il y a cinq ans [à l’époque des auditions de la commission Church], non seulement au Congrès mais aussi au niveau de la nation. Nous avons parlé des abus accablants de la CIA, à quel point c’était néfaste et de la façon dont tout ce qui la concernait était nocif. »

Bien qu’il ait reproché à ses collègues de « suggérer que nous devrions revenir au prétendu bon vieux temps de la CIA – l’époque de la Baie des Cochons et des merveilleuses estimations sur le Viêt Nam et de la manière dont nous nous en sortions », Biden a néanmoins conclu qu’il ne craignait pas que la communauté du renseignement « se débrouille elle-même et abuse de ses pouvoirs. »

Selon lui, la CIA « abrite probablement les personnes les plus intelligentes qui travaillent au sein du gouvernement, parmi les meilleures et les plus brillantes que le gouvernement ait à offrir », et elle est la clé de « l’établissement de la paix dans le monde. » [26]

Peu de temps auparavant, Biden avait rejeté les préoccupations des avocats de l’Union américaine pour les libertés civiles (ACLU, American Civil Liberties Union) lors d’une réunion sur la charte de la CIA, en déclarant :

« Laissez-moi vous dire quelque chose, les gars. Les gens s’en fichent. L’Américain moyen ne se soucie pas le moins du monde en ce moment de tout cela […] vous continuez à parler de l’inquiétude du public [à propos de la CIA]. Il n’y en a aucune. » [27]

À cette époque, Biden participait à la rédaction de la loi sur la surveillance des services de renseignement étrangers (FISA), qui autoriserait, au niveau du Président, une surveillance électronique pour obtenir des informations sur les services de renseignement étrangers pendant une période pouvant aller jusqu’à un an sans l’ordonnance du tribunal et qui autoriserait des procédures judiciaires secrètes.

Young Joe avec le President Carter. [Source : businessinsider.com]

Biden a également collaboré avec le directeur de la CIA William J. Casey en 1980 pour promouvoir une loi interdisant le graymailing, une tactique utilisée dans les procès d’auteurs de fuites d’information par laquelle des documents classifiés sont demandés par la défense lors de l’enquête pour faire pression sur le gouvernement afin qu’il abandonne ses poursuites. [28]

Sous la direction de Casey, la CIA a intensifié ses livraisons d’armes secrètes aux moudjahidines afghans – pour lesquelles Biden a voté leur autorisation en décembre 1982 – ainsi qu’aux Contras nicaraguayens et aux forces de droite de l’UNITA de Jonas Savimbi en Angola.

Biden était particulièrement admiratif du directeur adjoint de la CIA sous Casey, Bobby Ray Inman, qui est devenu plus tard un dirigeant de Blackwater. [29]

Dans un mémo confidentiel envoyé au personnel des services de renseignement au début des années 1980, Casey a félicité Biden d’avoir donné une bonne raclée à la plus sérieuse menace au pouvoir non contrôlé de la CIA, à savoir le ministère de la Justice.

Casey a mis en avant « la remontrance de [Biden] envers la Justice pour son attitude passive et son inefficacité générale » ainsi que « sa demande qu’ils leur disent ce qu’il fallait faire d’autre si la législation sur le graymailing qu’il avait parrainée n’était pas suffisante pour leur permettre de poursuivre les auteurs de fuites. »

Casey a déclaré que ce que Biden venait de réaliser « a été l’occasion de lancer une campagne plus efficace contre les fuites, qui peuvent nous coûter la plus grande partie de nos moyens de renseignement si elles se poursuivent. »

Mémo du directeur de la CIA William J. Casey saluant le soutien de Biden à la campagne de l’agence contre les fuites. [Source : cia.gov]

Lors d’un discours informel à l’université de Stanford, Biden a souligné que tout un réseau d’espionnage d’Amérique centrale avait été compromis par des fuites, et qu’il devait être renforcé. Il a également fait référence à Julius et Ethel Rosenberg, des citoyens américains qui ont été exécutés sur la chaise électrique après avoir été accusés d’avoir fourni des renseignements au gouvernement soviétique.

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L’intervention publique de Biden s’inscrivait dans le cadre des efforts déployés par la CIA pour redorer son image ternie à la suite des exposés de ses détracteurs et des révélations du Church Committee.

