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27.juin.201827.6.2018 // Les Crises

L’Europe sous Merkel IV : l’équilibre de l’impuissance, par Wolfgang Streeck

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Source : American Affairs, Wolfgang Streeck, 2018

L’Europe, telle qu’elle est organisée – ou désorganisée – dans l’Union européenne (UE), est un étrange animal politique. Elle comprend d’abord les politiques intérieures de ses États membres qui, au fil du temps, se sont profondément entrelacées. Deuxièmement, les États membres, qui sont encore des États-nations souverains, poursuivent des intérêts définis au niveau national par le biais de politiques étrangères nationales dans le cadre des relations internationales intra-européennes. Troisièmement, ils ont le choix entre s’appuyer sur une variété d’institutions supranationales ou sur des accords intergouvernementaux entre coalitions choisies de volontaires. Quatrièmement, depuis le début de l’Union monétaire européenne (UEM), qui ne comprend que dix-neuf des vingt-huit États membres de l’UE, une autre arène des relations internationales européennes est apparue, constituée principalement d’institutions intergouvernementales informelles, considérées avec suspicion par l’UE supranationale. Cinquièmement, tout cela s’inscrit dans les conditions géopolitiques et les intérêts géostratégiques de chaque nation, qui sont liés en particulier aux États-Unis d’une part, et à la Russie, à l’Europe de l’Est, aux Balkans, à la Méditerranée orientale et au Moyen-Orient d’autre part. Et sixièmement, il y a au plus profond du système étatique européen une bataille permanente pour l’hégémonie entre ses deux plus grands pays membres, la France et l’Allemagne – une bataille que les deux nient. Chacun des deux, à sa manière, considère sa prétention à la suprématie européenne comme juste et même évidente, l’Allemagne à tel point qu’elle ne reconnaît même pas ses ambitions en tant que telles.1 De plus, les deux prétendants à l’hégémonie sont conscients qu’ils ne peuvent réaliser leurs projets nationaux qu’en y intégrant l’autre, et pour cette raison ils présentent leurs aspirations nationales comme des projets « d’intégration européenne » basés sur une relation particulière entre la France et l’Allemagne.

Pourtant, depuis la crise financière de 2008, au moins, cet arrangement a connu de plus en plus de perturbations. Les systèmes politiques nationaux se transforment sous l’impact de l’intégration des marchés internationaux et de la réaction « populiste » qui s’y oppose. Les disparités économiques entre les pays membres s’accentuent, un pays en particulier, l’Allemagne, accumulant l’essentiel des bénéfices de la monnaie commune, condition impossible à corriger dans le cadre de l’UEM [union économique et monétaire, NdT] telle qu’elle est constituée par le Traité de Maastricht. Les intérêts nationaux en ce qui concerne les institutions économiques de l’Union diffèrent largement entre les différentes variantes du capitalisme qui y sont rassemblées. Alors que les crises qui s’ensuivent sont depuis quelque temps dissimulées par des « opérations de sauvetage » et des mesures d’urgence successives, l’heure de vérité semble maintenant arrivée. Le Royaume-Uni est sur le point de partir, ce qui modifie l’équilibre du pouvoir entre les pays membres. Les pressions s’intensifient en faveur d’une « réforme », mais les États membres et les institutions supranationales semblent être dans l’impasse. L’ancienne « méthode communautaire » de report des décisions cruciales semble avoir atteint ses limites ; pendant ce temps, les risques s’accumulent.

Cet exposé se propose de démêler certaines des questions complexes qui sont à la source de l’impasse européenne. Il soutient que les politiques de l’Europe sont tenaillées entre les réalités nationales et une idéologie post-nationale. L’Europe souffre d’une négation collective du fossé entre les deux, au nom d’une « idée européenne ». Et, en forçant à « l’intégration » de plus en plus poussée de sociétés nationales hétérogènes, le fossé entre l’idéologie et la réalité se creuse encore davantage. L’Europe de l’idée européenne est un avenir sans passé, à l’innocence séduisante pour un continent marqué de souvenirs de guerre et de génocide. Mais c’est aussi un avenir sans présent : pour être acceptable pour ses diverses composantes, il ne peut être défini que vaguement afin que chacun puisse y lire ce qu’il veut. Les tensions entre les diversités nationales et l’unité supranationale ne peuvent donc pas être traitées efficacement, car cela révélerait à la fois le vide de l’idéologie et les conflits sous-jacents. Les crises émergentes doivent être traitées par l’improvisation au jour-le-jour, laissant derrière elles un assortiment obscur et déroutant d’institutions mal articulées.

Pendant ce temps, l’Europe est divisée par des intérêts nationaux concurrents, investie de contenus nationaux divergents et transformée pour servir des ambitions nationales contradictoires, dont aucune ne peut être reconnue. Les opérateurs politiques sont devenus très habiles pour remplacer le débat public sérieux par un appel à des symboles et aux émotions. Le système politique européen qui en résulte, tout en supplantant de plus en plus la démocratie nationale, est devenu incompréhensible pour les citoyens des États – un résultat qui n’est pas le fruit du hasard. Le présent essai tente de démêler les nombreuses circonvolutions de la politique européenne et de retracer comment l’interaction problématique entre le national et le supranational évolue en Europe. Il conclut que le moment est venu où le statu quo européen ne suffira plus.

Allemagne : L’effondrement du centre

Sous la direction d’Angela Merkel, l’Allemagne se considérait comme un brillant exemple de stabilité politique. Mais les mêmes forces d’opposition et de division au sein des camps politiques et entre eux, qui ont assailli d’autres démocraties de marché, étaient également présentes en Allemagne, opérant sous diverses formes, sans apparaître au grand jour. Lors de l’élection du 24 septembre 2017, les deux partis centristes, CDU/CSU et SPD (Union chrétienne-démocrate/Union chrétienne-sociale et Parti social-démocrate), qui avaient formé la grande coalition Merkel III et dominaient ensemble la politique allemande depuis les années 1950, n’ont obtenu que 53,4 % des voix. Parmi lesquelles, seulement 20,5 % sont allés au SPD, contre 67,2 % (SPD 25,7 %) quatre ans plus tôt. En 2005, lors de l’élection qui a conduit à Merkel I (également une grande coalition), leur vote total combiné était de 69,4 % (SPD 34,2 %).

Il est révélateur de la nouvelle volatilité de la politique allemande qu’une femme politique aussi talentueuse que Merkel ait pu se tromper si grossièrement en analysant l’électorat en 2017. La politique de Merkel vis-à-vis des réfugiés avait été calculée, entre autres, pour ouvrir la voie à une coalition avec les Verts.2 Au lieu de cela, elle a aidé deux nouveaux partis, Alternative pour l’Allemagne (AfD) et le Parti libéral-démocrate (FDP),3 à entrer au Bundestag, avec respectivement 12,6 % et 10,7 % des voix. Alors que l’AfD est ardemment anti-immigration, le FDP s’oppose à l’accueil de réfugiés au nom du droit d’asile, et défend un régime d’immigration orienté pour répondre aux besoins du marché du travail. Après l’échec de la nouvelle majorité souhaitée par Merkel avec les Verts, le remplacement de la grande coalition précédente a obligé le FDP à rejoindre le gouvernement en tant que troisième (ou quatrième) partenaire.4 La nouvelle coalition potentielle est maintenant connue sous le sobriquet de « Jamaïque », en référence aux couleurs du drapeau du pays et au code de couleur utilisé pour identifier les partis potentiels de la coalition (noir pour la CDU/CSU, vert pour les Verts et jaune pour le FDP). La coalition Jamaïque a échoué en novembre 2017, après quatre semaines d’intenses pourparlers « exploratoires », lorsque le FDP s’est retiré à la dernière minute. Apparemment, c’était à cause de la pratique passée de Merkel de démolir les partenaires désobéissants des coalitions – souvenirs ravivés pendant les pourparlers par l’impression qu’une harmonie profonde et de longue date entre Merkel et les Verts marginaliserait les ministres du FDP dans un futur gouvernement de coalition.

Le retrait du FDP n’a laissé que le SPD comme partenaire viable pour la coalition de Merkel, alors que la participation de ce parti à une nouvelle grande coalition a rencontré une forte opposition interne. Le SPD avait été la principale victime de la grande coalition 2013-17, qui a été suivie de la pire performance électorale de son histoire. S’attendant à l’avènement de la coalition « Jamaïque », la direction du SPD s’est engagée immédiatement après l’élection à se renouveler en tant que parti d’opposition. Pourtant, le parti a fait volte-face trois mois plus tard lorsque son président fédéral, un social-démocrate qui avait perdu contre Merkel en 2009, a rappelé au SPD sa « responsabilité nationale ». Considérant que c’était comme un choix entre la mort et le suicide, le SPD a accepté de discuter, deux semaines durant, avec la CDU/CSU en janvier 2018. Une convention du parti, le 21 janvier, a de justesse approuvé les négociations officielles. Deux semaines plus tard, ces négociations débouchaient sur un projet d’accord de coalition, qui devait être mis au vote des membres du SPD.

Sur de nombreux points, le projet d’accord portait la marque du SPD. Merkel, comme toujours indifférente sur le fond, a fait des concessions importantes pour rendre l’accord acceptable par les membres du SPD. Le prix qu’elle a payé a été de donner l’impression qu’elle se souciait uniquement de rester au pouvoir. Le mécontentement a augmenté même dans son propre parti quand elle a concédé trois des ministères les plus importants au SPD : les finances, les affaires étrangères et le travail. Le ministère de l’Intérieur allant à la CSU, il ne restait plus que des ministères mineurs pour la CDU de Merkel (à l’exception de la chancellerie, bien sûr). Pendant un certain temps, le parti a semblé tomber dans sa crise la plus profonde depuis que Merkel a écarté Helmut Kohl de la présidence d’honneur en 2000.

Le SPD, lui aussi, a commencé à se diviser après la publication du projet d’accord. L’opposition à une autre grande coalition était forte indépendamment du résultat des négociations. Beaucoup craignaient qu’après quatre années de plus sous Merkel, le parti ne se retrouve derrière l’AfD. Alors que le référendum sur l’adhésion était encore en cours, Martin Schulz, le candidat malheureux à la chancellerie et leader inepte du parti depuis le début de 2017, a été contraint de démissionner en tant que chef du parti et futur ministre des affaires étrangères (le poste qu’il avait revendiqué pour lui-même, après avoir catégoriquement exclu de servir dans un gouvernement Merkel). Peu de temps après, Merkel a nommé plusieurs nouvelles personnalités, dont la moitié de femmes, pour les six autres postes ministériels de la CDU. Cela a un temps réduit au silence son opposition interne. Le 4 mars, il a été annoncé que les deux tiers des membres du SPD (avec un taux de participation de 78 %) avaient voté en faveur d’une nouvelle grande coalition, souvent par crainte qu’une nouvelle élection générale n’entraîne une défaite supplémentaire, plus grave encore. Le 14 mars, le Bundestag a élu de justesse Mme Merkel pour un quatrième mandat de chancelière.5

Le chemin tortueux vers cette nouvelle grande coalition a soulevé la question de l’avenir de Merkel. Jusqu’à la vague d’immigration de 2015, Merkel avait dominé son parti encore plus que Kohl, changeant de direction à volonté, habillant la CDU de couleurs verdâtres, de centre gauche, tout en éliminant tous ceux qui auraient pu la concurrencer pour la succession. Cela l’a aidée dans la crise post-électorale quand, après le retrait du ministre des finances Wolfgang Schäuble, il n’y avait plus personne qui pouvait raisonnablement prétendre lui succéder sans son consentement. Néanmoins, après les résultats désastreux des élections, le retard de six mois dans la formation d’un gouvernement et les concessions maladroites pour former une coalition, il semble peu probable que son parti la nomme pour un cinquième mandat en 2021. Cela signifie que son successeur devra être désigné au plus tard à l’été 2020, afin de disposer de suffisamment de temps pour faire campagne. En d’autres termes, vers le milieu de son quatrième mandat, Merkel se transformera en une sorte de canard boiteux. De plus, non seulement la longue période de formation du gouvernement a réduit sa durée de vie utile en fonction, mais le calendrier électoral régional aussi. Aucune décision politiquement difficile ne peut être prise avant les élections bavaroises d’octobre 2018, et surtout pas pas sur des questions « européennes ».

