Les Crises Les Crises
8.juin.20198.6.2019 // Les Crises

Voyage en « agnotologie », pays de la science et de l’ignorance (1/4) Quand les industriels nous enfument

Merci 126
J'envoie

Source : France culture, Perrine Kervran, 30-04-2018

Comment, à une époque où les productions scientifiques foisonnent, l’ignorance résiste-t-elle encore ?

Travailleurs partageant une cigarette en haut d’un gratte-ciel, New York, 1932 • Crédits : Bettmann

Les industriels du tabac ont produit pendant 40 ans une contre-science qui visait à empêcher tout ce qui aurait pu entraver leur business. Une véritable fabrique de l’ignorance était à l’œuvre que des chercheurs ont mis à jour. Ces « agnotologues » (de agnotologie : la science de l’ignorance), venus de toutes les disciplines, ont démonté les rouages d’une production volontaire de l’ignorance, puis se sont intéressés à des constructions involontaires de l’ignorance comme dans le cas du distilbène. Deux cas emblématiques de mécanismes d’ignorance qui servent toujours de « boîte à outil » pour tous ceux que les connaissances scientifiques incommodent…

On va réutiliser les instruments et les valeurs de la science contre elle. C’est ça le début de cette aventure de production industrielle de l’ignorance. C’est ça qui commence véritablement en 1953 à New York à l’hôtel Plazza avec ces grands capitaines de l’industrie cigarettière américaine. (Stéphane Foucart)

Une demie-douzaine de prix Nobel, de physiologie et de médecine ont eu leurs travaux initiés par l’industrie du tabac. […] Une grande partie de la question réside dans la manière dont cette connaissance nouvelle va être utilisée politiquement. (Stéphane Foucart)

C’est une entreprise délibérée, consciente, construire, et qui a fonctionné de manière remarquable, sur le tabac et le cancer. (Jacques Treiner)

Avec :

  • Stéphane Foucart, journaliste scientifique
  • Jacques Treiner, physicien théoricien, chercheur associé au Laboratoire Interdisciplinaire des Energies de Demain, Université Paris-Diderot
  • Mathias Girel, Directeur du Centre d’archives en Philosophie, Histoire et Edition des Sciences (CAPHES)
  • Dominique Pestre, directeur d’études à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales
  • Pascal Diethelm, cadre à l’Organisation Mondiale de la Santé, lanceur d’alertes dans le domaine du tabac
  • Pr Yves Martinet, Pr émérite Fac Med Nancy, Pdt Comité National Contre le Tabagisme
  • Estelle Colas, fille DES
  • Emmanuelle Fillion, sociologue à l’Ecole des hautes études en santé publique
  • Didier Torny, sociologue, directeur de recherche CNRS

Une série documentaire de Franck Cuveillier avec la complicité scientifique de Mathias Girel, réalisée par Rafik Zénine

Liens

Science et territoires de l’ignorance, Mathias Girel (Editions Quae)

Un peu de science ça ne peut pas faire de mal, Jacques Treiner (Editions Cassini)

La fabrique du mensonge, Stéphane Foucart (Editions Denoël)

A contre-science, Dominique Pestre (Editions du Seuil)

“Un précédent manqué : le Distilbène® et les perturbateurs endocriniens. Contribution à une sociologie de l’ignorance”, un article d’Emmanuelle Fillion et Didier Torny (2016, Sciences Sociales et Santé, 34, 3, p. 47-75)

En partenariat

Cette semaine, LSD, La série documentaire est en partenariat avec Tënk, la plateforme du documentaire d’auteur, qui vous permet de visionner jusqu’au 07/05/18 le film de Carole Roussopoulos, Le F.H.A.R.dont voici un résumé :

En 1971, a lieu la première manifestation de rue gay et lesbienne en France à Paris. Le Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire (F.H.A.R.) investit la traditionnelle manifestation syndicale du premier mai et dénonce le racisme sexuel. Des hommes et des femmes qui défilent joyeusement et fièrement sans service de sécurité avec en tête une simple banderole en toile blanche bombée du nom du F.H.A.R.. Des voix clament “Les pédés dans la rue”. S’en suit une grande discussion, exubérante et tendue pendant un cours du philosophe Georges Lapassade à Vincennes.

Source : France culture, Perrine Kervran, 30-04-2018

Nous vous proposons cet article afin d'élargir votre champ de réflexion. Cela ne signifie pas forcément que nous approuvions la vision développée ici. Dans tous les cas, notre responsabilité s'arrête aux propos que nous reportons ici. [Lire plus]Nous ne sommes nullement engagés par les propos que l'auteur aurait pu tenir par ailleurs - et encore moins par ceux qu'il pourrait tenir dans le futur. Merci cependant de nous signaler par le formulaire de contact toute information concernant l'auteur qui pourrait nuire à sa réputation. 

