Les Crises Les Crises
3.septembre.20213.9.2021 // par Jacques Sapir

[RussEurope-en-Exil] L’Inde : la planification fille de la lutte pour la souveraineté, par Jacques Sapir

Merci 26
J'envoie

L’Inde : la planification fille de la lutte pour la souveraineté,

Jacques Sapir

(Ce texte fait partie d’un travail sur l’histoire de la planification dans les pays capitalistes au XXe siècle)

Le cas de la planification en Inde est particulièrement intéressant à plusieurs titres car la pratique s’y étend sur plus de 60 ans à partir de l’indépendance du pays en 1948. Cette planification, sans être comparable à la planification soviétique – et même si l’influence soviétique fut sensible – constitue néanmoins un cas à part. En effet, tant pas son caractère directif, la Commission de planification ayant constitué à la fois un gouvernement au sein du gouvernement et le bras armé du Premier-ministre, que par son caractère exhaustif elle s’approche le plus de ce que pourrait être une planification généralisée dans une économie mixte et dans un cadre qui est toujours resté démocratique. Charles Bettelheim, dans l’ouvrage qu’il consacra à l’Inde indépendante en 1962, parle au sujet de cette planification de « capitalisme d’Etat »[1]. Nous aurions tendance, aujourd’hui, à réserver cette notion aux économies de type soviétique d’avant 1991[2], qu’il s‘agisse de l’URSS ou des pays d’Europe de l’Est, autrement dit des économies qui se sont développées dans des contextes très particuliers. Cependant, il est incontestable que les liens entre l’Etat et le développement du capitalisme en Inde ont été forts et étroits. Ces liens datent d’ailleurs d’avant l’indépendance et se continuent aujourd’hui.

Mais, il ne faut pas croire que la planification fut simplement une réaction aux problèmes massifs liés au développement du pays que ses dirigeants auraient découvert avec l’indépendance. En réalité, un débat important sur la nécessité de planifier l’économie eut lieu dès le début des années trente.

1. Planifier l’indépendance: les débats clefs de l’émergence de la planification en Inde (1934-1945)

Le débat qui prend forme au début des années 1930 est extrêmement intéressant car il n’est pas directement le produit de l’influence du Parti Communiste de l’Inde, dont l’influence fut plutôt réduite[3]. Si de grands intellectuels influencés par les idées communistes sont intervenus dans ce débat, leur poids fut plutôt moins importants que celui des intellectuels issus du mouvement nationaliste[4].

Ce débat permet de comprendre la nature des processus de planification qui furent adoptés. Bien des choses ont été en effet écrites sur la planification en l’Inde après l’indépendance[5]. Cependant l’origine de ces idées avant l’indépendance parmi les universitaires et les décideurs politiques reste bien moins connue. De fait, le débat sur la planification ne débuta pas avec l’indépendance du pays mais plus de 15 ans avant, du temps de la colonisation. Ce débat est important car il montre que des courants très divers, venant tant de la gauche socialisante que des milieux industriels, ont convergé vers l’idée que seule une planification de l’économie indienne permettrait au pays de sortir du sous-développement. De plus, l’idée de planification s’avéra très liée avec celle de la lutte pour l’indépendance de l’Inde car la nécessité de construire une indépendance économique (et financière) du pays était la condition ultime de son indépendance politique.

Assez souvent, les spécialistes des politiques ont identifié la genèse de la planification de l’Inde indépendante avec une admiration pour la planification en URSS. Ce n’est pas globalement exact, même si une influence indirecte de l’URSS a existé. En effet, la contribution de l’URSS à l’élaboration des politiques de développement de l’Inde indépendante reste confinée au niveau idéologique. Même si avant l’indépendance, Meghnad Saha[6], l’astrophysicien bien connu, a cherché à établir la similitude entre l’Inde et la Russie d’avant 1914 et a salué la planification comme le pilier du succès de la Russie dans le développement de l’énergie, de l’industrie et de l’agriculture[7], l’imitation d’un « modèle » soviétique n’a pas été la source réelle de la planification indienne. En tenant le raisonnement que l’exercice de planification de l’Inde aurait été un transfert direct des pratiques, on ne saisit pas les subtilités de l’élaboration des politiques de planification en Inde et l’on s‘aveugle sur l’implication d’un large échantillon d’individus, venant de milieux très divers, pour préparer une feuille de route pour l’Inde indépendante qui, dans leur esprit, passait par la planification.