L’Europe en Allemagne

La politique nationale allemande est un facteur déterminant de la politique européenne, tout comme l’Europe est une présence intérieure puissante en Allemagne. Le « consensus permissif » qui, pendant plusieurs décennies, a permis à l’intégration européenne de se poursuivre sans entrave, était plus fort en Allemagne qu’ailleurs, sauf peut-être en Italie.6 Jusqu’à aujourd’hui, « l’Europe »7 est porteuse d’une aura sacrée en Allemagne, trop élevée pour être liée à des concepts vulgaires comme l’intérêt national. Les principales forces de l’européanisme allemand sont les classes moyennes instruites et la jeune génération, pour laquelle l’Europe représente tout ce qui est à la fois vertueux et agréable – depuis la paix, les droits de l’homme, la tolérance et « l’ouverture » jusqu’à un marché du travail international et des déplacements transfrontaliers commodes. Reflétant les difficultés d’identification à une nation allemande après 1945, le sentiment pro-européen allemand a longtemps considéré comme une évidence que l’UE est en fin de compte le navire dans lequel les nations européennes peuvent renoncer à leurs États, leurs identités et leurs intérêts propres. Alors que d’autres États membres peuvent avoir rejoint l’UE pour restaurer ou préserver leur souveraineté nationale,8 l’Allemagne est dans l’UE pour s’en débarrasser, fermement persuadée que cela vaut aussi pour tous les autres.

Bien entendu, cela ne signifie pas que l’européanisme allemand n’était (et n’est) pas motivé par des intérêts. L’adhésion à la CEE dans les années 1950 était nécessaire à la réémergence de l’Allemagne de l’Ouest en tant qu’État souverain. De plus, l’accès garanti à un marché européen intégré et en pleine expansion était, et est toujours, indispensable à la prospérité d’une économie allemande sur-industrialisée et largement exportatrice. Aujourd’hui, l’accès au marché est assuré par la monnaie commune, ce qui fait aussi baisser artificiellement le taux de change pour les industries allemandes qui exportent vers le reste du monde.9 Dans l’opinion publique allemande, cependant, les intérêts matériels allemands en « Europe » se superposent à une image de l’UE, y compris l’UEM, en tant que « communauté de valeurs » (Wertegemeinschaft). Cela occulte la question structurelle de l’organisation politique et économique de l’Europe : en tant que zone de libre-échange, plate-forme de coopération entre États-nations souverains, organisation internationale consacrée à la « mondialisation » des économies nationales ou à un super-État supranational, et en particulier comment elle doit être liée à la démocratie nationale. Comme toute discussion sur cette question pourrait miner « l’Europe » en tant que symbole d’intégration – en réveillant le chat qui dort et en mettant à nu la superficialité d’un consensus pro-européen purement idéaliste – elle est soigneusement évitée. La capacité inégalée de Merkel à faire des discours sans contenu a été un atout inestimable pour préserver l’aspect « vert » désintéressé de l’européanisme allemand, si attrayant pour les électeurs de la classe moyenne.

Il en résulte qu’en Allemagne, les intérêts nationaux tendent à être confondus avec l’intérêt général européen.10 Lorsque d’autres pays font la distinction entre les deux, sans parler de donner la priorité aux premiers, les Allemands sont honnêtement perplexes, et il n’y a pas loin de la perplexité à la désapprobation morale. En Allemagne, le fait de ne pas être enthousiaste à l’égard de « l’union sans cesse plus étroite des peuples d’Europe » (Traité de Maastricht) est considéré comme le signe d’une faiblesse morale : en témoigne le jugement moral généralisé sur la décision britannique de sortir de l’UE. Affirmer les intérêts nationaux face à quelque chose d’aussi sacré que « l’idée européenne » est considéré comme une incursion déplorable dans un passé discrédité. En même temps, l’insistance allemande sur un marché intégré dans lequel aucun pays n’est autorisé à tricher contre l’industrie allemande en dévaluant sa monnaie n’est pas considérée comme la défense d’un intérêt national mais comme le respect d’un impératif moral.

C’est parmi les Verts que la perspective d’une dissolution des intérêts nationaux allemands dans un intérêt général européen, ou une « idée européenne », est la plus populaire. Mais elle est également partagée par une partie importante des électeurs, bien que non quantifiée précisément, et des membres du SPD. Lorsque Sigmar Gabriel a réalisé au début de 2017 que le SPD en avait assez de sa présidence et de sa candidature à la Chancellerie, il a fait appel à Martin Schulz, un ancien président du Parlement européen qui n’a pas pu accéder à la présidence de la Commission européenne, pour reprendre ces deux postes de responsabilité au sein du SPD. Comme Schulz n’avait aucune expérience de la politique allemande, l’idée était apparemment que le SPD bénéficie de son aura « européenne ».11 Il est intéressant de noter que Schulz a choisi de ne pas faire campagne sur « l’Europe » – sur les conseils de son équipe, il n’en a jamais parlé – mais sur la « justice sociale », une décision qu’il a considérée plus tard comme l’une de ses nombreuses erreurs. Probablement pour corriger cette erreur, Schulz, à la surprise générale, a appelé à la création des « États-Unis d’Europe » lors d’une convention du SPD le 7 décembre 2017, à achever « au plus tard en 2025 ». Les pays refusant d’adhérer devraient quitter l’UE. (L’expression « États-Unis d’Europe » n’a jamais refait surface depuis).

Entre-temps, les pourparlers « Jamaïque » ont échoué, notamment parce que le FDP soupçonnait Merkel et les Verts d’avoir déjà conclu un accord tacite pour offrir des concessions fiscales substantielles à la France.12 En réponse, et poussés par leurs relations françaises, Schulz et Gabriel ont insisté pour que le chapitre de l’accord de coalition sur « l’Europe » passe en premier, ce qui a été célébré par les médias grand public comme une avancée importante.13 Schulz et son ancien compagnon d’armes, Jean-Claude Juncker de la Commission européenne, auraient coécrit la partie de l’accord relative à l’Europe, avec Merkel, toujours aussi agnostique sur le plan programmatique, qui l’a laissé passer sans toucher une virgule. L’espoir, cependant, que ceci générerait l’enthousiasme parmi des membres du SPD en faveur de Schulz et d’une nouvelle grande coalition a été bientôt déçu. Lorsque Schulz, dans son discours au congrès du parti en janvier, a de nouveau parlé du fait qu’Emmanuel Macron l’avait appelé pour exiger que la formation du nouveau gouvernement soit accélérée, les délégués ont ri avec mépris, à la surprise des journalistes allemands à l’esprit européen.

Des passifs venant à échéance

Parmi les legs de Merkel III figure un éclatement sans précédent du système allemand de partis politiques, l’AfD et le FDP entrant au Bundestag, le premier en force et le second plus discrètement. Tous deux y sont arrivés à la suite de l’ouverture des frontières par Merkel en 2015. Par rapport à d’autres pays, les six ou sept partis parlementaires allemands (selon la façon dont on compte la CSU) ne semblent pas excessivement nombreux. Mais deux d’entre eux, l’AfD et le Linkspartei, qui représentent ensemble 22 % de l’électorat, sont traités par les autres comme des parias. Cela les exclut de toute majorité gouvernementale et c’est une des raisons pour lesquelles la formation de Merkel IV a été si difficile. (En Allemagne de l’Est, les deux partis représentent ensemble environ 40 % des voix.14)

Le parlement allemand est un organe potentiellement très puissant, à condition qu’il fasse usage de ses pouvoirs. Sous Merkel III, il ne l’a pas fait souvent. En ce qui concerne « l’Europe » en particulier, les deux groupes d’opposition, les Verts et la gauche, étaient désireux de protéger leur réputation « pro-européenne » en ne posant pas trop de questions. Maintenant, si l’AfD apprend les ficelles parlementaires, cela va changer. Et si le FDP, en tant que parti libéral, est clairement « pro-européen », il est aussi un porte-drapeau de la tradition ordo-libérale allemande [L’ordolibéralisme est un courant de pensée libéral apparu en Allemagne dès les années 1930 selon lequel la mission économique de l’État est de créer et maintenir un cadre normatif permettant la concurrence libre et non faussée entre les entreprises, NdT]. Il ne se lassera donc pas de rappeler au gouvernement des principes, comme ceux du traité de Maastricht, auxquels la chancellerie prétend souscrire, mais qui ont souvent été bafoués dans la pratique. L’AfD, pour sa part, étant résolument anti-immigration, ne manquera aucune occasion d’exiger l’accès à des informations gouvernementales politiquement sensibles sur cette question.

En ce qui concerne l’Europe, Merkel III a atteint son objectif primordial : le sauvetage de l’euro en tant que monnaie commune. Ce n’est pas une réalisation mineure étant donné la contribution essentielle de l’euro à la prospérité de l’Allemagne. En dehors de cela, cependant, l’héritage européen de Merkel comporte un lourd passif potentiellement destructeur.

L’invitation soudaine en septembre 2015 de ce qui allait devenir environ un million de migrants entrant en Allemagne – et, ipso facto, dans l’espace Schengen et l’Union européenne – répondait aux besoins allemands, tant au niveau national qu’international, et a été étendue sans consultation avec les partenaires européens de l’Allemagne. Au niveau national, il s’agissait de préparer un changement de coalition en 2017, en aidant Merkel à surmonter l’image de « reine de glace » qu’elle avait contractée lorsque, au début de 2015, elle a expliqué dans une émission de télévision en direct à une réfugiée palestinienne en pleurs sur le point d’être expulsée que « nous ne pouvons pas tous vous accueillir ». Sur le plan international, cela répondait, en « montrant un visage amical », à la controverse sur le dernier diktat « d’austérité » envoyé à la Grèce en juin 2015, qui avait provoqué une vague de caricatures dans toute l’Europe représentant Merkel et Schäuble dans des uniformes de la Wehrmacht ornés de croix gammées.

Entre autres choses, l’ouverture des frontières a creusé un profond fossé avec l’Europe de l’Est, qui s’est encore élargi lorsque des pays comme la Hongrie et la Pologne ont été menacés par la suite, tant par Merkel que par Schulz, d’une réduction des subventions de l’UE, à moins qu’ils n’acceptent d’accueillir une part fixe d’un nombre indéterminé de nouveaux immigrants. La politique d’immigration allemande de 2015 a peut-être aussi été la dernière goutte d’eau qui a fait déborder le vase en faveur de la sortie lors du référendum sur le Brexit de juin 2016.

Un autre aspect du leadership européen de l’Allemagne n’est pas moins destructeur. La politique allemande a longtemps été caricaturée par ses détracteurs comme étant trop rigide et inflexible, en accord avec les stéréotypes de rigidité « teutonique ». Mais ceci était basé principalement sur la rhétorique de Merkel, de son parti, de la Bundesbank et du Conseil allemand des conseillers économiques. Ce qui a rarement été remarqué, c’est que ces derniers étaient souvent tout aussi critiques à l’égard du gouvernement de Mme Merkel, mais parce qu’il étaient trop complaisant. En effet, à y regarder de plus près, Merkel III avait encore et encore tacitement encouragé la BCE et la Commission européenne à regarder ailleurs lorsque, par exemple, la France dépassait sa limite d’endettement, ou lorsque l’État italien devait refinancer son système bancaire en contournant les règles de Maastricht de manière « flexible ».15 Pour maintenir l’unité du camp politique de Merkel, cela ne pouvait être admis publiquement. Le coût d’une telle duplicité était qu’il restait possible d’attiser le mécontentement populaire face à la « rigidité » allemande à l’étranger, ce qui aboutissait parfois à des demandes de réparation pour des crimes de guerre allemands, ou à des verdicts de tribunaux italiens autorisant la saisie de biens publics allemands, comme les installations de l’Institut Goethe, en Italie.

Parmi les élites européennes, les concessions non reconnues de Merkel semblent avoir été appréciées, car elles ont contribué à maintenir les nouveaux « populistes » loin du pouvoir. Avec le temps, cependant, la situation en Méditerranée continuant de se détériorer, la tolérance allemande a dû être complétée par des promesses informelles de réformes de la zone euro après le renouvellement du mandat de Mme Merkel. Bien entendu, il n’existe aucun document public indiquant que de telles promesses ont été faites. Mais sans elles il est difficile d’imaginer comment les voix européennes exigeant un changement institutionnel fondamental auraient pu rester si parfaitement silencieuses pendant toute la durée de la campagne électorale allemande. La stratégie de Merkel peut avoir été inspirée par la mémoire d’Helmut Kohl, qui était largement vénéré pour avoir réglé la facture alors qu’il n’y avait pas d’autre moyen de résoudre les tensions entre les États membres de l’UE, en particulier les conflits impliquant l’Allemagne 16. Comme le poids des factures augmentait, les largesses de l’Allemagne atteignirent leurs limites, et l’austérité de Schäuble succéda à la générosité de Kohl comme l’archétype de la contribution allemande à l’intégration européenne.

Le problème fondamental avec les promesses allemandes d’effectuer de futures réformes structurelles de l’édifice européen, aux frais de l’Allemagne, était, et est, qu’elles sont inévitablement devenues de plus en plus irréalistes, tant sur le plan économique que politique. Peu de choses sont aussi destructives dans les relations internationales que des attentes irréalistes, surtout lorsqu’elles sont encouragées par un déni moralisateur des intérêts nationaux et leur remplacement par des « valeurs ». Le style de leadership personnel de Mme Merkel – qui s’est toujours appuyée sur une confusion des problèmes grâce à une ambiguïté habilement travaillée et, le plus souvent, un discours inintelligible – peut l’avoir aidée pendant un certain temps. Mais en fin de compte, dans les moments cruciaux, le risque est que la capacité limitée soit prise pour de la mauvaise volonté, et que l’incapacité de réaliser les objectifs soit perçue comme un manque de volonté. La justification par l’impossibilité est exclue là où la désapprobation morale s’oppose à un ajustement réaliste des attentes. L’écart entre la promesse et le possible est identifiée comme un problème moral plutôt que politique ou économique, et la déception se traduit par une rhétorique enflammée, hostile et jouant sur les ressorts émotionnels.

