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17.mars.201817.3.2018 // Les Crises

[RussEurope en Exil] La situation économique de la Russie et les élections, par Jacques Sapir

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Billet invité

L’élection qui aura lieu le 18 mars ne laisse guère planer le doute : Vladimir Poutine sera réélu dès le premier tour. La popularité du Président russe ne fait aucun doute. Elle s’enracine sur le rejet par une grande majorité de la population russe de la période des années 1990-1999, qui sont vues comme les nouveaux « temps des troubles ». La forte croissance que la Russie a connue dans la décennie suivante, et qui a fait passer le pourcentage de la population vivant avec un revenu inférieur au « minimum vital » de 23% en moyenne pour 1994-1998 à 13,2% en 2009, y est pour beaucoup[1]. La forte hausse de la consommation dans les années 2000 ne doit cependant pas masquer le fait que l’investissement est resté la priorité des gouvernements successifs. La restauration de l’image de la Russie sur la scène internationale depuis 2000 n’est pas non plus étrangère à cette popularité.

Graphique 1

Pourtant, certains problèmes demeurent. Le succès, relatif, du candidat « de gauche », Groudinine, qui peut espérer passer devant le candidat nationaliste Jirinovski, s’explique largement par la prégnance de la question sociale et les problèmes posés par la relative incohérence de la politique économique.

 

Les conditions d’un retour à la croissance

En effet, la Russie connaît, depuis l’été 2017, un retour de la croissance. Mais ce retour reste cependant trop modéré pour que les objectifs du gouvernement soient atteints. Le gouvernement a fixé 4% de croissance comme un objectif de court terme. Mais, la croissance russe reste bien plus dans la zone des 1,5%-2%, ce qui est insuffisant tant socialement que politiquement. De fait, on peut raisonnablement penser qu’une croissance de 5% à 6% pour les cinq à six prochaines années serait nécessaire pour réellement moderniser la Russie.

Ce retour de la croissance, il convient de le souligner, survient après une année marquée par une récession sensible (2015) et une année de quasi-stagnation (2016). La récession a été liée largement à l’effondrement des prix du pétrole de l’automne 2014 à janvier 2016. Ce retour de la croissance est, pour l’essentiel, lié à l’activité industrielle, qui a redémarré dès la fin de 2016. Elle a été soutenue par la production agricole et l’agro-alimentaire. Ceci se traduit par un pourcentage de chômeurs relativement bas (5,2% de la population active) et une hausse des salaires réels notables depuis le début de 2017.

Graphique 2

Combinés avec une inflation historiquement faible, une dette publique bien contrôlée (17% du PIB), un excédent commercial massif, et des réserves de change qui ne cessent d’augmenter (450 milliards de dollars début mars 2018), ces facteurs pourraient indiquer que l’ensemble des voyants macroéconomiques sont au vert. Et pourtant, la croissance reste faible. C’est ce qu’il convient d’expliquer ?

 

Les freins au développement de l’économie

Il est incontestable que des freins existent au développement de l’activité économique. Ces freins résultent des incohérences de la politique économique du gouvernement. Tout d’abord, si l’activité exportatrice va bien, et elle le doit à la forte dépréciation du rouble qui donne un avantage compétitif évident aux entreprises russes, l’activité liée à la consommation intérieure reste peu dynamique.

Graphique 3

La raison en est le montant des prélèvements sur le revenu des ménages qui a fortement augmenté en 2015 et 2016 pour compenser la baisse des revenus des hydrocarbures dans le budget. Si le revenu des ménages augmente à nouveau depuis l’été 2017, il n’a pas retrouvé son niveau de 2014. Ensuite, le niveau très élevé des taux d’intérêts réels pénalise tout autant les entreprises (dont la plupart ne peuvent recourir au crédit pour financer les investissements) que les ménages. De fait, le taux d’intérêt réel d’environ 9% à 11% pour les ménages est un frein considérable à l’achat de logement, ce qui explique que le secteur de la construction – en dépit d’efforts dans certaines villes et en particulier à Moscou – reste peu actif. On le voit d’ailleurs dans le fait que si les salaires réels ont recommencés à augmenter depuis le début de 2017, la hausse de la consommation – indiquée par le chiffre d’affaires du commerce de détail – n’a repris qu’à l’automne de 2017.