Commentaire recommandé

Nono // 08.06.2019 à 07h31

Si seulement la fabrique de l’ignorance n’était à l’oeuvre que pour écouler la production toxique de certains industriels…
Mais hélas, elle est omniprésente. Politiques, media et autres arrivent toujours à nous escamoter les vrais raisons des guerres, la fumisterie de la création monétaire, ou l’ineptie du grand laisser faire des marchés, en particulier pour ce qui arrive dans nos assiettes.
Et quand à ceux qui s’indignent publiquement ou font des révélations, ils auront la joie de découvrir les convocations à la DGSI, entre autres joyeusetés !

20 réactions et commentaires

  • Nono // 08.06.2019 à 07h31

    Si seulement la fabrique de l’ignorance n’était à l’oeuvre que pour écouler la production toxique de certains industriels…
    Mais hélas, elle est omniprésente. Politiques, media et autres arrivent toujours à nous escamoter les vrais raisons des guerres, la fumisterie de la création monétaire, ou l’ineptie du grand laisser faire des marchés, en particulier pour ce qui arrive dans nos assiettes.
    Et quand à ceux qui s’indignent publiquement ou font des révélations, ils auront la joie de découvrir les convocations à la DGSI, entre autres joyeusetés !

      +55

    Alerter
    • Matrix // 09.06.2019 à 14h05

      Depuis que le pouvoir a été usurpé, la république n’est plus que l’ombre d’elle même.
      Quand la liberté signifie la liberté de coucher dehors, quand égalité signifie l’egalité entre personnes appartenant à la même classe, quant à la fraternité, on ne la retrouve désormais qu’au sein de sa communauté.

      Ça ne va pas du tout!!!

        +1

      Alerter
  • Thierryouest // 08.06.2019 à 07h37

    Bonjour Olivier

    Vous aviez mis sur votre site un reportage émouvant sur la vie et le combat d’une journaliste qui dénonçait les atrocités du programme nucléaires américains dans le pacifique pourriez vous s’il vous plaît mettre un lien.
    Cordialemennt Thierry Boulo.

      +10

    Alerter
  • zozefine // 08.06.2019 à 08h43

    toujours plaisant de pouvoir mettre un nom, un concept sur un truc qu’on sent plus ou moins confusément sans pouvoir le nommer, genre diagnostic. et ce concept là (pourtant déjà âgé, mais il m’avait échappé) colle tellement à notre époque ! l’article sur l’encyclopedia universalis est bien foutu : https://www.universalis.fr/encyclopedie/agnotologie/, qui se conclut ainsi : ” Il s’agit non pas de « remplacer » l’épistémologie, mais bien de l’étendre à des domaines où elle pourrait se révéler particulièrement nécessaire. Se demander « pourquoi on ne sait pas ce que l’on ne sait pas », ce n’est pas formuler une interrogation vaine ou exotique, mais poser une question qui est indissolublement épistémologique, éthique et politique.”

      +6

    Alerter
  • Pepin Lecourt // 08.06.2019 à 08h48

    “”Les industriels du tabac ont produit pendant 40 ans une contre-science qui visait à empêcher tout ce qui aurait pu entraver leur business.”””

    Edward Bernays l’explique très bien dans son livre ” Propaganda ” comment il s’y est pris pour conditionner l’opinion en faveur du tabagisme puisqu’il en est à l’origine et de son astuce de créer des tas d’associations prétendues scientifiques pour créer une caution scientifique avec de pseudo experts afin de promouvoir des produits, des comportements !

    C’est l’art de la manipulation de l’opinion, de la fabrique du consentement dont se sont ensuite inspirés les politiques, en premier Goebbels grand admirateur de Bernays et tous ces successeurs depuis !

    De là l’achat de tous les médias de masse notamment les chaînes de télé par la ploutocratie pour vendre l’idéologie libérale et libre-échangiste, l’écosystème idéal à l’explosion de ses intérêts.

      +27

    Alerter
    • Sandrine // 08.06.2019 à 10h03

      Il est intéressant de noter que la « propagande » au sens moderne est née non pas d’abord dans la sphère politique mais dans la sphère industrielle.
      C’est l’industriel Rockefeller qui ayant fait tirer sur des grévistes et craignant que cela nuisît à son business engagea un spécialiste de la psychologie des groupes pour redorer son image.
      Les « public relations » étaient nées.
      On notera que depuis, la fondation Rochfeller est parmi les plus généreux donnateur de tous les instituts d’etudes des « relations sociales »; parmi les plus connus, on peut citer l’Institut Tavistock, dont le rôle dans le programme MK ultra est déterminant mais il y en a bien d’autres, On pourrait aussi citer les conférences Macy, ou de nombreuses institutions œuvrant pour le contrôle des naissances dans une optique malthusienne.