Depuis la crise de l’euro en 2008, la politique européenne de Merkel a consisté en des ajustements successifs à court terme de ce qui était, et reste, des problèmes structurels, accompagnés d’une communication sur des réformes structurelles à venir, alors que les conditions politiques en Allemagne étaient bonnes. La perspective d’une coalition avec les Verts a été utile à cet égard, tout comme l’ont été les sociaux-démocrates comme Gabriel et Schulz. Le premier en tant que ministre des affaires étrangères et le second en tant que candidat à la chancellerie ont essayé de marquer des points parmi les électeurs allemands à l’esprit européen en annonçant à plusieurs reprises une hausse de la contribution allemande à « l’Europe », déterminée unilatéralement et inconditionnellement, et en promettant généralement une « fin à l’austérité » par un « investissement » accru sans que sa nature soit précisée. Lorsque Schulz a fait savoir qu’il envisageait de succéder à Gabriel en tant que ministre des affaires étrangères, les journaux italiens se sont mis à parler de la perspective d’un gouvernement allemand « véritablement européen ». Enfin, l’Allemagne serait prête à recycler son excédent commercial – vraisemblablement situé dans le sous-sol de la Bundesbank – là où il avait sa légitimité, en Italie.17 (Quelques jours plus tard, Schulz a disparu dans le maelström post-électoral du SPD).

Merkel et de son partenaire de la coalition du SPD, ont légué ces attentes à l’Europe, et il faudra y répondre, fut-ce dans la douleur. Après la disparition de Schulz, la nouvelle étoile du SPD est devenue un certain Olaf Scholz, désigné pour être ministre des finances et représenter le SPD au sein du cabinet en tant que chancelier adjoint. Scholz, contrairement à Schulz, est un homme politique expérimenté qui a été ministre du Travail à Berlin et a été maire de Hambourg (un Land selon la constitution allemande). En tant que social-démocrate fiscalement conservateur, Scholz était l’un des gestionnaires de l’Agenda 2010 de Schröder [L’agenda 2010 est le nom d’un ensemble de réformes controversées par la coalition rouge-verte sous Gerhard Schröder, portant sur le marché du travail et les assurances sociales, entre 2003 et 2005, NdT] . Bien qu’il connaisse de première main les problèmes que rencontrent les Länder et les collectivités locales pour équilibrer leurs budgets, Scholz soutient vigoureusement le « frein à l’endettement » que l’Allemagne s’est imposé à elle-même, tant au niveau national qu’au niveau des Länder. Néanmoins, après la disparition de Schulz, la presse européenne a réservé à Scholz un accueil enthousiaste – partant du principe, que, que ce soit avec Schulz ou Scholz, le SPD au gouvernement s’en tiendrait à sa rhétorique sur les responsabilités allemandes en matière « d’amortissement des chocs », « d’investissement » et de « solidarité ».

De la relation avec la France…

Les Britanniques ne se sont jamais beaucoup souciés de l’UE, tant qu’elle n’était pas trop solidaire et qu’ils obtenaient leur ristourne annuelle. Mais ils ont assuré un minimum de diversité et de multi-polarité dans les rangs européens,ce qui a été secrètement apprécié par la composante la moins francophile et la plus « atlantiste » de la classe politique allemande, en particulier son aile ordo-libérale. Toutefois, après le Brexit, il ne restera plus qu’un seul État membre de l’UE qui soit une puissance nucléaire et qui détienne un siège permanent au Conseil de sécurité des Nations unies. Cet État n’est pas l’Allemagne, et rien n’indique que la France envisagera d’européaniser son droit veto au Conseil de sécurité ou sa force de frappe, ou de les partager avec l’Allemagne. Il existe en Allemagne des courants politiques qui peuvent tolérer cela, principalement les héritiers de la tradition « gaulliste » des années 1960 qui considèrent la relation particulière entre la France et l’Allemagne à la fois comme moteur et objectif de l’intégration européenne.18 Quant à Merkel, sa priorité absolue est la survie du marché unique européen et de l’euro, pour laquelle elle est prête à payer n’importe quel prix tant qu’elle peut se le permettre politiquement.19 Elle ne semble pas non plus être impressionnée ni prendre ombrage du faste militaire et diplomatique à la française. Depuis 2017, cependant, elle et son gouvernement sont confrontés à une nouvelle initiative française très ambitieuse, sous la présidence de Macron, de relance de l’intégration européenne sous la direction de la France – initiative indissociable des projets de réformes internes de Macron.

Les conceptions françaises de l’État, de l’Europe et de la légitimité des intérêts nationaux diffèrent sensiblement de celles de l’Allemagne. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’objectif principal de la politique française a été de rattacher l’Allemagne, ou ce qui en restait, à une Europe dirigée par la France. 20 Alors que la France assurait à l’Allemagne une représentation internationale par le biais des institutions européennes, l’Allemagne offrait à la France, ou à l’Europe dirigée par la France, ses prouesses économiques. L’Europe à venir a été conçue, bien sûr, comme une extension de l’État français, tout comme la Commission de Bruxelles a été conçue comme un sous-département de la technocratie française. Que la France insiste pour défendre sa souveraineté nationale n’a jamais été, d’un point de vue français, un problème. 21 Par exemple, lorsque l’adhésion britannique a menacé d’interférer avec la conception d’une Europe intégrée comme une sorte de Grande France, Charles de Gaulle y a opposé son veto. Le refus ultérieur des gouvernements français de discuter de la finalité de l’intégration européenne semble être dû en partie à des divergences non résolues sur la possibilité de créer une construction européenne qui pourrait inclure les Européens du Nord sans porter atteinte à la domination française. Le fédéralisme allemand de l’après-guerre restait aussi étranger aux idées politiques françaises que l’ordolibéralisme économique, malgré l’exposé admirable et admiratif de Foucault. 22 Pendant longtemps, les divergences ont été recouvertes par l’heureux acquiescement des Allemands à l’habitude des Français de se rassurer sur leur suprématie générale selon un rituel élaboré, y compris les essais nucléaires, et l’évocation de leur tradition impériale. 23

Un autre aspect des relations franco-allemandes est devenu particulièrement important après l’unification allemande. Pour certaines parties de la classe dirigeante française, y compris les socialistes après le renoncement de François Mitterrand au keynésianisme, l’économie allemande n’était pas seulement une ressource utile pour une Europe puissante dirigée par la France, mais un modèle à imiter par le biais de « réformes structurelles » visant à accroître la compétitivité française. Pour imposer de telles réformes à leur société réticente, les gouvernements français on tenté depuis le milieu des années 1980 d’obtenir l’aide de la Bundesbank en liant le franc au deutschmark.24 Mais cela ne pouvait être qu’un expédient temporaire car la « contrainte extérieure » ainsi créée risquait d’être à la fois trop forte et trop faible : trop forte, car elle était susceptible de créer des problèmes d’ajustement ingérables pour l’industrie française ; trop faible, car elle n’excluait pas strictement la dévaluation. C’est pourquoi Mitterrand a envoyé son ministre des Finances, Jacques Delors, à Bruxelles pour préparer, en tant que président de la Commission européenne, l’introduction d’une monnaie européenne commune.25 Lorsque Kohl a estimé qu’il avait besoin de l’assentiment de la France pour la réunification allemande, Mitterrand a exigé l’union monétaire en retour, et Kohl a obligeamment passé outre la Bundesbank et pour ouvrir la voie à l’euro.

Dès le début, la politique française en matière d’union monétaire a été confrontée à une contradiction fondamentale. Lorsque la Banque centrale européenne a remplacé la Bundesbank en tant que banque centrale de facto de l’Europe, l’union monétaire a été vendue en France et dans les pays méditerranéens comme servant deux objectifs pourtant contradictoires, selon les publics et les occasions : d’une part, aider les économies européennes à se réformer elles-mêmes, afin de devenir aussi compétitives que l’Allemagne ; d’autre part, mettre fin une fois pour toutes à la dictature de stabilité allemande. Cet dernier objectif signifiait une évolution vers une politique fiscale et monétaire plus « axée sur l’emploi » et plus accommodante sur le plan social – en réalité, une approche plus guidée par des objectifs politiques que par des règles. De la même façon qu’elle s’était retirée de la Communauté européenne de défense en 1954, la France – toujours en état d’alerte sur sa souveraineté nationale – a reculé par rapport à l’intégration de l’union monétaire dans l’union politique, comme l’avait suggérée Kohl. En conséquence, les pays dont les élites n’étaient pas en mesure de mener à bien les « réformes structurelles » exigées par une monnaie forte à l’allemande étaient condamnés à souffrir économiquement, car ils n’avaient plus la possibilité de restaurer leur compétitivité en ajustant occasionnellement leur taux de change. Lorsque cela a provoqué une résistance « populiste » à l’euro, les gouvernements nationaux ont commencé à reprocher leur situation difficile au cadre juridique germano-teutonique du traité de Maastricht. En fin de compte, cela a conduit à exiger que les fanatiques allemands de l’austérité dédommagent les pays moins performants pour les coûts qu’ils ont dû supporter en raison de l’obsession allemande pour la stabilité monétaire.

… au baiser français

L’ascension de Macron a ajouté de nouveaux aspects aux relations franco-allemandes, qui créent de nouvelles complications. Après l’arrivée au pouvoir de Macron en mai 2017, il est devenu évident sur la scène politique allemande qu’après deux présidents dont les mandats n’ont pas été renouvelés, Nicolas Sarkozy et François Hollande, il était le dernier rempart de l’Allemagne contre une France anti-allemande, « anti-européenne » et peut-être même anti-euro. Si Macron échouait, et était remplacé par Jean-Luc Mélenchon ou Marine Le Pen, ou d’autres « populistes » de gauche ou de droite, l’euro échouerait. Et comme Merkel ne se lasse jamais de le répéter : « Si l’euro échoue, l’Europe échoue ».

Paradoxalement, c’est sa vulnérabilité politique en France, en raison de son assise électorale réduite et de la fragilité de son mouvement-parti artificiel, qui donne à Macron un pouvoir de négociation sans précédent par rapport à l’Allemagne.26 Cela s’est reflété dans la prédominance des déclarations européennes de Macron en Allemagne pendant l’inter-règne post-électoral. Chaque fois que les pourparlers de coalition menaçaient de s’enliser, Merkel, les Verts et, plus tard, les dirigeants du SPD insistaient : l’Allemagne « doit une réponse » aux visions européennes « clairvoyantes » et « courageuses » de Macron et à sa « main tendue » (une phrase répétée encore et encore).

On ne saurait trop insister sur l’importance de « l’Europe » et de l’Allemagne pour Macron, y compris pour sa politique intérieure. Pour exprimer son sentiment d’urgence, Macron a prévu un discours public sur l’Europe pour le 25 septembre 2017, le lendemain des élections allemandes, s’attendant évidemment à ce que Merkel soit sûre de remporter un autre mandat d’ici là. Que le contenu du discours devant les étudiants de la Sorbonne ait été discuté avec Merkel au préalable, on ne peut le savoir ; il a certainement été soigneusement conçu pour convenir au « pro-européanisme » allemand tout en cachant les conflits derrière une rhétorique pouvant être décryptée, si tant est qu’elle le soit, seulement par les initiés. Dans son discours, Macron s’est engagé plus ouvertement qu’auparavant en faveur de la version allemande du modèle de l’européanisme français, sur la base d’une croyance dans l’effet salutaire que la réforme économique d’inspiration allemande aurait sur la France. Dans cette vision, les concessions allemandes ne seraient pas obtenues par une alliance politique avec d’autres pays méditerranéens, formant une majorité structurelle dans une zone euro « démocratisée » (comme l’envisage la gauche française), mais par une foi allemande restaurée dans le réformisme français. Comme première mesure de confiance, Macron a suggéré que la France et l’Allemagne renouvellent le Traité de coopération franco-allemande, signé le 22 janvier 1963 par Konrad Adenauer et Charles de Gaulle, également connu sous le nom de Traité de l’Élysée ou (en particulier en Allemagne) de Traité d’amitié franco-allemande. Cela a été accueilli avec enthousiasme en Allemagne pour sa valeur cérémonielle et sentimentale. Pour combler le vide pendant l’interrègne de Merkel, le Bundestag a organisé une célébration du cinquante-cinquième (!) anniversaire du Traité en janvier 2018, avec un discours du président de l’Assemblée nationale prononcé, dans un allemand impeccable, devant une salle comble. Plus tard le même jour, une délégation de membres du Bundestag a assisté à une session parallèle à Paris, où Wolfgang Schäuble s’est exprimé en tant que président nouvellement élu du Bundestag. Cette fois, cependant, l’auditorium était presque vide, ce que les médias allemands ont caché du mieux qu’ils ont pu.