L’idée de planification économique a émergé puis gagné du terrain en Inde pendant et après les années de la Grande Dépression (1929-33), dont les conséquences furent désastreuses pour l’agriculture Indienne[8]. Le gouvernement indien de l’époque, travaillant sous la domination coloniale britannique, était dans l’ensemble guidé par une politique consistant à laisser les questions économiques aux seuls industriels et commerçants. La décennie des années 1930 fut une période de tumulte au Congrès, marquée par l’émergence d’un groupe de tendance idéologiquement très à gauche au sein du parti. Surfant sur cette vague, Subhas Chandra Bose devint président du Parti du Congrès en 1938[9]. Il devait démissionner et être exclu du Parti du Congrès en 1940. Cependant, suivant les idées de « non-coopération » avec la puissance coloniale, de nombreux dirigeants du Congrès avaient ouvertement tenté de promouvoir un modèle d’industrialisation axé sur la petite industrie et l’artisanat pour le pays. Des élections provinciales avaient eu lieu et le Congrès avait remporté la majorité dans de nombreux endroits, ce qui signifiait qu’ils devaient désormais prendre en charge la gestion du gouvernement dans les provinces. C’était l’époque où Meghnad Saha, Subhas Chandra Bose et Jawaharlal Nehru ont formé le concept de planification nationale, malgré les réserves de Gandhi.

Les origines des idées de planification

Il est assez surprenant que les plans pour la planification de l’Inde soient d’abord venus d’un ingénieur-administrateur, et non d’un dirigeant politique, Mokshagundam Visvervaraya. Né en 1860, il est considéré comme le pionnier de la planification en Inde. Son livre ‘Planned Economy for India’ publié en 1934 puis en 1936[10], proposait un plan décennal.

Il convient de revenir sur sa carrière, prestigieuse, qui n’est pas sans rappeler celle de Rathenau. Il avait accepté initialement un poste d’ingénieur adjoint au département des travaux publics de Bombay, puis avait été invité à rejoindre la Commission indienne d’irrigation où il mis en œuvre un système complexe d’irrigation sur le plateau du Deccan et où il conçu et breveta un système de vannes automatiques de déversoir qui ont été installés pour la première fois en 1903 au réservoir de Khadakvasla près de Pune. Visvesvaraya a atteint le statut de célébrité lorsqu’il a conçu un système de protection contre les inondations pour la ville d’Hyderabad. Il a joué un rôle déterminant dans le développement d’un système pour protéger le port de Visakhapatnam de l’érosion marine[11]. Il a occupé différents postes de haut niveau dans l’État de Mysore et, en tant qu’ingénieur surintendant, visita l’Égypte, le Canada, les États-Unis et la Russie en 1907-1908. Il prit sa retraite de l’administration coloniale britannique en 1909 (à l’âge de 49 ans) puis devint le secrétaire au gouvernement de l’Etat de Mysore et le Diwan de Mysore, avant d’entrer au conseil d’administration de la firme industrielle Tata Steel en 1927[12]. Il accumula alors une expérience considérable dans la gestion publique et privée et dans l’administration et fut reconnu comme le « père de tous les ingénieurs indiens » après l’indépendance de l’Inde en 1948[13].

Visvervaraya était, dans une certaine mesure, un admirateur de l’Union soviétique mais jamais un communiste ni même un « compagnon de route » et ses idées étaient fermement ancrées sur le concept de « capitalisme démocratique ». Il était, par son éducation mais aussi par ses fonctions antérieures, profondément conscient du développement des idées de planification partout dans le monde comme réponse à la dépression des années 1930. Cela peut être facilement déduit de son livre où il écrit : «En vue d’augmenter rapidement la production et les revenus et d’accélérer les progrès dans d’autres directions, un système d’économie planifiée est largement utilisé dans de nombreuses parties du monde. L’économie planifiée s’avère également être la méthode la plus efficace pour remédier à de nombreuses déficiences et maux économiques accumulés. Une étude des conditions existantes est d’abord faite, puis un plan de développement et de reconstruction est élaboré, en envisageant le but principal et les objectifs visés.

