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28.mars.202128.3.2021 // Les Crises

Affaire Khashoggi : L’équipe d’assassins s’est déplacée grâce aux avions d’un fonds souverain saoudien

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Source : Responsible Statecraft, Eli Clifton

Traduit par les lecteurs du site Les Crises

Avion Gulfstream similaire à ceux appartenant au Sovereign Wealth Fund. (REUTERS / Tami Chappell)

Cet article a été copublié par Responsible Statecraft and Insider [site d’investigation, NdT]

Au printemps 2018, la Silicon Valley, Hollywood, Wall Street et les grandes universités ont déroulé un tapis rouge pendant près de trois semaines pour accueillir le prince héritier saoudien Mohammad bin Salman (MBS) aux États-Unis.

Au cours de son voyage, MBS a rencontré Oprah Winfrey, Rupert Murdoch, Sergey Brin, Michael Douglas, Morgan Freeman, Richard Branson, Mark Zuckerberg, Jeff Bezos et Bill Gates, entre autres. Le New York Times a décrit la tournée américaine comme « cherchant à changer la perception de l’Arabie saoudite, d’un royaume opaque et conservateur, où les mosquées promeuvent une idéologie extrémiste et où les femmes sont reléguées à un statut de seconde zone, à une oasis de désert moderniste. »

Mais si MBS était le visage de cet effort, un énorme fonds souverain – le Fonds d’investissement public de l’Arabie saoudite, ou PIF – dont les actifs s’élèvent à environ 400 milliards de dollars et qui devrait atteindre 2 000 milliards de dollars, était la véritable attraction pour de nombreuses élites de la technologie, de la finance et du divertissement à la recherche de photos et de rencontres avec l’héritier du trône saoudien, âgé de 32 ans.

Six mois plus tard, deux avions appartenant au fonds souverain saoudien ont transporté une équipe d’assassins de Riyad à Istanbul, où ils ont assassiné le chroniqueur du Washington Post et dissident saoudien Jamal Khashoggi dans le consulat saoudien. Les avions ont ensuite ramené l’équipe d’assassins en Arabie saoudite.

Au moins l’un de ces avions opérait aux États-Unis pas plus tard qu’en octobre dernier.

Le rôle des actifs du PIF dans le meurtre a été rendu public dans des documents judiciaires déposés au Canada dans le cadre d’un procès pour détournement de fonds intenté par un certain nombre de sociétés appartenant à l’État saoudien contre Saad Aljabri, un ancien haut responsable du renseignement saoudien, qui est actuellement en exil et qui a précédemment affirmé dans un procès-verbal déposé au tribunal de district de Washington que MBS a tenté d’envoyer une équipe de tueurs pour l’assassiner peu après l’assassinat de Khashoggi.

Les documents judiciaires canadiens, d’abord rapportés par CNN, puis acquis et examinés par Responsible Statecraft and Insider, révèlent que Sky Prime Aviation a été transférée au PIF le 22 décembre 2017. Deux jets Gulfstream appartenant à Sky Prime Aviation ont fait la navette aller-retour Istanbul pour les assassins de Khashoggi moins d’un an après le transfert de Sky Prime Aviation au PIF.

« TOP SECRET NOT FOR CIRCULATION AND VERY URGENT » (Top Secret, à ne pas diffuser et très urgent) peut-on lire en haut du document qui détaillait le transfert d’un groupe de sociétés, dont Sky Prime Aviation, au PIF.

Le document ordonne :

Conformément à l’instruction de Son Altesse le prince héritier, président du Comité suprême pour les affaires de corruption publique, de transférer la propriété de toutes les sociétés mentionnées dans ma lettre susmentionnée au Fonds d’investissement public, d’approuver immédiatement l’achèvement des procédures nécessaires à cet effet.

« Étant donné le rôle central du prince héritier dans le contrôle des actifs saoudiens et du gouvernement en général, une enquête internationale indépendante doit être menée pour déterminer quels actifs publics ont été utilisés pour ce meurtre horrible » a déclaré Kate Kizer, directrice politique du groupe de défense Win Without War (Gagner sans guerre).

La publication, la semaine dernière, du rapport du Bureau du directeur du Renseignement national, qui concluait que MBS avait approuvé l’opération visant à « capturer ou tuer » Khashoggi, a conduit à l’application des sanctions prévues par la loi Magnitsky à l’encontre d’un ancien chef des services de renseignement saoudien et des membres du groupe ayant participé au meurtre.

Mais en fin de compte, l’administration Biden a choisi de ne pas sanctionner ou pénaliser MBS directement, malgré l’évaluation de l’ODNI selon laquelle il a approuvé l’opération qui a conduit à la mort de Khashoggi.

