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1.novembre.20191.11.2019 // Les Crises

74ème assemblée générale de l’ONU : Minilatéralisme ! Par Guillaume Berlat

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Source : Proche & Moyen-Orient, Guillaume Berlat, 30-09-2019

NUMERO 250 ! Lancé en décembre 2014, notre hebdomadaire numérique – basé à Genève – vous livre aujourd’hui sa 250ème livraison. Selon de fiables estimations, nous enregistrons – aujourd’hui – entre 180 et 200 000 visites mensuelles. Avec la reprise d’une dizaine de sites amis, nous doublons vraisemblablement la mise. Comment expliquer un tel résultat ? L’un de nos amis – chercheur – apporte une réponse qui nous fait chaud au cœur : « parce que prochetmoyen-orient.ch est un espace de liberté, ce qui, de nos jours, devient de plus en plus rare… ». Merci ! Et merci aussi à nos soutiens fidèles ! Comme annoncé à plusieurs reprises, et afin de pérenniser prochetmoyen-orient.ch, nous vous proposerons au début de l’année prochaine un nouveau modèle économique. Bonne lecture et bonne semaine.

La rédaction

74ème ASSEMBLÉE GÉNÉRALE DE L’ONU : MINILATERALISME !

« Le grand pêché du monde d’aujourd’hui, c’est le refus de l’invisible » (Journal, Julien Green)

« En juin dernier, le Représentant permanent du Nigéria auprès des Nations Unies, Tijjani Muhammad-Bande, a été élu par acclamation pour présider la 74e session de l’Assemblée générale des Nations Unies, qui démarre mardi 17 septembre à New York. Assemblée générale des Nations Unies, débute cette semaine à New York. Des centaines de chefs d’État, de dirigeants d’entreprises, de représentants de la société civile et de personnalités de tous bords se joindront à l’ONU pour une semaine d’événements, de réunions et, bien sûr, de discours. Les Nations unies ont offert depuis 1945 un espace de dialogue fécond aux différents pays du monde. Dans un système multipolaire qui n’a plus rien à voir avec le contexte de sa création, l’ONU peut-elle encore jouer son rôle au service des Nations ? Quelle place pour les ONG et la société civile ». Une présentation qui vaut ce qu’elle vaut mais qui possède le mérite de planter le décor de cette nouvelle édition de la première semaine du nouveau cru de l’Assemblée générale de l’ONU.

Voici donc ce que nous découvrons dans la revue de presse de l’ONU du 23 septembre 2019 au moment où sont lancés les travaux de la 74èmesession de l’Assemblée générale. Pour sa première semaine, elle est le théâtre de moultes discours de chefs d’État et de gouvernement, d’entretiens bilatéraux en marge de la grande salle verte, de conférences diverses et variées avec un accent particulier en cet automne 2019 sur la question de la lutte contre le réchauffement climatique et, en arrière-plan, la crise iranienne1. Dès le samedi 21 septembre 2019, le secrétaire général de l’ONU, qui fait du climat sa priorité faute de mieux2, convoque, à grands renforts de tam-tam, un sommet de la jeunesse sur ce thème. Le lundi 23 juin 2019, les choses sérieuses débutent avec sommet à haut niveau sur le climat en présence de 60 chefs d’état et de gouvernement (« Action pour le climat »)3que snobe Donald Trump qui a mieux à faire que de faire de la surenchère sur le climat, en dépit d’une rapide apparition4. On y réunit quelques peuples amazoniens et on crée un fond de 500 millions de dollars5 pour bien montrer que l’on se soucie de leur sort alors que la forêt continue de brûler6. Et, Emmanuel Macron, qui n’a de cesse de stigmatiser les agissements de Jair Bolsonaro, oublie de rappeler que la France importe massivement du soja brésilien produit à coups de déforestation et soutient cette agriculture intensive qui en fait sa drogue. Pire, elle réduit les aides aux modèles alternatifs et la conversion des paysans. Il oublie également que l’Union européenne signe des traités de libre-échange avec les pays dont le modèle agricole est ravageur pour la planète. Mais quand l’Amazonie brûle, il prend des airs outragés7.