Le plan donne les conditions telles qu’elles ont été trouvées au début, les conditions améliorées que son but est d’atteindre, et le temps ou la période au cours de laquelle la transformation doit avoir lieu. Des dispositions sont prises pour l’organisation, l’équipement et les fonds nécessaires, puis le plan mis en œuvre. Une telle planification n’est pas tout à fait une pratique nouvelle. Chaque administration entreprenante dans le passé a dû travailler sur une sorte de plan, mais les plans étaient généralement gardés secrets afin que les nations en concurrence n’exploitent pas leurs faiblesses ou ne les contrecarrent lors de leur mise en œuvre. Les plans de nombreux États européens, même à l’heure actuelle, y compris les grandes puissances, sont un livre scellé pour le public. Le premier plan élaboré ouvertement et mis en œuvre à l’échelle nationale est le célèbre plan quinquennal de la Russie soviétique, qui était en vigueur entre les années 1928 et 1932. La Russie s’est depuis lancée dans un deuxième plan quinquennal qu’elle se propose d’achever d’ici 1937. Certains détails ont été publiés sur des projets de plans de ce caractère pour des pays comme l’Italie, la Turquie, la Chine et le nouvel État du Mandchoukouo sous suzeraineté japonaise. Le dernier pays à s’être engagé dans un plan visant à accroître la production et l’emploi dans l’agriculture et l’industrie est le Danemark. Il est entendu que le Mexique, l’Allemagne, la Suède et l’État libre d’Irlande envisagent l’adoption de plans, soit globaux pour l’ensemble de l’État, soit partiels, c’est-à-dire destinés à traiter des problèmes locaux spécifiques.

La planification dans tous ces pays est confinée à la sphère économique, tandis qu’en Russie soviétique elle embrasse toutes les phases de la vie nationale — politique, économique, sociale et culturelle. A côté d’un plan économique ou sans plan économique, de nombreux États autonomes ont jugé nécessaire de s’associer étroitement aux intérêts commerciaux et commerciaux de leur population en créant des conseils économiques nationaux chargés de régler les problèmes liés à leur situation économique. et la vie sociale. Les conseils sont généralement composés de personnes possédant des connaissances et une expérience de l’agriculture, des industries, du commerce, des transports, de la finance et d’autres activités connexes. Les gouvernements ont en quelque sorte noué un partenariat avec les entreprises en se tenant informés de ses difficultés et de ses désirs et en faisant tout ce qui est en leur pouvoir pour faire avancer ses intérêts. [14]»

La planification était pour lui une réponse à la faiblesse de l’entrepreneuriat privé en Inde, quelque chose d’étroitement liée à la domination coloniale britannique et à la domination de l’économie indienne par la Grande Bretagne. A sa façon, il s’inscrivait aussi dans la logique de la lutte pour l’indépendance de son pays. Il écrivait alors : «Laissées à l’entreprise privée, les industries ne feront pas des progrès satisfaisants. Le gouvernement devrait prendre l’initiative, comme tout gouvernement progressiste le fait maintenant; des politiques audacieuses doivent être définies et respectées ; une organisation officielle sur les lignes préconisées dans ces pages ou sur d’autres lignes similaires devrait être créée; et des rapports complets et corrects sur les progrès, étayés par des statistiques adéquates, devraient être publiés chaque année et à intervalles réguliers. Des statistiques du capital investi, des valeurs des marchandises produites, ainsi que d’autres détails nécessaires devraient être donnés, ainsi que les revues et rapports annuels des départements industriels du Comité central et des gouvernements provinciaux. Si cela n’est pas fait, la production sera incertaine, la protection tarifaire peut être insuffisante, la concurrence étrangère peut se déchaîner et par conséquent, en raison des risques encourus, le public ne sera pas disposé à se lancer dans de nouvelles entreprises.[15]»

On retrouve, dans ces pages, des accents que Friederich List ou Henry Carey n’auraient pas désavoués au XIXe siècle[16]. En fait, l’idée d’une planification économique apparaît étroitement liée à la construction de la souveraineté économique en tant que partie essentielle de la souveraineté nationale.

