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23.novembre.201823.11.2018 // Les Crises

Une lettre de Jean-Claude Michéa à propos du mouvement des Gilets jaunes 

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Source : Les Amis de Bartleby, Jean-Claude Michéa, 21-11-2018

Jean-Claude Michéa

Une lettre à propos du mouvement
des Gilets jaunes

 

Le 21 novembre 2018

Chers Amis,

Juste ces quelques mots très brefs et donc très lapidaires – car ici, on est un peu débordés par la préparation de l’hiver (bois à couper, plantes et arbres à pailler  etc.). Je suis évidemment d’accord avec l’ensemble de vos remarques, ainsi qu’avec la plupart des thèses de Lieux communs (seule la dernière phrase me paraît un peu faible en raison de son « occidentalisme » : il existe aussi, bien entendu, une véritable culture de l’émancipation populaire en Asie, en Afrique ou en Amérique latine !).

Le mouvement des « gilets jaunes » (bel exemple, au passage, de cette inventivité populaire que j’annonçais dans Les Mystères de la gauche) est, d’une certaine manière, l’exact contraire de « Nuit Debout ». Ce dernier mouvement, en simplifiant, était en effet d’abord une tentative – d’ailleurs encouragée par une grande partie de la presse bourgeoise – des « 10 % » (autrement dit, ceux qui sont préposés – ou se préparent à l’être – à l’encadrement technique, politique et « culturel » du capitalisme moderne), pour désamorcer la critique radicale du Système, en dirigeant toute l’attention politique sur le seul pouvoir (certes décisif) de Wall Street et des fameux « 1 % ». Une révolte, par conséquent, de ces urbains hypermobiles et surdiplômés (même si une fraction minoritaire de ces nouvelles classes moyennes commence à connaître, ici ou là, une certaine « précarisation ») et qui constituent, depuis l’ère Mitterrand, le principal vivier dans lequel se recrutent les cadres de la gauche et de l’extrême gauche libérales (et, notamment, de ses secteurs les plus ouvertement contre-révolutionnaires et antipopulaires : Regards, Politis, NP“A”, Université Paris VIII etc.). Ici, au contraire, ce sont bien ceux d’en bas (tels que les analysait Christophe Guilluy – d’ailleurs curieusement absent, jusqu’ici, de tous les talk-shows télévisés, au profit, entre autres comiques, du réformiste sous-keynésien Besancenot), qui se révoltent, avec déjà suffisamment de conscience révolutionnaire pour refuser d’avoir encore à choisir entre exploiteurs de gauche et exploiteurs de droite (c’est d’ailleurs ainsi que Podemos avait commencé en 2011, avant que les Clémentine Autain et les Benoît Hamon du cru ne réussissent à enterrer ce mouvement prometteur en le coupant progressivement de ses bases populaires).

Quant à l’argument des « écologistes » de cour – ceux qui préparent cette « transition énergétique » qui consiste avant tout, comme Guillaume Pitron l’a bien montré dans La Guerre des métaux rares, à délocaliser la pollution des pays occidentaux dans les pays du Sud, selon lequel ce mouvement spontané ne serait porté que par « une idéologie de la bagnole » et par « des gars qui fument des clopes et roulent en diesel », il est aussi absurde qu’immonde : il est clair, en effet, que la plupart des Gilets jaunes n’éprouvent aucun plaisir à devoir prendre leur voiture pour aller travailler chaque jour à 50 km de chez eux, à aller faire leurs courses au seul centre commercial existant dans leur région et généralement situé en pleine nature à 20 km, ou encore à se rendre chez le seul médecin qui n’a pas encore pris sa retraite et dont le cabinet se trouve à 10 km de leur lieu d’habitation. (J’emprunte tous ces exemples à mon expérience landaise ! J’ai même un voisin, qui vit avec 600 € par mois et qui doit calculer le jour du mois où il peut encore aller faire ses courses à Mont-de-Marsan, sans tomber en panne, en fonction de la quantité de diesel – cette essence des pauvres – qu’il a encore les moyens de s’acheter !) Gageons qu’ils sont au contraire les premiers à avoir compris que le vrai problème, c’était justement que la mise en œuvre systématique, depuis maintenant 40 ans, du programme libéral par les successifs gouvernements de gauche et de droite, a progressivement transformé leur village ou leur quartier en désert médical, dépourvu du moindre commerce de première nécessité, et où la première entreprise encore capable de leur offrir un vague emploi mal rémunéré se trouve désormais à des dizaines de kilomètres (s’il existe des « plans banlieues » – et c’est tant mieux – il n’y a évidemment jamais eu rien de tel pour ces villages et ces communes – où vit pourtant la majorité de la population française – officiellement promis à l’extinction par le « sens de l’histoire » et la « construction européenne » !).