Cette 74ème session de l’Assemblée générale de l’ONU se déroule dans un contexte international particulièrement volatil, inflammable. En dépit de cette situation préoccupante, l’ONU se comporte comme une machine tournant à plein et à vide déconnectée des préoccupations légitimes des citoyens du monde (sécurité, prospérité, santé…). Comme lors de ses deux premières prestations devant ce cénacle, Emmanuel Macron apparait comme celui qu’il est sur la scène intérieure, une sorte de camelot de la République.

UN ENVIRONNEMENT INTERNATIONAL INFLAMMABLE

Le moins que l’on puisse dire est que l’été indien météorologique new yorkais ne coïncide pas avec l’hiver géopolitique onusien. Le monde de ce début du XXIe siècle est celui de la fin du monde du XXe siècle caractérisé par la multiplication des crises de toutes natures8. Crise climatique multiforme (Cf. ci-dessous) ; crise migratoire sans solution multilatérale à horizon raisonnable ; crise sanitaire avec la résurgence de pandémies en Afrique ; crise économique avec des résultats peu encourageants en termes de progression de la croissance ; crise de confiance avec une défiance accrue entre les grands acteurs de la planète, entre ces derniers et leurs citoyens ; crise du commerce international avec le conflit sino-américain et ses conséquences sur le commerce mondial ; crise financière possible avec les excès d’une finance dérégulée et irresponsable ; crise sécuritaire avec ses nombreuses ramifications (Iran9, Arabie saoudite, Yémen, Libye, Cachemire, Syrie-Irak-Turquie-Liban, Corée du nord, Sahel…) ; crise de la démocratie avec la « radicalisation des nationalismes » (Pierre Hassner) ; crise numérique avec les agissements liberticides des GAFAM10 ; crise diplomatique avec le retour des puissances (la force prime le droit) ; crise du multilatéralisme avec le recul des organisations internationales dans la régulation des relations internationales ; crise de la justice pénale internationale avec les errements de la CPI dans l’affaire Laurent Gbagbo…. En Égypte, la jeunesse défie le maréchal Al-Sissi11 pendant qu’à Hongkong, elle défie les autorités chinoises. Le moins que l’on puisse dire est que le monde connait un niveau de conflictualité très élevé en cette année 2019 à tel point que la moindre étincelle peut mettre le feu à la planète. La liste des crises n’est pas exhaustive dans un contexte de globalisation des menaces et de dislocation progressive de l’ordre international libéral. Face à ce tableau inquiétant à maints égards, que fait l’organisation universelle mise en place après la Seconde Guerre mondiale, à l’initiative des États-Unis, pour réguler par le droit les relations internationales ? On pourrait résumer la situation par la formule usitée durant le Congrès de Vienne en 1815 : « Le congrès s’amuse ». Ou en l’adaptant à notre sauce : l’ONU s’abuse faute de répondre aux défis qui sont ceux du XXIe siècle.

UNE MACHINE TOURNANT À PLEIN ET À VIDE

Que ce soit sur la question très médiatisée de la lutte contre le réchauffement climatique comme sur celle de la sauvegarde du multilatéralisme, le fonctionnement de l’Organisation des Nations Unies tourne à la farce, à la comédie de boulevard.

