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30.mai.201830.5.2018 // Les Crises

[RussEurope-en-Exil] Christophe Barret et « La Guerre de Catalogne », un ouvrage aux multiples usages, par Jacques Sapir

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Billet invité

Christophe Barret, historien et déjà auteur d’un livre remarqué sur le mouvement espagnol PODEMOS vient de publier un autre ouvrage consacré à La Guerre de Catalogne aux éditions du Cerf. Cet ouvrage vient à point, et ce pour deux raisons.

La première, évidente, est de nous faire comprendre les origines mais aussi les développements récents de la crise catalane et l’opposition entre les indépendantistes et les « unionistes » espagnols. Christophe Barret y adopte un point de vue mesuré. Il donne la parole aux deux camps qui semblent bien, aujourd’hui, irréconciliables. Il y éclaire les racines d’un mouvement qui a, peu à peu, conquis la majorité, voire l’hégémonie culturelle sur la Catalogne. Les récents événements, de l’élection comme Président du Parlement de Quim Torra, un fidèle de Carles Puigdemont toujours en exil, à la constitution du nouveau gouvernement de la Generalitat, qui a décidé de défier Madrid en nommant dans son gouvernement des ministres incarcérés ou exilés, montrent bien que cette crise n’est pas terminée[1].

Mais, il y a une seconde raison et qui fait d’ailleurs une autre partie de l’intérêt de ce livre. Christophe Barret nous livre une analyse du processus de développement d’un mouvement populiste et des limites des configurations purement légales face à ce dernier. Il montre bien l’importance de la Légitimité et son primat sur la Légalité, mais aussi, à contrario, l’obsession légale qui a investi aujourd’hui les « démocraties occidentales ». De ce point de vue, les leçons que contient son livre dépassent de loin le cadre de la stricte Catalogne et sont applicable à tous mouvements qui ont opté pour une stratégie populiste.

Ajoutons-y la perspective d’un nouveau scrutin en Espagne, une perspective rendue maintenant probable par le nouveau scandale qui touche le Parti Populaire (PP) et le Premier-ministre, M. Mariano Rajoy[2]. Il est clair que ces nouvelles élections se feront, aussi, sur la question de la Catalogne.

Christophe Barret

La structure du livre

Ce livre commence donc par explorer les conditions de constitution d’un « bloc indépendantiste » devenu – et on l’a vu aux élections qui avaient eu lieu avant la crise actuelle (le 27 septembre 2014) tout comme aux dernières élections régionales du 21 décembre 2017 – majoritaire au Parlement de Catalogne. Le succès de la Junts Pel Si en 2014 fut donc renouvelé dans le climat extrêmement tendu, qui faisait suite au référendum « illégal » du 1er octobre 2017 et aux arrestations de plusieurs membres du Parlement qui avaient suivi, lors des élections du 21 décembre 2017. Lors de ces élections, le Parti Popular du Premier ministre espagnol, M. Mariano Rajoy, avait essuyé une véritable déroute laissant le nouveau parti du centre-droit Ciudadanos comme seul véritable représentants des « unionistes » au Parlement catalan.

Il explore les dimensions subjectives de la constitution d’un récit national catalan, le rôle joué par l’école et par l’enseignement du catalan et la mobilisation de l’histoire comme une arme politique, mais aussi le (lourd) passé de la droite espagnole et les erreurs psychologiques que cette dernière a commise[3]. Le deuxième chapitre est consacré à la construction d’un « proto-Etat », un processus qui va de la Constitution démocratique de 1978 qui reconnaît la Generalitat de Catalogne à l’émergence comme question centrale du « droit à décider » depuis les années 2010-2011, justement à la suite de l’invalidation du nouveau statut de la Catalogne par le Tribunal Constitutionnel[4]. Christophe Barret étudie la politique offensive menée par Jordi Pujol, qui fut le Président de la Generalitat de 1980 à 2003[5], et qui a conduit à une interprétation toujours plus extensive du Statut de la Catalogne.

Dans un troisième chapitre, Christophe Barret analyse alors les méthodes employées par les indépendantistes pour gagner la bataille culturelle et pour passer d’une majorité en voix à une majorité sociale. Il étudie le rôle des associations culturelles et montre comment, depuis 2011, le vieux catalanisme a été supplanté par un nouvel état d’esprit, plus radical et ouvertement indépendantiste. Il appuie alors sa réflexion sur les thèses d’Antonio Gramsci et montre la centralité de la bataille culturelle[6]. Il analyse, alors, le phénomène de polarisation politique, enclenché par l’invalidation du troisième statut de Catalogne par le Tribunal constitutionnel, et qui s’est largement développé lors des scrutins régionaux de décembre 2014 et de décembre 2017. Il montre que le « légalisme exacerbé » de Mariano Rajoy s’est avéré inadapté dans le contexte politique catalan et que les erreurs commises par le Premier ministre espagnol ont pesé lourd dans le processus de radicalisation[7].

Dans le 5ème chapitre, Christophe Barret s’attache à analyser pourquoi aucune force n’a pu apparaître entre les indépendantistes et les « unionistes ». Il montre la prudence de la Maire de Barcelone, Mme Ada Colau, mais aussi les divisions de PODEMOS qui ont empêché ce mouvement de jouer le rôle clef de défense d’un « droit à décider » mais dans le cadre espagnol. Ces divisions ont été cruciales, et signalent probablement l’épuisement politique d’un parti qui n’a jamais su, ou peut-être jamais pu, réconcilier la souveraineté populaire avec la souveraineté nationale. PODEMOS est probablement en train de payer son positionnement « centriste »[8] sur la question de l’indépendance de la Catalogne[9].

Enfin, dans le chapitre 6, Barret s’interroge sur le manque de médiations possibles dans cette crise, que ce soit le roi Philippe VI, qui s’est trop engagé du côté des « unionistes » ou que ce soit les institutions européennes[10]. C’est probablement ce qui peut rendre pessimiste sur l’issu d’une crise qui, pour l’instant, a été marquée par un très bon contrôle de la par des indépendantistes du niveau de violence. On peut cependant s’interroger si, lassés par le recours systématique du gouvernement central à la répression et à la violence, un recours qui a commencé à se manifester dans les jours précédant le référendum du 1er octobre, certains indépendantistes ne seront pas tentés par l’usage de la violence à leur tour. Et c’est pour cela, connaissant ce que l’Histoire peut avoir de tragique, mais aussi les indiscutables filiations de la droite espagnole avec le franquisme, que Christophe Barret a intitulé son livre La Guerre de Catalogne.