La résolution commune des deux parlements adoptée à « l’anniversaire » du Traité comporte une liste presque infinie de projets communs « pratiques » (c’est-à-dire faciles à réaliser) – par exemple, faciliter toutes sortes d’échanges et de coopération transfrontalière locale, comme les garderies franco-allemandes dans les zones frontalières. Beaucoup de ces projets apparaissent également dans le discours de Macron à la Sorbonne, mais ils servent de rembourrage à une série d’initiatives de haute politique qui sont, à des degrés divers, délicates pour la partie allemande. Il s’agit notamment de la coopération militaire contre le terrorisme, qui doit s’accompagner d’une augmentation de l’aide au développement économique. Plus précisément, Macron propose une « capacité opérationnelle autonome » de l’UE, « en complément de l’OTAN », en développant et en étendant la coopération structurée permanente (pesco) entre les États membres de l’UE, inaugurée en 2016. Contrairement à l’OTAN, la nouvelle force de défense européenne pourrait être déployée n’importe où, pour n’importe quelle raison, et indépendamment des États-Unis. Pour l’Allemagne, cela implique probablement une présence plus forte des troupes terrestres allemandes dans les guerres postcoloniales de ce que l’on appelait autrefois la Françafrique.27

L’aversion du public envers les expéditions militaires dans des endroits éloignés est profondément ancrée en Allemagne. Bien que les Verts et le FDP insisteront sur un contrôle parlementaire strict, et que l’AfD et le Linkspartei s’opposeront tout court [en français dans le texte, NdT], en fin de compte Macron obtiendra ce qu’il veut, ne serait-ce que parce que c’est quelque chose qu’il doit obtenir. Il en va peut-être de même pour sa demande de mettre fin à l’immigration clandestine à travers les frontières extérieures de l’UE. Après divers incidents terroristes au début de 2018, Macron a pris une série de mesures pour réduire considérablement le nombre d’immigrants qui entrent en France. Amener « l’Europe » à fermer la frontière européenne serait une extension de sa politique nationale et la rendrait plus efficace. Cette politique est toutefois incompatible avec l’immigration à la Merkel par l’asile sans plafonnement, même la version édulcorée qui en a été faite dans l’accord de coalition de 2018. Mais si la protestation des sociaux-démocrates, des Verts et de la gauche est certaine, la CSU – maintenant en charge du ministère de l’Intérieur – et la direction du SPD seront reconnaissants aux Français d’avoir empêché une répétition de la politique de Merkel en matière de réfugiés en 2015 et paieront volontiers les contrôles plus stricts aux frontières européennes 28.

Les choses sont très différentes par rapport à l’autre grande initiative de Macron, probablement la plus chère à son cœur, qui appelle à l’achèvement rapide de « l’union bancaire » avec un budget séparé, un « ministre des finances » et un parlement pour la zone euro. Ce bouquet existe depuis un certain temps, sous différentes formes.29 Merkel, de manière caractéristique, l’avait bien accueilli publiquement tout en travaillant en interne pour le redéfinir en fonction des besoins et des intérêts de l’Allemagne. Ce qui l’a aidée, c’est que Macron s’était abstenu d’être trop précis sur des détails cruciaux, du moins en public. Selon la rumeur, cependant, l’union bancaire répartirait d’une manière ou d’une autre la responsabilité des créances non recouvrables, en particulier celles accumulées par les banques italiennes, dans toute l’Europe.30 Il a également été rapporté que le budget de la zone euro, financé par les impôts et, peut-être, la dette, représenterait jusqu’à 3 % du PIB de la zone euro.31 De plus, ce budget serait dépensé par le ministre européen des finances pour des « investissements » et une « solidarité européenne » d’une nature encore non précisée, telle que déterminée par une majorité parlementaire de la zone euro.32 Il est facile de voir que, d’un point de vue allemand, cela pourrait ouvrir la voie au contournement des limites de la dette nationale et permettre aux institutions de la zone euro d’assumer des dettes garanties, en fin de compte, par des États membres économiquement forts. Merkel, essayant de ne pas rendre la vie politique intérieure de Macron encore plus difficile, semble avoir été prête à concéder le ministère des finances et le budget, mais seulement à la condition que le premier soit chargé de faire respecter le Pacte fiscal européen, en particulier ses limites de dette nationale. Le budget, quant à lui, resterait modeste et ne pourrait être consacré qu’à des fins spécifiques, des détails à régler ultérieurement.33 De bien des façons, cela aurait transformé la proposition française en son contraire.

Comme nous l’avons indiqué, un thème récurrent pendant l’interrègne de Merkel était que l’Allemagne avait besoin d’un nouveau gouvernement dès que possible, afin de pouvoir répondre aux propositions de réforme européenne de Macron. Ce n’est toutefois qu’au printemps 2018 que les projets français ont commencé à être sérieusement explorés en Allemagne, et a fortiori discutés avec la France.34 On peut constater à quel point la question était difficile pour la politique post-électorale allemande en comparant les différents documents issus des discussions sur une nouvelle coalition. Le projet de la coalition « Jamaïque » du 15 novembre 2017 promettait « une contribution allemande adéquate au budget de l’UE » tout en excluant explicitement « les instruments de transferts automatiques ou de mutualisation de la dette ». C’était tout, quelques lignes sur une soixantaine de pages très denses. Deux mois plus tard, la CDU, la CSU et le SPD ont tenté de trouver un équilibre entre les concessions à l’UE et à la France. Ils ont promis à l’UE, entre autres choses, plus de pouvoirs pour le Parlement européen et des contributions allemandes plus élevées au budget général de l’UE. Au bénéfice de la France, ils se sont engagés « à renforcer et réformer la zone euro pour que l’euro résiste mieux aux crises mondiales ». A cette fin, ils ont envisagé de transformer « le mécanisme européen de stabilité en un Fonds monétaire européen, sous contrôle parlementaire et ancré dans le droit communautaire ». (Des institutions séparées, formelles ou informelles, pour la zone euro sont frappés d’anathème par la Commission.) Ils ont également engagé l’Allemagne à « aller de l’avant » avec la France seule « dans des domaines où l’UE à 27 États membres n’est pas capable d’agir ».

Cependant, un mois plus tard seulement, le vent avait commencé à tourner.35 L’accord de coalition, finalisé le 7 février et signé le 12 mars, n’a consacré que 4 pages, mais que les 4 premières sur 179 (!), à « Un nouveau départ pour l’Europe », suivant le protocole mais avec des modifications importantes. Plus prudent que son prédécesseur, il prévoyait « des dispositions budgétaires spécifiques pour la stabilisation économique et la convergence sociale, également pour soutenir les réformes structurelles dans la zone euro, comme point de départ possible d’un futur budget d’investissement de la zone euro ». De plus, contrairement au protocole, l’accord soulignait l’importance du Pacte de stabilité et de croissance et exigeait que « prise de risque et responsabilité » ne soient pas séparées. En ce qui concerne un futur Fonds monétaire européen, il a conservé le libellé du protocole mais a ajouté comme condition que « les droits des parlements nationaux restent intacts ».

Plus inquiétant encore il y eut le long retard du lancement officiel de Merkel IV. Les europhiles, et, sans doute, l’Élysée avaient réagi avec enthousiasme au fait que le SPD s’était assuré le ministère des affaires étrangères et le ministère des finances. Mais il n’a fallu qu’une journée au pouvoir pour le nouveau poids lourd du SPD, Olaf Scholz, pour déclarer dans une interview dans un journal en référence à « l’Europe » que « un ministre des finances allemand est un ministre des finances allemand ».36 Scholz n’a également manqué aucune occasion de s’engager publiquement à respecter l’héritage de son prédécesseur d’un « schwarze Null » (un « déficit zéro »), c’est-à-dire un budget équilibré, pour toute la durée de la législature. Pour s’assurer qu’il était bien compris, il a reconduit l’architecte de la politique d’équilibre budgétaire de Schäuble, un certain Werner Gatzer, parmi ses quatre secrétaires d’État37.

Quelle profondeur a le gouffre qui se trouve devant pour les relations franco-allemandes est également indiquée par les sections du protocole CDU/CSU/SPD sur la politique budgétaire et l’accord de coalition, qui reflètent l’influence croissante de Scholz après le départ de Schulz, indiquent également la hauteur des obstacles qui se profilent pour les relations franco-allemandes. Ici, un excédent budgétaire de 46 milliards d’euros est prévu pour les quatre années du mandat (2018-21), dont la totalité est affectée à divers projets de politique intérieure.38 Aucune disposition n’est prévue pour des contributions plus élevées au budget de l’UE pour l’après Brexit39, et encore moins pour un Fonds monétaire européen ou un budget séparé pour la zone euro. Si, comme on le soupçonne, le budget de la zone euro doit être une facilité de contournement des limites de la dette nationale, par le biais de quelque chose comme les euro-obligations, le ministère des finances s’y opposera, ne serait-ce que parce que cela pourrait être considéré comme une violation de la constitution allemande. Comme le financement des taxes harmonisées à l’échelle européenne est loin d’être atteint, tout ce que l’Allemagne peut concéder, c’est une petite contribution fiscale, surtout symbolique, avec, peut-être, la promesse d’autres contributions à venir. On peut douter que ce sera suffisant pour Macron. De plus, la résistance allemande serait à la fois soutenue et exigée par une « Alliance du Nord » organisée par les Pays-Bas et comprenant l’Irlande, les trois pays scandinaves, les trois pays baltes et, en fait, l’Autriche, un groupe qui s’est réuni début mars pour exprimer sa préoccupation face à un rapprochement possible entre l’Allemagne et la France.40 D’autre part, si les modifications du traité n’aboutissent pas, la France pourrait inciter l’Allemagne à se rallier à ses réformes, en signe d’amitié franco-allemande et inviter d’autres pays à s’y joindre par la suite.

Dans l’état actuel des choses, toute dépense supplémentaire pour l’Europe demandée à l’Allemagne doit se retrouver dans le budget général et réduire ainsi les dépenses intérieures. Les transferts dissimulés aux États membres de l’UE par l’intermédiaire de la BCE, de la Banque européenne de développement ou d’un Fonds monétaire européen risquent d’être rendus publics par les deux partis d’opposition moins « qu’europhoriques », le FDP et l’AfD. Il en va de même pour le financement public de la BCE en contournement de Maastricht, pour lequel le gouvernement allemand peut être traduit devant la Cour constitutionnelle plus souvent qu’il ne l’a été dans le passé. Évidemment, toutes sortes d’autres manœuvres fiscales peuvent être imaginées pour faire des dotations à « l’Europe », surtout au nom de l’amitié franco-allemande. Mais avec la nouvelle composition du Bundestag et le SPD qui cherchent désespérément à renouer le contact avec les électeurs de la classe ouvrière et de la classe moyenne inférieure, la marge de manœuvre de Merkel semble extrêmement étroite.

Refonder l’Europe ?

La politique de l’Europe structurée est toujours passée par deux voies, l’une supranationale et l’autre intergouvernementale. L’Allemagne a traditionnellement préféré le supranationalisme, reflétant son désir d’éviter les conflits et de cacher son influence derrière des règles qui rendent les négociations inutiles. Elle résiste aussi à la méthode intergouvernementale [voir ici, NdT] parce qu’elle pourrait donner naissance à une « Europe à la carte », à « géométrie variable » ou à « plusieurs vitesses », permettant aux pays de « choisir » à partir d’un menu de domaines de coopération possibles.41

Les Français, en revanche, se sont toujours sentis libres de passer de l’une à l’autre, en fonction de ce qui leur convenait le mieux, tout en insistant généralement sur une relation franco-allemande particulière comme noyau du « projet européen ». Sur ce point, comme sur tout le reste, Merkel n’a jamais été dogmatique. Dans sa gestion de la crise de l’euro, elle a travaillé en étroite collaboration avec Sarkozy et Hollande, contournant souvent Bruxelles. Certaines des mesures prises, comme le pacte fiscal, sont même formellement de nature intergouvernementale, également parce que les Britanniques ont empêché de les incorporer dans le droit communautaire.