Ce n’est donc évidemment pas la voiture en tant que telle – comme « signe » de leur prétendue intégration dans le monde de la consommation (ce ne sont pas des Lyonnais ou des Parisiens !) – que les Gilets jaunes défendent aujourd’hui. C’est simplement que leur voiture diesel achetée d’occasion (et que la Commission européenne essaye déjà de leur enlever en inventant sans cesse de nouvelles normes de « contrôle technique ») représente leur ultime possibilité de survivre, c’est-à-dire d’avoir encore un toit, un emploi et de quoi se nourrir, eux et leur famille, dans le système capitaliste tel qu’il est devenu, et tel qu’il profite de plus en plus aux gagnants de la mondialisation. Et dire que c’est d’abord cette gauche kérosène – celle qui navigue d’aéroport en aéroport pour porter dans les universités du monde entier (et dans tous les « Festival de Cannes ») la bonne parole « écologique » et « associative » qui ose leur faire la leçon sur ce point ! Décidément, ceux qui ne connaissent rien d’autre que leurs pauvres palais métropolitains n’auront jamais le centième de la décence qu’on peut encore rencontrer dans les chaumières (et là encore, c’est mon expérience landaise qui parle !).

La seule question que je me pose est donc de savoir jusqu’où un tel mouvement révolutionnaire (mouvement qui n’est pas sans rapport, dans sa naissance, son programme rassembleur et son mode de développement, avec la grande révolte du Midi de 1907) peut aller dans les tristes conditions politiques qui sont les nôtres. Car n’oublions pas qu’il a devant lui un gouvernement thatchérien de gauche (le principal conseiller de Macron est d’ailleurs Mathieu Laine – un homme d’affaires de la City de Londres et qui est, en France, le préfacier des œuvres de la sorcière Maggie), c’est-à-dire un gouvernement cynique et impavide, qui est clairement prêt – c’est sa grande différence avec tous ses prédécesseurs – à aller jusqu’aux pires extrémités pinochetistes (comme Maggie avec les mineurs gallois ou les grévistes de la faim irlandais) pour imposer sa « société de croissance » et ce pouvoir antidémocratique des juges, aujourd’hui triomphant, qui en est le corollaire obligé. Et, bien sûr, sans avoir quoi que ce soit à craindre, sur ce plan, du servile personnel médiatique français. Faut-il rappeler, en effet, qu’on compte déjà 3 morts, des centaines de blessés, dont certains dans un état très critique. Or, si ma mémoire est bonne, c’est bien à Mai 68 qu’il faut remonter pour retrouver un bilan humain comparable lors de manifestations populaires, du moins sur le sol métropolitain. Et pour autant, l’écho médiatique donné à ce fait effarant est-il, du moins pour l’instant, à la hauteur d’un tel drame ? Et qu’auraient d’ailleurs dit les chiens de garde de France Info si ce bilan (provisoire) avait été l’œuvre, par exemple, d’un Vladimir Poutine ou d’un Donald Trump ?

Enfin, last but not the least, on ne doit surtout pas oublier que si le mouvement des Gilets jaunes gagnait encore de l’ampleur (ou s’il conservait, comme c’est toujours le cas, le soutien de la grande majorité de la population), l’État benallo-macronien n’hésitera pas un seul instant à envoyer partout son Black Bloc et ses « antifas » (telle la fameuse « brigade rouge » de la grande époque) pour le discréditer par tous les moyens, où l’orienter vers des impasses politiques suicidaires (on a déjà vu, par exemple, comment l’État macronien avait procédé pour couper en très peu de temps l’expérience zadiste de Notre-Dame-des-Landes de ses soutiens populaires originels). Mais même si ce courageux mouvement se voyait provisoirement brisé par le PMA – le Parti des médias et de l’argent (PMA pour tous, telle est, en somme, la devise de nos M. Thiers d’aujourd’hui !) ; cela voudra dire, au pire, qu’il n’est qu’une répétition générale et le début d’un long combat à venir. Car la colère de ceux d’en bas (soutenus, je dois à nouveau le marteler, par 75 % de la population – et donc logiquement stigmatisé, à ce titre, par 95 % des chiens de garde médiatiques) ne retombera plus, tout simplement parce que ceux d’en bas n’en peuvent plus et ne veulent plus. Le peuple est donc définitivement en marche ! Et à moins d’en élire un autre (selon le vœu d’Éric Fassin, cet agent d’influence particulièrement actif de la trop célèbre French American Fondation), il n’est pas près de rentrer dans le rang. Que les Versaillais de gauche et de droite (pour reprendre la formule des proscrits de la Commune réfugiés à Londres) se le tiennent pour dit !