La comédie de boulevard du climat : Greta versus Emmanuel

Alors qu’il y a le feu à la maison, le machin débute par une passe d’armes savoureuse. L’Assemblée générale de l’ONU fut en effet l’occasion d’assister au refroidissement des relations entre le président français et Greta Thunberg. Emmanuel Macron, qui avait accueilli la jeune militante écologiste à l’Élysée en février 2019, s’est montré critique à son endroit, après que la Suédoise de 16 ans, aux côtés de quinze autres jeunes, ait déposé une plainte devant le Comité des droits de l’enfant de l’ONU contre cinq pays: l’Argentine, le Brésil, la Turquie, l’Allemagne, mais aussi la France. Les écologistes considèrent que l’inaction des dirigeants sur le plan climatique porte atteinte à la convention de l’ONU sur les droits des enfants. « Là, des positions très radicales, c’est de nature à antagoniser nos sociétés », a réagi le président français sur Europe 1. « Toutes les mobilisations de notre jeunesse ou des moins jeunes sont utiles. Mais il faut qu’elles se concentrent maintenant sur ceux qui sont le plus loin, ceux qui essaient de bloquer. Je n’ai pas le sentiment que le gouvernement français ou le gouvernement allemand, aujourd’hui, sont en train de bloquer », s’est défendu celui qui, en 2018, avait reçu le titre certes un peu pompeux (et contesté) de « champion de la terre » décerné par le PNUE. Un qualificatif que Greta Thunberg ne souhaite visiblement accorder à aucun dirigeant de la planète. « Quand je vois qu’on va fermer l’ensemble de nos activités charbon, qu’on stoppe l’exploitation d’hydrocarbures, qu’on est en train de bouger, je ne suis pas sûr que ce soit la voie la plus efficace. Je pense surtout maintenant qu’on a besoin qu’on ait une jeunesse qui nous aide à faire pression sur ceux qui bloquent, en se mobilisant, et qui aussi participent à des actions très concrètes. Il y a des tas d’actions citoyennes qui sont utiles ». Lors de son voyage, Emmanuel Macron avait déjà déclaré, sans citer Greta Thunberg, que les jeunes devaient plutôt manifester contre les pays qui ne « bougent » pas. Il avait alors cité la Pologne, consommatrice de grandes quantités de charbon et accusée de bloquer le consensus européen pour l’adoption de la neutralité carbone à l’horizon 205012. Ce but était considéré si radical en 2015 que le terme avait été exclu du texte de l’accord de Paris, mais il est en train de s’imposer au vu des changements climatiques toujours plus notables. Dans son sillage, la secrétaire d’État auprès du ministre de la Transition écologique et solidaire, Brune Poirson, n’a pas non plus été tendre avec Greta Thunberg. « Il est important d’avoir des personnes qui éveillent les consciences. Mais quelles sont les solutions qu’elle met sur la table ? Je ne sais pas. On ne peut pas mobiliser avec du désespoir, presque de la haine », a déclaré au micro de France Inter celle qui est aussi vice-présidente de l’Assemblée des Nations unies pour l’environnement (il y a quelques mois encore, elle ne tarissait pas d’éloges sur la nouvelle Jeanne d’Arc du climat). Même son de cloche du côté du ministre de l’Education, Jean-Michel Blanquer, qui a déclaré sur BFM-TV que Greta Thunberg lui inspirait un mélange de « sympathie » et de « vigilance » car « il ne faut pas créer une génération de déprimés » autour du climat13.

Donald Trump réagit à cette mascarade par un tweet ironique et provocateur : « Elle semble être une jeune fille très heureuse qui attend un avenir brillant et merveilleux. Si agréable à voir ! ». En dernière analyse, les grands pollueurs ne prennent aucun engagement pour le climat lors du sommet « Action pour le climat ». La réunion se conclut sur un échec largement prévisible14 qui montre que la route est longue et la pente raide15. Oubliées les embrassades de la COP 21 !

À tout le moins, la France aura participé à une réunion préparatoire de la COP25 (Santiago, 2-13 décembre 2019) pour rallumer la flamme bien pâle de la COP21. Pour être complet, signalons que les patrons des grands groupes pétroliers se sont réunis, sous haute sécurité, à New-York en marge du sommet de l’ONU sur le climat pour vanter leurs solutions contre le réchauffement climatique16. La terre continue de tourner alors que le machin voit défiler les grands de ce monde qui viennent, les uns après les autres, présenter leur vision des relations internationales, plus à leurs électeurs qu’au rassemblement des nations, pour ne pas dire la communauté internationale, concept qui ne signifie rien.