Les six chapitres du livre permettent donc de se faire une idée très complète de la crise liée à la Catalogne, et il faut en remercier Christophe Barret. Ce livre, d’une écriture facile et agréable, est par ailleurs fort bien documenté. L’auteur s’est livré à un important travail d’enquête sur le terrain, mais il cite aussi de nombreux articles et livres qui sont généralement inconnus du grand public français.

Pourtant, il y a plus dans ce livre qu’une analyse, précise et documentée, de la crise en Espagne et en Catalogne. Ces six chapitres vont au-delà d’une analyse et d’une description du processus en cours en Catalogne. Ils posent les germes d’une réflexion plus globale sur la problématique populiste et souverainiste et, en cela, ils dépassent de loin le strict cadre de la Catalogne et ils concernent d’autres pays et d’autres mouvements.

Légalité et légitimité au prisme de la Catalogne

Relevons alors un premier point théorique dans le raisonnement de Christophe Barret. Il affirme, et cela avec juste raison que le problème de la Catalogne ne pourra pas être tranché par le droit[11]. Certes, on peut dire que le référendum du 1er octobre a constitué une forme de « coup de force » constitutionnel[12]. Mais il reconnaît aussi que l’application de l’article 155 de la Constitution, un article qui permet de suspendre le pouvoir des institutions catalanes au profit du gouvernement de l’Espagne ne règle rien. Pire, il favorise une forme radicale de polarisation politique[13]. De fait, cela conduit à craindre un « gouvernement des juges » contre le gouvernement du peuple[14]. Et cette crainte est logique, car elle découle elle-même logiquement de la dynamique du parlementarisme libéral et de son obsession pour l’état de droit. Ce faisant, Christophe Barret ouvre un dossier fondamental, celui du rapport entre la légalité et la légitimité, mais aussi celui des règles devant prévaloir dans une situation exceptionnelle. Et ce dossier est aujourd’hui d’une brûlante actualité dans le cas de l’Italie ou commence à se manifester un double conflit, entre l’Italie et l’UE, mais aussi entre le Premier-ministre pressenti, M. Giuseppe Conte et le Président de la République italienne, M. Mattarella.

Cette obsession pour le légal et le juridique de la part de Mariano Rajoy traduit pourtant un renversement de l’ordre juridique. En effet, dès lors, la légalité ne découle plus de la légitimité, mais au contraire la légitimité d’un acte découle de sa légalité Or, à trop vouloir se focaliser sur les aspects légaux, à trop s’appuyer sur la « légalité », on tend à oublier l’importance de la légitimité, qui fonde en réalité la dite légalité. A trop vouloir privilégier « l’état de droit », qui n’est pas sans mérite, on oublie qu’il n’était pas l’achèvement de la démocratie. De fait, et on le sait bien depuis les études de cas qui proposées dans l’ouvrage de David Dyzenhaus The Constitution of Law[15] l’obsession pour la rule by law (i.e. la légalité formelle) et la fidélité au texte tourne bien souvent à l’avantage des politiques gouvernementales quelles qu’elles soient. À quelques reprises, l’auteur évoque ses propres analyses des perversions du système légal de l’Apartheid[16] en rappelant que cette jurisprudence avilissante tenait moins aux convictions racistes des juges sud-africains qu’à leur « positivisme»[17]. Il y a là une leçon importante pour tous les politiciens, qu’il s’agisse des politiciens espagnols, mais qu’il s’agisse aussi des politiciens en Italie ou au sein des institutions de l’Union européenne.

De fait, dans son ouvrage Légalité, Légitimité, C. Schmitt va défendre l’impérieuse nécessité de distinguer le juste du légal. Pour cela, il articule une critique du libéralisme sur une critique des fondements du légalisme démocratique[18]. Pour conduire sa critique de la démocratie, Schmitt entend enfermer les formes politiques présentes et passées dans quatre idéaux-types. L’État législateur est alors défini comme la forme achevée d’expression de l’idée de normes générales et impersonnelles. Le pouvoir a cessé d’être celui des hommes pour devenir celui des lois, mais les lois ne “règnent” pas, elles s’imposent comme des normes générales. On est bien en présence d’une dépolitisation totale : “ Selon le principe fondamental de la légalité ou conformité à la loi, qui régit toute l’activité de l’État, on arrive en fin de compte à écarter toute maîtrise et tout commandement, car ce n’est que d’une manière impersonnelle que le droit positif entre en vigueur. la légalité de tous les actes d gouvernement forme le critère de l’État Législateur. Un système légal complet érige en dogme le principe de la soumission et de l’obéissance et supprime tout droit d’opposition. En un mot, le droit se manifeste par la loi, et le pouvoir de coercition de l’État trouve sa justification dans la légalité[19]. Le légalisme est ainsi présenté comme un système total, imperméable à toute contestation. On rejoint ici les constatations de David Dyzenhaus fondées sur son analyse du régime de l’apartheid.

Pour appuyer son argumentation, Schmitt récuse rapidement les anciennes distinctions, comme Pouvoir souverain/Société, autorité/liberté. Ceci le conduit à considérer que les modèles traditionnels, développés par Platon et Aristote, parce qu’ils sont des États sans administrations, ne sont pas des États, et par voie de conséquence sont inaptes à penser le monde moderne[20]. Il ajoute ainsi : “…notre époque est fortement dominée par une fiction, celle de la légalité, et cette croyance dans un système de légalité rigoureuse s’oppose manifestement et d’une manière très nette à la légitimité de toute volonté apparente et inspirée par le droit[21].

Schmitt considère ainsi que le parlementarisme libéral engendre les conditions pour que la légalité supplante la légitimité, et le pouvoir de la majorité, le droit. Le formalisme qui en découle est, selon lui, la manifestation de cette fiction de la légalité, et il aboutit à ruiner l’État législateur lui-même[22]. En effet, un tel État est en permanence menacé de dissolution par les conflits issus de la participation des masses à la politique[23].