Très amicalement,
JC

Source : Les Amis de Bartleby, Jean-Claude Michéa, 21-11-2018

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Larousse // 23.11.2018 à 07h36

Les sources du pouvoir actuel intelligemment identifiées par J-C Michéa
1. «un gouvernement thatchérien de gauche (le principal conseiller de Macron est d’ailleurs Mathieu Laine – un homme d’affaires de la City de Londres et qui est, en France, le préfacier des œuvres de la sorcière Maggie»
2. une pseudo-écologie de riches figuré par Benjamin Grivaud qui s’est moqué des Français “en bagnole diesel” et “à la clope au bec” (tout est dit sur ce personnage -porte-parole de l’Elysée)
Ce mouvement ne réussira que par un refus opiniâtre, actif, paralysant pour le pouvoir : grève de la consommation doit devenir la prochaine étape comme un acte citoyen, écologique et de lutte contr le pouvoir.
D’ailleurs chez les patrons du grand commerce, ça commence à grogner.
donc non au “black Friday” ! dont on nous bassine en ce moment !!!

201 réactions et commentaires - Page 2

  • Ludovic // 23.11.2018 à 23h20

    Le problème des révolutions c’est que la plupart du temps le pouvoir qui suit est encore pire que le précédent

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  • Michel B. // 24.11.2018 à 02h27

    Je rentre d’un aller retour Lille-Alençon dans l’après midi, 900 km à rouler, à penser, à observer. Autour de Rouen, là où j’ai du quitter l’autoroute quelques temps, beaucoup de points chauds gilets jaunes. Sur l’autoroute on n’en voit pas, mais quelle quantité de voitures croisées avec le gilet jaune au pare-brise ! Plus entre Lille et Rouen qu’entre Rouen et Alençon, mais qu’importe : la proportion 3/4 de soutien au mouvement ne me semble pas loin de la réalité. Arrivé à Alençon, j’ai aussi vu des commerces arborant le gilet jaune en devanture. Il se passe quelque chose.

    Permettez moi une considération plus générale : lors de sa dernière visite intérieure au Canada, Trudeau a été conspué. En Angleterre, May est en grande difficulté. En Allemagne, Merkel est en fin de vie politique. Aux USA, quoiqu’on pense de Trump, il est en train de mettre à genoux ses adversaires démocrates, très néo-libéraux ces derniers temps. Et puis Macron. Les globalistes sont en grande difficulté, ce contexte extérieur ne peut qu’aider une rébellion intérieure. Le toboggan va être rude et pentu, mais le contexte est là pour fair basculer.

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  • Sybillin // 24.11.2018 à 10h21

    Le pouvoir est toujours surpris par la révolte ou le révolution ! Pourtant ce mouvement des gilets jaunes vient de loin.
    Sans dédouaner Macron , il y a 30 ans qu’on parle de “fracture sociale” et de cassure entre la France d’en haut et celle d’en bas. D’ailleurs Christophe Guillhy a très bien expliqué le processus d’abandon par le pouvoir de ces classes moyennes qui voient l’ascenseur social descendre et qui paniquent avec raison devant le spectre de la précarité et sont furieux (avec raison ) devant un état qui les oublie. Il y a une cécité étonnante de la part des gouvernements successifs qui redoutent une révolte des banlieues et justifient l’ argent dépensé à la prévenir et oublient que le petit français moyen qui trime pour survivre peut en avoir ras le bol.
    “Tant va la cruche à l’eau, qu’elle se casse”!

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  • BA // 24.11.2018 à 10h52

    10h50 – Tirs de grenades lacrymogènes à proximité de l’Elysée.

    Les forces de l’ordre viennent de faire usage de grenades lacrymogènes dans le secteur des Champs-Elysées. Les policiers cherchent à empêcher les manifestants de se rapprocher de l’Elysée et de la rue du Faubourg Saint-Honoré.

    https://www.nouvelobs.com/societe/20181123.OBS5966/en-direct-gilets-jaunes-tensions-dans-le-secteur-des-champs-elysees.html

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  • ltrobat // 25.11.2018 à 18h27

    À tout ceux qui ici se font une joie de taper sur les syndicats, je demande de se rappeler ce qu’était le capitalisme du XIXème siècle et d’essayer d’imaginer dans quel monde ils vivraient si ceux-ci n’avaient pas existé…
    Des trucs comme les congés payés, le repos hebdomadaire ou la durée légale du temps de travail ce n’est pas tombé du ciel.

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    • Alfred // 25.11.2018 à 20h28

      Integrez un nouveau paramètre dans vos raisonnement: les syndicats d’il y a cent ans ne sont pas les syndicats contemporains: par delà les noms les financements ont évolué….et les résultats concrets aussi. J’ai été longtemps syndiqué longtemps et je pense que les syndicats sont indispensables mais je vomis les syndicats contemporains qui organisent la démobilisation des bases chauffées à blanc ou qui stratégiquement les orientent vers des voies de garage. Il faut aussi une révolution syndicale.

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  • philmara // 30.11.2018 à 19h06

    Je ne suis pas tout a fait d’accord sur un point : c’est la faute au capitalisme ! Non c’est le système politique qui permet à quelque uns de décider du sort des autres . Quand c’est bien fait ça va quand c’est mal fait …..il faut des référendums citoyens pour les grandes questions et les grandes dépenses et tout ira mieux .a la Suisse pour commencer .

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