La comédie de boulevard du machin : unilatéralisme versus multilatéralisme

Des mots, toujours des mots. Ainsi pourrait-on résumer en quelques mots l’approche purement déclaratoire de l’Assemblée générale de l’ONU (septembre-décembre) qui reproduit à l’identique les mêmes résolutions insipides, les mêmes déclarations creuses, les mêmes conférences de haut niveau sans consistance, les mêmes photos de famille comiques, les mêmes palabres inutiles et contreproductives tout en étant couteuses, et cela depuis des années. Quand l’ONU s’attachera-t-elle à disserter sur le sujet primordial, en cette période de désarroi, à savoir la restauration de la confiance entre ses membres, ingrédient sans lequel rien ne sera possible pour rétablir un minimum de gouvernance internationale efficace et crédible ? Quand cessera-t-elle d’antagoniser les États membres (au rythme des sanctions, des traductions devant les juridictions pénales internationales, des mises à l’index…) au lieu de tenter les rapprocher par le dialogue et la coopération (ce qui s’appelle la diplomatie17) ? Quand comprendra-t-elle que la voie juridique n’est pas toujours la meilleure pour préparer les chemins tortueux de la paix et de la sécurité internationales ? Quand comprendra-t-elle qu’il vaut mieux une bonne conférence internationale qui se conclut par un échec que sur un consensus d’apparence (Cf. la COP21 de Paris qui ne débouche sur rien de concret) ? Quand comprendra-t-elle que le multilatéralisme n’est qu’un mot sans grande signification si on ne le replace pas dans son contexte du moment caractérisé par une montée en puissance de l’unilatéralisme et du bilatéralisme, par un désenchantement sur les vertus de la mondialisation du capitalisme le plus débridé, peu ou pas régulé18 ? Quand comprendra-t-elle, qu’en l’absence d’un accord entre les Cinq grands, mieux vaut encourager les initiatives extérieures pour tenter de désamorcer les conflits que de sauter sur sa chaise en criant comme un cabri : multilatéralisme, multilatéralisme… ?19 En dernière analyse, l’ONU doit changer son logiciel du XXIe siècle pour lui substituer celui du XXIe siècle, faute de quoi elle est promise au même sort funeste que son ancêtre, la Société des nations (SDN). Ses membres le veulent-ils et le peuvent-ils ? Là se situe le cœur du problème de la crise du multilatéralisme et, qui sait, sa solution. Tant que toutes ces questions importantes n’auront pas été traitées, il y a fort à parier que le multilatéralisme ne s’effondre sur ses bases tel un vulgaire château de cartes balayé par un tsunami.

En dernière analyse, n’est-il pas cocasse que ce temple du multilatéralisme qu’est l’ONU ne trouve pas sa meilleure utilité lorsqu’il permet de multiplier les rencontres bilatérales (Macron/Rohani20, Merkel/Rohani) ou trilatérales (Allemagne/France-Royaume-Uni sur l’Iran)21 en marge de l’usine à discours creux, répétitifs débités dans la grande salle verte de l’Assemblée générale ?

UN JUPITER CAMELOT DE LA RÉPUBLIQUE

La matinée du 24 septembre 2019 voit quatorze orateurs de haut vol se succéder à la tribune dans une salle bondée. En dehors d’Emmanuel Macron, noblesse oblige, nous n’en retiendrons que trois significatifs.

Brésil, États-Unis, Turquie : discours virils

Il revient au président brésilien, Jair Bolsonaro d’ouvrir les hostilités en critiquant vertement ceux qui se réunissent pour parler de l’Amazonie, pour en faire un « patrimoine commun de l’humanité » en violant la souveraineté du Brésil par réflexe colonialiste et en travestissant la vérité sur les incendies dans son propre pays.