« C’est une violation de la promesse de campagne de Biden de demander des comptes aux assassins de Khashoggi » a déclaré Michael Eisner, avocat général de Democracy in the Arab World Now, un groupe fondé par Khashoggi peu avant son assassinat.

« Nous savons maintenant qui a ordonné le meurtre, et il ne subira pas les mêmes conséquences que ses fantassins, a déclaré Eisner. Cela va à l’encontre d’un principe de base de la justice selon lequel la personne qui ordonne un meurtre ne doit pas subir une punition moins sévère que les fantassins qui l’ont exécuté. »

La loi Magnitsky peut avoir des implications d’une portée considérable.

Le département du Trésor la décrit comme étant mise en œuvre « en reconnaissance du fait que la prévalence des violations des Droits de l’Homme et de la corruption qui ont leur source, en totalité ou en grande partie, en dehors des États-Unis, avait atteint une portée et une gravité telles qu’elles menaçaient la stabilité des systèmes politiques et économiques internationaux. »

« Les États-Unis cherchent à imposer des conséquences tangibles et significatives à ceux qui commettent de graves violations des Droits de l’Homme ou se livrent à la corruption, ainsi qu’à protéger le système financier des États-Unis contre les abus de ces mêmes personnes » indique le Trésor.

« L’administration Biden devrait appliquer les sanctions prévues par le US Global Magnitsky Act et les interdictions de voyager aux cadres supérieurs du PIF en raison de l’utilisation des avions du FIP pour déplacer les assassins saoudiens de Jamal Khashoggi entre l’Arabie saoudite et la Turquie, a déclaré Sunjeev Bery, directeur exécutif du groupe de défense Freedom Forward. Il est ridicule que, d’un côté, le PIF fournisse une aide au voyage des assassins de Khashoggi tout en concluant des accords commerciaux avec Uber et d’autres entreprises de la Silicon Valley. »

Bien que le rôle des actifs du PIF n’ait pas été mentionné dans le rapport de l’ODNI ou dans l’annonce des sanctions, le rôle de MBS en tant que président du PIF et l’utilisation des actifs du PIF – les deux jets Gulfstream – soulèvent des questions sur l’implication du fonds dans l’assassinat et sur la connaissance qu’avaient d’autres dirigeants du PIF de l’opération d’enlèvement ou de meurtre de Khashoggi.

Le PIF n’a pas répondu à une demande de commentaires sur le rôle de ses avions dans le meurtre et sur la connaissance ou l’implication éventuelle du PIF dans l’approbation ou l’exploitation des vols vers Istanbul.

Le statut de PIF en tant qu’investisseur très courtisé incite sans aucun doute les autorités à faire en sorte que la discussion sur le rôle du fonds dans le meurtre soit aussi discrète que possible. Les fonds comme le PIF peuvent acheter des actions de n’importe quelle société cotée en bourse, et il y a deux semaines, le PIF a augmenté ses investissements en actions américaines pour atteindre près de 12,8 milliards de dollars. Le fonds détient une participation de 1,38 milliard de dollars dans Activision Blizzard, 3,7 milliards de dollars dans Uber, 1,06 milliard de dollars dans Electronic Arts, 923 millions de dollars dans Live Nation et 1,1 milliard de dollars dans Carnival Cruise Lines.

Sky Prime Aviation, pour sa part, a pris des mesures pour limiter les données accessibles au public concernant les opérations aeriennes en cours des avions utilisés dans l’opération qui a tué Khashoggi. Mais, tout comme MBS et le PIF, leurs opérations à l’intérieur des États-Unis semblent se poursuivre sans aucune limitation ou conséquence significative découlant de l’assassinat.

RadarBox, un système qui suit les données de vol, montre l’un des jets Gulfstream qui a été utilisé pour transporter l’équipe de tueurs en Turquie en 2018 volant à l’intérieur des États-Unis pas plus tard que l’an dernier. Le 13 octobre, le Gulfstream IV portant l’immatriculation HZ-SK1 a quitté Boston et s’est rendu à Fort Lauderdale, où il est arrivé en fin d’après-midi. C’est le même avion qui a transporté le deuxième groupe d’assassins de Riyad à Istanbul.

Source : Responsible Statecraft, Eli Clifton, 03-03-2021

Traduit par les lecteurs du site Les Crises

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Commentaire recommandé

LibEgaFra // 28.03.2021 à 10h37

Curieusement aucun « journaliste » n’a demandé à Biden si MBS était un tueur. En fait, non ce n’est pas le mot « tueur » qui convient dans le cas de MBS. Assassin est le mot correct.

Pas grave, MBS est un excellent client pour les armes US et donc la question ne sera jamais posée, et le seules « sanctions » seront de continuer à acheter des armes.

