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2.juin.20202.6.2020 // Les Crises

Covid-19 : le gouvernement britannique s’est-il préparé à la mauvaise pandémie ?

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Source : The Guardian
Traduit par l’équipe Les-Crises

La préparation britannique a manifestement échoué face au coronavirus – sans doute parce que les ministres ont suivi un plan… contre la grippe.

Lorsque le coronavirus a frappé, le gouvernement britannique a déclaré à plusieurs reprises qu’il était parmi les pays les mieux préparés au monde – avec un argument de poids. Pas plus tard qu’en octobre, une étude internationale sur la planification des pandémies avait classé le Royaume-Uni au deuxième rang des pays les mieux préparés au monde (derrière les États-Unis).

Deux mois plus tard, la confiance s’est évaporée. Le gouvernement est confronté à des plaintes croissantes concernant une série de faux pas politiques qui, selon les critiques, sont responsables du pire bilan en Europe.

Comment un pays censé disposer de l’un des meilleurs plans de lutte contre la pandémie au monde a-t-il pu se retrouver confronté à l’une des pires épidémies ?

Un examen des documents officiels et des entretiens avec des politiciens, des conseillers à la sécurité nationale et des experts en gestion des risques suggère que les ministres se sont tenus aux recommandations d’un plan bien conçu pour une autre maladie : la grippe.

L’origine de la stratégie britannique pour une pandémie de grippe catastrophique est un blocus de tracteurs dans une raffinerie de pétrole du Cheshire en septembre 2000. Plusieurs dizaines d’agriculteurs, furieux contre le coût du carburant, avaient bloqué la raffinerie de Stanlow refusant de partir tant que le gouvernement travailliste n’avait pas accepté une réduction des droits de douane.

Le blocus avait commencé un vendredi. Le mercredi, le Royaume-Uni était au bord de l’effondrement. Des groupes avaient bloqué d’autres dépôts de carburant. D’énormes files d’automobilistes paniqués s’allongaient à la sortie des stations d’essence et sur les autoroutes. Les voitures de pompiers et les ambulances étaient proches de la panne sèche, et les trusts du NHS ont dû annuler des opérations chirurgicales électives. Un supermarché avait même commencé à rationner.

Les protestations ont pris fin et les ministres ont ensuite accepté de geler les droits sur les carburants. Mais selon les politiciens et les fonctionnaires du gouvernement de l’époque, le choc de la crise du carburant a fait prendre conscience aux plus hauts niveaux de Whitehall que les urgences civiles pouvaient faire tomber un pays.

« Pendant quelques jours, quelques centaines de manifestants devant les dépôts de carburant ont mis le pays à l’arrêt« , a déclaré Sir Peter Ricketts, un diplomate et plus tard conseiller à la sécurité nationale de David Cameron. « Le choc de voir le pays s’arrêter soudainement à cause du blocage de quelques dépôts de carburant a été un véritable coup de semonce« .

L’année suivante, le Royaume-Uni a subi d’autres manifestations contre les carburants, des inondations, la fièvre aphteuse et les conséquences du 11 septembre. Le gouvernement de Tony Blair a décidé qu’une approche complètement nouvelle des urgences civiles était nécessaire et a établi un secrétariat des urgences civiles révisé et élargi au sein du Cabinet Office, soutenu par une nouvelle législation.

L’ambition était de « créer quelque chose qui soit mieux adapté à la manière dont le Royaume-Uni est géré« , a déclaré Bruce Mann, directeur de l’unité de 2004 à 2010. Les plans d’urgence civils allaient descendre en cascade à travers les différents niveaux de gouvernement, a-t-il dit, jusqu’aux réseaux de groupes locaux d’intervention d’urgence, depuis Whitehall.

L’unité de Mann a fait face à une série « implacable » d’urgences civiles au cours des six années où il en a été responsable, y compris des épidémies périodiques de maladies infectieuses, des crises sans fin d’approvisionnement en carburant, dont l’explosion de la raffinerie de Buncefield, les craintes de grippe aviaire, et les conséquences des atrocités commises par les terroristes, tant au niveau national qu’à l’étranger, y compris les attentats du 7 juillet 2005.

Mais l’équipe avait aussi une deuxième responsabilité : prévoir des risques entièrement nouveaux et anticiper la réponse du gouvernement. Au cours de la première année, l’unité a établi le registre national des risques, un catalogue complet de toutes les urgences civiles susceptibles de frapper le Royaume-Uni, qui est mis à jour chaque année. En tête de liste – à l’époque et aujourd’hui – figurait une pandémie de grippe.