Alors que Donald Trump est sous la menace d’une nouvelle procédure de destitution par son opposition démocrate22, Donald Trump fait du Donald Trump. Pouvait-il en être autrement ? Il donne le ton avec cette formule choc dont il a le secret : « L’avenir n’appartient pas aux mondialistes mais aux patriotes » mais conforme à son slogan « America First ». Il fustige « l’internationalisme »23. Il s’empresse d’ajouter, pour ceux qui ne l’auraient pas encore compris que « les États-Unis sont la nation la plus puissante ». Il stigmatise, même s’il n’emploie pas le terme, quelques « États voyous » en tête desquels il place l’Iran24 accusée d’être « le premier parrain du terrorisme » et le fauteur de trouve inégalé en cet automne 201925. D’autres ne sont pas épargnés : Talibans qui refusent la paix en Afghanistan mais qui seront punis de leurs méfaits car le terrorisme sera éradiqué, Nicaragua, Venezuela qui violent les droits de l’homme en affament leur population et en faisant fi de la liberté religieuse. Donald Trump martèle qu’il ne veut ni du socialisme, ni du communisme. Le président américain consacre de longs développements à la lutte contre l’immigration illégale : tous ceux qui arriveront illégalement sur le sol américain seront refoulés. Il les exhorte à ne pas être les otages des passeurs. Au passage, il délivre un satisfecit au président mexicain pour sa coopération active dans la lutte contre l’immigration illégale. Donald Trump conclut par un vibrant hommage aux nations qui sont les plus forte et une critique appuyée d’une bureaucratie sans visage qui bat en brèche la souveraineté des nations. Il conclut sur une note œcuménique en déclarant que les États-Unis sont des partenaires qui veulent la paix mais pas la guerre. Leur objectif est l’harmonie, la fin des guerres et l’espoir26.

Pour ce qui le concerne, le président Turc propose une solution radicale, contraire à la philosophie du traité de non-prolifération (TNP) mais qui possède une logique égalitaire indéniable, à savoir l’autorisation de la possession d’armes nucléaires par tous ou par personne afin de régler les crises de prolifération. Jamais, une telle proposition radicale n’avait été présentée. C’est peu dire la pression à laquelle seront soumis les cinq États dotés de l’arme nucléaire lors de la prochaine conférence quinquennale d’examen du TNP. Au passage, il récuse le directoire des Cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU. Il accuse Israël d’annexion territoriale continue depuis 1947, cartes à l’appui (suscitant l’ire de Jérusalem) et l’ONU d’inertie en dépit du vote de nombreuses résolutions condamnant ces pratiques. Il en appelle à la raison pour faire baisser la tension dans le Golfe. Enfin, il s’étonne du peu de réaction face à la montée de l’islamophobie.

Passons au quarante minutes de show jupitérien !

France : le philosophe moralisateur

Fidèle à lui-même, Macron fait du Macron27. Un brin bonimenteur, un brin moralisateur même si la perspective a changé depuis l’année dernière28, et encore plus, depuis son premier show en 201729. Comment s’organise sa présentation au cours de laquelle il multiplie ses offres de service aux Américains et Iraniens après avoir instruit un procès en règle contre Téhéran30 ? Autour de trois axes forts : ampleur des défis et des crises, disponibilité théorique des réponses, déclin du courage.

Le monde de 2019 est confronté à de multiples défis, de crises dures (climatiques, sécuritaires dans le Golfe, au Sahel, commerciaux…). En dépit de l’impatience croissante des citoyens, et plus particulièrement des jeunes sur le climat, force est de constater que les dirigeants de la planète ne sont pas au rendez-vous de l’Histoire.

Ce constat est d’autant plus préoccupant que nous disposons de tous les ingrédients nécessaires pour relever de tels défis : connaissance, financement, capacité d’innovation, conscience des maux, cadres adaptées (universel comme l’ONU, régionaux ou thématiques).

Que nous manque-t-il en vérité pour être à la hauteur de la tâche ? Le courage. Reprenant le discours du prix Nobel de littérature 1970, Alexandre Soljenitsyne lors de son discours à Harvard le 8 juin 1978, Emmanuel Macron évoque « le déclin du courage ». C’est, pourquoi en appel à un « retour du courage » qu’il décline sous deux propositions générales.

