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13.mars.201813.3.2018 // Les Crises

[RussEurope en Exil] L’impact des mesures politiques sur le commerce avec la Russie, par Jacques Sapir

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(Billet invité)

L’impact économique des sanctions prises par les pays occidentaux (Etats-Unis et UE) à l’égard de la Russie est souvent l’objet de débats. Mais, on s’intéresse peu à l’impact des contre-sanctions prises par la Russie sur les pays de l’Union européenne. Pourtant ces mesures, ainsi que le pivotement d’une partie du commerce extérieur de la Russie, ont eu des conséquences non négligeables sur les économies des pays concernés. La publication des chiffres du commerce extérieur russe permet de préciser quelques points sur ce sujet.

  1. I. Baisse et transformation de la structure du commerce extérieur de la Russie

On s’intéresse ici uniquement au commerce des biens. Tous les chiffres qui seront donnés sont dits « Freight on Board » ou « FOB ». La première chose que l’on constate est effectivement une baisse du commerce extérieur de la Russie en prix (l’unité de mesure est le million ou le milliards de dollars). Cette baisse affecte tout autant les exportations (pénalisées par la baisse brutal du prix du baril) que les importations. Ces dernières baissent cependant pour plusieurs raisons :

  1. Baisse du pouvoir d’achat en dollar des entreprises et des ménages.
  2. Baisse absolue du pouvoir d’achat des ménages.
  3. Mise en place de mécanismes de substitution soit entre les importateurs, soit entre la production interne et les exportations.

Le cumul de ces facteurs explique que la baisse des importations aient été parallèle à la baisse des exportations.

Graphique 1

Evolutions du commerce extérieur de la Russie

Source : Banque Centrale de Russie

 

On constate cependant que le solde commercial de la Russie reste très largement positif sur l’ensemble de la période. Jamais, et cela contrairement à des rumeurs qui circulaient dans la presse à l’automne 2014 et au printemps 2015 la Russie n’a été confrontée à un déséquilibre de son commerce qui eut été susceptible de provoquer une nouvelle crise financière.

  1. II. La modification de parts des partenaires

Cette baisse affecte donc le chiffre d’affaires global (Exportations + Importations). Le montant baisse brutalement en 2014 et jusqu’en 2016, avant de se redresser fortement en 2017.

Tableau 1

Chiffre d’affaires du commerce extérieur russe (biens) en milliards de dollars

2013 2014 2015 2016 2017
863,104 804,681 534,44 473,438 591,6

Source : Banque Centrale de Russie

Notons que, calculé en roubles, ce chiffre d’affaires connaît des fluctuations bien moindres, et qu’il est même en 2017 supérieur de 20% à son niveau de 2013.

Cependant, ce qui est encore plus marquant est la modification de la part des partenaires commerciaux de la Russie. Ici encore, on utilise les données fournies par la Banque Centrale de Russie sur la base de la collecte des données des douanes. On constate que ces parts, pour les 15 premiers partenaires commerciaux de la Russie se modifient quelque peu entre 2013 et 2017. Le montant global de la part du chiffre d’affaires de ces 15 premiers partenaires évolue cependant peu, connaissant un pic à 82,4% en 2016 et un creux à 80,5% en 2017.

 

Tableau 2

Part dans le chiffre d’affaires (biens) du commerce extérieur de la Russie

2013 2014 2015 2016 2017 Ecart 2017/2014
Chine 11,5% 11,8% 12,0% 13,1% 13,9% 20,8%
Allemagne 9,9% 9,9% 10,1% 10,4% 10,0% 1,1%
Pays-Bas 9,4% 11,1% 10,3% 10,8% 9,6% 1,7%
Ukraine 7,0% 6,1% 5,4% 4,1% 3,3% -53,1%
Italie 6,3% 6,2% 7,3% 7,2% 6,7% 5,5%
Belarus 5,3% 4,9% 4,6% 4,8% 5,3% -0,6%
Turquie 4,4% 4,6% 4,4% 4,7% 5,1% 16,5%
Etats-Unis 4,3% 3,8% 3,7% 4,3% 4,6% 6,5%
Japon 4,1% 4,2% 4,5% 4,6% 4,7% 14,7%
France 3,9% 3,3% 3,0% 2,7% 2,5% -34,4%
Pologne 3,9% 3,7% 3,8% 3,4% 3,0% -22,1%
Corée du Sud 3,4% 3,3% 3,4% 4,1% 3,9% 14,9%
Grande-Bretagne 2,9% 3,1% 3,3% 2,9% 2,4% -16,2%
Kazakhstan 2,8% 3,2% 3,2% 3,2% 3,4% 20,6%
Finlande 2,6% 2,3% 2,5% 2,4% 2,1% -17,8%
Total 81,6% 81,4% 81,4% 82,4% 80,5%