Le passage d’une situation normale à une situation exceptionnelle

Or, nous sommes, à l’évidence, dans une situation exceptionnelle que ce soit avec le référendum du 1er octobre, ou plus généralement avec le fait que les indépendantistes ont bien eu une majorité lors des élections régionales. Le fait de poser la question de l’indépendance, et de la poser de manière massive – comme on l’a vu dans les scrutins u dans manifestations de rue, implique bien que nous ne sommes plus dans une situation « normale ». Vouloir, dès lors, aborder cette situation dans les cadres et normes d’une situation « normale » ne peut qu’être voué à l’échec. C’est sans doute ici la principale erreur commise par Mariano Rajoy : considérer que la question de l’indépendance de la Catalogne pouvait être traitée comme une question relevant des normes habituelles. On voit bien tout ce qui l’y poussait. Mais, ce faisant, il a commis une indiscutable faute. De fait, l’usage de l’article 155 de la Constitution, qui n’est pas un article « anti-démocratique » comme le montre Christophe Barret, n’en fut pas moins une faute qui a joué dans la main des indépendantistes[24].

Pour Carl Schmitt « Est souverain celui qui décide de la situation exceptionnelle »[25]. Cette définition est importante. Mais il convient de s’arrêter aux mots. Schmitt n’écrit pas « dans la situation » mais « de la situation ». C’est le fait de dire qu’une situation est exceptionnelle qui établirait le souverain. Et ici, il est clair que c’est le Parlement catalan qui a bien dit que la situation était exceptionnelle. Emmanuel Tuchscherer fait alors justement remarquer que ceci « marque en effet le lien entre le monopole décisionnel, qui devient la marque essentielle de la souveraineté politique, et un ensemble de situations que résume le terme Ausnahmezustand, celui-ci qualifiant, derrière la généricité du terme « situation d’exception », ces cas limites que C. Schmitt énumère dans la suite du passage sans véritablement distinguer : « cas de nécessité » (Notfall), « état d’urgence » (Notstand), « circonstances exceptionnelles » (Ausnahmefall), bref les situations-types de l’extremus necessitatis casus qui commandent classiquement la suspension temporaire de l’ordre juridique ordinaire »[26]. Il est ici important de comprendre que cela conduit à une suspension de «l’ordre juridique ordinaire » mais n’implique nullement la suspension de tout ordre juridique. Bien au contraire. Le Droit ne cesse pas avec la situation exceptionnelle, mais il se transforme. Le couple légalité et légitimité continue de fonctionner mais ici la légalité découle directement et pratiquement sans médiations de la légitimité.

L’indépendantisme comme forme particulière du populisme

Cette question de la légitimité est bien décisive. De fait, le mouvement indépendantiste n’a réellement pris son envol qu’à la suite de la censure en 2010, par le Tribunal Constitutionnel, du nouveau statut de la Catalogne, un statut qui pourtant avait été voté à une très grande majorité par les électeurs catalans lors du référendum du 18 juin 2006. Ce moment est important car il recouvre deux processus. Le premier est négatif : un nombre de plus en plus nombreux de catalans considèrent que le « pacte Constitutionnel » de 1978, qui est l’un des actes fondateurs de l’Espagne démocratiques postfranquiste a été rompu. Le second est quant à lui positif : c’est de ce moment que datent les efforts des indépendantistes pour conquérir la « majorité sociale ».

Il faut alors revenir sur ce que signifie justement conquérir la « majorité sociale »[27]. Christophe Barret nous propose ici les premiers éléments d’une réflexion sur ce que pourrait être un « nationalisme de gauche » et, plus généralement, il pose la question des alliances dans le cadre d’une stratégie frontiste. Il commence par constater la progression des indépendantistes, d’élections en élections, entre 2010 et 2014 dans toutes les couches de la société[28]. Il montre que dans le langage adopté, la fameuse opposition entre « eux et nous », le discours des indépendantistes adopte les codes du populisme. Il montre aussi la progression du vote indépendantiste dans la « ceinture rouge » de Barcelone ou, historiquement – et en partie en raison de la mobilité géographique des habitants de cette zone – le vote nationaliste était peu implanté[29]. Cela confirme en partie la nature « populiste » du vote indépendantiste et contredit la thèse développée par les « unionistes » selon laquelle l’importance du mouvement indépendantiste résulterait d’un « formatage » des jeunes générations éduquées dans le cadre de la politique scolaire mise en œuvre par la Generalitat. En effet, un nombre important d’électeurs votant en faveur des indépendantistes n’a pas l’âge pour avoir été éduqué dans le cadre de cette politique scolaire.

Mais alors, si l’on suit cette piste proposée par Christophe Barret et si l’on considére que l’indépendantisme est une forme de populisme, ce qui le différencierait des formes classiques du régionalisme, il convient de comprendre qu’il est nécessairement régit par les règles opérationnelles de tout mouvement populiste, et l’on pense alors à la fois au mouvement qui a porté Donald Trump à la Présidence des Etats-Unis, mais aussi aux mouvements qui traversent aujourd’hui l’Italie. On comprend que cette question conduise à aborder des thèmes généraux, et l’on regrette que cela ne fût pas le choix de Christophe Barret qui s’en tient à l’énoncé d’une piste mais qui ne la poursuit pas.

Dire qu’il y a des règles opérationnelles qui s’appliquent à tout mouvement populiste revient à identifier deux questions essentielles : comment un mouvement arrive-t-il à attirer à lui des électeurs qu’en principe tout oppose et comment se reconstituent des ordres de priorités dans les préférences individuelles qui vont leur faire choisir comme priorité la question de l’indépendance sur d’autres questions qui, elles, pourraient les diviser. On voit bien que ces deux questions sont articulées. Il faut comprendre le mécanisme qui prévaut sur les préférences politiques individuelles pour pouvoir poser la question de comment un mouvement arrive à construire des thématiques qui correspondent à cette reformulation des priorités individuelles. Cette articulation est en réalité décisive dans tout mouvement de contestation radicale d’un ordre existant. Si l’on veut chercher des précédents historiques, il suffit de regarder les Thèses d’avril pour la Révolution d’octobre, les slogans qui conduisirent le Front Populaire à la victoire en 1936 ou encore les lignes politiques qui arrivèrent à unifier une Résistance pourtant très divisée de 1942 à 1944.

Préférences et indépendance

Comment les préférences individuelles ont-elles pu évoluer pour aboutir à ce qu’une majorité des électeurs de Catalogne fasse un choix en faveur de l’indépendance ? Comment ces préférences individuelles ont elles pu être polarisée par la question de l’indépendance au point que des électeurs que rien ne destinait à ce qu’ils rejoignent le camps des indépendantistes l’ont fait ? La réponse tient en un mot : le « contexte ». Mais, pour comprendre cela il faut revenir sur l’évolution de la théorie des préférences individuelles[30].