13 réactions et commentaires

  • Denis Monod-Broca // 28.03.2021 à 08h13

    « Kate Kizer, directrice politique du groupe de défense Win Without War (Gagner sans guerre). »
    La boucle est bouclée.
    Depuis la nuit des temps, depuis l’invention du mot sanscrit « var » qui signifie « défense », les mots « guerre » et « défense » sont synonymes et les hommes se font sur leurs propres motivations les mêmes illusions, ils croient toujours que l’ennemi c’est l’autre, que l’agresseur c’est l’autre.
    Et voilà que, pour se défendre, à l’abri de la gigantesque armada américaine, ce groupe prétend, d’après le nom qu’il s’est donné, pouvoir gagner sans faire la guerre… c’est-à-dire, comme toujours, en utilisant la force, mais tout en se dissimulant à soi-même qu’on l’utilise.
    L’Arabie saoudite a recours à des méthodes odieuses, que celui qui n’a jamais pécher lui jette la première pierre..

      +4

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    • Patrick // 29.03.2021 à 13h25

      Gagner sans guerre !!
      c’est bien un des principes de base depuis Sun Tzu , tout ça ayant été remis au goût du jour via les concepts de Guerre de 4ème Génération.
      L’action militaire doit rester la dernière solution.

        +0

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  • X-101 // 28.03.2021 à 09h49

    L’Arabie Saoudite à carrément menacé de mort une enquêtrice française de l’ONU, Aucun relais de cette info dans les médias français…
    https://youtu.be/8uIQ2vIeoxM
    https://www.letemps.ch/monde/rapporteuse-speciale-lonu-agnes-callamard-menacee-mort-un-haut-responsable-saoudien

      +13

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    • Papagateau // 28.03.2021 à 14h37

      Même plus besoin de traduire l’anglo-américain en français, mais pour le journaliste francais, c’est déjà trop. Heureusement qu’on a internet.

      À part ça, il n’y a pas de conflit d’intérêt dans le travail d’information. La télé veille. Ses actionnaires aussi.

        +5

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  • LibEgaFra // 28.03.2021 à 10h37

    Curieusement aucun « journaliste » n’a demandé à Biden si MBS était un tueur. En fait, non ce n’est pas le mot « tueur » qui convient dans le cas de MBS. Assassin est le mot correct.

    Pas grave, MBS est un excellent client pour les armes US et donc la question ne sera jamais posée, et le seules « sanctions » seront de continuer à acheter des armes.

      +20

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    • Alain // 28.03.2021 à 13h50

      Quand on voit comment les armes américaines peuvent protégés les centres vitaux saoudiens des missiles et drones houthis, c’est effectivement une sanction: des milliards inefficaces

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  • petitjean // 28.03.2021 à 13h09

    La France aussi fait de bonnes affaires avec l’Arabie Saoudite…

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    • Maurice Sachs // 28.03.2021 à 13h28

      La Chine est le premier client de l’AS, pétrole, produits dérivés, à des taux très compétitifs.

        +2

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  • Patrick // 29.03.2021 à 13h22

    Pour rappel , Kashoggi était très proche des islamistes et des Frères Musulmans , donc sa mort ne m’attriste pas.
    Tant que les fous furieux s’entre-tuent , moi ça me va !!

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  • Casimir Ioulianov // 29.03.2021 à 13h27

    La question qui tue : que va faire un jet d’un fond souverain Saoud à Fort Lauderdale ? (Jolie ville de Floride , connue pour ses retraités , sa marina … et la Base de la Navy)
    Quelque chose me dit que c’est pas pour visiter les musés de la culture Séminole ..

      +1

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  • RGT // 30.03.2021 à 09h32

    De toutes façons, en Arabie Saoudite TOUT appartient à la famille royale…

    Que ce soit votre chien, votre existence ou vos fonds propres.

    Donc, tous les biens d’un fonds appartiennent AUSSI à la famille royale qui peut en jouir comme bon lui semble sans que les propriétaires puissent faire autre chose que de s’incliner…

    Sinon exil et équipe de « nettoyeurs » façon « Nikita ».

    Et si vous avez un jour l’idée stupide de mettre vos avoirs dans un fonds de placements plus ou moins lié à l’Arabie Saoudite ne vous étonnez pas si ensuite votre argent soit utilisé pour financer des réseaux salafistes, des attentats contre vos concitoyens ou les massacres de civils innocents qui ne souhaitent pas s’agenouiller devant les « Divins Saoud ».

    Toute entreprise qui commerce avec ce pays sait pertinemment que ce qu’elle vend pourra un jour où l’autre être réquisitionné par les princes, mais le business d’abord…

    Le fait que ces avions ait été utilisés pour cette « action bienveillante » est donc tout à fait « normale ».

      +0

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