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13.novembre.202013.11.2020 // Les Crises

Route de la Soie : Les tensions Chine-Inde et leurs conséquences sur le commerce frontalier

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Source : SCMP, Aakash Hassan
Traduit par les lecteurs du site Les Crises

Les routes commerciales traditionnelles reliant l’Inde à la Route de la soie ont prospéré au cours des dernières décennies, avec l’accord tacite des deux armées

Mais l’impasse signifie que ces commerçants ne peuvent pas traverser la frontière, ce qui met en péril leurs ressources pendant la très lucrative saison hivernale.

Un marché dans la région du Ladakh en Inde. Alors que les tensions frontalières avec la Chine se poursuivent, les commerçants perdent une part importante de leurs ressources vitales. Photo : Aakash Hassan

Contrairement aux années précédentes, l’arrivée de l’hiver n’apporte pas beaucoup d’espoir à Gyalson, commerçant à Demchok, l’un des derniers villages indiens avant la frontière avec la Chine dans la région du Ladakh.

La vie peut être difficile dans ce territoire montagneux de haute altitude, où les températures peuvent chuter jusqu’à moins 40 degrés Celsius. Mais pour des commerçants comme Gyalson, 47 ans, l’hiver est synonyme de business. De fortes chutes de neige et des glissements de terrain coupent les liaisons entre les villages et la capitale régionale Leh, située à environ 300 km à l’ouest, ce qui signifie que les gens sont obligés de se tourner vers l’est et vers la Chine.

Environ un demi-siècle s’est écoulé depuis que l’Inde et la Chine ont fermé leur frontière, et elles se sont même fait la guerre. Mais au Ladakh, les pistes reliant la région à la Route de la soie historique ne se sont pas interrompues. Cela a permis au commerce entre ces villages frontaliers de prospérer.

Lorsque le puissant fleuve Indus qui coule près de son village gèle, Gyalson fait traverser habituellement ses animaux de bât en Chine, chargés de marchandises telles que des fruits secs, de la farine de blé, des épices, de la laine brute et du riz. Depuis des mois, il nourrit ses yaks et ses chevaux pour les préparer au voyage.

« Il me faut une journée pour amener des marchandises de l’autre côté, près d’un endroit appelé Dumchelle, où les commerçants se rassemblent avec leurs marchandises. C’est un marché où nous faisons du troc avec les Chinois », explique Gyalson, qui ne voulait être identifié que par son nom de famille. « Nous chargeons ensuite à nouveau les animaux et revenons durant la nuit dans notre village. »

En échange de ses marchandises, Gyalson reçoit des chaussures, des tapis, des couvertures, des vêtements, de la vaisselle et des appareils électroniques.

« Pendant l’été, nous rassemblons les marchandises de tout le Ladakh, que nous vendons aux Chinois en hiver. En échange, nous ramenons des marchandises chinoises et les vendons aux détaillants de la ville de Leh », explique le commerçant de la seconde génération.

Pour beaucoup de gens au Ladakh, c’est la seule façon de gagner leur vie, et ces échanges ont eu lieu pendant des décennies sans interruption.

Mais cette année, tout a changé. Les armées de l’Inde et de la Chine sont bloquées dans une impasse instable. La tension couvait depuis trois ans, et a finalement culminé avec un affrontement violent en juin, au cours duquel au moins 20 soldats indiens ont été tués. Cette confrontation a été suivie d’une escalade dans le déploiement de troupes et d’armes des deux côtés.

Cartographie : SCMP

L’hiver s’est déjà installé, mais le conflit a anéanti les espoirs des commerçants indiens.

« Les troupes nous ont clairement ordonné de rester loin de la frontière, et aucun commerce informel ne sera autorisé », a déclaré un autre commerçant, Dorjay, 38 ans.

« En hiver, je gagnais environ un demi-million de roupies indiennes (6 700 dollars US) et cela me suffisait pour subvenir aux besoins de ma famille pendant un an », a-t-il déclaré.