Le Comité National de Planification du Parti du Congrès

En 1937, le Parti du Congrès remporta les élections régionales en vertu du Government of India Act de 1935 et forma des ministères dans sept provinces. Le succès massif remporté par ce parti et ce même si les conditions électorales étaient loin de lui être favorable suscita naturellement de nouvelles attentes et lui conféra une autorité morale incontestable. Cela donnait l’impression que le jour n’était pas loin où le pays allait obtenir son indépendance.

En 1938, le Congrès national indien dirigé par Pandit J.L. Nehru nomma un Comité National de Planification (NPC) pour préparer un plan de développement économique. Cela constitue un autre point de repère important dans l’histoire de la planification en Inde. Quelques semaines plus tard, toujours en 1938, Subhash Bose, alors le dirigeant incontesté de la gauche du Parti du Congrès, succèda à Nehru en tant que président du Congrès national indien et présida la 51e session à Harīpur. Dans son discours présidentiel, il a parla du développement économique planifié de l’Inde indépendante sur des lignes socialistes. Pour le citer : « Je n’ai aucun doute dans mon esprit que nos principaux problèmes nationaux liés à l’éradication de la pauvreté, de l’analphabétisme et de la maladie, ainsi qu’à la production et à la diffusion scientifiques ne peuvent être abordés efficacement que selon des principes socialistes. La toute première chose que devra faire notre futur gouvernement national serait de créer une commission chargée d’élaborer un plan global de reconstruction. Ce plan comportera deux parties : un programme immédiat et un programme à long terme. Dans l’élaboration de la première partie, les objectifs immédiats qu’il faudra garder en vue seront triples : d’une part, préparer le pays à l’abnégation ; deuxièmement, unifier l’Inde ; et troisièmement, donner une place à l’autonomie locale et culturelle. [17] »

Dans les débats conduisant à la création du NPC au sein du parti du Congrès, il fut souligné que l’État travaillerait sous la direction d’une commission de planification qui mettrait sous sa juridiction l’ensemble du système agricole et industriel. Des capitaux supplémentaires seraient levés à cet effet par des prêts internes ou externes. Le NPC fut donc chargé de formuler un plan global de planification nationale comme moyen de résoudre les problèmes de la pauvreté et du chômage, de la défense nationale et de la régénération économique en général. Subhash Bose voulait mettre en place le Comité National de Planification sous la direction de Nehru, mais Nehru quant à lui était réticent à assumer la responsabilité en raison de ses problèmes personnels. Il avait participé à l’envoi d’une équipe médicale en Chine (en guerre contre le Japon depuis 1937) et au soutien des républicains en Espagne engagés dans la Guerre Civile espagnole, en plus de s’occuper de la Conférence populaire des États en Inde. Il est possible, aussi, qu’il est considéré qu’en s’engageant directement dans un projet très marqué par le « gauche » du Parti du Congrès il ne pourrait plus jouer son rôle de lien entre cette dernière et Gandhi[18].

Mais, il céda finalement à la persuasion de Gurudev Rabindranath Tagore. En octobre 1938, le Comité National de Planification (NPC) fut créé sous la présidence de Nehru et ses membres comprenaient un mélange de scientifiques et des meilleurs hommes d’affaires de l’époque. La composition du NPC incluait ainsi le Dr J.C. Kumarppa, l’astrophysicien Meghnad Saha, M. Visvervaraya (à la fois en tant que promoteur du premier projet de plan en Inde et représentant de Tata steel), le professeur K.T. Shah, N.M. Joshi, G.L. Nanda, Dr V.K.R.V. Rao, Dr Gyanchand, V.V. Giri. Lors de la toute première réunion du NPC, Nehru devait souligner : « (…) la nécessité pour le comité de garder à l’esprit qu’aucun conflit ne devrait survenir entre les industries villageoises et artisanales et les grandes industries. J’exhorte également le comité à suggérer des moyens de coordonner ces deux types d’industries. Il est également essentiel que nous incluions un représentant du travail dans le comité de planification [19]».