Biden était particulièrement bien placé pour ce poste en raison de sa capacité à charmer le public et de sa réputation de libéral au Congrès, qui s’était opposé à la guerre du Viêt Nam et avait soutenu l’amendement Boland bloquant l’aide aux Contras nicaraguayens.

Toujours l’homme de la Compagnie

En 2003, Biden a coparrainé une résolution du Sénat soutenant et réaffirmant la mission de la National Endowment for Democracy (NED), une idée sorti du cerveau de William Casey dans les années 1980 pour reprendre de nombreuses fonctions de la CIA, y compris celles qui étaient destinées à provoquer des changements de régime. [30]

Le cofondateur de la NED, Allen Weinstein, a fièrement déclaré :

« Une grande partie de ce que nous faisons aujourd’hui a été réalisée secrètement il y a 25 ans par la CIA. » [31]

Au cours des cinq années suivantes, Biden a fortement soutenu les révolutions de couleur parrainées par la NED en Biélorussie, en Ukraine et en Géorgie, qui visaient à remplacer les dirigeants pro-russes par des dirigeants pro-Occident et favorables à l’expansion de l’OTAN.

Lors de l’élection de 2008, Biden a été un choix approprié pour figurer sur la liste de ce président [Barack Obama] qui donnerait à la CIA « tout ce qu’elle voulait. » [32]

Un membre anonyme du Cabinet a expliqué que « les présidents ont tendance à s’éprendre des instruments de la communauté du renseignement [mais] Obama a été plus épris que la plupart d’entre eux – il s’est agi d’une présidence favorable au renseignement comme nous n’en avons peut-être pas vue depuis Eisenhower. » [33]

Obama parle devant l’emblème de la CIA, Biden à sa gauche. Source : voxnews.com

Biden (1) a été un ardent défenseur de la guerre des drones d’Obama, (2) a soutenu les opérations de changement de régime au Honduras, au Venezuela, au Nicaragua, en Bolivie et en Syrie, et (3) a supervisé le transport d’armes vers les milices d’extrême droite en Ukraine par le biais d’une société écran de la CIA, Burisma, celle qui a nommé son fils Hunter comme membre du conseil d’administration.

Le lanceur d’alerte de l’Agence de sécurité nationale (NSA) Edward Snowden, qui a révélé les opérations illégales de surveillance du gouvernement en 2013, a déclaré dans une interview de 2019 que le vice-président Biden ainsi que le secrétaire d’État John Kerry ont averti des pays étrangers qu’il y aurait des «conséquences » s’ils lui accordaient l’asile [34].

Biden a également prescrit le « traitement Agee » au fondateur de Wikileaks, Julian Assange, que Biden a qualifié de « terroriste high-tech. » [35].

Biden a déclaré : « Ce type (Assange) a fait des choses qui ont entraîné des dommages et mis en péril la vie et les activités de personnes dans d’autres parties du monde. » [36]

Par la suite, Biden a reconnu qu’Assange n’avait pas réellement « causé de dommages substantiels » par ses fuites, comme cela avait été le cas pour Agee [37].

Les choix du président Biden pour les postes de haut niveau dans le domaine du renseignement – dont notamment celui d’Avril Haines, en tant que directrice du Renseignement national – montrent que Biden reste un homme de la Compagnie.

En tant que directrice adjointe de la CIA de 2013 à 2015, Haines a autorisé l’utilisation de frappes de drones pour procéder à des assassinats extrajudiciaires ciblés, selon le lanceur d’alerte de la CIA John Kiriakou. [38]

Haines a en outre aidé à protéger les agents de la CIA qui ont illégalement piraté les ordinateurs de l’ancienne commission sénatoriale du Renseignement de Biden pour contrecarrer son enquête sur le programme de détention et d’interrogatoire de la CIA qui utilisait des méthodes de torture comme le simulacre de noyade.

Lors des auditions du Congrès en 1980, au cours desquelles les rédacteurs du CAIB ont témoigné, le représentant Romano L. Mazzoli (Démocrate-Kentucky) a déclaré que l’opinion de ce dernier sur la CIA, « bien qu’elle ait été soigneusement élaborée et défendue avec zèle, était [celle] d’une très, très petite minorité dans tout le pays, et je pense légitimement une petite partie. »

L’histoire des 40 dernières années montre toutefois que l’opinion du CAIB a été prémonitoire, même si elle a été marginale.