Les premières versions du registre se lisent aujourd’hui comme une sinistre prescience. « En plus des graves effets sur la santé, une pandémie est également susceptible de causer des dommages et des perturbations sociales et économiques plus importants« , selon le registre 2008. « La vie normale est susceptible de subir des perturbations sociales et économiques plus importantes, des menaces importantes pour la continuité des services essentiels, des niveaux de production plus faibles, des pénuries et des difficultés de distribution« . Le nombre de décès envisagé était compris entre 50 000 et 750 000.

« La grippe pandémique est depuis longtemps l’un des principaux risques du registre des risques« , a déclaré Miles Elsden, mathématicien et ancien scientifique du gouvernement, spécialisé dans les plans d’urgence. Elsden a aidé à coordonner les réunions du groupe consultatif scientifique pour les urgences du gouvernement (Sage) lors de l’épidémie de grippe porcine de 2009. « Tout le monde s’attendait à ce que quelque chose se présente« , a-t-il déclaré. « Le pire scénario raisonnable qui a servi de base à la plupart des plans était la grippe espagnole« , a-t-il ajouté, faisant référence à la pandémie de grippe de 1918 qui a tué entre 50 et 100 millions de personnes dans le monde.

Le professeur Lindsey Davies, médecin de santé publique, a été nommée en 2006 première directrice nationale de la préparation à une pandémie de grippe au Royaume-Uni. Après s’être vu remettre le plan existant « assez squelettique », Mme Davies a commencé à se battre pour obtenir des ressources supplémentaires. Pour les obtenir, il lui faudrait forcer les ministres à prendre conscience de l’ampleur potentielle d’une crise pandémique. Avec Mann, elle a coordonné la première grande simulation nationale d’une pandémie de grippe en 2007, dont le nom de code était Winter Willow.

L’une des questions qui se posent au sujet de la gestion du coronavirus par le gouvernement est de savoir s’il a mis en œuvre les recommandations d’une deuxième simulation de pandémie de grippe en 2016, dont le nom de code est Exercice Cygnus. Le rapport, qui a fuité, contenait plusieurs recommandations qui semblent avoir été négligées.

Mais Winter Willow était l’exercice le plus important. Alors que Cygnus impliquait 950 personnes, Winter Willow a rassemblé plus de 5 000 personnes, dont des ministres du gouvernement, des fonctionnaires, des planificateurs d’urgence, des membres du NHS et du personnel des services d’urgence, pour coordonner la première véritable tentative de tester la capacité du Royaume-Uni à résister à la pression d’une pandémie.

Le résultat a été transformateur. « Ce fut un tournant pour nous, car les gens ont réalisé à ce stade ce qu’une pandémie de grippe pouvait faire« , a déclaré Mme. Davies. « Nous n’avons pas du tout exagéré, nous avons même minimisé les conséquences. Nous avions une sorte de scénario de pandémie modérée, plutôt que le pire des cas. Mais même dans ce cas« , a-t-elle ajouté, « nous n’avions plus de masques« .

En plus de mettre en évidence les lacunes dans la planification, Winter Willow a incité les ministres à prendre au sérieux la menace d’une pandémie. « Les ministres, lorsqu’ils ont été confrontés à la réalité, ont soudainement réalisé que cela pouvait être désastreux« , a ajouté Mme Davies.

Plusieurs changements de gouvernement plus tard, et après une décennie d’austérité, la planification en cas de pandémie semble avoir lentement disparu du radar. La valeur du stock d’équipements sanitaires du Royaume-Uni, estimée à 831 millions de livres sterling en 2013, a diminué de 40 % en six ans. Selon M. Ricketts, bien que le gouvernement ait parfaitement anticipé le risque de pandémie de grippe, « à un moment donné, cela ne s’est pas traduit par des décisions de financement, des stocks de préparation, des stocks de matériel vital pour le rendre réel« .

Mais un deuxième consensus s’est également dégagé : l’une des grandes erreurs du Royaume-Uni, plutôt que de ne pas avoir planifié, a été de prévoir la mauvaise maladie.

Des pans entiers de la stratégie britannique globale de lutte contre les pandémies s’appuient sur le fait que toute pandémie serait due à une grippe – un type de maladie différent d’un coronavirus. La réserve d’urgence en cas de pandémie contient des millions de doses de Tamiflu et de Relenza pour aider à soulager les pires symptômes de toute personne attrapant la nouvelle maladie grippale, et un service national de lutte contre la pandémie de grippe les distribuerait. Des stocks de vaccins antigrippaux existants qui pourraient être efficaces contre la nouvelle souche seraient distribués pour inoculer les travailleurs de la santé, tandis que des contrats d’urgence avec les sociétés pharmaceutiques seraient passés pour fabriquer davantage de médicaments antigrippaux.