Le fait qu’il a récemment ouvert un débat sur un troisième canal plébiscitaire pour la politique européenne est révélateur de l’ambition même du projet de réforme européenne de Macron. Bien que sa rhétorique soit relativement franche, sa proposition n’a jusqu’à présent guère fait l’objet de commentaires publics, probablement parce qu’elle est trop éloignée du discours traditionnel sur l’intégration européenne. Dans le discours de la Sorbonne et ailleurs, Macron n’a rien demandé de moins qu’une « refondation » de l’Europe, par le biais de « consultations » à l’échelle européenne dans des « assemblées de citoyens » pour aboutir, selon lui, à une « Europe souveraine ». Une première étape est un plan pour « européaniser » les élections européennes de 2019 en réservant les soixante-seize sièges libérés par le Royaume-Uni à des listes européennes transnationales de candidats (et lors d’élections ultérieures, la moitié des sièges sera transnationale). Jusqu’à présent, les membres du Parlement européen ont été élus selon les règles électorales nationales et parmi les candidats désignés par les partis politiques nationaux. Pendant l’interrègne allemand, Merkel semble avoir subi des pressions de Paris pour que les partis nationaux qui forment le Parti populaire européen, la CDU et la CSU parmi eux, s’accordent sur des listes à l’échelle de l’UE en 2019. L’opposition à cette idée était assez féroce pour que Merkel s’en éloigne publiquement. Des pressions similaires peuvent être ressenties par les partis nationaux de centre-gauche qui, ayant moins à perdre, pourraient être plus complaisants.42 A moins que Macron ne cède rapidement, peut-être en échange d’un soutien pour son programme de réforme plus conventionnel, cette lutte peut devenir passionnée.

Quoi qu’il en soit, il y a des raisons de prendre au sérieux le projet électoral de Macron, surtout à la lumière de ses parallèles avec sa « refondation » du système politique français. Dans son essence, le projet se résume à rien de moins qu’une attaque révolutionnaire contre l’establishment supranational de centre-gauche-centre-droite à Bruxelles, organisé autour de la techno-bureaucratie de la Commission et d’un Parlement impuissant43. La stratégie électorale de Macron ratisserait le sentiment « cosmopolite » qui flotte librement parmi les jeunes et la classe moyenne des cadres, non seulement en France et en Italie, mais aussi en Allemagne, comme en témoignent par exemple les événements « Pulse of Europe » de l’été et de l’automne 2017.44 Le résultat espéré serait une version européenne du quasi-parti synthétique de Macron, La République en Marche (LaREM), composé principalement de nouveaux venus politiques et de Macron lui-même en tant que leader charismatique et bonapartiste, apportant une légitimité plébiscitaire-populiste, non seulement à Bruxelles, mais aussi aux États membres de l’UE au nom, provocateur, d’une « Europe souveraine ».

L’initiative de Macron ne révèle pas seulement une confiance en soi illimitée, fortifiée sans doute par sa victoire en 2017 et, peut-être, par l’adulation allemande. Elle met également en lumière la nature particulière du nationalisme français, qui se considère comme universaliste. Du point de vue français, il n’y a pas de conflit entre une « France souveraine » et une « Europe souveraine », tant que l’Europe est correctement constituée sur des principes universels, c’est-à-dire des principes français et gouvernée hors de Paris, comme une extension de la souveraineté française.45 Alors qu’en Allemagne, une Europe souveraine est la fin souhaitable de la souveraineté nationale, y compris allemande, en France, c’est une condition, ou une version contemporaine, d’une France souveraine. La reproduction de LaREM au niveau européen en particulier – la destruction du système de partis d’après-guerre et le remplacement de son double centre par un Partei neuen Typs (en termes léninistes) – est loin d’abolir la souveraineté nationale française mais l’élargit et la préserve.

Le cousin pauvre

Le même jour où les sociaux-démocrates allemands ont annoncé le résultat de leur référendum, l’Italie a élu un nouveau parlement et, comme en Allemagne, le centre ne s’est pas maintenu. Le Partito Democratico (PD), parfois appelé social-démocrate, parfois chrétien-démocrate, dirigé par Matteo Renzi, qui avait promis de « démolir » l’ancienne classe politique et ses institutions46, s’est retrouvé avec seulement 19 % (23 % avec les partis alliés), contre environ 40 % aux élections parlementaires européennes de 2014. (A noter que c’était à peu près de l’ordre du résultat désastreux du SPD six mois plus tôt. 33 % sont allés au Mouvement Cinq Étoiles (Movemento Cinque Stelle, M5S), tandis que 37 % ont voté pour l’alliance de droite entre la Ligue, la Ligue du Nord renaissante et Forza Italia de Berlusconi.

L’élection a fait de l’Italie le premier État membre de l’UE avec une solide majorité « populiste » et « eurosceptique ». Sur le plan politique, le pays est maintenant divisé en trois parties. Le PD, un descendant du Parti communiste jadis fort, est sorti le premier juste en Toscane, le centre de l’ancienne Troisième Italie, et, étonnamment, dans le Haut-Adige (Tyrol du Sud) prospère et surtout germanophone. Sinon, tout ce qui se trouvait au nord de la Toscane, y compris l’Emilie-Romagne, tombait entre les mains de l’alliance Ligue du Nord-Berlusconi, tandis que le sud de l’Italie devenait le pays des cinq étoiles. Le résultat reflète la frustration profonde de deux décennies de stagnation économique et de promesses non tenues, le pays étant dans l’impasse entre les pressions du régime de l’euro à monnaie forte pour la « réforme » néolibérale et la résistance populaire contre cette réforme. L’immigration, qui, comme dans beaucoup d’autres pays européens, semble être devenue l’incarnation d’une sorte « d’ouverture » qui entraîne une perte de contrôle populaire-démocratique et des pressions incessantes pour un changement sans fin dans la vie quotidienne, économique, sociale et culturelle.

La formation d’un nouveau gouvernement prendra du temps, peut-être autant qu’en Allemagne. Si Renzi obtient ce qu’il veut et que le PD reste en dehors (mais n’oubliez pas le SPD !), la question sera de savoir si les deux grands blocs « populistes » peuvent gouverner ensemble. Du point de vue franco-allemand, ce qui importera le plus, ce sont les implications pour la monnaie commune. Si le résultat des élections n’est pas (encore) anti-euro, il n’est certainement pas non plus pro-euro, ce qui élargit la marge de manœuvre du futur gouvernement italien. Au cours de la campagne, Berlusconi et ses alliés ont lancé l’idée d’une deuxième monnaie, la Nouvelle Lire, en plus de l’euro, mais se sont ensuite concentrés sur l’immigration. Le M5S, pour sa part, avait initialement promis un référendum sur l’euro, pour se taire plus tard. Apparemment, les deux avaient peur d’ajouter à l’anxiété économique des électeurs et de jouer peut-être ainsi le jeu de Renzi et de son pro-euro-centrisme.

Deux constats généraux semblent s’imposer ici. Tout d’abord, le système des partis italiens est maintenant aussi en faillite que le système français lorsque Macron a entrepris de le démolir (et, contrairement à Renzi, il est sorti vainqueur). Le M5S est encore en train d’apprendre à être plus qu’un mouvement de protestation ; Berlusconi est exclu de la fonction publique en raison de sa condamnation pour fraude fiscale ; et la Ligue doit s’organiser pour devenir un parti véritablement national. S’il y a un pays d’Europe hors de France où le projet Bonapartiste de Macron pour les prochaines élections européennes pourrait être un succès, ce pourrait être l’Italie, où Macron pourrait essayer d’hériter du sentiment pro-européen qui avait autrefois soutenu le PD de Renzi, aujourd’hui disparu.

Deuxièmement, l’Allemagne, la France ou la BCE ne peuvent pas s’attendre à ce que quiconque gouvernera l’Italie en fin de compte fasse adopter les « réformes » néolibérales qui ont coûté à Renzi et à son parti leur vie politique. L’appel de Macron en faveur de la discipline budgétaire restera aussi ignoré que les préoccupations allemandes concernant le paiement de la dette des autres peuples. Avec une deuxième monnaie et un référendum sur l’euro comme options stratégiques, la conditionnalité à l’ancienne sera impossible à appliquer, et les gouvernements italiens peuvent insister sur toutes sortes de renflouements juste pour ne pas sortir, d’une manière ou d’une autre. De l’extérieur, abandonner l’euro ou introduire une nouvelle lire peut sembler risqué pour l’Italie elle-même, surtout si cela se fait unilatéralement et sans le soutien de Merkel et Macron (qui doivent éviter à tout prix d’ouvrir une porte de l’UEM). Mais elle peut être tout aussi risquée pour les partenaires européens de l’Italie. Pour l’Allemagne, en particulier, l’effondrement de l’euro pourrait signifier la fin de la prospérité économique que Merkel a défendue bec et ongles au nom de « l’idée européenne ».47 Si l’Italie peut donner de façon convaincante l’impression qu’elle est politiquement prête à se faire sauter, en entraînant le reste de la zone euro avec elle, elle améliorerait énormément son pouvoir de négociation européen, assurant le financement public continu par la BCE et un sauvetage du secteur bancaire par l’Europe et l’Allemagne pratiquement gratuitement.

Bienvenue aux temps difficiles

Non seulement l’Italie par rapport à l’Allemagne et à la France, mais aussi l’Allemagne et la France l’une par rapport à l’autre, tirent aujourd’hui leur force extérieure d’une faiblesse interne. L’arme la plus puissante de Macron est la crainte allemande que, à la fin de son mandat, son populisme centriste soit dépassé par le populisme de la gauche ou de la droite, ou les deux, et qu’il finisse aussi anéanti que Renzi. Pour sa part, Mme Merkel peut repousser les revendications françaises en mettant en exergue une nouvelle politique intérieure qui lui lie les mains et rend impossible de tenir les promesses allemandes précédentes. Et celui qui gouvernera l’Italie peut écarter les appels allemands et, plus récemment, français à la « réforme » en soulignant la résistance intérieure invincible et les dommages collatéraux pour l’ensemble de l’Europe qui résulteraient d’une sortie italienne de l’euro. Le résultat est un équilibre non pas du pouvoir mais de l’impuissance, préfigurant une stagnation politique profonde, avec de mauvaises surprises qui se profilent partout et qui peuvent se produire à tout moment.

Pour l’Allemagne, la puissance hégémonique européenne cachée de la dernière décennie, sa rhétorique idéaliste-idéologique et ses engagements confidentiels utilisés pendant des années pour gagner du temps semble se retourner contre elle. Fini le temps où on pouvait imaginer l’empire pouvait se faire sans peine, comme récompense de la vertu morale et de la bonne gestion. Alors que ses créanciers politiques demandent ce qui leur est dû, l’Allemagne se retrouve les mains vides. Ce n’est pas seulement son propre pays, mais aussi ses anciens alliés du nord de l’Europe, que Merkel IV ne sera pas en mesure de faire tenir ses promesses, lorsqu’il s’agira de rendre l’intégration européenne à nouveau prestigieuse. Quant à la France, l’idée de stabiliser le pays en lui faisant rêver l’Europe comme une Grande France, et de vaincre ainsi la gauche et la droite « eurosceptiques », semble déjà irréaliste. L’Allemagne ne sera pas intégrée dans une économie politique européenne dominée par la France, et le mécontentement économique français ne sera pas surmonté par un enthousiasme « pro-européen » officiellement décrété.

L’Italie, quant à elle, ressemble aujourd’hui à la Grèce, en ce sens qu’elle ne peut ni se rétablir seule, ni être sauvée par d’autres. Alors que l’Allemagne, en particulier, mais aussi la France, ne peuvent pas laisser l’Italie sortir tranquillement de l’union économique – tout comme la Grande-Bretagne ne peut pas sortir tranquillement de l’UE – l’Italie ne guérira pas tant qu’elle restera enfermée dans la zone euro. Il n’existe aucune réforme institutionnelle politiquement réalisable, que ce soit au niveau européen ou en Italie même, qui permettrait de remettre le pays sur pied. Il n’y a pas non plus de raison de croire que la reprise de la croissance économique renflouera d’une manière ou d’une autre l’économie politique européenne, étant donné les nombreuses incertitudes de l’environnement européen : Le protectionnisme de Trump, les guerres commerciales sino-américaines, le Brexit, les limites de « l’assouplissement quantitatif », l’inévitable « correction » de la bulle boursière, etc.

Compte tenu de l’interdépendance des principaux pays européens et des crises de leadership national et international qui y sont associées, il faut s’attendre à une dérive continue et à une dégradation institutionnelle, ponctuée par des interventions d’urgence successives à court terme, profondément inadaptées pour stopper la décomposition. La démocratie et le public devront être mis de côté autant que possible, tandis que les marchés financiers devront être assurés d’une politique « conforme au marché » (dans la formulation de Merkel).48 Les frictions institutionnelles s’intensifieront et le mécontentement social s’accumulera en Italie, en France, en Allemagne et ailleurs. Comme par le passé, les intérêts nationaux seront camouflés comme des intérêts européens, afin de cacher les ambitions impériales de toutes sortes et de les soustraire au discours public et aux équilibres diplomatiques. Dans la société bloquée émergente de l’Europe, la politique continuera à se détériorer en un rituel symbolique, à la suite de l’intuition durement acquise des détenteurs du pouvoir – qui le cachent autant que possible au public – que la politique ne peut pas s’opposer aux marchés mondiaux et ne devrait donc même pas essayer de le faire. Dans ce processus, les symboles européens tomberont en disgrâce alors que les citoyens apprendront qu’ils n’ont pas le pouvoir magique d’empêcher les destructions, prétendument créatives, de l’économie et de la société infligées à un trop grand nombre par les marchés « libres » transfrontaliers.