La fidélité de Joe Biden à la CIA, et ses attaques contre mon père Phil Agee et ses associés, ont été par contre déshonorantes, et l’ont placé avec Mazzoli et Casey et tous les autres du mauvais côté de l’histoire.

1] Intelligence Identities Protection Act of 1981-S. 391, audition devant la sous-commission de la sécurité et du terrorisme de la commission judiciaire, Sénat des États-Unis, 97e Congrès, 1re session (Washington, DC. : U.S. G.P.O., 1981), 54.

[2] Philip Agee, On the Run (Secaucus, NJ : Lyle Stuart, 1987). La division des droits civils du ministère de la Justice a mené une enquête criminelle sur la CIA concernant ses activités contre Agee.

[3] Walter Karp, New Cloaks for the CIA, The Village Voice, 11 novembre 1981.

[4] Karp, New Cloaks for the CIA. Sur la carrière de Carlucci, voir Francis Schor, The Strange Career of Frank Carlucci, Counterpunch, 1er février 2002.

[5] Agee, On the Run, 371. L’Intelligence Identities Protection Act a été proposé pour la première fois par le sénateur Lloyd Bentsen (D-TX) en 1975. En 1979, un projet de loi de la Chambre des représentants identique à celui rédigé par la CIA a été présenté par Edward Boland (D-MA) ; le sénateur Daniel Patrick Moynihan (D-NY) a présenté un autre projet de loi identique qui a bénéficié d’un fort soutien bipartisan.

[6] Agee, On the Run, 311.

[7] Sur ce dernier point, voir National Intelligence Act de 1980, Hearings Before the Select Committee on Intelligence of the US Senate, 96th Congress, 2nd Session, February 21, 1980 (Washington, DC. : US GPO, 1980), 7-10. Lorsque le projet de loi de Huddleston a été adopté par le Sénat en 1980, Huddleston a déclaré qu’il était heureux que ses collègues aient dépassé des « attitudes de puristes » concernant des choses comme « la mise sur écoute, l’écoute et le cambriolage de personnes innocentes », ce à quoi la CIA s’adonnait depuis longtemps. Lors de l’audition sur la loi sur la protection des identités dans les services de renseignement, Huddleston avait critiqué le livre Dirty Work II sur la CIA en Afrique, édité par William Schaap, Ellen Ray et Louis Wolf.

[8] Karp, New Cloaks for the CIA ; Testimony of John Stockwell, Intelligence Identities Protection Legislation, Hearings Before the Select Committee on Intelligence of the US Senate, 96th Congress, 2nd Session on S.2216, June 24, 25, 1980 (Washington, DC. : US GPO, 1980), 50-60. Dans son livre de 1978, In Search of Enemies (New York : W. W. Norton, 1984), Stockwell a écrit que « la présence de la CIA dans les affaires étrangères américaines sera jugée par l’histoire comme une soumission au côté le plus sombre de la nature humaine […] Le plus important, c’est qu’en maintenant l’existence de la CIA, nous nous reconnaissons comme un peuple dur et impitoyable. »

[9] Agee, On the Run, 339.

[10] Agee, On the Run, 311.

[11] Agee, On the Run, 312, 371. La mesure de Carlucci a finalement été introduite dans le projet de loi, en violation de la Constitution des États-Unis et de sa protection de la liberté d’expression, bien que ni l’ACLU ni aucune autre organisation de défense des libertés civiles ne se soit manifestée pour exercer un recours devant les tribunaux.

[12] Agee, On the Run, 287.

[13] Agee, On the Run, 339 ; Souvenir personnel d’un membre du comité de rédaction de la CAIB, correspondance par courriel, janvier 2021.

[14] Agee, On the Run, 288.

[15] Joe Biden, A Spy Law That Harms National Security, (Une loi sur l’espionnage qui dégrade la sécurité nationale), The Christian Science Monitor, April 6, 1982, https://www.csmonitor.com/1982/0406/040622.html

16] Loi sur la Protection des identités des agents de renseignement de 1981-S.391, 50.

[17] Pour une discussion des méthodes de recherche douteuses utilisées dans le livre de Sterling, voir Edward S. Herman et Frank Brodhead, The Real Terror Network : Terrorism in Fact and Propaganda (Boston : South End Press, 1999).

[18] Agee, On the Run, 370. Agee a comparé le projet de loi à la loi britannique sur les secrets officiels.

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[19] Agee, On the Run, 370.