La question des préférences individuelles à une longue histoire dans son application aux processus politiques. Le “Paradoxe de Condorcet”, qu’il faudrait en réalité appeler “Paradoxe de Borda”, ou paradoxe du scrutin, nous dit que si, dans un choix délibératif avec vote, les votants ont des échelles de préférences qui sont stables et différentes, il est possible que le résultat soit différent de celui qu’une analyse statique de la majorité potentielle donnerait (c’est la logique perverse des alliances). Il se peut aussi qu’aucune majorité ne puisse être trouvée, aboutissant au blocage complet de la procédure démocratique[31]. On peut aussi y voir une forme d’application de la théorie de l’opportunisme[32]. Ces conjectures théoriques se veulent des explications complètes et totales de faits réels bien connus : la paralysie possible des mécanismes démocratiques (observables tout autant dans un système politique national que dans des associations). Comme ces faits sont indéniables, et que chacun d’entre nous y a été ou y sera au moins une fois confronté, la capacité d’une théorie à leur donner sens est alors un puissant élément de crédibilité quant à la dimension normative de cette théorie, et par là légitime les discours prescriptifs qui s’en inspirent.

Pourtant, à la fin des années soixante, deux psychologues et économistes, Paul Slovic et Sarah Lichtenstein ont systématiquement testé la stabilité des préférences dans une série d’expériences. Slovic et Lichtenstein ont été confrontés à des renversements de préférences, des basculements imprévisibles d’une stratégie à l’autre[33]. Ces résultats ont été reproduits dans différents cas[34]. Les résultats sont cohérents avec l’hypothèse développée par Slovic et Lichtenstein, selon qui nous utilisons des processus cognitifs différents selon que nous évaluons et selon que nous choisissons[35]. La stabilité de ces résultats, le fait que la répétition des expériences n’entraîne pas une diminution significative des renversements de préférences, indique que l’on est en présence d’une véritable structure comportementale. On doit cependant à Amos Tversky, Daniel Kahneman et leurs collaborateurs, une présentation rigoureuse de ces processus. Amos Tversky appelle ainsi “framing effect“, ce que nous traduirons ici par effet de contexte, (ou effet de présentation) le processus qui montre que le contexte général est déterminant[36]. Ainsi, le fait de devoir, dans le contexte donné d’un choix, expliciter formellement des préférences induit un ordre différent à celui que l’on obtiendrait si l’explicitation n’était que suggérée, ou simplement indirecte[37]. Mais il existe aussi un second processus qualifié par Daniel Kahneman « d’endowment effect » ou effet de dotation[38]. On peut d’ailleurs considérer que le processus de « dotation » fait parti d’un contexte au sens plus général. Ce processus se manifeste quand on voit des préférences se renverser à partir du moment où les personnes consultées se sentent ou non en état de posséder l’un des biens proposés[39], ou ont une proximité immédiate avec l’un des choix proposés.

La leçon que l’on peut alors tirer de ces processus est que les préférences individuelles, et ceci vaut bien entendu pour les préférences politiques individuelles ne sont pas stables dans le temps. Ces préférences sont, de plus, fortement influencées par le contexte (que ce contexte soit défini par les modes de présentation des choix ou qu’il soit défini par un rapport d’appropriation matériel ou symbolique) dans lequel le choix (ou le vote) se déroule. Dès lors, on comprend pourquoi le « Paradoxe de Condorcet », qui postule la stabilité intemporelle des préférences individuelles peut être, sous certaines conditions, invalidé.

L’importance de ces processus est centrale pour comprendre pourquoi et comment la revendication à l’indépendance a pu devenir à un moment majoritaire, et pourquoi a pu se constituer de fait un « bloc indépendantiste » ralliant à lui des électeurs venus de divers horizon. Elle explique comment le contexte particulier qui s’est créé en Catalogne a modifié de manière remarquable les préférences individuelles d’une majorité d’électeurs. Dans la constitution de ce contexte les erreurs de Mariano Rajoy et de son gouvernement ont joué un rôle important. De fait, le bloc indépendantiste a su mettre au point une tactique redoutablement efficace qui a imposé ses idées comme les idées centrales du débat. Mais, cette tactique est-elle articulée à une stratégie ? Christophe Barret semble en douter. Ce manque de stratégie à long terme est certainement le défi le plus important auquel est confronté le « bloc indépendantiste ».

Les incohérences et le défi pour PODEMOS

Mais, le « bloc indépendantiste » n’est pas le seul confronté à un défi redoutable. Le mouvement issu de la révolte des « indignés », PODEMOS, est lui aussi à la croisée des chemins. Il convient ici de rappeler que Christophe Barret a écrit en 2015 un ouvrage essentiel sur ce mouvement[40]. On en avait d’ailleurs rendu compte sur RussEurope, quand nous avions encore accès à notre carnet[41].

Ce défi est clairement analysé dans le cinquième chapitre, consacrés aux « équidistants », mais il se trouve d’autres références dans le cours du livre. Christophe Barret commence par analyser la position de personnalités de la vie politique catalane qui représentent la « nouvelle gauche », comme Ada Colau, la Maire de Barcelone ou Xavier Domènech. Il montre comment ces personnes défendent une « souveraineté populaire » qui ne serait pas « nationale »[42]. Il en vient alors aux divisions au sein de PODEMOS, qui opposent Inigo Errejon, qui lui pressent la force du mouvement indépendantiste à Pablo Iglesias, qui quant à lui le sous-estime et semble considérer que l’indépendantisme serait soluble dans une meilleure répartition des richesses[43]. I s’interroge aussi sur les péripéties qui ont marquées le groupe parlementaire catalan Catalunya Si Que Es Pot, qui regroupait les élus de la branche catalane de PODEMOS et les autres forces de la gauche alternative. Il souligne que ce groupe, quand il refusa de voter les lois dites de « déconnexion » se fit applaudir par la droite « unioniste » du Parlement de Catalogne. Le résultat ne se fit pas attendre et des membres influents de ce groupe parlementaire, à l’image de leur président Albano Dante-Fachin, quittèrent ce groupe et rejoignirent la gauche indépendantiste[44]. De fait, PODEMOS aujourd’hui défend le « référendum concerté » et un « projet social commun souverain »[45]. Mais, cette position sur un « référendum concerté » présuppose un consensus préalable de toutes les forces politiques sur la question de la légitimité qu’il pourrait y avoir à discuter de l’indépendance. Or, très concrètement, une partie des forces politiques espagnoles (le PP et le PSOE), s’y refusent. Dès lors, dans les faits, la position d’un « référendum concerté » aboutit à contredire le « droit à décider » des catalans. Le discours de PODEMOS se contente d’espérer que la raison triomphe, et ne donne aucun chemin par lequel on pourrait y parvenir. Ceci est très représentatif des contradictions dans lesquelles se trouve ce mouvement.

