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19.mars.201619.3.2016 // Les Crises

Lettre de Pérez Esquivel à Obama

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Source : ALAI, Adolfo Pérez Esquivel, 06/03/2016

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A Monsieur Barack H. Obama,

Président des Etats-Unis d’Amérique

Reçois un fraternel salut de Paix et de Bien.

Nous avons appris récemment que tu vas faire un voyage historique à Cuba et que bientôt tu viendras en Argentine pour resserrer des liens étroits de coopération avec le gouvernement récemment élu.

Nous suivons attentivement les avancées positives qui, grâce à l’intervention du Pape François, ont permis d’ouvrir les portes à l’espérance et au dialogue entre le peuple de Cuba et celui des Etats Unis.

Tu sais très bien qu’il reste encore un long chemin à parcourir pour parvenir à la levée du blocus de Cuba et à la fermeture de la base militaire que ton pays maintient à Guantanamo où l’on viole les droits humains des prisonniers, sans jugement et sans qu’il leur soit possible d’accéder à la liberté. Nous savons que des progrès ont été faits, malgré la forte opposition que tu rencontres dans le Congrès de ton pays.

Dans la lettre que tu m’as envoyée l’an dernier, tu as reconnu, à la différence de tous tes prédécesseurs, que ton pays viole les droits humains et tu as fait mention de ta volonté “d’en terminer avec ce chapitre de l’histoire des Etats-Unis”.

Il est important que tu saches que tu ne viendras pas en Argentine à n’importe quel moment. En1976, tu n’avais que 14 ans et ton pays fêtait les deux siècles de son indépendance; c’est alors qu’a commencé chez nous la période la plus tragique de toute notre histoire avec l’instauration d’un terrorisme d’état qui a soumis notre peuple à la persécution, à la torture, à la mort et aux disparitions forcées en lui enlevant son droit à la liberté, à l’indépendance et à la souveraineté.

C’est en tant que survivant de cette période d’horreur que je t’écris car, comme beaucoup d’autres, nous avons tous été victimes de persécutions, et condamnés à la prison et aux tortures, alors que nous défendions les droits humains face aux dictatures latino-américaines qu’avait imposé la “Doctrine de la Sécurité Nationale” et “l’Opération Condor”, toutes deux endoctrinées et financées sous la Coordination des Etats-Unis.

C’est pour cette lutte collective qu’on m’a attribué le Prix Nobel de la Paix que j’ai accepté au nom de tous les peuples d’Amérique Latine.

Tout ceci a eu lieu pendant que les Etats Unis formaient les Forces Armées latino-américaines dans les “Ecoles des Amériques” en leur enseignant les techniques de torture et de séquestration.

C’est alors qu’avec l’aide des élites locales, on pratiquait des politiques néo-libérales qui ont détruit les capacités productives du pays et ont imposé l’idée de la dette extérieure illégale et illégitime. Nous avons dénoncé cette façon d’agir tout en reconnaissant la solidarité du peuple des Etats-Unis et de quelques rares exceptions comme celle de l’ex-président Jimmy Carter et celle de Patricia Derian qui ont dénoncé cette façon d’agir de la dictature.

Tu viendras dans mon pays juste pour “le Jour National de la Mémoire pour la Vérité et la Justice”, le jour même des 40 ans du début de la dernière dictature génocidaire en Argentine et lors de l’année des 200 ans de notre indépendance nationale. Tu ne peux certainement pas ignorer que ton pays a encore beaucoup de dettes envers le nôtre ainsi d’ailleurs qu’envers beaucoup d’autres.

Si ton intention est de venir ici pour reconnaître au nom des Etats-Unis d’Amérique que ton pays a été complice des coups d’état du passé et du présent dans la région et pour annoncer qu’il va signer et ratifier le “Statut de Rome” et se soumettre à “la Cour Pénale Internationale”, ton pays ne sera plus le dernier pays d’Amérique à ne pas avoir encore ratifié la “Convention Américaine des Droits Humains”.

