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23.avril.202123.4.2021
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[RusseEurope-en-Exil] Marc Ferro, in Memoriam, par Jacques Sapir

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Marc Ferro vient de mourir. Il avait 96 ans. Avec lui disparaît un immense historien, aux intérêts multiples. Son œuvre couvre l’histoire de la révolution russe et de nombreux livres l’attestent[1], l’histoire du cinéma (et le rôle d cinéma dans l’histoire), mais aussi la politique française avec un Pétain qui est certainement la biographie la plus achevée du héros devenu baderne et finissant tyran, et des ouvrages sur la décolonisation. Marc Ferro avait codirigé la revue centrale de la scène historique française, les Annales ESC, pendant plus de 15 ans avec Emmanuel Le Roy Ladurie et Jacques Le Goff.

Il fut aussi le directeur du Journal of Contemporary History, l’une des plus grandes revues du monde anglo-saxon. Il était l’égal, par l’œuvre comme par l’influence, des autres immenses historiens comme Jacques Le Goff, qui préfaça les mélanges constitués dans la grande tradition historique pour son 70ème anniversaire, Georges Duby, et comme ceux qui furent ses maîtres, on pense à Fernand Braudel mais aussi à Pierre Renouvin. Il était parfaitement représentatif de la grande tradition historique française du XXe siècle dont Marc Bloch fut l’initiateur et le meilleur représentant.

Si son rôle dans la constitution de l’histoire de l’image en véritable discipline est connu, avec la série « l’Histoire en une minute » et ses courts-métrages de la série « Images de l’Histoire », on ne doit pas oublier son observation des manuels scolaires, dont il rendit compte dans une interview publiée en 1981 dans le revue Historiens et Géographes, la revue de l’APHG, ou encore son Comment on raconte l’histoire aux enfant à travers le monde entier (1983). Car historien, Marc Ferro l’était pleinement.

Il était un historien conscient de ses responsabilités, lui qui avait était résistant durant la seconde guerre mondiale, réchappant des terribles combats du Vercors par miracle, et avait vu sa mère déportée et assassinée par les Nazi à Auschwitz. Il fut aussi un militant de la décolonisation, ce qui s’exprimait dans la Fraternité algérienne dont il avait été un des membres fondateurs. Il fut donc un historie engagé, militant contre les tentatives pour réécrire, falsifier et dénaturer l’histoire, mais aussi plus largement dans la société française où il avait rejoint le courant animé par Jean-Pierre Chevènement.

Je voudrai alors faire partager au lecteur quelques souvenirs personnels de Marc Ferro, dont le décès me remplit de tristesse.

C’est quand je commençais à travailler avec Charles Bettelheim, qui fut mon « premier maître », à l’automne 1976, que j’eu l’occasion de le rencontrer pour la première fois. Son enseignement, ainsi que celui de Robert Paris, était obligatoire dans le cursus du DEA sous l’autorité de Charles. Le séminaire de Bettelheim était à l’époque consacré à la tentative de donner un sens économique à l’ouvrage de Ferro sur la révolution russe qui venait de paraître.

Travaillant à l’EHESS pour la thèse dite « de 3ème cycle », j’eu donc l’occasion d’assister à ses cours, et de parler (un peu) avec lui. Cependant, c’est dans le cours de ma thèse d’Etat (soutenue 1986) que Ferro m’appela et me commanda un premier article et que nos relations se construisirent. Il en résulta un premier article, publié dans les prestigieuses Annales ESC[2]. Cet article, suivit d’un second publié en 1989[3], décida Marc Ferro à mettre tout son poids dans la balance pour que je sois élu Maitre de Conférences à l’EHESS. Cette élection, gagnée de haute lutte contre l’opposition des économistes néo-classiques dont une précédente présidence avait truffé l’EHESS, je la dois à trois personne : l’historien Bernard Lepetit, lui aussi des Annales, le sociologue et spécialiste des conflits Alain Joxe, et bien entendu Marc Ferro. Sa prise de parole à l’Assemblée Générale des enseignants fut décisive.

Nous nous étions aussi politiquement rapproché, parce que l’étude de la réalité soviétique, comme celle de la « transition », nous avait mis sur des trajectoires convergentes. Ses intérêts l’éloignèrent un peu du monde russe mais il suivait avec attention mes travaux comme je dévorai moi-même ses livres. Je fus très touché quand il me proposa, par personne interposée, de participer aux Mélanges qui étaient réunis en son honneur[4].