Le 14 novembre 1939, Nehru déclara à un rassemblement d’étudiants et d’enseignants de l’Université de Delhi que la planification ne visait pas seulement à industrialiser le pays, mais qu’elle concernait presque tous les aspects de la vie socio-économique de la population[20]. Nehru illustra cela en disant : « L’ouverture de nouvelles usines n’ouvrira pas le début d’un millénium tant que la capacité d’achat des masses, qui est très faible en ce moment, n’aura pas augmentée. Cela nous met face à face avec les problèmes de monnaie, de change et de prix. Non seulement cela, mais il faut aussi s’occuper des positions acquises qui entravent le développement des forces productives »[21]. Il souligna que la planification ne pourrait être entreprise qu’une fois le pays devenu indépendant et le pouvoir politique transféré aux Indiens. Le professeur K.T. Shah, un autre représentant de la gauche du Parti du Congrès soutenait, quant à lui, que la planification dans un sens réel ne pouvait être possible que dans le cadre du socialisme. Nehru était d’un avis différent et pensait probablement déjà à une forme d’économie mixte[22]. Il pensait que pour des raisons tactiques, il ne fallait pas trop insister sur le fait qu’une véritable planification était possible sous le socialisme car cela effrayerait un certain nombre de personnes[23]. Le développement des forces productives à un rythme plus rapide pourrait nécessiter des changements dans les rapports de production, les rendant par la suite plus orientés vers le socialisme[24].

Nehru souligna que le principal objectif de la planification économique en Inde était d’atteindre l’autosuffisance économique, une notion probablement inspirée par Keynes[25], et que cela devait se refléter dans le commerce extérieur et la balance des paiements. L’essentiel était d’éviter l’impérialisme économique. Le pays devait répondre à la fois aux besoins en produits agricoles et en produits industriels. Il voulait qu’un niveau de vie national minimum soit fixé et garanti. L’état de l’Inde indépendante devait garantir 2400 à 2800 calories à chaque personne par jour, 30 mètres de tissu chaque année, et une surface couverte de 100 m² pour le logement[26]. L’importance de l’agriculture doit être soulignée pour atteindre la suffisance alimentaire, un approvisionnement adéquat en matières premières pour le secteur industriel, l’expansion du marché rural et la libération de main-d’œuvre pour les industries. De plus, la planification visait à liquider l’analphabétisme, à éliminer les épidémies, à étendre les établissements de santé et à allonger la durée de vie moyenne.

Cependant, avec la déclaration de la Seconde Guerre mondiale en septembre 1939 et l’emprisonnement des dirigeants du Parti du Congrès, tout cela fut remis en question. Le NPC fut suspendu en 1940. Mais, les activités du NPC suscitèrent l’intérêt à la fois en Grande-Bretagne et en Amérique.

Le tournant de 1944-1946

La période 1940-1944 fut extrêmement troublée pour la vie politique indienne et pour le Parti du Congrès. On a mentionne l’expulsion du parti de Bose, et son ralliement aux puissances de l’Axe. Cela affaiblit considérablement l’aile gauche du parti. La décision d’engager un conflit avec la puissance coloniale à partir de 1942, option à laquelle Nehru était opposé considérant que dans la lutte entre le fascisme et la démocratie il fallait soutenir cette dernière même si elle prenait l’apparence en Inde d’un colonisateur brutal, conduisit à des conditions de détentions particulièrement dure des membres de la direction du parti rendant, de fait, impossible la poursuite des travaux sur la planification. C’est ce qui explique que le flambeau de la planification fut repris par des industriels indiens, travaillant dans le cadre de l’effort de guerre britannique.

A partir de la fin de 1943, certains de ses industriels se réunirent pour discuter du développement de l’économie indienne après guerre. Cela donna naissance à l’un des plans les plus discutés au cours des années 1940 : le « plan de Bombay ». Ce plan fut donc préparé par des capitalistes indiens. Intitulé « Un bref mémorandum décrivant un plan de développement économique pour l’Inde » ce Plan a connu deux éditions : la première a été publiée en janvier 1944. Cette première édition est devenue la « Partie I » de la deuxième édition, publiée quant à elle en 2 volumes en 1945 sous la direction de Purushottamdas Thakurdas[27]. Vers la fin du mois de mars 1944, la Fédération des chambres de commerce indiennes, représentant toutes les organisations commerciales du pays, approuva le plan de Bombay lors de sa réunion annuelle, et à partir de ce moment-là, le plan fut considéré comme la proposition de la communauté des affaires de l’Inde, si ce n’est celle des grandes entreprises de l’Inde.