Avoir le courage de savoir bâtir la paix. Le président de la République décline alors les foyers de crise : Moyen-Orient, Golfe, Syrie (la solution du problème doit être politique, durable, inclusive débouchant sur un processus électoral), Libye, Sahel avec une emphase particulière sur l’Iran31. Après avoir stigmatisé le comportement iranien, de manière partiale, il propose l’idée d’un plan de crise régionale pouvant conduire à la levée des sanctions si Téhéran se pliait au Diktat occidental (pas d’armes nucléaires, pas de missile, pas d’ingérence). Le président se réjouit de la manière dont le peuple soudanais a su trouver une solution à la crise avec les militaires et dont l’Ukraine a effectué quelques pas dans la bonne direction, payés en retour par la Russie. En conclusion de ce développement, Emmanuel Macron en appelle à stabiliser un monde en ébullition par la sécurité tout en ne reniant pas nos valeurs essentielles fondées sur le respect des droits de l’homme. Il prend au mot Donald Trump en déclarant qu’il partage ses déclarations sur le patriotisme, sur la souveraineté à la condition qu’il ne s’agisse pas d’un repli nationaliste. Le président de la République propose un « multilatéralisme fort ». Dans le monde d’hier, l’expression consacrée par l’Union européenne dans ses différentes stratégies était celle de « multilatéralisme efficace ». Aujourd’hui, le multilatéralisme serait-il « faible » ?

Avoir le courage de la responsabilité. Pour parvenir à cet objectif, Emmanuel Macron propose de se livrer à une révolution copernicienne, en cessant de contester les vérités, les faits objectifs, en refusant le court termisme, en regardant en face les dysfonctionnements graves engendrés par un capitalisme fou engendrant des inégalités insupportables. Ce qui conduit le président de la République à se livrer à un puéril exercice d’autosatisfaction destiné à démontrer qu’il avait largement pris sa part, en particulier lors du G7 de Biarritz, dans la lutte contre les inégalités en tous genres : sociales (avec insistance sur la question des femmes), sanitaires et climatiques (forêts et océans à la lumière du dernier rapport alarmant du GIEC32).

En conclusion, Emmanuel Macron propose à ses pairs de « bâtir cet agenda de réconciliation » en abandonnant la « rhétorique de la dénonciation et de l’inaction ». À la manière d’un Aristide Briand à la tribune de la Société des nations à Genève dans l’entre-deux Guerres, le président de la République déclare haut et fort à New-York le 24 septembre 2019 devant l’Assemblée générale de l’ONU qu’il croit au « retour du courage » car nos grammaires des relations internationales ont changé. Il appelle ses pairs à « travailler ensemble » à « s’engager » avec « le goût de l’avenir » car nous aurons « des comptes à rendre » aux générations futures. Un côté prédicateur nordique !

Pour concentré qu’il soit (une quarantaine de minutes à mettre en rapport avec les deux heures de son discours devant la conférence des ambassadeurs et des ambassadrices, un mois plus tôt à Paris), le discours d’Emmanuel Macron est moralisateur, pontifiant, lyrique, philosophique, versant trop souvent dans l’inventaire à la Prévert technocratique d’un petit marquis de Bercy mais aussi dans l’arrogance de la « Grande Nation » qui irrite nos partenaires au lieu de les amadouer surtout dans la période de crise intérieure durable que traverse notre pays. Tout ceci s’apparente parfois à un discours de bonimenteur de foires qui ne sera suivi d’aucun effet concret. Comme ce fut le cas pour la pseudo-médiation – qui ressemble plus à une mission de bons offices – de Jupiter qui s’est soldée par un formidable pschitt diplomatique en dépit du matraquage médiatique auquel nous avons eu droit durant plus d’une semaine de folles rumeurs démenties par la réalité des faits33. Emmanuel Macron est rattrapé par l’énormité des bobards de ses communicants.