Mais, cela renvoie à un problème plus profond au sein de PODEMOS : l’incapacité à articuler la notion de « souveraineté populaire » à celle de « souveraineté nationale »[46]. Or, cette question est ici centrale. On peut très bien comprendre qu’un mouvement de gauche soit particulièrement attaché à la souveraineté populaire. Mais, cette dernière n’est qu’une des formes d’expression de la souveraineté nationale. On retrouve là la même erreur que propageaient naguère certains des membres de la France insoumise, opposant la souveraineté populaire à la souveraineté nationale. Cette erreur, pour être commise régulièrement par tous ceux qui, à gauche, se refusent à se « salir les mains » n’en est pas moins rédhibitoire. Il n’est pourtant pas difficile de comprendre que la souveraineté populaire ne peut s’exprimer que si a d’abord été établie la souveraineté nationale. Sans cela, elle serait constamment tributaire du « bon vouloir » de qui détient en réalité cette souveraineté, que celui-ci soit un autre Etat (cas d’une colonie ou d’un protectorat) ou qu’il soit une agence internationale (qu’il s’agisse du FMI pour certains pays ou de la BCE pour d’autres). Venant après la crise grecque de 2015, cette inconséquence de la part des dirigeants de PODEMOS est assez lamentable. On rappellera ici que Stefano Fassina, en Italie, avait fait le constat que l’UE et la BCE bloquaient, de fait, toutes les mesures qu’il proposait. Il en a tiré les leçons, et aujourd’hui, à la tête d’une formation de la nouvelle gauche italienne, une formation qui s’appelle Sinistra Italiana, il défend une politique de « soutien critique » au gouvernement de la coalition entre le M5S et la Lega[47].

Cette incapacité vient de loin. Déjà, dans un débat de 2012 où était évoqué pour la première fois la possibilité qu’un gouvernement espagnol applique l’article 155 mettant une région sous tutelle, un des dirigeants de PODEMOS, Inigo Errejon, se refusa à dire s’il prendrait position pour l’union ou s’il soutiendrait le « droit à décider » des catalans[48]. Errejon, à l’époque, ne semblait pas avoir compris la nature directement contextuelle du problème. Le fait d’opposer à la lutte pour la souveraineté nationale la lutte sociale est une vieille erreur commise depuis la fin du XIXème siècle par les marxistes dogmatiques[49]. De fait, une fois qu’une majorité s’est rangée derrière la question de l’indépendance, cette dernière surdétermine tout. Cela, PODEMOS n’arrive pas à la comprendre, en partie par opportunisme mais aussi en partie car il n’a pas une théorie bien fondée de la constitution d’un peuple. Arriver à dépasser cette incohérence, à comprendre que la souveraineté populaire n’est que la forme d’exercice de la souveraineté nationale, sera certainement un processus long pour PODEMOS. Mais il est clair que ce processus devra être poursuivi ou bien ce mouvement sera l’objet de forces qui le feront éclater. Mais, cette leçon devra être aussi méditée par les mouvements qui, en France et en Italie, se situent peu ou prou sur la ligne de PODEMOS.

On voit donc toute l’importance du livre de Christophe Barret. Ce livre va nourrir le débat sur l’indépendance de la Catalogne et le futur de l’Espagne. Mais il donne aussi des éléments pour ouvrir un autre débat, sur la place de la Nation au sein des divers mouvements de la gauche alternative européenne, sur la stratégie à adopter et sur les alliances tactiques qui découleront de cette stratégie.

Notes

[1] https://www.franceinter.fr/emissions/un-jour-dans-le-monde/un-jour-dans-le-monde-21-mai-2018

[2] https://www.lemonde.fr/international/article/2018/05/25/en-espagne-mariano-rajoy-fragilise-par-la-condamnation-de-son-parti_5304382_3210.html

[3] Barret C., La Guerre de Catalogne, Paris, éditions du Cerf, mai 2018, pp. 15 à 31.

[4] Idem, pp. 33-56.

[5] Idem, pp. 38-44.

[6] Idem, pp. 57 à 82.

[7] Idem pp. 83-106.

[8] On utilise ici le terme « centriste » dans le sens qu’il peut avoir dans le discours marxiste révolutionnaire où léniniste. Voir Haupt G., « Lénine, les bolcheviks et la IIe Internationale ». In: Cahiers du monde russe et soviétique, vol. 7, n°3, Juillet-Septembre 1966. Hommage à François de Liencourt. pp. 378-407.

[9] Barret C., La Guerre de Catalogne, pp. 107-128.

[10] Idem, pp. 129-146.

[11] Idem, pp. 9-11.

[12] Idem pp. 45-46 et p. 48.

[13] Idem pp. 84-86.

[14] Idem, pp. 98-99.

[15] Dyzenhaus D., The Constitution of Law. Legality In a Time of Emergency, Cambridge University Press, Londres-New York, 2006

[16] Dyzenhaus D, Hard Cases in Wicked Legal Systems. South African Law in the Perspective of Legal Philosophy, Oxford, Clarendon Press, 1991.

[17] Dyzenhaus D., The Constitution of Law. Legality In a Time of Emergency, op.cit., p. 22.

[18] C. Schmitt, Légalité, Légitimité, traduit de l’allemand par W. Gueydan de Roussel, Librairie générale de Droit et Jurisprudence, Paris, 1936; édition allemande, 1932.

[19] idem, p. 40

[20] Idem, p. 47

[21] Idem, p. 46.

[22] Idem, pp. 50-51.

[23] P. Hirst, “Carl Schmitt’s Decisionism” in C. Mouffe, (ed.), The Challenge of Carl Schmitt, op.cit., pp. 7-17.

[24] Barret C. La Guerre de Catalogne, op.cit., pp. 50-55.