Si tu nous annonces que ton pays va fermerl’Institut de Coopération pour la Sécurité Hémisphérique” (WHINSEC) et “l’Académie Internationale pour l’Accomplissement de la Loi” (ILEA), ces deux organismes imposés par l’Ecole des Amériques, et si tu nous dis que tu vas fermer les bases militaires US en Amérique Latine, alors, tu seras toujours le bienvenu en Argentine le jour où tu viendras.

Mais si tu viens avec l’intention de nous imposer les “Traités de Libre Commerce” pour défendre les privilèges des entreprises internationales qui dépouillent nos peuples ainsi que la Terre Mère, ou si tu viens pour avaliser les illégitimes réclamations des pays internationaux avec leurs “Fonds Vautour” ou “buitres” comme on les appelle ici, et qui prétendent nous spolier à travers la justice de ton pays. Ou si tu as l’intention de nous recommander la recette désastreuse de l’intervention des Forces Armées dans les affaires de sécurité intérieure sous le prétexte de la lutte contre le narcotrafic, tout en réprimant les mouvements populaires. Si c’est le cas, je ne peux que te rappeler les paroles du libérateur Simon Bolivar qui déjà nous alertait ainsi : “Les Etats-Unis paraissent destinés par la providence à infliger des misères à toute l’Amérique Latine au nom de la liberté”.

La puissance mondiale que tu représentes a toujours été et est encore derrière tous les essais de déstabilisation des gouvernements populaires de notre continent, particulièrement au Venezuela, en Equateur, en Bolivie, au Honduras et dans bien d’autres pays. A 200 ans de notre indépendance, je dois te dire que nous n’accepterons plus ni les anciens, ni les nouveaux colonialismes et que nous n’accepterons pas les nouveaux “Consensus de Washington” avec leurs réformes qui provoquent la faim et les exclusions.

Les peuples latino-américains, nous avons déjà mis en déroute le projet impérial de l’ALCA et nous affronterons aussi tous les nouveaux essais de semblables impositions.

Si ton intention n’est pas d’annoncer des réparations, pour éviter de nouvelles souffrances, alors, malheureusement ta visite sera reçue par la plus grande partie du peuple argentin comme un geste de provocation contre un axe central de notre identité nationale : la défense des droits humains et des droits des peuples.

Nous avons pour beaucoup d’entre nous fait très attention au communiqué officiel de ta visite qui annonce que tu viendras reconnaitre les contributions de Mauricio Macri (le président de l’Argentine) à la défense des droits humain dans la région. La première fois que Macri a défendu publiquement les droits humains, c’était en se référant à un autre pays qu’il ne connaissait pas, il parlait alors d’une manipulation contre le Venezuela qui banalisait les politiques des Droits Humains.

Nous espérons que cette précédente reconnaissance n’était pas une offensive déstabilisatrice de notre soeur la République Bolivarienne (proclamée par Chavez, l’ancien président du Venezuela).

Récemment le Venezuela a approuvé la “Loi Spéciale pour Prévenir et Sanctionner la Torture et les autres Traitements Cruels, Inhumains ou Dégradants” en augmentant les peines de ceux qui appliquent ces pratiques.

En Argentine nous sommes préoccupés par le fait que dans la seule année 2014, nous avons eu 6843 cas de tortures dans les prisons et que Macri, qui est actuellement notre président n’en a pas dit un seul mot. Ni avant, ni maintenant.

Les USA possèdent la plus grande quantité de prisonniers du monde (un prisonnier sur quatre est nord-américain) et de plus, ils ont des centres de détention et de torture dans bien d’autres pays comme l’a démontré l’information complète du “Programme de Détention et d’Interrogatoires de la CIA” du Congrès Nord-américain pour l’année 2014. Il est urgent pour nous de lutter contre ces pratiques dans le monde entier.