L’ère des comédies et vaudevilles était bien close » (La folle amoureuse, Paul Morand)

« Comprendre le monde qui vient ». Tel est le mot d’ordre de la nouvelle direction de la revue Esprit fondée en 1932 par le philosophe chrétien, Emmanuel Mounier34. Tel ne semble pas être l’approche retenue par les dirigeants de la planète qui font le déplacement annuel à New-York, en masse et en grand apparat, pour participer au lancement des travaux de la 74ème Assemblée générale de l’ONU. Eux qui semblent plus s’adresser, depuis Manhattan, à leurs concitoyens qu’au monde dans l’attente de leurs messages et de leur vision d’avenir.

Médecins qui ne veulent pas porter le diagnostic sans concession, sans tabou sur les maux du monde pour tenter de s’accorder sur les remèdes idoines, y compris les plus douloureux qui comportent des remises en question des paradigmes sacrés de la fin du XXe siècle. Remise en question salutaire – repenser le monde – qui s’impose par la force des choses. En plus de l’usure d’un système qui frise les trois-quarts de siècle, une réalité s’impose. Donald Trump manifeste son aversion pour l’ordre international libéral et ses trois piliers : les institutions internationales, les alliances et les accords de libre-échange. Et, cela n’est pas le moment où cela va changer, administration démocrate ou pas tant sa démarche s’inscrit dans le temps et dans l’ADN du peuple américain. Il est temps de replacer la raison au cœur du village mondial.

Face à un multilatéralisme en crise, privilégions-nous l’unilatéralisme, le minilatéralisme, le bilatéralisme, la diplomatie des clubs ou quels autres formes de régulation des relations internationales ? Comment les dirigeants de la planète envisagent de se poser la question et d’y répondre, à brève échéance, avant qu’ils ne constatent que le système est en ruines ? Cela ne vaut-il pas mieux que de futiles exercices de communication sans utilité, cette « tyrannie de la modernité » (Denis Tillinac) ? En reprenant le titre d’un film français qui n’a pas eu un grand succès, nous pourrions à propos de la 74ème session de l’Assemblée générale de l’Organisation des Nations unies – qui s’apparenterait aujourd’hui à l’Organisation des Nations désunies -, dire : ça tourne à Manhattan !