[25] Schmitt C., Théologie politique. (1922), Paris, Gallimard, 1969. p.16.

[26] Tuchscherer E., « Le décisionnisme de Carl Schmitt : théorie et rhétorique de la guerre » in Mots – Les langages du Politique n°73, 2003, pp 25-42.

[27] Barret C., La Guerre de Catalogne, op.cit., pp : 62-63.

[28] Idem, pp : 66-67.

[29] Idem, p. 70.

[30] Le point est traité dans Sapir J., Quelle Economie pour le XXIème siècle, Paris, éditions Odile Jacob, 2005, voir en particulier le chapitre 1 et le chapitre 2.

[31] K. Arrow Social Choice and Individual Values, Yale University Press, New Haven, 1951, p. 2. Pour une analyse du texte de Condorcet, et la généalogie du problème, G.-G. Granger, La Mathématique Sociale du Marquis de Condorcet, PUF, Paris, 1956 (ch. 3).

[32] K. Arrow, Les limites de l’organisation, PUF, Paris, 1976 (1974 pour l’édition originale en anglais).

[33] S. Lichtenstein et P. Slovic, “Reversals of Preference Between Bids and Choices in Gambling Decisions” in Journal of Experimental Psychology, n°86, 1971, pp. 46-55.

[34] S. Lichtenstein et P. Slovic, “Reponse induced reversals of Preference in Gambling: An Extended Replications in Las Vegas” in Journal of Experimental Psychology, n°101,/1973, pp. 16-20.

[35] P. Slovic et S. Lichtenstein, “Preference Reversals : A Broader Perspective”, in American Economic Review, vol. 73, n°3/1983, pp. 596-605.

[36] A. Tversky, “Rational Theory and Constructive Choice”, in K.J. Arrow, E. Colombatto, M. Perlman et C. Schmidt (edits.), The Rational Foundations of Economic Behaviour, Macmillan et St. Martin’s Press, Basingstoke – New York, 1996, pp. 185-197, p. 187.

[37] A. Tversky, S. Sattath et P. Slovic, “Contingent Weighting in Judgement and Choice” in Psychological Review , vol. 95/1988, pp. 371-384. P. Slovic, D. Griffin et A. Tversky, “Compatibility Effects in Judgement and Choice”, in R.M. Hogarth (ed.), Insights in Decision Making: Theory and Applications , University of Chicago Press, Chicago., (1996).

[38] Kahneman D., “New Challenges to the Rationality Assumption” in K.J. Arrow, E. Colombatto, M. Perlman et C. Schmidt (edits.), The Rational Foundations of Economic Behaviour, St. Martin’s Press, New York, 1996, pp. 203-219

[39] Kahneman D ?, J. Knetsch et R. Thaler, “The Endowment Effect, Loss Aversion and StatuQuo Bias” in Journal of Economic Perspectives , vol. 5/1991, n°1, pp. 193-206.

[40] Barret C., Podemos : pour une autre Europe, Paris, éditions du Cerf, 2015.

[41] Voir http://russeurope.hypotheses.org/4591 et https://russeurope.hypotheses.org/4596

[42] Baret C., La Guerre de Catalogne, op.cit., p. 107.

[43] Idem, p. 109.

[44] Idem, pp. 110-111.

[45] Idem, pp. 114-116.

[46] Idem p. 120.

[47] Voir son interview dans la revue en ligne Le Vent se Lève, http://lvsl.fr/14367-2

[48] Barret C., La Guerre de Catalogne, op.cit., p. 112.

[49] On lira avec profit l’ouvrage d’Otto Bauer, écrit en 1907 et récemment republié aux éditions Syllepse : Bauer O., La question des nationalités, Paris, Syllepse, 2017.

Commentaire recommandé

Blue2007 // 30.05.2018 à 11h27

Raisonnement intéresant mais malheureusement basé sur une grosse erreur: le vote indépendantiste n’a JAMAIS été majoritaire.Seul,le découpage électoral lui permet de l’être en nombre d’élus(toutes les tentatives de réajustement en fonction de l’évolution démographique. a toujours été refuser par les indépendantistes).. La véritable question est donc: une minorité a-t-elle la légitimité de décider pour la majorité?

14 réactions et commentaires

  • Fritz // 30.05.2018 à 07h17

    Un article de fond sur les enjeux de la question catalane. M. Sapir a raison de souligner les ambiguïtés de Podemos / Podem. Quant au référendum du 1er octobre, est-ce vraiment un coup de force ? Ou bien l’aboutissement logique du statut d’autonomie de la Catalogne ? Il vient un moment où on peut décider de proclamer son indépendance, en Catalogne comme en Crimée. Coup de force, la formule convient mieux à l’adoption du Traité de Lisbonne contre la volonté du peuple français, ou au veto récent du président italien contre le gouvernement issu du vote des Italiens.

    On dit que M. Puigdemont voulait suivre l’exemple slovène. Mais il n’a pas trouvé d’Allemagne pour le soutenir contre le régime de Madrid. Et contrairement aux Slovènes, il n’a pas posté de gardes aux frontières, après la déclaration du 27 octobre 2017. Ce geste aurait été plus symbolique qu’efficace, mais il aurait laissé à M. Rajoy la responsabilité de victimes éventuelles.

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  • Sandrine // 30.05.2018 à 09h28

    J. Sapir conclut par cette phrase “( Le livre de Christophe Barret) donne les éléments pour ouvrir un autre débat, sur la place de la Nation au sein des divers mouvements de la gauche alternative européenne”.
    Sujet favori de J. Sapir, mais important en effet.

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  • christiangedeon // 30.05.2018 à 09h53

    Comparer la Catalogne à la Crimée? Comparez vous les pourcentages de oui des deux affaires? l’influence du vote des “catalans de farîche date par dizaines de milliers en provenance des pays d’Europe du Nord et de l’Est? Mais c’est une plaisanterie,n’est ce pas? Evoquer l’exemple slovène,là,çà me laisse pantois de votre part.C’est soutenir l’agression allemande contre la Yougoslavie,et la guerre civile(sic!) qui a ravagé le pays. C’est à çà que vous auriez voulu ?qu’on s’étripe comme en Yougoslavie? je n’en reviens pas.