Il s’agissait d’un plan de développement économique qui impliquait une intervention gouvernementale considérable. Il prévoyait de mettre l’accent sur le secteur industriel dans le but de tripler le revenu national et de doubler le revenu par habitant sur une période de 15 ans. Dans ce plan, planification et industrialisation étaient largement synonymes. Ce plan prévoyait que la part de l’industrie dans le revenu national passe de 17% à 35%. Un principe clé du plan de Bombay était que l’économie ne pouvait pas croître sans l’intervention et la réglementation du gouvernement, point sur lequel les industriels indiens rejoignaient en fait la gauche du Parti du Congrès. Supposant que les industries indiennes naissantes ne seraient initialement pas en mesure de rivaliser avec la concurrence étrangère dans une économie de marché, le Plan proposait que le futur gouvernement protège les industries indiennes contre la concurrence étrangère sur les marchés locaux. Les autres points saillants du plan de Bombay étaient le rôle actif du gouvernement dans le financement du déficit et la planification d’une croissance équitable, la transition d’une société agraire à une société industrialisée et, au cas où le secteur privé ne pourrait pas le faire immédiatement, la mise en place d’entreprises à capitaux public tout en assurant simultanément un marché pour la production grâce à des achats planifiés[28].

Ce plan, en dépit de la proximité de ses principes avec ceux discutés dans la Parti du Congrès avant guerre ne fut initialement pas bien accueilli par l’aile gauche de ce parti. Une alternative au plan de Bombay fut proposée par M. N. Roy, qui avait remplacé S. Bose comme principal dirigeant de l’aile gauche du parti en 1944. Ce plan reçut un soutien du principal syndicat indien et fut connu sous le nom de « Plan du peuple »[29]. L’objectif de ce plan était de pourvoir à la satisfaction des besoins essentiels immédiats du peuple indien dans un délai de dix ans. Cet objectif devait être atteint en développant la production et en assurant une répartition équitable des biens produits. Par conséquent, le Plan prescrivait une augmentation de la production dans toutes les sphères de l’activité économique. Mais son accent principal était mis sur le développement agricole, puisque ses auteurs estimaient que le pouvoir d’achat de la population ne pouvait être augmenté que si l’agriculture, qui était à l’époque le plus grand secteur économique du pays, devenait plus productive et plus riche. L’agriculture, soutenait-il, constituait le fondement d’une économie planifiée pour l’Inde.

Outre la nationalisation des terres et la réduction obligatoire de l’endettement rural, le Plan formulait donc deux schémas d’augmentation de la production agricole : (a) l’extension des surfaces cultivées et (b) l’intensification des cultures sur les surfaces déjà cultivées. Dans le domaine de l’industrie, le « Plan du peuple » donnait la priorité à la fabrication de biens de consommation. Le « Plan du peuple » attachait aussi une grande importance aux chemins de fer, aux routes et à la navigation dans une économie planifiée. C’est pourquoi il préconisait le développement rapide des moyens de communication et de transport pour faire face à l’augmentation des mouvements de marchandises et des trafics entre ville et campagne. Son idée de la planification était empruntée à la planification de type soviétique, mais divergeait nettement de cette dernière quant à ses objectifs. Dans ce plan, la priorité était donnée à l’agriculture et aux petites industries et non à l’industrie, reflétant en partie les tendances localistes alors en faveur dans le Parti du Congrès. Ce plan préconisait aussi une organisation socialiste de la société.

L’aile droite du parti réagit aussi au projet des dirigeants industriels. À la lumière des principes de base de l’économie gandhienne, S. N. Agarwal rédigea à la fin de 1944 ce qu’il appela « Le plan gandhien » dans lequel il mettait l’accent sur l’expansion de la production de petites unités et de l’agriculture. Sa caractéristique fondamentale était la décentralisation de la structure économique avec des villages autonomes et des industries artisanales. Ce plan était aussi très méfiant quant à l’importation de techniques étrangères en Inde et hostile à la mécanisation.