Au fil des années Merkel IV, les « populistes » de toutes sortes, de gauche et de droite, se sentiront confortés dans leur vision que les institutions européennes héritées des années 1990 néolibérales ne seront jamais converties en protections contre les tempêtes de la « mondialisation » – en fait, qu’elles sont si fermement ancrées dans leur trajectoire historique qu’elles ne peuvent être converties ou « réformées » du tout. Tout ce que ceux qui les dirigent, cherchant désespérément à maintenir une apparence de contrôle, peuvent faire, c’est espérer que tout ira bien, pour des raisons inconnues et inconnaissables. Les manifestations publiques d’un optimisme inébranlable, les protestations quotidiennes de bonnes intentions basées sur les « valeurs » et les activités trépidantes génératrices de « nouvelles » seront utilisées pour maintenir la confiance des citoyens en attendant le retour d’un mystérieux équilibre d’autoguérison, ou bien l’adaptation des citoyens à la fin des gouvernements, nationaux et supranationaux, et l’avènement de la gouvernance, voire de la gouvernance mondiale. Entre-temps, l’Allemagne deviendra encore plus que ces dernières années la cible du ressentiment international, y compris en France, puisque le Kerneuropa franco-allemand (le « noyau dur » de l’Europe) restera essentiellement symbolique et cérémoniel. À la fin de Merkel IV, nous n’assisterons peut-être pas seulement la fin imminente de Macron, mais à ce que les journalistes appelleront Italexit, avec ou sans le consentement franco-allemand. Par conséquent, l’euro – la pierre angulaire de la prospérité de l’Allemagne après 2008 – changerait au-delà de toute reconnaissance ou cesserait d’exister. Incapable politiquement et économiquement de compenser les perdants de l’UEM, l’Allemagne ne peut espérer rester gagnante.

Cet article est paru pour la première fois dans American Affairs Volume II, Numéro 2 (été 2018) : 162-92.

Notes

1 Herfried Münkler, Le pouvoir au milieu : Les nouvelles tâches de l’Allemagne en Europe (Hambourg : Fondation Körber, 2015).

2 Il s’agissait d’une deuxième tentative après le « tournant énergétique » (Energiewende) à la suite de la catastrophe de Fukushima Daiichi en 2011. Étonnamment, en 2013, cela n’était pas suffisant pour que la gauche des Verts renonce aux projets de réforme fiscale comme condition d’entrée au gouvernement. Depuis lors, et à cause de cela, l’aile centriste des Verts a pris le dessus.

3 Le FDP est revenu après l’expérience de sa quasi-disparition de 2013 lorsque, en tant que partenaire junior de Merkel pendant quatre ans, il n’a pas réussi, à 4,8 %, à dépasser le seuil de 5 %.

4 La CDU et la CSU sont officiellement deux partis distincts. Mais la CSU ne présente des candidats qu’en Bavière, et la CDU qu’en dehors de la Bavière, ce qui fait d’eux, dans leur jargon, des « partis frères ». Depuis les années 1950, la CSU gouverne le Land de Bavière, presque toujours avec une majorité absolue. Cela s’explique en partie par sa présence distinctive au niveau fédéral, où elle représente énergiquement les intérêts et les sentiments bavarois, le cas échéant, en conflit avec la CDU. En effet, elle renferme toutes les tendances séparatistes qui peuvent encore exister en Bavière.

5 Sur les 399 votes combinés de la CDU/CSU et du SPD, Merkel en a reçu 364, soit une différence de 35 et seulement 9 de plus que nécessaire pour obtenir la majorité absolue requise.

6 Leon N. Lindberg et Stuart A. Scheingold, Europe’s Would-Be Polity : Patterns of Change in the European Community (Englewood Cliffs, N.J. : Prentice-Hall, 1970).

7 Toute distinction entre l’Europe, le continent et « l’Europe » en tant que forme idéalisée de l’Union européenne est quelque chose que les aficionados de cette dernière font tout ce qu’ils peuvent pour brouiller.

8 Alan Milward, The European Rescue of the Nation-State (Londres : Routledge, 1992).

9 Fritz W. Scharpf, « Forced Structural Convergence in the Eurozone-Or a Differentiated European Monetary Community », MPIfG Discussion Paper 16/15, Max Planck Institute for the Study of Societies, Cologne (2016).

10 A cet égard au moins la politique intérieure allemande ressemble à celle d’un pays (potentiellement) hégémonique. Il en va de même, bien sûr, pour la France – seulement dans la mesure où les Français imaginent que les intérêts européens sont identiques aux intérêts français, alors que les Allemands imaginent que les intérêts européens annulent ou remplacent tous les intérêts nationaux, y compris les intérêts allemands. Tant que les deux parties s’abstiennent avec tact de soulever la question, les deux concepts peuvent coexister plus ou moins confortablement.

11 Sur cette campagne électorale et la campagne électorale subséquente, voir Markus Feldenkirchen, Die Schulz-Story : Ein Jahr zwischen Höhenflug und Absturz (Munich : Deutsche Verlags-Anstalt, 2018).

12 Notez que Macron aurait déclaré avant les élections que « si le FDP entre dans le gouvernement allemand, je serai mort ». Plus d’informations à ce sujet ci-dessous.

13 Tous deux avaient travaillé dur tout au long de l’année pour améliorer leur image en rencontrant Macron et en déjeunant occasionnellement avec le philosophe Jürgen Habermas, au moins une fois avec Macron lui-même. Gabriel est même allé jusqu’à déclarer Macron social-démocrate, et Habermas a fait savoir que Macron était sur le point d’abolir « la tragique division entre la droite et la gauche dans la politique française ». Alors que le SPD s’apprêtait à se débarrasser de Gabriel en tant que ministre des Affaires étrangères, Habermas a exigé dans un article paru dans un journal hebdomadaire, Die Zeit, qu’il soit maintenu en fonction, en raison de son européanisme visionnaire. Sur les pitreries de Gabriel, voir Feldenkirchen, Die Schulz-Story (2018).

14 Le revenu par habitant en l’Allemagne de l’Est représente depuis de nombreuses années environ les trois quarts de la moyenne allemande, malgré des transferts financiers annuels d’environ 4 % du PIB allemand. Les implications de la persistance obstinée de l’inégalité régionale, même dans un État fédéral comme l’Allemagne, pour la politique et l’économie de la zone euro sont rarement discutées. Voir Wolfgang Streeck et Lea Elsässer, « Monetary Disunion : The Domestic Politics of Euroland », Max Planck Institute for the Study of Societies, Cologne (2014), Discussion Paper 14

15 Johannes Becker et Clemens Fuest, « Deutschlands Rolle in der EU : Planloser Hegemon. Ein Gastbeitrag » Frankfurter Allgemeine Zeitung, 13 décembre 2016.

16 Voir le paiement par l’Allemagne de la part du lion des coûts de la politique agricole commune (PAC), qui a principalement profité à la France, en contrepartie de l’ouverture des marchés pour son secteur manufacturier.

17 On peut soupçonner qu’il s’agissait en grande partie d’empêcher une majorité anti-euro lors des prochaines élections italiennes. Si c’était le cas, cela a échoué de façon spectaculaire. Voir ci-dessous.

18 Le représentant le plus important de cette tradition est Schäuble. Avec certaines réserves, on peut dire que les « gaullistes » allemands viennent principalement du Sud-Ouest allemand, la région proche de la frontière française. Ici, les souvenirs de l’occupation après 1918 et 1945 peuvent encore s’attarder, donnant lieu à un désir d’empêcher une fois pour toutes une répétition.

19 La question de savoir pourquoi Merkel n’en a pas fait plus pour empêcher Brexit est un sujet à part entière. Peut-être pour plaire aux pays d’Europe de l’Est, elle a refusé à David Cameron les concessions sur les migrations intracommunautaires dont il pensait avoir besoin pour remporter le référendum. Plus tard, elle a cédé les négociations Brexit à un haut fonctionnaire français, Michel Barnier, qui est apparemment désireux de rendre la sortie de la Grande-Bretagne de l’UE aussi douloureuse que possible. Notez qu’une fois que le Brexit sera effectif, les États membres du nord de l’UE ne représenteront que 30 % de la population combinée de l’UE, soit cinq de moins que ce qui est requis pour un droit de veto en vertu du Traité de Maastricht. La part des pays méditerranéens passera à 43 % : voir Hans-Werner Sinn, « Brexit, Deutschland und die Zukunft der EU », Frankfurter Allgemeine Zeitung, 23 février 2018.

20 Wolf Lepenies, Die Macht am Mittelmeer : französische Träume von einem anderen Europa (Munich : Carl Hanser Verlag, 2016).

21 Elle a cependant empêché à la dernière minute la Communauté européenne de défense (CED) négociée en 1952 par la France, l’Allemagne de l’Ouest, l’Italie et les pays du Benelux. Deux ans plus tard, l’Assemblée nationale française n’a pas ratifié le traité, par souci de la souveraineté nationale française. En conséquence, l’Allemagne de l’Ouest a adhéré à l’OTAN et la CED a été remplacée par la Communauté économique européenne (CEE), créée par le Traité de Rome en 1957.

22 Michel Foucault, La naissance de la biopolitique : Conférences au Collège de France, 1978-79 (Londres : Palgrave Macmillan, 2008).

23 Les Allemands, qui sont probablement plus sobres que quiconque lorsqu’il s’agit de manifestations symboliques de pouvoir, pardonnent encore aujourd’hui à leurs amis français des événements comme les défilés militaires célébrant les défaites allemandes en 1918 et 1945 en notant, avec le sourire, qu’on ne peut pas être en colère contre eux car ils sont une « grande nation ». Le plus drôle, c’est que les Français eux-mêmes n’utilisent apparemment jamais ce terme. Ce qui reste gravé dans la mémoire collective allemande et qui n’est cité qu’avec un peu d’embarras, c’est le discours de Gaulle lors de sa première visite d’État en Allemagne de l’Ouest en septembre 1962, quand, lors d’un rassemblement public à Bonn, il a exhorté les personnes présentes, dans un style rhétorique caractéristique, à se considérer comme « fils et filles d’eines großen-jawohl, eines großen Volkes » (d’un grand, oui, d’un grand peuple).

24 Bruno Amable, Crise structurelle et changement institutionnel dans le capitalisme moderne : French Capitalism in Transition (Oxford : Oxford University Press, 2017).

25 Les élites politiques et économiques italiennes considéraient également l’euro comme une contrainte extérieure souhaitable (en italien, « vincolo esterno ») qui les aiderait à discipliner leurs citoyens indisciplinés, en particulier les syndicats.

26 Au premier tour de l’élection de 2017, Macron n’a pas obtenu plus de 24 % des voix, suivi de Le Pen (21,3), Fillon (centriste conservateur, 20,0) et Mélenchon (19,6).

27 On peut se demander si l’UE aurait pu être sollicitée à cette fin alors que le Royaume-Uni est toujours membre. Notez que Macron, au début de son mandat, a indiqué sa détermination à porter les dépenses globales de défense de la France à 2 % du PIB. Le seuil de 2 % avait été convenu des années auparavant lors d’un sommet de l’OTAN en 2014, comme objectif pour tous les membres de l’OTAN, après les pressions américaines. Cette augmentation a été et continue d’être très impopulaire en Allemagne. En août 2017, le ministre des affaires étrangères et chef du SPD, Sigmar Gabriel, a déclaré que l’objectif de 2 % était carrément fou, blâmant Trump, bien qu’il ait été adopté sous Obama. Dans l’accord de coalition « Merkel IV », les partenaires se sont engagés à respecter « la fourchette-objectif des accords de l’OTAN ». Toutefois, il n’y a pas de dotation budgétaire à cet effet, si ce n’est un montant symbolique de 2 milliards d’euros pour les quatre prochaines années.

28 En fait, pour Merkel elle-même, l’intervention de Macron peut être un moyen de se sortir d’une situation auto-infligée tout en sauvant la face. Lors du sommet de l’UE des 22 et 23 mars 2018, elle n’a plus insisté sur les quotas de réfugiés pour l’Europe de l’Est et a accepté des contributions financières pour l’intensification des contrôles aux frontières.

29 Pour une analyse détaillée de la proposition française sous la forme « pro-européenne » d’une critique de l’accord de coalition émergent « Merkel IV », voir la lettre du conseil scientifique du ministère des Affaires économiques au ministre en exercice du 20 décembre 2017 et l’article d’un membre éminent du conseil, Martin Hellwig, dans Frankfurter Allgemeine Sonntagszeitung du 11 mars 2018, intitulé « Viel Vages zu Europa ».

30 La réaction de Scholz a été rapide et identique à celle de Schäuble au cours de la dernière décennie : La mise en place d’une union bancaire prendrait de nombreuses années et, en tout état de cause, il faudrait attendre que les risques inhérents aux systèmes bancaires nationaux plus faibles soient réglés. Sur le plan politique, il s’agissait du taux d’épargne élevé des ménages allemands et de la crainte des électeurs allemands que leur épargne soit utilisée pour couvrir les engagements d’institutions financières mal réglementées dans d’autres pays.