La dernière évaluation des risques pour la sécurité nationale réalisée par le gouvernement l’année dernière prévoyait une catastrophe potentielle en cas de pandémie de grippe : des trillions de livres de dommages, des décès à cinq chiffres, des perturbations durant des mois.

Cependant, les prévisions de l’évaluation des risques concernant l’impact potentiel d’une nouvelle maladie comme un coronavirus ont été largement dépassées. Le pire scénario pour une nouvelle maladie infectieuse au Royaume-Uni, selon l’évaluation des risques du gouvernement, était considéré comme « de l’ampleur de l’épidémie de Sars à Toronto, au Canada« , qui a impliqué 438 cas probables et suspects et 44 décès. Les dommages économiques devaient être limités à quelques milliards de livres, principalement causés par les touristes nerveux qui restent à l’écart.

Le gouvernement britannique s’est concentré sur la grippe, et l’absence de prise en compte de la réaction des pays asiatiques face au coronavirus a été récemment décrite par l’ancien ministre de la santé Jeremy Hunt comme « l’un des plus grands échecs de notre vie en matière de conseils scientifiques aux ministres« . « Il est maintenant clair qu’un point aveugle majeur dans l’approche adoptée en Europe et en Amérique était notre focalisation sur la grippe pandémique plutôt que sur les coronavirus pandémiques, tels que le Sars ou le Mers« , a-t-il déclaré au Parlement.

Le gouvernement de Boris Johnson s’est tenu à un protocole établi dans ses plans de lutte contre la pandémie de grippe. La révision de la stratégie de 2011 pour répondre à une pandémie de grippe (la dernière version publiée disponible) montre clairement à quel point le gouvernement s’est tenu à un protocole établi dans ses plans de lutte contre la pandémie de grippe. Elle se lit comme une description extraordinairement précise des mesures que le gouvernement britannique a prises (et n’a pas prises) dans sa réponse initiale au Covid-19.

Les rassemblements de masse tels que les matchs de football et les manifestations musicales en direct se poursuivaient, en partie pour « aider à maintenir le moral du public ». Il n’y avait pas de mise en quarantaine des arrivées internationales dans les aéroports, mais les passagers étaient encouragés à signaler tout symptôme à leur arrivée. L’utilisation de masques faciaux n’était pas recommandée au public. Il n’était nullement question de confiner les personnes en bonne santé à leur domicile pour tenter d’empêcher la transmission.

Source : The Guardian
Traduit par l’équipe Les-Crises

Commentaire recommandé

Ovni de Mars // 02.06.2020 à 13h48

Pas besoin d’être chroniqueur à France Inter pour se rendre compte que Boris Johnson a mal géré l’arrivée de la Covid19. Il a probablement fait pire que Macron. Son principal conseiller Cummings, celui qui l’a aidé à son élection, est de surcroit au cœur d’un scandale pour n’avoir pas respecté le confinement

23 réactions et commentaires

  • LibEgaFra // 02.06.2020 à 07h28

    Quand un peuple est capable d’élire un BJ, il faut s’attendre à tout. Par exemple à ce qu’il n’y ait toujours pas de masques en quantité suffisante.

    Tiens, ça me rappelle une situation dans un certain pays qui a aussi été capable d’élire un n’importe qui comme nouvel empereur…

    du moment que les masques ne servent à rien!

    Selon la vérité toute nue d’un moment historique qu’il faudra retenir pour les livres d’histoire.

      +23

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    • K // 02.06.2020 à 17h59

      Boris Johnson n’a pas été élu par le peuple britanique. Renseignez-vous sur la Constitution britanique.

      Le retard dans la gestion de crise britanique ou américaine s’explique par leur tradition libérale bien ancrée. Ces pays sont réticents a envoyer des policiers pour verbaliser des innocents qui sortent de chez eux sans attestation. Mais l’Histoire retiendra qu’il ont eut raison et nous tort.

        +9

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  • François // 02.06.2020 à 07h43

    Cela va très bien a notre pays? Est ce que l’on ne sait pas trompé de pandémie pour ne pas être préparés ?