 

On constate immédiatement que 5 pays ont vu leur part dans le commerce extérieur de la Russie reculer. Il s’agit de l’Ukraine (dont le commerce avec la Russie était important en 2013) et qui subit de plein fouet les conséquences de la crise politique avec la Russie. L’impact sur l’économie ukrainienne de cette baisse a été très sévère. Mais, on constate aussi que certains pays de l’Union européenne voient leur part dans le commerce avec la Russie reculer substantiellement. C’est en particulier le cas de la France et de la Pologne, deux pays qui ont été frappés par les « contre-sanctions » visant les productions agricoles et agro-alimentaires prises par la Russie en rétorsion aux sanctions dont elle était la cible. On notera cependant que ceci n’affecte pas trois pays de l’UE, et probablement pour des raisons assez différentes.

L’Allemagne ne subit aucune conséquence des sanctions, et ceci très probablement parce que ses industriels ont adopté une politique très pragmatique à l’égard de la Russie, cherchant à contourner les mécanismes des sanctions, sans nul doute avec l’assentiment du gouvernement. Pour les Pays-Bas, la question est faussée car ce dernier pays reçoit une grande partie du gaz naturel russe avant de la revendre aux consommateurs finaux. Cela explique que les flux de commerce se maintiennent. Enfin, l’Italie a dû adopter une politique très semblable à celle de l’Allemagne, et les industriels italiens sont toujours bien présents, et très actifs, en Russie.

On notera aussi que des pays améliorent leur part dans le commerce extérieur russe. C’est, tout d’abord, le cas de la Chine et du Kazakhstan, mais qui relèvent de deux logiques différentes. La Russie a largement substitué le charbon du Kazakhstan au charbon ukrainien. Par contre, elle s’est globalement ouverte au commerce avec la Chine et a accru le volume de ses exportations de pétrole et de gaz vers ce pays. Le Japon et la Corée du Sud ont aussi vu leur part dans le commerce extérieur russe augmenter, ce qui correspond aussi au « tournant vers l’Asie » effectué par la Russie. Enfin, la Turquie, en dépit d’une période de conflit avec la Russie, s’est positionnée comme un exportateur de substitution sur les produits agricoles, au détriment de la France et de la Pologne.

III. Le coût des réajustements pour certains pays

On doit tenter maintenant de mesurer le coût de ces réajustements pour certains pays. Pour ce faire, il faut commencer par calculer les pertes en dollars par rapport au chiffre d’affaires de 2013 qui sont dû à la contraction générale du commerce extérieur de la Russie. Ces pertes se calculent en rapportant les montants des chiffres d’affaires de 2014 à 2017 à celui qu’ils avaient atteint en 2013.

Tableau 3

Montant des chiffres d’affaires par pays et pertes cumulées par rapport à 2013

2013 2014 2015 2016 2017 Pertes cumulées depuis 2014
Chine 99,08 94,63 64,08 61,83 82,05 -93,74
Allemagne 85,27 79,82 54,09 49,05 59,10 -99,04
Pays-Bas 81,39 89,40 54,83 51,27 56,73 -73,32
Ukraine 60,16 48,84 28,59 19,46 19,35 -124,39
Italie 54,63 49,57 38,85 33,90 39,52 -56,70
Belarus 45,83 39,35 24,69 22,58 31,24 -65,46
Turquie 37,72 37,02 23,62 22,11 30,11 -38,01
Etats-Unis 36,94 30,58 19,93 20,41 26,98 -49,87
Japon 35,21 33,80 24,00 21,54 27,69 -33,84
France 33,40 26,23 16,03 12,74 15,03 -63,58
Pologne 33,23 29,53 20,15 16,10 17,75 -49,39
Corée du Sud 29,60 26,88 18,17 19,17 23,31 -30,89
Grande-Bretagne 25,12 25,11 17,69 13,49 14,44 -29,74
Kazakhstan 24,34 25,59 16,94 15,06 20,11 -19,66
Finlande 22,35 18,35 13,47 11,17 12,60 -33,83

Unité : milliards de dollars

Source : Banque Centrale de Russie

Il convient, dès lors, de distinguer ce qui est dû à la contraction globale du commerce extérieur russe, et ce qui est dû aux ajustements des parts dans ce commerce extérieur. Pour ce faire, on propose de calculer un chiffre fictif du commerce extérieur, en appliquant aux années de 2014 à 2017 les proportions de 2013 puis de comparer ce chiffre avec le chiffre réel de chaque pays dans son commerce extérieur avec la Russie. Cette comparaison donnera alors une indication des pertes et des gains subits par chacun de ces pays en raison des modifications des flux du commerce extérieur de la Russie.