Tashi Chhepal, un ancien officier décoré de l’armée indienne, qui a servi dans l’est du Ladakh, a rappelé comment le commerce était pratiqué avec l’approbation tacite des deux armées.

« Nous pouvions voir les commerçants de notre côté passer de l’autre côté, et les commerçants chinois venir en sens inverse. Des étals étaient installés et le marché était très animé », a déclaré M. Chhepal, qui achetait régulièrement des marchandises chinoises comme des tapis et des aspirateurs sur ces marchés.

Au fil des ans, le commerce s’est tellement développé que les marchands chinois transportaient les marchandises à la frontière par camions. Parfois, des ponts temporaires étaient construits et les échanges se prolongeaient au-delà de l’hiver.

« Depuis l’escalade des tensions à la frontière, la vie est devenue difficile pour nous. Ce commerce était notre gagne-pain ».

Gyalson, commerçant officieux

Les produits chinois apportaient une valeur ajoutée aux marchés des villes du Ladakh. « Les touristes qui venaient ici achetaient ces produits car ils les obtenaient à un prix nettement plus faible », a déclaré M. Gyalson.

Les locaux ont déclaré que pendant des années, les armées des deux côtés se rencontraient et décidaient des dates des foires commerciales pendant l’été à Dumchelle.

Romesh Bhattacharji, un ancien douanier au Ladakh, a décrit le commerce transfrontalier comme une entreprise « très bien organisée et énorme. »

« La plupart des habitants de ces villages sont complètement dépendants de ce commerce », a-t-il déclaré, estimant qu’il se chiffrait à environ 300 millions de roupies indiennes (4 millions de dollars US) lorsqu’il était en fonction en 2003, et qu’il avait rapidement augmenté depuis.

Bhattacharji estime que les Chinois se sont toujours sentis supérieurs. « Ils venaient parfois dans nos villages et se promenaient librement. »

L’ancien officier cite un cas où un commerçant d’un village nommé Koyal s’est fâché avec un marchand chinois. « Un jour, le commerçant chinois est venu avec ses hommes à Koyal et a fait une descente dans la maison du commerçant pour réclamer de l’argent. Ils ne sont partis qu’après qu’il en ait obtenu auprès d’une banque. »

Leh, la capitale de la région du Ladakh, en Inde. Photo : Aakash Hassan

De nombreux témoignages ont laissé entendre que les Chinois acceptaient de l’argent indien dans les transactions et que les autorités du côté indien utilisaient les négociants officieux pour recueillir des informations.

« Différents hauts fonctionnaires m’ont dit qu’ils toléraient ces commerçants parce qu’ils transmettaient également des informations sur la zone chinoise, a déclaré M. Bhattacharji. Je suis sûr que ce commerce a été instrumentalisé par les services de renseignement des deux pays pour s’espionner mutuellement. »

Selon les locaux, les fonctionnaires en ont également bénéficié. « Les officiers locaux ainsi que l’armée auraient touché leur part des transactions », a déclaré M. Dorjay.

Les commerçants officieux disent avoir demandé au gouvernement indien d’officialiser ces interactions et, l’année dernière, les deux pays étaient sur le point de signer un accord à cet effet. L’armée indienne avait même approuvé l’ouverture d’un point de commerce avec la Chine à Dumchelle, ce qui était considéré comme une mesure de confiance avant la visite du président chinois Xi Jinping en Inde en octobre 2019.

Un rapport de l’Hindustan Times suggère que des travaux pour un poste de contrôle routier et douanier ont également été entamés, mais l’armée attendait l’approbation de la Commission parlementaire indienne sur la sécurité.

Cependant, le blocage de la frontière a mis un terme à tout progrès dans ce domaine. L’Inde a accusé la Chine de s’emparer de terres au Ladakh et d’effectuer des incursions régulières. Dumchelle, où les commerçants se rencontraient et échangeaient des marchandises, était du côté indien, selon l’ancien officier Chhepal, mais il est aujourd’hui sous contrôle chinois.