    Bon article, ça pause question…

      +4

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  • tachyon // 02.06.2020 à 09h29

    « …La maladie est apparue par foyers autour des nœuds du réseau aéroporté des circulants mondialisés. La réponse spécifique distinguant une politique INTELLIGENTE et courageuse d’une politique SOTTE et routinière aurait été l’INTERRUPTION PRECOCE DES LIAISONS AERIENNES….. »
    Très juste ! et quelque soit la maladie contagieuse (grippe, ebola, sras, mers,…)

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    • jean-pierre.georges-pichot // 03.06.2020 à 09h13

       
      Merci. Je vous signale l’entretien de Douste-Blazy sur Thinkerview, qui, avec toute l’autorité d’un médecin qui fut ministre de la Santé et aussi des Affaires étrangères, apporte un utile complément d’éclairage. Il rappelle que des mesures de fermeture des frontières sont toujours problématiques pour deux raisons, dont à mon avis l’une est bonne et l’autre moins. La bonne, qui a conduit l’OMS à la déconseiller : dans un monde mondialisé, elle peut aboutir à priver des populations entières de produits essentiels, à commencer par les médicaments. A cela on peut répondre que l’on pourrait distinguer entre le trafic voyageurs et le frêt. La mauvaise : elle déplaît par principe aux pays ainsi mis en quarantaine. En l’occurrence, il apparaît que si le gouvernement français n’a même pas envisagé une seconde de contrôler les flux voyageurs à Roissy, c’est juste parce qu’il a peur de la Chine. Autrement dit, nous sommes dans une situation munichoise. Nous n’avons plus, par rapport à certains pays, la liberté d’action qui autoriserait à seulement réfléchir à une politique fondée en science et en logique et conforme à nos intérêts.

        +2

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  • Maxime // 02.06.2020 à 10h45

    « Pas plus tard qu’en octobre, une étude internationale sur la planification des pandémies avait classé le Royaume-Uni au deuxième rang des pays les mieux préparés au monde (derrière les États-Unis). »

    Voici d’ailleurs le lien: https://www.ghsindex.org/wp-content/uploads/2020/04/2019-Global-Health-Security-Index.pdf
    (Nottons aussi les sponsors: Fondation Bill Gates, Open philanthropy project, Robertson Foundation)

    Le journaliste constate que la réalité de la pandémie ne correspond pas du tout avec les résultats attendus par cette étude, et essaie de résoudre ce paradoxe en expliquant que les politiques ont simplement mal appliqué les recommandations des spécialistes.

    Mais je pense qu’il existe une autre explication: l’industrie pharmaceutique qui pond ce genre de rapport, et qui vampirise une très grandes partie des fonds alloués à la préventions et la gestion des épidémies, est juste incompétente.

      +25

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  • Fritz // 02.06.2020 à 11h23

    Et moi je vous dis :
    c’est la faute à Boris,
    c’est la faute au Brexit

    J’ai bon ? Je pourrai devenir chroniqueur sur France Inter ?

      +20

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    • Brigitte // 02.06.2020 à 13h27

      Le guardian est l’organe de presse de la gauche libérale européiste, avec en tête de gondole le fameux Mister Corbyn. Tout est dit.

        +2

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      • Ovni de Mars // 02.06.2020 à 13h53

        C’est faux.
        Le Guardian n’a pas arrêté de s’en prendre à Corbyn lors de la récente campagne en l’accusant d’être entouré d’antisémites et de ne pas être assez rassembleur pour être élu. Le Guardian soutient maintenant le remplaçant de Corbyn à la tête du Labour, qui est une sorte de Hollande ou de Tony Blair, l’opposé d’un Corbyn

          +20

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    • Ovni de Mars // 02.06.2020 à 13h48

      Pas besoin d’être chroniqueur à France Inter pour se rendre compte que Boris Johnson a mal géré l’arrivée de la Covid19. Il a probablement fait pire que Macron. Son principal conseiller Cummings, celui qui l’a aidé à son élection, est de surcroit au cœur d’un scandale pour n’avoir pas respecté le confinement

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  • clauzip12 // 03.06.2020 à 00h43

    tous les pays libéraux ,que dis je, néolibéraux sont dans leur idéologie,les dépenses stratégiques ,hormis militaires sont réduites autant que possible même au de la.
    Ce qui est frappant c’est qu’ils ne tirent pas jusqu’au bout les conséquences notamment sur la globalisation ou mondialisation.
    Le marché permet les échanges,les achats ,dans la mesure ou les principes dominants sont respectés.
    Or,le Cova 19 ne s’est pas soumis à l’idéologie dominante en se développant très rapidement à la plus part des pays de la planète dont les fournisseurs habituels.
    Ainsi,la perception devrait être réalisée que le fonctionnement en sécurité d’une population impose des couts incontournables permanents,c’est à dire ,des moyens stratégiques propres au pays,des stoks.
    La conception hors sol des conséquences d’une pandémie seront mises au rebut.
    La protection des populations doit se traiter dans tous les azimuts avec des investissements,en formation,en services de santé,laboratoires,entreprises de médicaments ,de tests et protections individuelles.
    L’idéologie libérale ,utilitaire et élitiste,la globalisation ne peuvent qu’être mises en question ,tant par la GB que par la France .

      +4

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