        +9

      Alerter
      • Owen // 08.06.2019 à 15h25

        On peut continuer à chercher l’origine, peut-être qu’un Edward Bernays était inévitable. L’empire industriel de Rockefeller, l’extracteur d’énergie dopé avec la révolution industrielle a son pendant: la production de masse, à l’instar d’un Henry Ford. C’est la nouvelle organisation économique: la rationalisation du process qui se substitue à la fabrication d’un objet et le productivisme, qui ont remplacé les rapports d’échange sociaux et marchands.

        L’engouement (ou l’envoûtement) pour le productivisme a été général puisqu’il a déclenché l’exode rural des paysans qui cherchaient meilleure vie en ville et l’extension des mégalopoles, déjà dans les pays occidentaux, puis dans les pays du Sud durant les années 70/80.
        Ce productivisme étant surdéterminant, même pour la politique puisque le communisme russe et celui chinois ont été construit sur le modèle productiviste. Le capitalisme n’en a pas l’exclusivisme.

        C’est donc la fin de l’homo faber selon Annah Arendt, qui perd la maîtrise de son ouvrage, l’habileté à transformer, sa place dans la nature et la société: “être maître de soi et de ses actes”. Dit autrement, c’est la fin de l’adage de Platon “L’homme est la mesure de toute choses”.
        C’est la porte ouverte aux impostures d’un Bernays, aux propagandistes, aux idéologies invasives et totalitaires.

          +4

        Alerter
        • Sandrine // 08.06.2019 à 16h41

          L’adage l’homme est la mesure de toute chose décrit plutôt le point de vue des adversaires de Platon, les sophistes.

          Mais pour revenir a votre propos: le lien entre massification de la production et manipulation des masses: je ne les mettrai pas forcément, moi, en parallèle.
          La critique du productivisme conduit généralement à critiquer la techno-science; les techniques de manipulation des foules en font certes partie; mais je dirais plutôt que la propagande industrielle émane surtout d’un désir de contourner la démocratie – la contourner et la contrôler. En ce sens il y a une convergence d’objectifs avec le neo-liberalisme.
          Pas étonnant que Lippmann ait écrit un livre sur « l’Opinion publique ».

            +2

          Alerter
          • Owen // 08.06.2019 à 22h24

            C’est exact, l’adage serait de Protagoras, ce qui me convient aussi puisque je ne revendique pas la philosophie platonicienne.

            “contourner la démocratie”: c’est une notion à définir. La question se pose aujourd’hui (et je pense que nous n’y sommes pas), mais elle ne se posait pas il y a cinquante ans. Elle était même critiquée durant la IIIème république, car associée au parlementarisme souvent jugé inefficace, instable, et fait de corruption qui desservait les intérêts de la nation.

            La perception de la science, elle même, a son histoire. Elle n’apportait que des bienfaits au début du XIXème siècle: l’électricité, l’eau courante, l’amélioration de l’hygiène et de l’espérance de vie, le train, les communications, etc… Les oeuvres de Jules Vernes, Méliès, ou encore les ébouriffantes aventures d’Auguste Piccard montrent bien ce qu’était le positivisme, l’enthousiasme et la confiance pour le progrès. C’est l’écrasement métallique de la 1ere G.M. et un Métropolis de Fritz Lang qui ont soulevé la question des horreurs que pouvaient receler la techno-science: dire “c’est le progrès” n’est plus un paradigme suffisant.

            Le désencastrement de l’homo oeconomicus expliqué par Karl Polanyi, qui stocke, gère, fabrique, échange, l’a sorti de son cadre naturel vers celui techno-scientifique et lui a fait perdre pied, notamment le rapport entre ses productions et ses consommations devenu délirant.

              +3

            Alerter
  • Eric83 // 08.06.2019 à 09h23

    “L’étude de la production et du maintien de l’ignorance” démontre, en soi, le degré de perversité de nos prétendues zélites dirigeantes.
    La fabrique et le maintien de l’ignorance sont la négation absolue de la vie humaine.

      +10

    Alerter
    • Sandrine // 08.06.2019 à 16h49

      Plutôt que « vie » humaine vous vouliez probablement dire « libre arbitre » humain.
      C’est en effet une manière de « réifier » la personne humaine que de l’empêcher de s’informer correctement ; une manière de la considérer en tout cas comme un pur organisme, une entité énergétique dont il s’agit de s’approprier la force de consommation (et de production)…
      bienvenue dans Matrix !