[20] Malgré les propos de Colby, le président George H. W. Bush, directeur de la CIA en 1976-1977, a accusé Agee d’être responsable de la mort de Welch dans un discours prononcé en 1989 au siège de la CIA à Langley, en Virginie. Cette calomnie a été répétée par Barbara Bush, l’ancienne première dame, dans son autobiographie de 1994. Agee l’a poursuivie en justice pour diffamation, ce qui a conduit à un accord juridique dans lequel Mme Bush a accepté de retirer l’accusation des éditions ultérieures de son livre.

[21] Déclaration du CAIB, 31 janvier 1980, CAIB CovertAction Information Bulletin, mars-avril 1980, https://covertactionmagazine.com/wp-content/uploads/2020/01/CAIB08-1980-1.pdf. Dans la rubrique Naming Names du premier numéro du CAIB, les rédacteurs ont écrit : « Nous ne pensons pas que l’on puisse séparer le sale boulot de la CIA des personnes qui l’accomplissent. L’exposition des opérations passées est appréciable, mais ce n’est que la moitié du travail. Combien de fois avons-nous entendu la CIA, le FBI et d’autres organismes dire, lorsqu’une opération secrète particulièrement désagréable a été révélée : « Oh oui, mais nous ne faisons plus cela ». Nous pensons qu’ils le font, et que les mêmes personnes sont souvent impliquées. » – Naming Names : A Regular Feature of the CovertAction Information Bulletin, numéro 1, juillet 1978, p. 23.

[22] Agee, On the Run, 281.

[23] Agee, On the Run, 286.

[24] Voir H. P. Albarelli, Jr, A Terrible Mistake : The Murder of Frank Olson and the CIA’s Secret Cold War Experiments (Walterville, OR : Trine Day, 2011) ; Peter Dale Scott et Jonathan Marshall, Cocaine Politics : Drugs, Armies and the CIA in Central America (Berkeley : University of California Press, 1998) ; Douglas Valentine, The Strength of the Pack : The Personalities, Politics and Espionage Intrigues that Shaped the DEA (Walterville, OR : Trine Day, 2010).

[25] Voir Gerard Colby, DuPont Dynasty (Secaucus, N. J. : Lyle Stuart, 1984), 14, 786, 787. Biden a longtemps bénéficié du soutien de la société DuPont, basée dans le Delaware. Il a célébré son élection au Sénat en 1972 à l’hôtel DuPont de Wilmington, s’est enorgueilli d’avoir un avocat de DuPont comme conseiller principal et un chimiste comme consultant politique et, pendant de nombreuses années, comme chef de cabinet, qui a fini par emménager dans l’une des demeures familiales. Selon un marchand d’armes international qui connaissait un dirigeant de Summit, les avions de Summit étaient utilisés par des membres haut placés de l’armée thaïlandaise dans le nord de la Thaïlande pour protéger les opérations illégales de trafic de drogue le long de la frontière cambodgienne et pour les opérations de contre-insurrection pendant la guerre du Vietnam et pour protéger l’héroïne connexion illégale en Asie du Sud-Est par laquelle la CIA finançait les mercenaires. Certains de ses avions de guerre – dont certains étaient équipés pour pulvériser des défoliants – ont été vendus illégalement aux dictatures d’Haïti, du Honduras, du Guatemala et du Nicaragua d’Anastasio Somoza dans le cadre d’opérations soutenues par Theodore Roosevelt III. Il est possible que DuPont ait également mis en place des camps d’entraînement militaire dans sa ferme du Maryland, où l’on a signalé des tirs d’armes automatiques.

[26] National Intelligence Act of 1980, 7-10.

[27] Cité dans le livre de Daniel Boguslaw, Joe Biden’s Love Affair with the CIA, The American Prospect, October 10, 2019, https://prospect.org/power/joe-bidens-love-affair-with-the-cia-william-casey/

[28] Biden se vante que les poursuites contre les auteurs de fuites ont été multipliées par trois grâce à cette loi.

[29] Philip Taubman, Inman Loss Raises fears in Congress, The New York Times, 24 avril 1982, https://www.nytimes.com/1982/04/24/us/inman-loss-raises-fears-in-congress.html.

[30] La résolution a été adoptée à l’unanimité au Sénat et n’a obtenu qu’un seul vote contre à la Chambre, ce qui reflète le soutien bipartisan à l’empire américain à cette époque.