Bien que Jawaharlal Nehru, le premier Premier-ministre indien, n’ait pas officiellement accepté le plan, la « période Nehru » a vu la mise en œuvre des certaines des idées du plan de Bombay avec en particulier un État substantiellement interventionniste et une économie avec un secteur public important[30]. C’est ainsi que le plan de Bombay en est venu à occuper une position quelque peu mythique dans l’historiographie indienne. Il n’y a guère d’étude de l’histoire économique indienne d’après-guerre qui ne le désigne pas comme un indicateur de l’aspiration développementale et nationaliste de la classe capitaliste nationale[31].

Le plan de Bombay a aussi attiré des critiques de toutes parts : l’extrême gauche a critiqué le fond capitaliste des auteurs du plan ou a affirmé que le plan n’allait pas assez loin. L’extrême droite l’a vu comme un signe avant-coureur d’une société socialiste. Les économistes ont critiqué le plan pour des raisons techniques et considérés qu’il n’avait pas pris en compte le fait que la création de capital avait un effet inflationniste, et que ses auteurs avaient surestimé la capacité de l’économie indienne à produire davantage de capital[32]. Mais, il montre qu’existait en réalités au sein des élites tant économiques que scientifiques (on pense ici à Meghnad Saha), administratives (avec le projet de plan de dix ans de Mokshagundam Visvervaraya) et politiques indiennes un forme de consensus sur l’idée que l’économie de l’Inde indépendante devait, si le pays voulait consolider économiquement une indépendance politique chèrement gagnée, être planifiée. L’association de Jawaharlal Nerhu, qui dès avant l’indépendance représentait le point d’équilibre entre l’aile gauche du Parti du Congrès et son aile droite ce qui lui avait valu de devenir dès 1941 l’héritier présomptif de Gandhi, avec les idées planificatrices, même s’il fut initialement réticent à occuper le poste de Président du Comité National de Planification (NPC), symbolise parfaitement le consensus qui existait autour des idées planificatrices au sein du Parti du Congrès et du mouvement nationaliste indien.

La planification apparaît alors comme l’un des instruments indispensables à la souveraineté de l’Inde. Le but de cette planification n’est donc pas seulement le développement économique mais bien l’acquisition de la souveraineté économique, perçue comme complément indispensable de la souveraineté politique.

NOTES

[1] Bettelheim C., L’Inde Indépendante, Paris, Colin, 1962, pp. 199-210.

[2] Sapir J., « Le capitalisme au regard de l’autre », in B. Chavance, E. Magnin, R. Motamed-Nejad et J. Sapir, (edits.), Capitalisme et Socialisme en Perspective, La Découverte, Paris, 1999, pp. 185-216 et Idem, « Le débat sur la nature de l’URSS: lecture rétrospective d’un débat qui ne fut pas sans conséquences », in R. Motamed-Nejad, (ed.), URSS et Russie – Rupture historique et continuité économique , PUF, Paris, 1997, pp. 81-115..

[3] Chakrabarty, B., Communism in India: Events, Processes and Ideologies, Londres, Oxford University Press, 2014.

[4] Haithcox, J. P., Communism and Nationalism in India, Princeton, Princeton University Press, 2015.

[5] Voir Bhagwati, J. N. and P. Desai, India: Planning for Industrialization, Londres, Oxford University Press, 1970 ; Minhas, B. S., ‘Whither Indian Planning’, M. N. Roy Memorial Lecture, Dehradun, The Indian Renaissance Institute, 1974 ;

[6] Chatterjee S. et J. Gupta, (Ed.), Meghnad Saha in Parliament , Calcutta, The Asiatic Society, 1993.

[7] Saha M., in Science and Culture, Vol. III. No.4, octobre 1937, pp. 185-188.

[8] Badhuri S. et Yangla N., « Seventy Five Years of National planning Committee (1938-2013) : a Recollection » in Science and Culture, 2015, Vol 81, n° 3-4, pp. 66-70.