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  • Rond // 30.05.2018 à 10h15

    J’aime bien monsieur Sapir. Pas de souci. Il nous propose là une analyse fort bien argumentée d’universitaire. Pas de souci.
    Cependant, il ne dit pas, peut-être est-ce dans ce livre que je n’ai pas lu :
    – Que les humains sont ce qu’il sont. En permanence,ils mettent en balance, dans un jeu d’équilibre instable, les différentes options qui leurs sont offertes au gré de leurs intérêts supposés, du moment. Ainsi, pour tenir debout aux mieux des offres du marché politiques, la carpe et le lapin peuvent très bien marcher de conserve.
    – Que les politiques sont des humains comme les autres, avec cette particularité qu’ils entraînent d’autres humains avec eux, vers des destinations qui ne concernent d’abord qu’eux-même. Leur capacité à s’orienter au gré des vents favorables (anticipation), mouvants par nature, expliquent pourquoi ils s’engagent rarement clairement et encore plus rarement fermement, parfois ; réservant toujours une porte entrouverte à l’opportunité suivante. Exception à la règle, l’idéologue se comporterait plutôt avec la délicatesse d’un char d’assaut.
    Pour au moins cette affaire Ispano-catalane, il semble que la part d’idéologie dans les positionnements des individus “lambda” et des individus “politiques” tend à se dissiper, un peu, au bénéfice de la réflexion, un peu ; ce qui explique les revirements des uns et des autres, les incohérences visibles, et l’absence de stratégie de long terme. En clair : souvent homme varie … La mobilité tourbillonnante des parties est ici remarquable et, bien que déconcertante, elle montre que le puzzle d’un monde prévisible, figé et soumis se désagrège. L’Italie, citée, est bien dans ce brassage “étonnant”. Comme disait Geneviève Tabouis : “Attendez-vous à savoir …” que ça bouge …
    Enfin, nous devrions accorder une méfiance clairvoyante à ces soit-disant expériences démontrant tel ou tel comportement humain, suggérant un fonctionnement de processeur aux “réactions” parfaitement prévisibles pour qui connaît son architecture interne. Par ailleurs, ces expériences, bien que passionnantes, servent qui et desservent qui ? Hum …

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  • Blue2007 // 30.05.2018 à 11h27

    Raisonnement intéresant mais malheureusement basé sur une grosse erreur: le vote indépendantiste n’a JAMAIS été majoritaire.Seul,le découpage électoral lui permet de l’être en nombre d’élus(toutes les tentatives de réajustement en fonction de l’évolution démographique. a toujours été refuser par les indépendantistes).. La véritable question est donc: une minorité a-t-elle la légitimité de décider pour la majorité?

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    • Le Minotaure // 30.05.2018 à 17h28

      C’est beaucoup plus compliqué que ça. On pourrait répliquer que les unionistes sont encore plus éloignés de la majorité. La répartition de l’opinion est brouillée par la place électorale de la coalition Catalunya Sí que es Pot (2015 ) puis de Catalunya en Comú -Podem (2017). Cette coalition a une position très floue et est tiraillée entre différents courants. Elle veut l’autodétermination et un référendum, mais ne tranche pas entre une République Catalane indépendant et une République Catalane rattachée à l’Espagne dans le cadre d’une confédération (mais qui remettrait en cause les institutions monarchistes). Les répartitions de voix aux récentes élections du Parlement Catalan ont donné les résultats suivants :

      Pour 2015 :
      Partis indépendantistes :
      JxSí : 39,59%
      CUP : 8,21 %
      TOTAL INDEPENDANTISTE : 47,8%
      Partis unionistes :
      Ciutadans : 17,86%
      PSC : 12,72%
      PPC : 8,49%
      TOTAL UNIONISTE : 39,07%
      Catalunya Sí que es Pot : 8,94%

      Pour 2017 :
      Coalition indépendantiste :
      JxC : 21,66 %
      ERC-CatSí : 21,38%
      CUP : 4,46%
      TOTAL INDEPENDANTISTE : 47,5%
      Partis unionistes :
      Ciutadans : 25,35%
      PSC : 13,86%
      PP : 4,24%
      TOTAL UNIONISTE : 43,45%

      CatComú-Podem : 7,46%

      On le voit, à chacune des élections récentes, les partis indépendantistes ont largement dévancé les partis unionistes, sans pour autant dépasser la barre des 50. L’espace intermédiaire est occupé par la coalition de gauche (dont est membre PODEMOS), partagée entre indépendantistes et fédéralistes. En tout cas, la direction du parlement catalan par les indépendantistes est conforme aux votes de 2015 et de 2017. Encore plus en 2017, puisque les indépendantistes gagné avec la plupart de leurs dirigeants enfermés ou exilés, et une participation record. Et ils étaient tout autant légitime à organiser un référendum en 2017, puisque c’est sur ce programme qu’ils ont été élus.

      Le problème, c’est que dans le cadre de la monarchie espagnole, l’indépendance n’est pas envisageable, référendum ou pas référendum. Le résultat pourrait être OUI à 51% ou à 90% que ça ne changerait rien à la position de Madrid, qui n’envisage même pas la possibilité de l’organisation d’un référendum.

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      • Blue2007 // 31.05.2018 à 11h03

        Que ce soit une monarchie n’est pas la question.La Constitution espagnole comme la française,l’allemande(il y 2 ans par exemple la Bavière a voulu faire un référendum,refusé par le Tribunal Constitutionnel Allemand) spécifie bien l’unité de la nation,mais a toujours dit qu’une modification de la Constitution était possible.
        Quant à Podemos,s’il est en faveur d’une consultation-réferendum,il s’est quand même positionné contre l’ndépendance,de même que la mairesse de barcelone Colau,membre de Podem.
        Je rappelle quand même que l’organisation du référendum “légétime” dont vous parlez a été voté par le Parlement Catalan par voie express,c’est-à-dire sans discussion,les parlementaires de l’opposition ont été soit interdit de parole soit coupé dans leur intervention,ET surtout voté uniquement par les partis inépendantistes alors que L’Estatut catalan demandait un vote minimum des 2/3 des voix pour tout changement du Statut de Catalogne…la légétimité me parait toute relative,non?
        A noter que l’ organe juridique crée par le Gouvernement Catalan a déclaré illégal ce référendum
        https://es.wikipedia.org/wiki/Refer%C3%A9ndum_de_independencia_de_Catalu%C3%B1a_de_2017

        La solution reste politique

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  • Le Rouméliote // 30.05.2018 à 11h51