        +0

      Alerter
  • Sébastien // 08.06.2019 à 11h20

    Remarquable de constater à quel point “la science”, convoquée à tout bout de champ, a produit du mensonge et de l’ignorance: médicaments, matériaux, produits à vendre à tout prix, chimie, alimentation Que des gens qualifiés, des disciplines techniques, éclairées et tout le cirque, qui “savent” ce qui est bon pour les autres. Les scandales s’allongent comme des jours sans fin, mais la croyance que “la science” lutte contre l’ignorance et va sauver le monde, la planète et les martiens est pire que la pire des bigoteries “Moyenageuse”, comme il est de coûtume de comparer pour vanter la première.

      +6

    Alerter
    • calahan // 08.06.2019 à 17h35

      Ce n’est pas la science qui produit du mensonge mais bien au contraire son détournement.
      C’est de la corruption, tout simplement, raconter des bobards pour garnir son compte en banque n’est pas l’apanage du scientifique exclusivement.
      c’est la méthode basique que l’on retrouve dans toutes les formes de banditisme par influence et ce depuis la nuit des temps.
      Aujourd’hui je dirai que l’on est au stade ou elle est tellement répandue que ça se remarque, que ça fait tâche…Prenons l’exemple du nutriscore qui avait pour objectif de nous informer des apports nutritionnels de la bouffe industrielle, un genre de code comme pour les frigos ou les machines à laver niveau conso électrique. non le gouvernement a dit non, les courroies de transmission ont fonctionné.S’est il couché devant la commission européenne shootée aux lobbies sur ce sujet ?
      J’en sais rien.

      Ce qui est bon pour toi ne l’est pas pour les portefeuilles déjà grassement garnis, vous avez dit dictature ?

        +1

      Alerter
      • Sébastien // 08.06.2019 à 20h29

        Désolé mais la bombe atomique, c’est de la science, pas de la religion. Les OGM c’est de la science. Le capitalisme, c’est de la science, ou en tout cas vendu comme tel. La liste est longue.
        Amusez-vous chez vous!

          +0

        Alerter
        • calahan // 08.06.2019 à 21h58

          la bombe atomique c’est l’utilisation à des fins militaires de l’énergie atomique (dont il semblerait que seules quelques nations “matures” puissent en avoir la détention).
          On est pas obligé de faire n’importe quoi avec toutes les découvertes scientifiques vous savez ?

          Or, faut il accuser les découvreurs de mauvaises intentions alors qu’ils ne connaissent pas toute l’étendue des débouchées ?

          on dirait une inquisition contre la science !
          Ou de l’obscurantisme ?

          L’économie , c’est de la science ?
          c’est nouveau ça.

            +4

          Alerter
    • Haricophile // 09.06.2019 à 09h38

      La science est un outil, et comme tout outil elle est bonne ou mauvaise selon qui le conçoit et/ou le manipule. Et plus l’outil est puissant, plus il est dangereux dans de mauvaises mains.

        +1

      Alerter
  • Patapon // 08.06.2019 à 20h34

    Merci ! Le meilleur est l’épisode 4, qui s’attaque à l’idéologie, à la construction de l’ignorance ou de connaissances sélectives à des fins de domination; On prend dans la gueule l’histoire des 40 dernières années.

      +0

    Alerter
  • gotoul // 09.06.2019 à 10h57

    À se demander si les ingénieurs du son de France Culture ne sont pas eux aussi financés par l’industrie du tabac tellement le son est très moyen par moments!!! ;-)))

      +0

    Alerter
  • Ando // 09.06.2019 à 15h02

    J’admets volontiers qu’il existe une forme de fabrique de l’ignorance, issue de l’industrie sans doute et du monde mediatico politique bien sûr . Cependant, cette fabrique de l’ignorance ne tire son efficacité que de notre passivité à l’accepter sans discuter, voire de notre rôle actif quand nous propageons nous même cette ignorance. Notre espèce ‘occidentale’ est devenue pavlovienne. L’education d’esprits bien faits et vigilants est t elle devenue un luxe hors de portée ?

      +1

    Alerter
  • Jiff // 11.06.2019 à 00h20

    Il y a une façon archi-simple d’éviter le mensonge scientifique rémunéré, à condition, bien sûr, que le RIC soit promulgué dans son ensemble ; c’est de légiférer sur le problème de manière à le faire passer dans la catégorie : crimes contre l’humanité.

    Évidemment, ça ne se fera pas sans mal, puisque les poliotiques en sont tout aussi friands que les rogue companies, mais une fois en place, je vous parie que ça refroidira instantanément ces ardeurs vénales…

      +0

    Alerter
  • Afficher tous les commentaires

Les commentaires sont fermés.

Et recevez nos publications