31 Le budget actuel de l’UE dans son ensemble s’élève à un peu plus de 1 % du PIB des membres. Les traités fixent une limite supérieure de 1,2 %. Il semble que c’est ce que la Commission a en tête pour l’UE de l’après Brexit.

32 Dans le discours de la Sorbonne, la proposition se lit comme suit : « Si nous voulons réduire nos différences et développer nos biens communs… dont la plus importante est notre monnaie, [elles] doivent être financées. Nous avons donc besoin de plus d’investissements, nous avons besoin de moyens pour assurer la stabilité face aux chocs économiques, car aucun État ne peut faire face seul à une crise économique lorsqu’il ne contrôle plus sa politique monétaire. Pour toutes ces raisons, oui, nous avons besoin d’un budget plus fort au sein de l’Europe, au cœur de la zone euro… Les taxes européennes dans le domaine numérique ou environnemental pourraient ainsi constituer une véritable ressource européenne pour financer les dépenses communes. Et au-delà de cela, nous devons discuter de l’affectation partielle d’au moins une taxe à ce budget, comme l’impôt sur les sociétés une fois qu’il aura été harmonisé ». Évidemment, en prévision de l’opposition allemande, Macron a continué : « La solidarité requise pour un budget doit s’accompagner d’une responsabilité accrue, qui commence par le respect des règles que nous nous sommes fixées et la mise en œuvre des réformes essentielles. Un budget doit être placé sous la direction politique forte d’un ministre commun et être soumis à un contrôle parlementaire strict au niveau européen ».

33 Bien qu’il serait probablement plus important que ce que la Commission sous Juncker est prête à mettre de côté pour l’UEM, qui semble n’être que 300 millions d’euros par an.

34 Peu avant la réunion au sommet de l’UE prévue pour le 22 mars 2018, il a été annoncé que la présentation annoncée d’une proposition de réforme conjointe de l’UE par Macron et Merkel a été annulée. La raison invoquée était que le personnel des ministères allemands concernés n’avait pas eu suffisamment de temps pour les préparatifs tant que les négociations de coalition étaient toujours en cours.

35 Peut-être aussi parce que le libellé du protocole a dû alarmer les États membres du Nord de l’Europe qui, dans le passé, avaient pris le parti de l’Allemagne contre les tentatives méditerranéennes de transformer l’UEM en une « union de transfert ».

36 Cerstin Gammelin und Nico Fried, « Olaf Scholz im Interview : Politik ist keine keine Vorabendserie », Süddeutsche Zeitung, 16 mars 2018. Scholz a ajouté que « Nous ne pouvons pas et nous ne paierons pas pour tous ». Cela n’a pas été oublié par les initiés internationaux. Le 3 mars, le Frankfurter Allgemeine a rapporté que Pierre Moscovici, ancien ministre français des finances et maintenant membre de la Commission européenne en charge des affaires économiques et monétaires, s’était mis remarquer en affirmant que Scholz serait exactement comme Schäuble.

37 Gatzer, qui avait quitté après l’élection pour le conseil d’administration de la Deutsche Bahn, sera en charge du budget, comme il l’était sous Schäuble. Un secrétaire d’État est un fonctionnaire de rang le plus élevé, relevant directement du ministre.

38 Un montant supplémentaire de 8 milliards d’euros est envisagé, dissimulé dans le texte, pour aider les Länder et les collectivités locales à subvenir aux besoins des immigrants de 2015-16.

39 Bien que Scholz et Schulz aient tous deux déclaré à plusieurs reprises que l’Allemagne paierait généreusement, le manque à gagner à la suite de Brexit s’élèvera à environ dix milliards d’euros nets par an, à compter de 2020. Des contributions allemandes politiquement plus élevées peuvent être présentées comme payantes pour un meilleur contrôle de l’immigration aux frontières extérieures de l’UE, signalant aux électeurs que l’ouverture de la frontière en 2015 ne sera pas répétée.

40 Ils ont également insisté pour que les contributions de l’UE soient réduites plutôt qu’augmentées après Brexit.

41 Les pays d’Europe de l’Est oscillent entre le désir d’une plus grande autonomie nationale et la crainte d’être mis à l’écart par une coopération intergouvernementale sélective entre les grands pays membres.

42 On pourrait imaginer Schulz ou Gabriel apparaissant sur une liste européenne supranationale inspirée par Macron dans son personnage de social-démocrate.

43 Pour avoir une idée de sa rhétorique, un extrait du discours de la Sorbonne : « Et à tous les grands partis européens qui nous ont expliqué qu’il serait formidable d’avoir un « Spitzenkandidat », un candidat principal, pour la Commission européenne, ce qui rendrait les élections plus européennes, je dis : « Menez ce raisonnement jusqu’au bout ! N’ayez pas peur ! Ayez de véritables élections européennes ! Ne faites pas de calculs finement pesés pour vos intérêts d’antan ! « Allons-y ! » Mais alors vous verrez tous, au niveau européen, ce qui est apparu clairement en France en mai dernier : ce qui vous maintient parfois dans des partis ordinaires n’existe plus, parce que votre relation avec l’Europe n’est plus la même, au sein des mêmes grands partis, et que vous ne croyez plus aux mêmes choses. Je ne laisserai pas à ces grands partis européens le monopole du débat sur l’Europe et les élections européennes ! Parce que les citoyens doivent la refondre, par la base, de bas en haut, sur la base de la vérité ».

44 Évidemment, à l’instar de Macron, le gouvernement Merkel IV, comme indiqué dans l’accord de coalition, entend « impliquer les citoyens à travers des dialogues publics à l’échelle nationale dans le débat sur la réforme européenne ».

45 Un autre échantillon du discours de la Sorbonne : « Quelques semaines après les élections européennes, Paris accueillera les Jeux Olympiques. Mais ce n’est pas seulement Paris qui accueille. C’est la France et, avec elle, l’Europe qui garderont vivant l’esprit olympique né sur ce continent. Ce sera un moment unique de rassemblement, une magnifique occasion de célébrer l’unité européenne. En 2024, l’Ode à la joie retentira et le drapeau européen pourra flotter fièrement aux côtés de nos emblèmes nationaux ».

46 Le nom de guerre qu’il s’était il rottamatore – le bagarreur.

47 Il est à noter que Berlusconi a des comptes à régler avec Merkel, qui a joué un rôle déterminant dans sa destitution en 2011. Au sujet de son appel téléphonique décisif au président italien de l’époque, Giorgio Napolitano, voir Susan Watkins, « The Political State of the Union », New Left Review 90 (2014) : 5-25.

48 C’est dans cet esprit que le nouveau ministre allemand des finances, Scholz, a immédiatement nommé l’un des deux chefs de la branche allemande de Goldman Sachs, Jörg Kukies, secrétaire d’État chargé des marchés financiers mondiaux. Voir ci-dessus, note 36.

À propos de l’auteur

Wolfgang Streeck est directeur émérite de l’Institut Max Planck pour l’étude des sociétés à Cologne.

Source : American Affairs, Wolfgang Streeck, 2018

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

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Commentaire recommandé

Brigitte // 27.06.2018 à 09h11

Article trop long, en particulier sur la politique allemande pour qui, c’est mon cas, ne s’y intéresse pas vraiment. Je retiens dans l’introduction une idée intéressante sur l’origine de l’UE. Elle serait une solution en trompe l’oeil aux problèmes identitaires de l’Allemagne et de la France, après la guerre de 40. L’Allemagne y ayant vu l’occasion de cacher son excès de nationalisme et la France son manque de nationalisme. Cette dernière a remplacé son catéchisme universaliste par un européisme tout aussi religieux, cache misère spirituelle de nos élites.
Macron fait tout pour incarner cette idéologie de l’union sacrée alors que la réalité montre tous les jours un peu plus le contraire. Il ira jusqu’à détruire la nation France pour prouver au reste du monde (et à lui même) que l’UE est inspirée par la France, qu’elle en (ré)incarne les valeurs. A ce stade, ce n’est plus du trompe l’oeil, c’est de l’attrape nigaud.
Au bout du compte, la France a perdu la guerre deux fois….alors que l’Allemagne a pris sa revanche, sous l’oeil complice des anglo-saxons.

26 réactions et commentaires

  • cording // 27.06.2018 à 07h27

    Ce bien long article risque bien de devenir largement obsolète en raison des développements actuels et à venir politique du gouvernement italien qui avec le nomination de Claudio Borghi et Alberto Bagnai des économistes eurosceptiques notoires à des postes-clé au sein des assemblées italiennes indique une volonté claire d’une épreuve de force avec toutes les dirigeants et institutions européennes pour sortir l’Italie du marasme économique induit par l’introduction de l’euro qui n’est finalement qu’un clone du DM. Ce dernier n’étant que la condition sine qua non pour que l’Allemagne renonce à son cher DM et impose a tous son ordolibéralisme bien spécifique.
    En clair toute la construction européenne repose sur le déni des réalités nationales et comme le disait Lénine les faits sont têtus ou que le réel résiste et se venge. Elle va se défaire soit petit à petit ou plus vraisemblablement rapidement. D’ici mai prochain, date des prochaines élections européennes l’euro risque bien de ne plus exister.

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  • Brigitte // 27.06.2018 à 09h11

    Article trop long, en particulier sur la politique allemande pour qui, c’est mon cas, ne s’y intéresse pas vraiment. Je retiens dans l’introduction une idée intéressante sur l’origine de l’UE. Elle serait une solution en trompe l’oeil aux problèmes identitaires de l’Allemagne et de la France, après la guerre de 40. L’Allemagne y ayant vu l’occasion de cacher son excès de nationalisme et la France son manque de nationalisme. Cette dernière a remplacé son catéchisme universaliste par un européisme tout aussi religieux, cache misère spirituelle de nos élites.
    Macron fait tout pour incarner cette idéologie de l’union sacrée alors que la réalité montre tous les jours un peu plus le contraire. Il ira jusqu’à détruire la nation France pour prouver au reste du monde (et à lui même) que l’UE est inspirée par la France, qu’elle en (ré)incarne les valeurs. A ce stade, ce n’est plus du trompe l’oeil, c’est de l’attrape nigaud.
    Au bout du compte, la France a perdu la guerre deux fois….alors que l’Allemagne a pris sa revanche, sous l’oeil complice des anglo-saxons.

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    • Le Belge // 27.06.2018 à 09h39

      Sous l’œil complice des Etasuniens, la Grande-Bretagne devait se reconstruire (les tickets de rationnement furent une réalité jusqu’en 1955) et gérer une décolonisation voulue par les Etats-Unis pour rafler tout. Je rappelle qu’il n’existe aucun équivalent du Traité de l’Elysée entre la Grande-Bretagne et l’Allemagne. D’ailleurs, si le Brexit a eu lieu, c’est aussi parce que les Britanniques n’ont jamais voulu se laisser dicter leur volonté par une puissance étrangère. De Gaulle aurait du savoir où il mettait les pieds avec un individu comme Adenauer (qui voulu former un gouvernement avec les nazis bien avant 1933) mais bon, les mauvaises relations qu’il entretint avec les Etats-Unis, le poussèrent probablement à faire alliance avec un homme politique au passé trouble. Il aurait du se souvenir qu’il devait tout, je dis bien tout, à sir Winston Churchill.
      En tant que Belge, la situation actuelle ne me dit rien qui vaille car mon pays est coincé entre trois puissances concurrentes et qui le seront encore plus dans les années à venir. Deux puissances sont, relativement, bienveillantes à notre égard : la Grande-Bretagne et la France. L’Allemagne est un voisin dont nous nous méfions.

        +8

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      • chr bernard // 27.06.2018 à 09h50

        La Grande-Bretagne, bienveillante ?
        Que de candeur…

          +14

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        • Le Belge // 27.06.2018 à 14h35

          J’ai écrit « relativement » et, oui, la Grande-Bretagne est bienveillante (un exemple, l’accueil des réfugiés pendant la Seconde Guerre mondiale) plus encore que ne l’est la France (les réfugiés belges, durant la Première Guerre mondiale étaient, tous, traités de « Sales Belgicos » -cas vécus dans la famille de mon épouse). Je n’ai aucune candeur mais bien des expériences familiales. Les Français se révèlent souvent comme des mesquins et des sournois vis-à-vis de nous (ne croyez pas que vous êtes appréciés en Europe).

            +7

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          • chr bernard // 27.06.2018 à 17h35

            « ne croyez pas que vous êtes appréciés.. »
            Je ne suis pas français… mais belge !

            Par ailleurs, fonder un jugement concernant la géopolitique actuelle, sur des considérations sentimentales d’il y a 80 ans, me paraît décidément relever de la candeur !

            Nous sommes tout autant soumis à un impérialisme financier anglo-saxon, qu’à un impérialisme industriel allemand.