[31] David Ignatius, Innocence Abroad: The New World of Spyless Coups, The Washington Post, September 22, 1991.

[32] Jeremy Kuzmarov, Obama’s Unending Wars: Fronting the Foreign Policy of the Permanent Warfare State (Atlanta : Clarity Press Inc, 2019), 21.

[33] Kuzmarov, Obama’s Unending Wars, 21.

[34]Jessica Bles, Edward Snowden : Joe Biden a averti des pays qu’il y aurait des conséquences s’ils lui accordaient l’asile, Delaware Online, 17 septembre 2019.

[35] Ewan MacAskill, Julian Assange est comme un terroriste high-tech, déclare Joe Biden, The Guardian, 19 décembre 2010.

[36] MacAskill, Julian Assange est comme un terroriste high-tech, déclare Joe Biden.

[37] MacAskill, Julian Assange est comme un terroriste high-tech, déclare Joe Biden.

[38] De façon ironique, Kiriakou a été emprisonné pendant un an en vertu de la Loi sur la protection des identités dans les services de renseignement.

Source : Cover Action Magazine, Chris Agee, Jeremy Kuzmarov – 03/03/2021

Traduit par les lecteurs du site Les Crises

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Commentaire recommandé

patoche // 31.03.2021 à 11h20

On ne peut donc pas évoquer pour Biden président l’excuse de sa sénilité. En réalité il a toujours été une crevu.. de première bourre.

10 réactions et commentaires

  • Sundance // 31.03.2021 à 07h16

    Je m’étonne que cet article n’est pas été publié avant l’election. Hasard ou coïncidence?

      +10

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    • Patrick // 31.03.2021 à 14h19

      oui, c’est fou toutes les casseroles qui ressortent comme ça après l’élection.
      Encore un truc des complotistes Qanon :-)))

        +2

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  • Paul // 31.03.2021 à 08h05

    ah ben la France, toujours à la traine mais en éternelle reproduction du maître est en train de rattrapper à grands pas son retard sur tous les plans. ( Réunis en commission mixte paritaire, députés et sénateurs ont trouvé un accord en vue d’adopter sous peu la controversée proposition de loi sur la Sécurité globale et l’exceptionnalité française où à l’assemblée Nationnale, la parole est donnée à un député pour 10″, 10 secondes où il peut juste répéter 3 fois : c’est lamentable))

    on voit bien que Biden a toujours été aux manettes des militaires et marchands d’armes.
    Aujourd’hui devenu simple marionette à qui l’on doit même fournir les notes et actions à faire ou dire. (sa conférence de presse avec des croix sur les journalistes)

      +14

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  • patoche // 31.03.2021 à 11h20

    On ne peut donc pas évoquer pour Biden président l’excuse de sa sénilité. En réalité il a toujours été une crevu.. de première bourre.

      +22

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  • Christian Gedeon // 31.03.2021 à 11h27

    Très intéressant. Juste une remarque. S’il avait été Ageekov ou Ageetoung on n’aurait même pas entendu parler de lui. Je dis ça juste pour que les indignations restent mesurées.

      +2

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  • petitjean // 31.03.2021 à 12h01

    Cette « grande république » est vraiment pourrie jusqu’à la moelle !
    je maintien qu’il lui faut une bonne raclée
    Au fait, qui a fait assassiner John Kennedy et son frère Robert ?………………….

      +8

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    • Paul // 01.04.2021 à 08h44

      C’était un suicide

      ou alors les russes

      on en a une petite idée quand même, non ?

        +1

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  • Bernd Badder // 31.03.2021 à 13h59

    Comme quoi , il a bon fond Joe , déjà jeune il était très attaché aux valeurs de l’Amérique. Sinon , du nouveau sur Bursima ou tout a déjà été passé au gros marqueur noir de l’agence ?

      +1

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  • anarkopsykotik // 01.04.2021 à 14h23

    https://www.youtube.com/watch?app=desktop&v=NK1tfkESPVY

    Interview de John Stockwell, qui détaille un peu la mission de propagande de la CIA

      +1

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  • KelKON // 02.04.2021 à 14h43

    La position du sénateur Biden s’alignait sur celle de Carlucci et de Turner, ainsi que sur celle d’extrémistes de droite comme Larry McDonald (Démocrate-Géorgie) : un extrémiste de droite démocrate, ciel un oxymore 🙂

      +1

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