    Voilà un article de fond qui donne envie de lire le livre de Christophe Barret qui sait de quoi il parle.
    « Est souverain celui qui décide de la situation exceptionnelle » est une phrase clé. C’est ce qui s’est passé le 18 juin 1940. En niant la validité de la demande d’armistice, de Gaulle affirme la continuité de la république parce que seule l’armée est vaincue (provisoirement), mais pas la nation, contrairement à Pétain dans son discours du 17 juin. De Gaulle prend alors en charge la légitimité nationale qui lui permet de construire une légalité d’exception, à la fois continuité républicaine et novation du fait de l’illégitimité du gouvernement, puis le 10 juillet, de l’illégitimité du vote des pleins pouvoirs à Pétain. Churchill l’a bien compris en reconnaissant le Comité de la France libre comme gouvernement légitime de la France. René Cassin a construit une nouvelle légalité en démontrant cette fois, l’illégalité de Vichy : l’Assemblée ne pouvait pas se dessaisir de ses pouvoirs constituants au profit de quiconque en vertu des lois constitutionnelles de 1875 qui prévoyaient la réunion de l’assemblée des conseils généraux pour ce faire et la rupture unilatérale de l’accord avec le Royaume-uni interdisant tout armistice séparé. Le tout était fondé sur l’illégitimité d’un régime à cause de la signature de l’Armistice du 22 juin et de l’occupation du territoire qui entravait la souveraineté du gouvernement. Nous avons bien vécu ça ! On peut donc à bon droit contester et la légitimité de l’UE et sa légalité après (au moins !) la forfaiture par le Congrès, de la ratification du traité de Lisbonne en 2008.

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  • Michel // 30.05.2018 à 20h31

    Les expats envoyés en Espagne par leurs entreprises ne veulent pas que leurs enfants apprennent le Catalan, une langue inutile dans la mondialisation. Il veulent que leurs enfants apprennent l’Espagnol!
    Un de mes amis, Directeur Général pour l’Espagne d’un groupe industriel allemand, dont le siège local est à Barcelone, a refusé d’y faire venir sa famille pour cette raison précise.
    La langue catalane obligatoire, régionalise et enferme les catalans dans un univers borné, et les freine dans leur ouverture au monde.
    Demandez aux étudiants Erasmus à Barcelone : combien d’entre eux veulent apprendre la langue Catalane ? Presque aucun!
    Il est dommage que cet ouvrage ne traite pas de cet aspect.

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    • Le Minotaure // 30.05.2018 à 23h45

      J’imagine que c’est la même chose pour les “expat’ qui vont en Lituanie ou au Kazakhstan ? Et alors ? Les expats n’ont pas leur mot à dire. C’est à eux de s’adapter à la langue du pays dans lequel ils vont.

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    • Ives // 31.05.2018 à 10h36

      et dire qu’en France il y en a qui font apprendre à leurs enfants le breton, l’occitan, le corse,…
      Bien inutiles dans la mondialisation, quelle idée de vouloir vivre dans un univers borné, et qui les freine dans leur ouverture au monde. Bon, il est vrai qu’ils ne font pas partie de “l’élite des expats” (et je tiens à préciser qu’ayant fait partie des expats, j’ai peu apprécié le comportement de certains qui apparemment regrettaient le bon temps des colonies).
      Ne devrions nous pas d’ailleurs supprimer le français de notre enseignement pour les mêmes raisons?

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  • Michel // 01.06.2018 à 04h42

    Si le Breton était la langue obligatoire en Bretagne, ce serait une isolation économique du reste du pays.

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  • BA // 01.06.2018 à 17h10

    Espagne :

    C’est le chaos en Espagne.

    – la droite européiste est renversée : elle vient de perdre le pouvoir ;
    – la gauche européiste accède au pouvoir : le socialiste Pedro Sanchez devient Premier Ministre ;
    – problème : les socialistes n’ont que 84 députés (sur un total de 350 députés) ;
    – aujourd’hui, il n’y a pas de majorité en Espagne ;
    – l’Espagne est ingouvernable.

    Parti Populaire, droite européiste : 137 députés
    Parti Socialiste, gauche européiste : 84 députés
    Podemos, gauche radicale : 71 députés
    Ciudadanos, centre européiste : 32 députés
    Gauche Républicaine de Catalogne, indépendantiste catalan : 9 députés
    PDEC, autonomiste catalan : 8 députés
    Parti Nationaliste Basque, indépendantiste basque : 5 députés
    EHB, indépendantiste basque : 2 députés
    CC, indépendantiste des îles Canaries : 1 député

    https://fr.wikipedia.org/wiki/D%C3%A9put%C3%A9s_de_la_XIIe_l%C3%A9gislature_de_l%27Espagne

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  • Jacqueline // 03.06.2018 à 23h07

    Je n’ai pas lu le livre de Barret mais je suis surpris par l’absence de qques points clefs (pour moi) dans la compréhension du phénomène indépendantiste dans cet article très bien documenté.
    1. La faiblesse du gouvernement Zapatero en 2006 qui a eu besoin de faire des concessions aux indépendantistes pour survivre (la langue catalane est promue langue de référence et de préférence, etc.), concessions déclarées inconstitutionnelles 4 ans après. Parfait pour exacerber une fibre nationaliste, les indépendantistes l’ont bien compris.
    2. La haine cultivée au quotidien contre l’Espagne. Tout ce qui va mal devient la faute de Madrid. Des prêcheurs passent de villages en villages et convainquent des assemblées de paysans catalans qu’ils sont d’une race supérieure aux espagnols (je n’invente rien), que Christophe Colomb que Don Quichotte sont catalans etc.
    3. Je lis à travers les lignes que 50% d’indépendantistes serait le seuil légitime. D’abord ils ne sont pas encore 50 (mais jusqu’à quand?) mais surtout s’ils sont 55 le lundi et 48 le mardi que fait-on? Peut-on être un peu plus exigeant pour valider de tels changements? Le Brexit ne nous a rien enseigné?
    4. Quand je lis nationalisme et populisme je ne me réfère pas à condorcet mais à Mussolini et à hitler, j’ai une mémoire qui ne remonte qu’au 20eme siècle. Et quand j’entends avec quelle agressivité le discours séparatiste est aboyé, mes poils se dressent.
    Le futur n’est pas rose (malgré la prise de pouvoir du PSOE) et j’espère surtout qu’il ne sera pas jaune…
    Buena suerte España!

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