Graphique 4

Enfin, la politique fiscale et budgétaire du gouvernement est trop peu dynamique, et ne cible pas assez les projets susceptibles d’avoir un impact majeur sur la croissance, comme les infrastructures ou l’éducation, autre secteur qui a pâti de l’austérité budgétaire depuis 2014.

 

Les impératifs du nouveau gouvernement

Si le gouvernement veut donc réellement accélérer la croissance, et tout laisse à le croire, il devra mettre sa politique économique en cohérence avec ses objectifs. Pour cela, il devra d’une part reprendre la main sur la politique monétaire – qui est pour l’heure du domaine de la Banque Centrale de Russie – et contraindre cette Banque Centrale de Russie de baisser fortement son taux directeur (qui ne devrait pas excéder 4,5%). Il devra surtout déployer une politique budgétaire plus dynamique visant à faire monter les revenus des couches les plus modestes et à investir dans les secteurs susceptibles d’engendrer une forte croissance, soit les infrastructures de transport, le logement, l’éducation et la santé. Pour cela, il doit temporairement abandonner l’idée de stériliser une partie des recettes du commerce extérieur dans le fond de la richesse nationale.

Dans son discours du 1er mars dernier, le Président Vladimir Poutine a indiqué que telles mesures pourraient être les priorités du nouveau gouvernement après les élections présidentielles. Il reste à voir comment ces priorités seront appliquées.

[1] http://ceriscope.sciences-po.fr/pauvrete/content/russie-population-ayant-un-revenu-monetaire-inferieur-au-minimum-vital-et-deficit-du-revenu

Commentaire recommandé

Christophe Foulon // 17.03.2018 à 08h14

Dés Lundi, le président Poutine sera ré-élu massivement en ayant expliqué à ses concitoyens que la Russie est de nouveau une grande puissance et ne se laissera plus humilier. (cf son discours du 01/03)

Lui au moins il aura un mandat clair de son peuple et entendra le respecter. (nous on en rêve même plus)

14 réactions et commentaires

  • Christophe Foulon // 17.03.2018 à 08h14

    Dés Lundi, le président Poutine sera ré-élu massivement en ayant expliqué à ses concitoyens que la Russie est de nouveau une grande puissance et ne se laissera plus humilier. (cf son discours du 01/03)

    Lui au moins il aura un mandat clair de son peuple et entendra le respecter. (nous on en rêve même plus)

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    • Fritz // 17.03.2018 à 08h18

      A propos, qui a élu Theresa May ? Quelle est la légitimité démocratique de cette lady ?

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      • step // 17.03.2018 à 18h28

        il me semble que le premier ministre anglais est nommé lors d’une élection au parlement anglais (façon 4eme république) comme représentant de l’alliance majoritaire.

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  • Kiwixar // 17.03.2018 à 08h22

    “Pour cela, il devra d’une part reprendre la main sur la politique monétaire”

    Une politique monétaire décidée par un gouvernement élu par les citoyens, et à leur bénéfice? C’est clairement un casus belli pour l’Otanie et ses petits bras armés (BRI, OTAN, FMI, Banque Mondiale, ONGs).

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    • Christophe Foulon // 17.03.2018 à 08h39

      J’avoue ne pas comprendre, un gouvernement par concept gouverne, donc il décide.

      Les citoyens peuvent s’opposer ou adhérer, mais les autres on s’en fout, leurs avis n’ont aucun intérêt.

      Il semble que le gouvernement russe soit très attentif à l’avis de l’intérieur et se foute royalement de l’avis des autres… mais ils le font avec une réelle politesse.

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  • Patrique // 17.03.2018 à 10h49

    Contrarement à ce que dit Sapir ce n’est pas “une croissance de 5% à 6% pour les cinq à six prochaines années [qui] serait nécessaire pour réellement moderniser la Russie” mais c’est une modernisation de la Russie (politique familiale, investissement dans des logements peu gourmands en énergie, trains à grande vitesse, développement dans l’énergie renouvelable, en plus des dépenses militaires et agricoles qui sont déjà en cours) qui amènera un développement de la croissance.
    Il y a une inversion de causalité.

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    • René Fabri // 17.03.2018 à 13h18

      Les Russes ont déjà le TGV St Petersbourg-Moscou. Ailleurs, les villes sont trop petites ou trop éloignées, donc l’avion est préférable. Même entre Los Angeles, San Francisco et Seatle, un TGV n’est pas rentable.
      Pour l’isolation, les Russes s’en occupent depuis longtemps heureusement. En France, le BA13 n’est pas mieux que le lambris, et la laine de verre de St Gobain est presque aussi toxique que l’amiante.
      Les dépenses militaires sont 9 fois inférieures à celles des Etats-Unis. Mais l’argent est mieux placé dans la justice pour lutter contre les délits et la corruption, dans la formation, et dans les infrastructures routières et industrielles.