[9] Suite à cette éviction, Subhas Chandra Bose devait soutenir d’abord l’Allemagne puis le Japon dans l’espoir que la victoire des forces de l’Axe conduirait l’Inde à l’indépendance. Il mourut dans un accident d’avion quand son appareil s’écrasa à Taïwan, alors qu’il tentait de rejoindre le Japon ou l’URSS. Bose, S., Werth, A. Jog, N. G.et Ayer, S. A., Beacon Across Asia: A Biography of Subhas Chandra Bose, Hyderabad, Orient Blackswan, 1996.

[10] Visvesvaraya M., Planned Economy for India, Bengalore, The Bangalore Press, 1936

[11] Gupta, J. B. D, ed., Science, Technology, Imperialism and War. History of Science, Philosophy and Culture in Indian Civilization, Volume XV, Part I. Pearson, Longman, 2007, p. 247.

[12] Chatterjee A., « 44th Sir M Visvesvaraya Memorial Lecture by Dr. Amit Chatterjee », in Advancement of Engineering in India in New Millennium, A Compilation of Memorial Lectures Presented in Indian Engineering Congresses, Kolkata, The Institution of Engineer, Décembre 2012, pp. 365-372.

[13] Husain, D., An Engineering Wizard of India, Hyderabad, Institution of Engineers (India); AP, 1966.

[14] Visvesvaraya M., Planned Economy for India, op. cit. p. 178.

[15] Idem p. 188

[16] Carey H.C, How to have cheap iron: From the Plough, the loom, and the anvil, New York, (NY), 1852, ; Idem The Working of British Free Trade, New York, Iron Age, 1866.

[17] Bose, S. in Bose, S. K. et Bose S. (edits.), Congress President: Speeches, Articles, and Letters January 1938–May 1939, Netaji Collected Works, Orient Blackswan, vol. 9, 2004.

[18] Misra, O P., Economic Thought of Gandhi and Nehru: A Comparative Analysis. M.D. Publications, 1995, pp. 49-65.

[19] Nehru J. (Édité par S. Gopal et U. Iyengar) The Essential Writings of Jawaharlal Nehru, Oxford-Londres, Oxford University Press, 2003.

[20] Dube R.P., Jawaharlal Nehru: A Study In Ideology And Social Change, Mittal Publications, 1988.

[21] Nehru J. (Édité par S. Gopal et U. Iyengar) The Essential Writings of Jawaharlal Nehru, op. cit.

[22] Brecher M., Nehru: A Political Biography, Londres, Oxford University Press, 1959. Voir aussi, Dube R.P., Jawaharlal Nehru: A Study In Ideology And Social Change, op. cit.

[23] Chakrabarty, B, « Jawaharlal Nehru and Planning, 1938-41: India at the Crossroads », in Modern Asian Studies. 1992, Vol. 26. No.2, pp.275-287.

[24] Dube R.P., Jawaharlal Nehru: A Study In Ideology And Social Change, op.cit. Maheshwari, N., Economic Policy of Jawaharlal Nehru, New-Delhi, Deep and Deep, 1997.

[25] Keynes J.M., « National Self-Sufficiency, » in The Yale Review, Vol. 22, no. 4 (Juin 1933), pp. 755-769.

[26] Nehru J. (Édité par S. Gopal et U. Iyengar) The Essential Writings of Jawaharlal Nehru, op.cit.

[27] Thakurdas, P., ed., A Brief Memorandum Outlining a Plan of Economic Development for India (2 vols.), Londres, Penguin, 1945, p. 1

[28] Anstey, V., « Review: A Brief Memorandum Outlining a Plan of Economic Development for India », in International Affairs, Vol. 21, 1945, n°4, 555–557.

[29] Indian Federation of Labour, People’s plan for economic development of India, Delhi, A. K. Mukerjee, 1944.

[30] Ananth, V. K. (2005), « Globalization and Communalism: Locating Contemporary Political Discourse in the Context of Liberalization », in Puniyani, R. (ed.), Religion, Power and Violence: Expression of Politics in Contemporary Times, New Delhi, SAGE, pp. 44–67, p. 59.

[31] Chibber, V., Locked in Place: State-building and Late Industrialization in India, Princeton, Princeton University Press, 2003, p. 88.

[32] Anstey, V., « Review: A Brief Memorandum Outlining a Plan of Economic Development for India », op.cit, p. 556.

Les commentaires sont fermés.

Et recevez nos publications