Il renouvela ce geste en m’invitant à assister à la remise de la Légion d’Honneur qui récompensait sa contribution à l’histoire et aux combats politiques qu’il avait menés. Elle eut lieu dans le hall du bâtiment de l’avenue de France où l’EHESS s’était momentanément repliée du fait des travaux qui affectaient son siège historique. C’était aussi un pied de nez à ses adversaires de l’EHESS qui, par jalousie et bêtise crasse, menaient contre lui une guerre absurde mais hélas bien dans le ton des bassesses et des mesquineries du monde universitaire. Le mot qu’il me fit parvenir pour mon élection à l’académie des sciences de Russie fut un de ses touts derniers témoignage d’amitiés.

Avec Marc Ferro s’éteint le dernier historien d’une grande lignée qui a fait le retentissement de l’école historique française. Hors de ma discipline il fut, avec un autre historien, Moshe Levin, l’homme qui exerça le plus d’influence sur mon travail.

[1] Voir les 2 tomes de la Révolution de 1917, publiés en 1967 et en 1976, mais aussi son Des soviets au communisme bureaucratique, publié en 1980 dans la collection « Archives » ou sa biographie de Nicolas II, et encore son Dictionnaire de la Glasnost’, ou son essai Les Origines de la Pérestroïka.

[2] Sapir J., « Conflits sociaux et fluctuations économiques en URSS : l’exemple de la période 1950-1965 », Les Annales ESC , N° 4, 1985, pp. 737-779

[3] Sapir J., « Le système économique stalinien face à la guerre », Les Annales ESC N° 2, 1989, pp. 273-297.

[4] Sapir J., « Ruptures et Continuités dans l’histoire économique russe et soviétique », in De Russie et d’ailleurs – Feux croisés sur l’Histoire. Mélanges Marc Ferro, Institut d’Études Slaves, Paris, juin 1995, pp. 297-319.

Commentaire recommandé

gracques // 23.04.2021 à 06h54

Je me souvien de la série ‘histoire parrallele notamment ‘sur la deuxième guerre mondiale qui passait sur arté dans les »années 90.
Revivre avec 50 ans décalage les événements semaines après semaines était passionnant .
Les commentaires de marc ferro illustraient des images des actualités de tous les belligérants y compris japonais ….. vraiment il nous a donné la une vision’extraordinaire de ce conflit.

6 réactions et commentaires

  • gracques // 23.04.2021 à 06h54

    Je me souvien de la série ‘histoire parrallele notamment ‘sur la deuxième guerre mondiale qui passait sur arté dans les »années 90.
    Revivre avec 50 ans décalage les événements semaines après semaines était passionnant .
    Les commentaires de marc ferro illustraient des images des actualités de tous les belligérants y compris japonais ….. vraiment il nous a donné la une vision’extraordinaire de ce conflit.

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    • Anfer // 23.04.2021 à 19h00

      Pareil, c’est mon principal souvenir de Marc Ferro.

        +3

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  • J // 23.04.2021 à 09h24

    Ne pas oublier, dans son oeuvre, Frères de tranchée, sur les fraternisations entre ennemis dans la première guerre mondiale : http://bouquinsblog.blog4ever.com/freres-de-tranchees-marc-ferro

      +1

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  • egogo // 23.04.2021 à 13h24

     » histoire parallèle  » reste un grand souvenir pour moi qui me l’a fait connaître et admirer ,une très grande perte et hélas peu de successeur …

      +6

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  • Nanker // 25.04.2021 à 19h29

    « » histoire parallèle » reste un grand souvenir pour moi qui me l’a fait connaître et admirer ,une très grande perte et hélas peu de successeur … »

    Ne vous inquiétez pas! UN JOUR un historien étudiera le J.T. d’Arte de 19h45 comme Ferro avait autopsié les actualités de la France pétainiste. Et il y mettra au jour les mêmes mécanismes : mensonges, manipulations, distortion grossière de la réalité, propagande à tous les niveaux.

    Je ne dis PAS que le J.T. de la 7 est pétainiste *mais* quand on le regarde on a furieusement l’impression que c’est le bulletin de propagande quotidien de l’Empire US/UE : l’arc atlantiste c’est bien, la Russie c’est Satan et Poutine veut certainement déclencher la IIIème guerre mondiale.

    Répétée tous les soirs cette propagande devient quelque peu lassante…

      +4

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  • JLM18 // 26.04.2021 à 11h13

    Avec M FERRO s’éteint effectivement le dernier tenant d’une démarche historique révolue et d’une école historique française disparue. Aujourd’hui, les historiens français comptent très peu dans le paysage, sauf comme tenant d’une histoire mondiale sans lien avec le réel ou sur des micros sujets sans vue d’ensemble. La nouvelle génération est tellement insignifiante qu’elle est incapable de défendre sa discipline qui va disparaître à moyen termes de l’enseignement au collège et au lycée pour y être remplacé par des cours de morale civique, la sociologie d’Etat et une histoire qui rejette le fait national pour privilégier une approche européenne et mondiale. Cette approche n’intéresse pas les jeunes car elle n’explique en rien l’évolution de leur pays.

      +2

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