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  • Papagateau // 17.03.2018 à 13h16

    Manque d’investissement dans les infrastructures ?

    Mais alors le raccordement de la Crimée, eau, gaz, autoroute (pont du détroit), électricité ; c’est quoi ?

    Et les gazoducs géants (un quart de la circonférence terrestre), c’est quoi ?

    Pour rappel :
    Russie Allemagne (nord stream)
    Russie Anatolie (blue stream)
    Russie Balkan (Turc stream)
    Auxquels il faut ajouter le doublement en cours du premier et du 3e, ainsi que “Force de Sibérie” qui reliera l’Est et l’Ouest du pays permettant d’exporter du gaz de Russie européenne vers l’extrême-orient, où il se vend 2 fois plus cher.

    Ne pas oublier le gazoduc russo-chinois du gisement local de Sibérie orientale , déjà construit, ni le projet de relier le nord du Japon au continent.

    A quand une synthèse sur les infrastructures gazières russes?
    La guerre des gazoducs a été gagné. Qui le sait ?

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  • petitjean // 17.03.2018 à 15h28

    L’auteur de ces lignes devrait nous dire, car c’est un fait, que contrairement aux français , les Russes ne sont pas écrasés par les impôts et les taxes : la Russie a adopté la flat tax !……………

    La Russie a opté pour un taux d’imposition unique (flat tax), de 13%, pour les résidents fiscaux

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    • step // 17.03.2018 à 18h47

      Comparer le système fiscal d’un état qui a plein de rentes (en particulier via les entreprises “nationalisées” exportant les ressources fossilifères du pays), contrôlant sa monnaie et les flux financiers et celui d’un pays qui n’a pas de ressources fossiles, qui privatise à tour de bras pour s’offrir des “shoots” financiers, subissant sa monnaie et s’interdisant tout contrôle sur les flux financiers, c’est comparer des choux et des salades. Les deux sont des légumes verts, mais ne mangez pas le premier en vinaigrette !
      Enfin, tout dépend de ce que l’on veut en terme d’inégalité au sein de la population, de la tolérance de cette population sur le sujet, de cout des infrastructures, de la répartition de la population sur le territoire… bref de son histoire. Calquer des politiques sociales et économiques sur notre pays en se disant que si ça a été bon pour eux, c’est bon pour nous, cela fait 30 ans qu’on détruit le pays avec. On a déjà l’allemand, le norvégien, l’américain… on pourrait s’épargner le russe et travailler par nous même à un système simple et cohérent avec NOS aspirations ?
      Nos dirigeants…une réflexion autonome dans le sens de l’intérêt général ? Hum.. ils ont améliore la qualité des produits stupéfiants dans mon coin…

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    • red2 // 17.03.2018 à 23h19

      La flat tax c’est extrêmement inégalitaire comme impot… renseignez vous un peu avant d’ecrire des énormités!

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  • P’tetbenkwui // 17.03.2018 à 19h36

    @ STEP

    Oups …. pardon. J’ai laissé filer le curseur.

    Quant au reste, plutôt confus à travers la com’ qui nous est jetée en pâture par pelletées entières et en attendant d’y voir plus clair, je trouve le fond de la situation mondiale plutôt bien traduite dans l’excellent film “Lord of war” :

    – “Ceux qui savent s’en lavent les mains. Les autres ne savent rien”.

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  • damien // 17.03.2018 à 22h24

    Bonjour M. Sapir
    Je ne comprend pas le niveau astronomique des taux d’intérêt en Russie. Serait-il possible d’expliquer ce qui empêche la banque centrale d’abaisser ces taux ? Je ne suis pas économiste mais il me semble que dans un pays avec une si grande palette de ressources naturelles et d’énergie, la création monétaire consistant à octroyer des lignes de crédit notamment aux particuliers pour leur achat immobilier, devrait trouver largement sa contrepartie matérielle sans générer de besoin d’importation ? Qu’est ce qui empêche donc de lancer ce potentiel de croissance intrinsèque ?
    merci de votre réponse,
    bien cordialement

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