Guillaume Berlat
30 septembre 2019

1 Allan Kaval/Marc Semo, Les tensions avec l’iran s’imposent à l’ONU, Le Monde, 22-23 septembre 2019, p. 2.
2 Maurin Picard, Sommet climat : l’heure d’Antonio Gutteres, Le Figaro, 24 septembre 2019, p. 6.
3 Richard Hiault, Climat : sommet exceptionnel à New-York pour un nouvel élan, Les Échos, 23 septembre 2019, p. 7.
4 Adrien Jaulmes, La furtive apparition de Donald Trump, Le Figaro, 24 septembre 2019, p. 6.
5 Audrey Garric, 500 millions de dollars pour la reforestation de l’Amazonie, Le Monde, 25 septembre 2019, p. 7.
6 Mathieu Magnaudeix, À New-York, les peuples autochtones décrètent eux aussi « l’urgence climatique », www.mediapart.fr , 23 septembre 2019.
7 Natacha Polony, Un jugement cul par-dessus tête, Marianne, 20-26 septembre 2019, p. 3.
8 Baptiste Bablée/Franck Dedieu, Benjamin Masse-Stamberger, Au secours, la crise revient, Marianne, 23-26 septembre 2019, pp. 22. à 27.
9 Véronique Le Billon, À l’ONU, les dirigeants tentent de faire tomber la pression sur l’Iran, Les Échos, 25 septembre 2019, p. 7.
10 Philippe Bernard, Les GAFAM réveillent les États, Le Monde, Géopolitique, 26 septembre 2019, p. 33.
11 Delphine Minoui, La rue égyptienne défie le président Sissi, Le Figaro, 24 septembre 2019, p. 8.
12 Erik Emptaz, Greta Thunberg à l’ONU, manifestations pour le climat… Macron : « Manquerait plus que les gilets jeunes », Le Canard enchaîné, 25 septembre 2019, p. 1.
13 Alexis Feertchack, Climat : Emmanuel Macron reproche à Greta Thunberg « d’antagoniser nos sociétés », www.lefigaro.fr , 24 septembre 2019.
14 Audrey Garric, Climat : le sommet de l’ONU se solde par un échec. À l’ONU, les grands États déçoivent sur le climat, Le Monde, 25 septembre 2019, pp. 1 et 7.
15 Christophe Gueugneau, Sommet climat à l’ONU : « Nous avons encore un long chemin à parcourir », www.mediapart.fr , 24 septembre 2019.
16 Mathieu Magnaudeix, À Manhattan, les rois du pétrole organisent leur contre-sommet climatique, www.mediapart.fr , 24 septembre 2019.
17 Daniel Jouanneau, Dictionnaire amoureux de la diplomatie, Plon, septembre 2019.
18 Joseph Stiglitz, »Il y a consensus sur les maux du capitalisme », Le Monde, 25 septembre 2019, p. 13.
19 François Nicoullaud, Iran, États-Unis, Arabie saoudite : crise et opportunités, www.orientxxi.txi .
20 Isabelle Lasserre, Iran : Macron continue d’œuvrer à une désescalade, Le Figaro, 23 septembre 2019, p. 5.
21 Marc Semo, Berlin, Londres et Paris mettent la pression sur Téhéran, Le Monde, 25 septembre 2019, p. 3.
22 Gilles Paris, Donald Trump fragilisé par l’affaire Ukrainienne. Impeachment : la défense hasardeuse de Trump, Le Monde, 27 septembre 2019, pp. 1-2.
23 Adrien Jaulmes, Trump fustige l’internationalisme à la tribune des Nations unies, Le Figaro, 25 septembre 2019, pp. 4-5.
24 Gilles Paris, Donald Trump sans stratégie face à l’Iran, Le Monde, 24 septembre 2019, p. 2.
25 Alain Frachon, Dans le Golfe, Trump piège Trump, Le Monde, 27 septembre 2019, p. 30.
26 Philippe Gelie, À l’ONU, Donald Trump est-il pris au corps sérieux ?, Le Figaro, 25 septembre 2019, p. 17.
27 Ellen Salvi, Macron rattrapé par Macron, www.mediapart.fr , 23 septembre 2019.
28 Guillaume Berlat, Jupiter à l’ONU : « peser » mais encore, www.prochetmoyen-orient.ch , 1er octobre 2018.
29 Guillaume Berlat, Un prédicateur à Manhattan, www.prochetmoyen-orient.ch , 25 septembre 2017.
30 Isabelle Lasserre, ONU : Macron monte au front sur le dossier iranien, Le Figaro, 25 septembre 2019, p. 2.
31 Gilles Paris/Marc Semo, À l’ONU, Macron bute sur la question iranienne, Le Monde, 26 septembre 2019, p. 6.
32 Martine Vallo, L’alarme du GIEC sur un océan en surchauffe, Le Monde, 26 septembre 2019, p. 6.
33 Adrien Jaulmes, Le rendez-vous manqué entre Rohani et Trump à l’ONU, Le Figaro, 26 septembre 2019, p. 5.
34 Catherine Portevin, Anne-Laure Bujon. Spleen doctor à »Esprit”, Le Monde Idées, 24 septembre 2019, p. 24.

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Source : Proche & Moyen-Orient, Guillaume Berlat, 30-09-2019

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Commentaire recommandé

antoniob // 01.11.2019 à 11h21

Parmi les dirigeants à cette sauterie y avait-il le président syrien pour représenter son pays souverain siéageant à l’ONU? On lit souvent au sujet du maitre de l’Elysée et du régime francais mais c’est lassant.

1 réactions et commentaires

  • antoniob // 01.11.2019 à 11h21

    Parmi les dirigeants à cette sauterie y avait-il le président syrien pour représenter son pays souverain siéageant à l’ONU? On lit souvent au sujet du maitre de l’Elysée et du régime francais mais c’est lassant.

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