« Depuis l’escalade des tensions à la frontière, la vie est devenue difficile pour nous. Ce commerce était notre gagne-pain », a déclaré M. Gyalson, qui a déjà commencé à chercher d’autres possibilités d’emploi alors même que la demande de produits chinois moins chers reste forte.

Certains commerçants tentent d’exploiter la situation en défiant les règles du marché et en achetant dans les villes indiennes des produits de qualité inférieure étiquetés en chinois et en les faisant passer en contrebande. « Mais la qualité n’a rien à voir et ça ne marchera pas », a déclaré M. Gyalson.

Source : SCMP, Aakash Hassan, 26-10-2020
Traduit par les lecteurs du site Les Crises

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Commentaire recommandé

RGT // 13.11.2020 à 11h15

La contrebande aux frontières a de tous temps été un moyen efficace pour les populations frontalières, bien éloignées des « capitales », de survivre et d’arrondir leurs fins de mois.

Et de tous temps aussi, si les autorités centrales luttaient ouvertement contre ces pratiques qui permettaient à une (petite) part de la population de s’exonérer de certaines taxes servant à financer leur train de vie indécent, les autorités locales plus proches du terrain « fermaient les yeux » car elles savaient que sans ce commerce « sombre » les populations locales n’auraient pas pu survivre décemment et se seraient alors tournées vers des activités plus nuisibles pour survivre.

Habitant en Dauphiné, certains de mes ancêtres ont longtemps vécu de ce commerce (la Savoie était alors italienne) et ont fait de la contrebande… d’allumettes et autres produits insignifiants qui étaient largement moins taxés en Italie qu’en France.

Ce qui a permis aux populations locales de pouvoir acheter « à prix cassé » ces produits de première nécessité qui étaient à l’époque totalement inabordables pour les plus pauvres.

Mais il s’agissait de « commerce frontalier artisanal » qui permettait à la population locale de survivre.

Pas de « contrebande légale organisée » comme nous en constatons aujourd’hui les effets avec des porte-containers géants qui inondent les marchés et qui ne servent qu’à engraisser des ploutocrates hors sol et entraînent la misère parmi toute la population.

Toutes les activités humaines devraient être limitées au niveau local seulement pour permettre aux populations de survivre.

Quand elles deviennent « industrielles », les effets sont toujours néfastes pour les « moins que rien ».

9 réactions et commentaires

  • calal // 13.11.2020 à 08h43

    Comment ces gens osent ils commercer par voie de terre? Le commerce se passe exclusivement par la mer. La mer,Oceania, est la voie du bien, les puissances continentales c’est le mal.
    La preuve ?En amerique,les cotes votent le bien,biden et les plaines centrales votent le mal.

    Le grand jeu continue. Et l’occident essaie de faire pression sur l’asie pour peut etre renegocier un accord au fmi pour rearranger le commerce mondial via un possible reset monetaire. Comment vont evoluer le dollar,l’euro,le rouble et le yuan si le fmi emet des DTS supplementaires? Quelle influence cela aura t il sur le cours du brut en euro ou en dollar?

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    • Le Minotaure // 14.11.2020 à 17h44

      C’est très contestable. Trump comme Biden ont environ la moitié de leurs grands électeurs élus dans des Etats qui ont une façade maritime. Les deux plus grands ports américains sont au Texas (Houston) et en Louisiane (Laplace), deux bastions Républicains. A côté du Nord Est et de la Californie, un autre grand bastion démocrate est l’ensemble des Etats de la Rust Belt.