Tableau 4

Montants hypothétiques si les parts de 2013 avaient été conservées

(milliards de dollars des Etats-Unis)

2013 2014 2015 2016 2017
Chine 99,08 92,38 61,35 54,35 67,92
Allemagne 85,27 79,50 52,80 46,78 58,45
Pays-Bas 81,39 75,88 50,40 44,65 55,79
Ukraine 60,16 56,09 37,25 33,00 41,23
Italie 54,63 50,94 33,83 29,97 37,45
Belarus 45,83 42,73 28,38 25,14 31,41
Turquie 37,72 35,16 23,36 20,69 25,85
Etats-Unis 36,94 34,44 22,87 20,26 25,32
Japon 35,21 32,83 21,81 19,32 24,14
France 33,40 31,14 20,68 18,32 22,89
Pologne 33,23 30,98 20,58 18,23 22,78
Corée du Sud 29,60 27,60 18,33 16,24 20,29
Grande-Bretagne 25,12 23,42 15,55 13,78 17,22
Kazakhstan 24,34 22,69 15,07 13,35 16,68
Finlande 22,35 20,84 13,84 12,26 15,32

 

On obtient alors, pour les pertes cumulées de 2014 à 2017, à la fois le montant des pertes uniquement liées au changement de structure mais aussi l’impact moyen (réparti sur 4 ans) de cet impact par rapport au chiffre d’affaire de chaque pays. Cela donne le tableau suivant :

Tableau 5

Calcul de l’impact du changement de structure dans commerce de la Russie

Pertes cumulées depuis 2014

(Tab. 3)

Pertes ou gains théoriques cumulés liés au changement de structure

(Tab. 4 – Tab. 3)

Impact moyen (sur 4 ans) du changement de structures.

1Col.2/4) / (Col.1-Tab.3

Chine -93,74 26,60 6,7%
Allemagne -99,04 4,53 1,3%
Pays-Bas -73,32 25,53 7,8%
Ukraine -124,39 -51,33 -21,3%
Italie -56,70 9,66 4,4%
Belarus -65,46 -9,80 -5,3%
Turquie -38,01 7,80 5,2%
Etats-Unis -49,87 -5,00 -3,4%
Japon -33,84 8,93 6,3%
France -63,58 -23,01 -17,2%
Pologne -49,39 -9,04 -6,8%
Corée du Sud -30,89 5,07 4,3%
Grande-Bretagne -29,74 0,76 0,8%
Kazakhstan -19,66 9,90 10,2%
Finlande -33,83 -6,68 -7,5%

Les deux premières colonnes sont en milliards de dollars des Etats-Unis

Le Kazakhstan apparaît comme, en proportion, le grand gagnant du réajustement du commerce extérieur russe, suivi par la Chine, le Japon et la Turquie. Parmi les perdants, si l’Ukraine fait figure de « numéro 1 », la deuxième place revient à la France. Pour ce dernier pays, la perte annuelle moyenne liée au réajustement de la structure du commerce, et concernant pour l’essentiel les exportations vers la Russie se monte à 5,75 milliards de dollars, soit 0,2% du PIB de la France (nous importons peu de la Russie).

L’impact (positif ou négatif) du réajustement du commerce extérieur russe a été significatif pour un certain nombre de pays. Si, le Kazakhstan et les pays industrialisés d’Asie tirent leur épingle du jeu, des pays comme l’Ukraine, la France et la Pologne subissent de plein fouet les effets de ce réajustement. Pour la France, on peut estimer qu’entre les effets des « contre-sanctions » et la timidité des exportateurs dans un contexte marqué par les sanctions (et l’absence de soutien de la part du gouvernement), les pertes ont été importante et pourraient avoir eu un impact de 0,2% sur le PIB annuel de 2014 à 2017. Quand ont voit les montants de la croissance du PIB durant ces années, ce n’est donc pas négligeable.

Notes   [ + ]

1. Col.2/4) / (Col.1-Tab.3

Commentaire recommandé

Delord // 13.03.2018 à 11h56

Alors que les usa et la Grande-Bretagne ne sont pas impactés la France subit les conséquences de son alignement aveugle sur les directives USA-GB.
Idem pour le moyen orient.
Quand est-ce que la France quittera l’OTAN et aura une politique extérieure conforme à son histoire et ses intérêts.
Une fois de plus De Gaulle avait raison en quittant l’OTAN et en traitant de “Machin” l’ONU.

8 réactions et commentaires

  • Raoul C, // 13.03.2018 à 09h43

    Ce n’est pas « freight on board » (FOB) mais « free on board », ce qui se disait avant en français franco à bord (fab).