              +15

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    • Sandrine // 27.06.2018 à 10h46

      Vous avez bien résumé l’article (terriblement long, en effet!).
      J’ai noté, en outre, que pour l’auteur (allemand) la politique migratoire de Merkel est clairement destinée à faire face à des problèmes de main-d’œuvre (l’Allemagne étant encore une puissance très industrielle) et cette politique est conduite sans véritable concertation avec ses partenaires européens.
      L’auteur note aussi la lutte pour l’hégémonie en Europe entre la France et l’Allemagne – ce qui est sans doute assez bien vu, et ce que, nous , Français, avons du mal à voir sous cet angle.

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      • petitjean // 27.06.2018 à 18h20

        Mais qu’est-ce qui empêche l’Allemagne d’avoir une politique nataliste ?!

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    • cording // 27.06.2018 à 12h10

      Comme le dit Emmanuel Todd l »Allemagne va détruire l’Europe pour le troisième fois en un siècle. Mais j’ajoute qu’ elle a atteint ses buts de guerre cette fois-ci sans tirer un coup de fusil ou canon hormis en Yougoslavie en 1999;

        +27

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      • guzy // 27.06.2018 à 12h15

        Et les USA vont s’allier avec les Russes une troisième fois pour régler un prob européen centré sur l’Allemagne

          +4

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      • moshedayan // 28.06.2018 à 13h09

        D’accord en grande partie avec vous cording, pour guzy « les USA s’allier avec les Russes » contre l’Allemagne, je ne sais vraiment pas. Les données ont bien changé ! La pente eurasienne est bien là, la Chine semble jouer un jeu positif avec la Russie; les Etats-Unis n’ont eu de cesse de vouloir affaiblir la Russie et ce, avant même, qu’elle se réveille. Les immigrés est-européens anti-russes aux Etats-Unis oeuvrent opiniâtrement à la stratégie anti-russe et ils ne lâcheront rien -tant ils sont influents au Congrès et dans les forces américaines. La Russie a plus intérêt à attendre l’effondrement de l’UE et la décomposition de la puissance militaire américaine. Ce serait presque une neutralité russe qui pourrait s’avérer la bonne stratégie, tenir bon et seul.

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  • chr bernard // 27.06.2018 à 09h48

    Trop long article, mais la conclusion me plaît assez :  » les « populistes » de toutes sortes, de gauche et de droite, se sentiront confortés dans leur vision que les institutions européennes héritées des années 1990 néolibérales ne seront jamais converties en protections contre les tempêtes de la « mondialisation » – en fait, qu’elles sont si fermement ancrées dans leur trajectoire historique qu’elles ne peuvent être converties ou « réformées » du tout. »

    Sauf que je me demande si le futur simple (‘se sentiront confortés…’) ne devrait pas céder la place au présent de l’indicatif…. ; et sauf à remplacer le mot ‘populistes’, trop connoté, par « démocrates ».

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  • Flambeau // 27.06.2018 à 11h16

    Article passionnant qui ne ménage rien ni personne et qui pointe à juste titre l’inconsistance française en matière de politique étrangère. Toute ressemblance entre la situation actuelle et celle qui prévalait dans les années 1930 loin d’être fortuite crève les yeux de ceux qui en ont d’assez perçants pour voir la réalité, et cela même si cette ressemblance demeure « politiquement incorrecte »

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  • Le Rouméliote // 27.06.2018 à 11h35

    Très bon article et bien détaillé sur la politique intérieure allemande. Quand l’auteur écrit  » L’adhésion à la CEE dans les années 1950 était nécessaire à la réémergence de l’Allemagne de l’Ouest en tant qu’État souverain », l’essentiel est là. C’est le premier moteur de l’expression de la souveraineté nationale allemande. Cette dernière est obligatoirement dominatrice sur le continent européen du fait du poids démographique de l’Allemagne, de sa position géographique et de sa structure économique fondée sur l’industrie exportatrice. L’UE a toujours été l’instrument de la domination allemande que de Gaulle avait voulu canaliser.
    L’Allemagne ramène tout sur le plan moral (Cf. le double sens de « Schuld »), comme le dit bien l’auteur. Il oublie le fondement de la supériorité morale dont l’Allemagne croit s’être dotée : la dénazification et la reconnaissance de sa responsabilité dans la Shoah. Même si la dénazification s’est faite à reculons et imparfaitement, avec le soutien constant à Israël et l’indemnisation des familles des victimes juives (pas les autres !), cette posture hautement politique, qu’elle a toujours clamée haut et fort, réhabilite moralement l’Allemagne,donc l’autorise à ses propres yeux à exercer sa domination sur le continent européen et à museler les nations méditerranéennes. Ces dernières doivent devenir allemandes, comme la Grèce revenue au roi Othon Ier de Bavière et à son ministre von Armansperg en 1832… et en pire !
    Delenda est Cathago, delenda est Europa Germanorum !

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    • patrickv // 27.06.2018 à 15h47

      « L’Allemagne ramène tout sur le plan moral  »
      « oubliant », entre parenthèse, que la Grèce avait accepté l’annulation de 62% de la dette Allemande, en 1953 !
      sans cette annulation de dette, qu’en serait-il de la « puissance » Allemande ?
      car leur dette, à cette époque, était bien plus importante que celle, actuelle, de la Grèce !
      alors, sur le « plan moral », l’Allemagne n’a pas de leçon a donner !

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      • Le Rouméliote // 28.06.2018 à 12h10

        Absolument d’accord avec vous et on pourrait parler aussi d’Onassis qui a permis la résurrection des chantiers navals allemands dans les années 1950/60. Vous confortez ce que je dis : la morale allemande est à sens unique. L’Allemagne se vit comme étant le pays moral modèle et amener les autres à l’imiter en se soumettant. Or, vous le dites justement, ce n’est pas le cas et nous, nous l’acceptons à travers Micron.

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  • gracques // 27.06.2018 à 12h28

    Absolument d’accord avec vous Flambeau ,article passionnant y compris en ce qui concerne la politique interieure allemande absolument inconnue ici .
    Que l’on le veuille ou non il y a lutte pour l’hegemonie, ce qui ne veut pas dire guerre , mais l’allemagne a une frontière avec la france et du coup le partenariat-rivalité est dans la géographie , ce qui nous impose de voir les choses et de connaitre son partenaire-rival.
    Nous avons un destin commun avec l’allemagne , pas forcement a l’interieur de cette cage qui s’appelle Union européenne.

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  • Duracuir // 27.06.2018 à 12h59

    Passionnant article. Pas tant les conclusions que la description vu d’Allemagne des l’UE et de ses composants.
    Merci

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  • Haricophile // 27.06.2018 à 13h15

    C’est un peu dans ces états en décomposition qu’on voit arriver soit « les barbares », soit un dictateur opportuniste avec ou sans moustache.

    L’humanité est incapable de modifier ses trajectoires de sa propre initiative, elle a besoin de rentrer dans des murs pour se mettre a changer les choses. Et ça sera comme ça jusqu’au mur de trop.

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    • D’Aubrac // 27.06.2018 à 18h50

      Le mur de trop, comme vous dites si bien, c’est l’impuissance allemande :

      « Incapable politiquement et économiquement de compenser les perdants de l’UEM, l’Allemagne ne peut espérer rester gagnante. »

      Le séisme à venir est préfiguré ici.

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  • Leterrible // 27.06.2018 à 14h42

    … » Avec une deuxième monnaie et un référendum sur l’euro comme options stratégiques, la conditionnalité à l’ancienne sera impossible à appliquer, et les gouvernements italiens peuvent insister sur toutes sortes de renflouements juste pour ne pas sortir, d’une manière ou d’une autre. De l’extérieur, abandonner l’euro ou introduire une nouvelle lire peut sembler risqué pour l’Italie elle-même  » …
    En liaison avec cet excellent article qui, enfin, entre dans certains « détails »…. à disséquer et faire connaître:
    https://blogs.mediapart.fr/thomas-coutrot/blog/270618/monnaie-fiscale-complementaire-sortir-des-impasses-europeiste-et-souverainiste

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  • Myrkur349 // 27.06.2018 à 18h29

    Ce pavé est très instructif sur les sous-jacents de la politique allemande et des différents états membres. Cela brinquebale dur dans la charrette européenne et d’une part ce ne sont qu’habillages plus ou moins convaincants à chaque round émotionnels ou législatifs, d’autre part chaque pays se fait toujours une auto-construction de sa légende passée et future. Et après agglomère ou pas d’autres fantasmes plus ou moins réalistes. L’histoire ne repasse jamais les mêmes plats mais les similitudes avec la fin de l’empire romain d’occident ont la vie dure. Un capharnaüm généralisé, des multiples centres décisionnels, une vue d’esprit toujours à courte vue ou sur des projets chimériques, des opinions publiques manipulées de tous les cotés ou presque qui vont se réfugier dans l’abstention à cause d’un immense dégoût. La seule constance est ce néo-libéralisme qui va entraîner des lendemains qui déchantent. Et concernant les 76 sièges députés européens britanniques qui vont se retrouver vacants au brexit, il serait plus sage de les supprimer car vu le faible pouvoir du parlement européen (sic), ils ne servent à rien et donc un peu d’orthodoxie budgétaire ne ferait pas de mal à cette institution de recalés.ées de la politique intérieure de chaque état. Le régime, ce n’est pas que pour les sans-grades.

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  • Jean bete // 27.06.2018 à 23h40

    cette analyse géopolitique et politique est très fine, et réaliste. Il manque à cette analyse une prise en compte du lien entre l’économique et le social et politique, en effet on ne peut pas comprendre la crise actuelle sans considérer les dégâts causés pare la mondialisation, sans s’interroger sur le pourquoi de l’ordolibéralisme allemand imposée à l’U E, sans tenir compte des conséquences que cette politique néolibérale et ordolibérale a eu sur le social: explosion des inégalités, primat de la création de valeur pour l’actionnaire sur tout, y compris la démocratie.
    La démocratie n’est pas menacé par le populisme, elle est menacée par la dictature des marchés en particulier financier. L’ordolibéralisme comme le néolibéralisme ne sont pas compatibles avec la démocratie.

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    • Myrkur349 // 28.06.2018 à 08h13

      Pour faire court, l’Allemagne a transformé son arrière-cour(hinterland=pays de l’est) en usine à bas coûts et gardé la crème pour ses ouvriers/techniciens hyper-syndiqués. Elle garde et augmente ses parts de marchés grâce à cette dissociation de la division du travail. Je ne reviendrai pas sur les lois Hartz (2005) de concassage social des personnes ne faisant pas partie des bonnes classes sociales intégrées (mais jusqu’à quand?). La création de l’Euro a permis aussi à ce pays de garder sous-évalué l’ancien mark et de rester le maître-étalon européen coté orthodoxie budgétaire néo-libérale. D’une certaine façon, l’Allemagne a étendu le fameux zollverein de Bismarck à l’ensemble de l’Europe d’une manière pacifique mais avec toujours en sourdine le non moins célèbre  » Deutschland über alles ! »

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      • Le Rouméliote // 28.06.2018 à 12h14

        Bien d’accord avec vous ! Pour elle, la CEE n’était que la réédition du Zollverein et l’UE avec l’euro, la création d’une Europe allemande sur le modèle d’une Allemagne prussienne en remplaçant la Guerre des Duchés, Sadowa et la Guerre de 1870 par l’euro, la BCE (à Francfort !) et l’eurogroupe.

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  • Myrkur349 // 28.06.2018 à 17h01

    Ironie de l’histoire, c’est notre Napoléon sur lequel on pourrait gloser des heures une fois effacé sa légende (« Ce sont les vainqueurs qui écrivent l’Histoire », dixit le gars), qui par ses gains territoriaux et l’écrasement de la Prusse a en premier lieu réjoui les masses de culture germanique du confetti d’états présents et ensuite réveillé la fibre nationaliste de cette partie de l’Europe. Car que de chemin parcouru entre 1815 et 1870, pour l’unification allemande et sa prédominance européenne. L’Europe a juste été mise en place pour relever les pays la composant et faire face à l’Union Soviétique. Le seul moment où notre pays a un peu existé, c’est après l’acquisition de la puissance nucléaire grâce à De Gaulle mais depuis notre liberté d’action a largement été dissoute par tous ces successeurs et leur misérable course au pouvoir pour le pouvoir. En fait aujourd’hui, il faut voir les frontières au niveau mondial comme juste des passages obligés en plus ou moins payant pour faire partie d’un club. Les différences géophysiques et comportementales entre les pays sont volontairement arasées avec le surconsommérisme, la branchitude greenwashinée avec par exemple la lunaparkisation des Alpes (faire du ski sur des pistes en plastique) et le tourisme de masse à faible coût qui détruit tout et pourrit la vie des locaux (Baléares, Venise). Le modèle capitaliste n’apporte ainsi que des problèmes à chacune de ses données intrinsèques, c’est comme pour les écrevisses dans les temps anciens, à chaque fois que tu soulevais une pierre, tu en trouvais une. Maintenant tu peux t’accrocher pour la pêche miraculeuse, même à coup de viande avariée.

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