“La Paix est le fruit de la Justice” (c’est la devise du SERPAJ) et pour que cela devienne réalité, nous continuons tout au long de notre chemin, à nous engager auprès de ceux qui ont faim et soif de Justice pour garantir la pleine application des Droits des Personnes et des droits des Peuples, hier comme aujourd’hui. Ceci nous a permis en Argentine de juger et de faire condamner ceux qui ont commis des crimes contre l’humanité

Pour cela, il est important que tu saches que tous les 24 mars,(date du début de la dictature) aucun président ni aucune personnalité ne peut représenter le peuple argentin qui avec toute sa diversité s’est toujours représenté lui-même à travers ses consignes et sa mobilisation pacifique dans toutes les rues et dans toutes les places du pays.

Comme l’a si bien fait remarquer le Pape François dans la “Rencontre des Mouvements Sociaux en Bolivie” : “Le futur de l’humanité n’est pas seulement entre les mains des grands dirigeants, des grandes puissances et des élites. Il est fondamentalement entre les mains des Peuples”.

 

Je vous réitère le salut de Paix et de Bien.

 

Adolfo Pérez Esquivel
Prix Nobel de la Paix
Service Paix et Justice (SERPAJ
).

 

Source : ALAI, Adolfo Pérez Esquivel, 06/03/2016

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Commentaire recommandé

Spectre // 19.03.2016 à 02h57

Je ne connaissais pas Adolfo Pérez Esquivel, qui semble être un grand monsieur ; c’est en tout cas un joli coup de pied en forme de lettre qu’il administre ici. Merci pour avoir publié ce texte.

J’ignore cependant s’il faut rire ou pleurer du fait qu’à peu près toutes les nations sur Terre pourraient écrire une lettre de “doléances” lorsqu’un président US met les pieds sur leur sol…

16 réactions et commentaires

  • Spectre // 19.03.2016 à 02h57

    Je ne connaissais pas Adolfo Pérez Esquivel, qui semble être un grand monsieur ; c’est en tout cas un joli coup de pied en forme de lettre qu’il administre ici. Merci pour avoir publié ce texte.

    J’ignore cependant s’il faut rire ou pleurer du fait qu’à peu près toutes les nations sur Terre pourraient écrire une lettre de “doléances” lorsqu’un président US met les pieds sur leur sol…

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    • Pascalcs // 19.03.2016 à 03h46

      On aimerait bien de temps en temps un prix Nobel de l’économie tourner une lettre aux intentions similaires à celle-ci, mais à destination du FMI ou de la banque mondiale. Le contenu n’en serait, au final, pas très différent.

        +27

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  • vincent // 19.03.2016 à 04h13

    Oui je ne peux qu’approuver ce qu’il dit/

    Seulement a t’il aussi ce regard critique vis à vis des tribus indiennes d’argentine concernant leur propre passé? Cela serait bien ca un jour une reconnaissance complète du massacre et de la destructions des peuples premiers qui vivaient dans ces terres.

    Mais sinon il a raison, quand on critique ce que fait un autre à notre égard, il faut se poser la question soi même si on a pas fait la même chose par le passé.

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    • Annouchka // 19.03.2016 à 07h19

      Vous avez raison (ne pas jeter la pierre quand on est soi-même “pêcheur”).
      Cependant les crimes des USA vis à vis de l’Amerique Latine ne sont pas que du passé ; et de nombreux citoyens américains impliqués dans des crimes relevant des tribunaux internationaux sont encore en vie, donc devraient pouvoir être poursuivis et condamnés…. Ce qui n’est pas le cas notamment des responsables politiques.

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  • dico // 19.03.2016 à 07h10

    Dans la lettre que tu m’as envoyée l’an dernier …

    Pour les curieux, la lettre en question est ici = http://www.adolfoperezesquivel.org/?p=3770 =
    (en anglais)

    Cette lettre était une réponse à celle des 12 prix Nobel de la Paix (dont Pérez Esquivel, prix Nobel 1980) qui lui demandaient de mettre fin une fois pour toute « au noir chapitre de la torture »,
    La lettre des prix Nobel est ici = http://thecommunity.com/no-to-torture/ = (en anglais)

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  • Homère d’Allore // 19.03.2016 à 08h25

    Les Etats-Unis considèrent l’Amérique Latine comme leur arriere-cour depuis la doctrine Monroe. Ce n’est pas Obama qui a pu changer deux siècles. Au moins s’est il abstenu de trop intervenir. Ça risque d’être bien pire après son départ.