        +1

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  • ComeBack // 13.11.2020 à 08h55

    Intéressant point de vue depuis le « terrain ».
    A replacer dans le contexte du changement de pied côté indien : construction de la startégique Route Daulat Beg Darbouk, dénonciation en 2019 du statut spécial du Cachemire, rapprochement des USA au sein du QUAD.
    Ce soutien US donne des ailes aux autorités indiennes : mais est-ce raisonnable…

      +6

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  • RGT // 13.11.2020 à 11h15

    La contrebande aux frontières a de tous temps été un moyen efficace pour les populations frontalières, bien éloignées des « capitales », de survivre et d’arrondir leurs fins de mois.

    Et de tous temps aussi, si les autorités centrales luttaient ouvertement contre ces pratiques qui permettaient à une (petite) part de la population de s’exonérer de certaines taxes servant à financer leur train de vie indécent, les autorités locales plus proches du terrain « fermaient les yeux » car elles savaient que sans ce commerce « sombre » les populations locales n’auraient pas pu survivre décemment et se seraient alors tournées vers des activités plus nuisibles pour survivre.

    Habitant en Dauphiné, certains de mes ancêtres ont longtemps vécu de ce commerce (la Savoie était alors italienne) et ont fait de la contrebande… d’allumettes et autres produits insignifiants qui étaient largement moins taxés en Italie qu’en France.

    Ce qui a permis aux populations locales de pouvoir acheter « à prix cassé » ces produits de première nécessité qui étaient à l’époque totalement inabordables pour les plus pauvres.

    Mais il s’agissait de « commerce frontalier artisanal » qui permettait à la population locale de survivre.

    Pas de « contrebande légale organisée » comme nous en constatons aujourd’hui les effets avec des porte-containers géants qui inondent les marchés et qui ne servent qu’à engraisser des ploutocrates hors sol et entraînent la misère parmi toute la population.

    Toutes les activités humaines devraient être limitées au niveau local seulement pour permettre aux populations de survivre.

    Quand elles deviennent « industrielles », les effets sont toujours néfastes pour les « moins que rien ».

      +8

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  • LibEgaFra // 13.11.2020 à 13h54

    Si j’ai bien compris, le gouvernement indien préfère se soumettre à la volonté US d’une guerre froide avec la Chine plutôt que de se préoccuper du bien-être de sa population qui vit à proximité de la frontière.

    Solution: des troupes russes à la frontière?!

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  • Himalove // 14.11.2020 à 05h09

    Il y a deux pays himalayens qui vivent de ces échanges commerciaux terrestres avec la Chine, c’est le Pakistan et le Népal auquel les chinois ont promis de construire une voie ferrée de Lhassa à Katmandou. Chose que voit d’un très mauvais oeil l’Union indienne qui considère la nouvelle république du Népal comme une sorte de protectorat à l’instar du Bouthan… Les 3 470 kilomètres de frontières entre la république populaire de Chine et l’Union indienne sont hermétiquement fermés – hormis des marchés informels que décrit le journaliste indien. Pourquoi cette fermeture ? Les frontières dans cette région du monde ont été tracées par l’empire britannique et font l’objet de nombreux litiges qui en fonction de la couleur politique des gouvernements à New Delhi et des alliances stratégiques signées avec l’impérialisme américain lequel a toujours considéré le Tibet comme un front de guerre possible avec la Chine sont ravivés… Nous sommes depuis l’élection du Premier ministre Narendra Modi dans une de ces périodes où le boycott des produits chinois est devenu une politique imposée à tous les indiens même et surtout ceux vivant aux frontières.

      +1

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  • Hiro Masamune // 16.11.2020 à 23h48

    Pendant ce temps … du Kirghizstan …partent les trains … partent les trains oui pour Berlin !
    Ça ferait une bonne polka ça 🙂

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  • step // 17.11.2020 à 20h00

    Tiens, les routes de la soie ne sont pas non plus une grande histoire d’amour et de pétales de roses ?
    Le prochain hégémon probable, la Chine – créature probablement bicéphale avec la Russie – va lui aussi devoir lutter contre ses propres démons impérialistes. Difficile de dominer sans se conduire en dominant.

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