     6

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    • ceusette // 14.03.2018 à 09h53

      Oui, du coup, on aurait pu éviter un anglicisme de plus, ce qui aurait eu aussi le mérite d’être plus compréhensible pour tous. Les économistes n’aident pas à la défense de notre langue, malgré tout le respect que j’ai pour M. Sapir (et tout l’intérêt que présente son article).

       2

      Alerter
  • Arcousan09 // 13.03.2018 à 11h08

    La lecture de ces tableaux est plus qu’édifiante.

    Tableau 2: FR = – 34,4% Allemagne, Hollande Italie et surtout USA: positif …
    Tableau 5: FR – 17,2% USA -3,4%; GB + 0,8%, Allemagne positif

    La France fait preuve d’une redoutable “efficacité” …. dans le négatif par contre “l’ennemi mortel et héréditaire” de la Russie les USA ne s’en sortent pas si mal …

    L’Allemagne a toujours commercé avec la Russie et l’Europe de l’est quel que soit le régime politique.

    Marché de dupes dans lequel ceux qui sont supposés nous gouverner se laissent enfariner ?

     12

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  • Paola44 // 13.03.2018 à 11h46

    Haha, comment nos politiques ont-il pu être aussi bêtes et aussi obéissants aux exigences américaines au point de nuire durablement aux intérêts de leur propre pays? Pourtant cela semblait évident qu’il y aurait un retour de balancier aux stupides sanctions économiques envers la Russie. L’économie russe en sortira renforcée, la nôtre affaiblie, et même si tout se tassait par miracle, nous ne récupérerons jamais ces marchés. Nous jouons à un jeu non seulement idiot, mais dangereux: jamais la Russie ne se mettra à genoux devant nous. Ils ont essayé de bonne foi et pendant des années le rapprochement, le partenariat, nous les avons refusés. Quel aveuglement!

     18

    Alerter
  • Delord // 13.03.2018 à 11h56

    Alors que les usa et la Grande-Bretagne ne sont pas impactés la France subit les conséquences de son alignement aveugle sur les directives USA-GB.
    Idem pour le moyen orient.
    Quand est-ce que la France quittera l’OTAN et aura une politique extérieure conforme à son histoire et ses intérêts.
    Une fois de plus De Gaulle avait raison en quittant l’OTAN et en traitant de “Machin” l’ONU.

     20

    Alerter
    • Anonymous-Civil-Sergent // 13.03.2018 à 18h18

      @Delord: pour cela la clé de cette sortie vient d’une prise de conscience massive qui n’est pas encore possible aujourd’hui.

       2

      Alerter
  • ceusette // 14.03.2018 à 10h02

    A la lecture de ces tableaux, il ressort que la France a été le “dindon de la foire”, à savoir une des grandes perdantes des sanctions prises contre la Russie. Ils ‘agirait de savoir si ces pertes ont été compensées par un renforcement des relations avec la Pologne et l’Ukraine, ce qui ne me semble même pas le cas! Et les États-Unis? Nous ont-ils offert des “lots de consolations”? A considérer différentes affaires (Alstom par exemple), je n’en ai pas vraiment l’impression… Les Atlantistes devraient s’interroger, ou bien… s’ils n’aiment pas la France, ce qui est leur droit, émigrer vers leur pays tant aimé. Pendant ce temps-là, la France est en train de “compenser” les pertes de son agriculture avec la Russie en acceptant les futurs accords passés entre l’UE et le Mercosur… Édifiant!

     2

    Alerter
  • max // 14.03.2018 à 18h23

    Faire des sanctions contre la Russie/Chine est très délicat et même improductifs……. Surtout quand c’est l’UE.
    On le voit bien avec cette affaire d’empoisonnement en GB, Londres ne sait pas quoi faire pour sanctionner efficacement la Russie, alors qu’il n’est pas prouvé que la Russie soit impliquée, triste pour ce pays qui régenta le monde, par la violence.
    L’embargo de l’UE contre la Russie n’avait aucune chance d’être efficace, car ce début de 21eme siècle n’a pas la même configuration que celui du 20eme.
    L’UE et en particulier la France ont fait l’embargo sur des produits que la Russie pouvait fabriquer rapidement en interne ou se procurer en Asie, par contre l’UE s’est retrouvée avec des produits dont personne ne voulait.
    Après quelques déclarations, l’Allemagne a continué à commercer avec la Russie, la France n’a pas pu le faire pour une simple raison, pour la Russie se réapproprier son agriculture était primordiale.
    C’est l’histoire de l’arroseur arrosé.
    Dans ses embargos, la France a rarement de la chance.

     1

    Alerter
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