    Quant à l’opération Condor et à “l’école des Amériques”, nous pouvons aussi balayer devant notre porte. Le soutien français à la junte argentine n’avait rien à envier à celui des États-Unis.

    Lire à ce sujet le livre de Marie-Monique Robin “Escadrons de la Mort, l’école française”.

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  • J // 19.03.2016 à 08h28

    Adolfo Pérez Esquivel a quand même soutenu l’occupation des Iles Malouines (il est vrai que cette question fait pratiquement l’unanimité en Argentine).
    La junte argentine des années 1970-80 affrontait réellement une guérilla, d’inspiration non pas marxiste mais péroniste de gauche, et qui recourait au terrorisme. Ca n’excuse pas tout, mais ça doit compter dans le jugement.

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    • J // 19.03.2016 à 10h52

      Désolé, j’ai pris le terme le plus neutre que j’ai trouvé sur le moment, sans trop réfléchir aux connotations.

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  • St3ph4n3 L. // 19.03.2016 à 10h27

    Rien qu’Obama ne sache déjà. Malheureusement, le peuple argentin (et aucun autre peuple d’Amérique latine, d’Amérique européenne, d’Amérique africaine, etc.) ne vote pour cet ami qui vous veut du (côté du) bien ; et à l’approche des élections présidentielles, je doute qu’il veuille tirer une balle dans le pied d’Hillary ou de Bernie, ou même faire un couac pour Donald.

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  • zapping // 19.03.2016 à 15h11

    Là où c’est tragique, c’est qu’Obama aussi est Nobel de la paix.

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    • Homère d’Allore // 19.03.2016 à 18h56

      Il méritait son prix Nobel de la Paix. Il avait empêché Hillary Clinton d’être Présidente ! 😉

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      • Serge Palestine // 22.03.2016 à 13h57

        Il faudrait qu’on m’explique,après à peine 9 mois de présidence à la tête de la nation “exceptionnaliste”,par quels faits authentiques Obama a-t-il mérité l’attribution de ce prix !!! mais il est vrai qu’on le décerne autant à la victime qu’au bourreau,(Le leader nord-vietnamien Le Duc Tho…et Kissinger qui parraina l’opération Condor en Amérique latine,le coup d’état du Chili,les bombardements du Cambodge….ou encore Nelson Mandela…et son bourreau Frédérik de Klerk)
        “la caricature politique est devenue obsolète lorsque Kissinger a reçu le prix Nobel de la Paix”comme le soulignera cet humoriste étatsunien Tom Lehrer! Et l’ancien directeur du Prix Nobel regretta de l’avoir décerné à Barack à Frites (au fait,toujours pas fermé le centre de torture de Guantanamo…,et la restitution de Guantanamo à Cuba…et la levée du blocus…)https://francais.rt.com/international/7010-obama-nobel-guerre-prix

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        • J // 25.03.2016 à 07h26

          Pour faire la paix, donc mériter le Nobel qui va avec, il faut être en guerre (je ne parle pas des humanitaires, il serait d’ailleurs bien de dissocier les deux sortes de prix). Pour De Klerk, il a quand même libéré Mandela et collaboré à la transition de façon à limiter la casse (on peut bien sûr préférer un massacre généralisé et la perte des compétences). Pour les autres, des gouts et des couleurs (politiques)… au vu de tout ce que je sais du monde soviétique, je préfère que les USA, si détestables qu’ils puissent être, l’ait contenu finalement.

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    • Ailleret // 20.03.2016 à 01h10

      C’est curieux, il me semble qu’on a moins parlé du prix nobel d’Adolfo Pérez Esquivel… C’est sûr, il ne réunit pas les conditions pour être célébré comme une superstar…

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      • J // 20.03.2016 à 08h08

        On en a beaucoup parlé en son temps, il ne faut pas exagérer.

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  • Feufollet // 19.03.2016 à 22h12

    Une belle leçon d’histoire
    J’espère que son effet papillon
    Pourra réveiller quelques consciences
    Aveugles ou endormies

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