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5.février.20155.2.2015 // Les Crises

[Folie collective] « J’ai levé la main et j’ai dit “Ils ont eu raison” »

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Très beau papier de Patricia, éducatrice, le 20 janvier sur Rue89.

Ce site condamne avec fermeté toute apologie du terrorisme.

Patricia, éducatrice, travaille sur le dossier d’un collégien accusé d’avoir fait l’apologie du terrorisme pendant un débat sur l’attentat contre Charlie Hebdo. Elle dénonce une « folie collective ».

Une salle de classe (Max Klingensmith/Flickr/CC)

Né au sud de la Loire voilà quatorze ans un début d’avril, il est là comme une mauvaise blague de la République.

Originaires du Maroc et de Tunisie, ses parents tiennent depuis vingt ans un restaurant, dans un terroir du sud de la Loire. L’endroit ne s’appelle ni L’Oasis, ni Djerba la douce, non. Il porte un nom du terroir, celui d’une danse régionale.

Seule devant moi dans ce palais de justice, la mère du petit poisson vit l’échec de toute une vie occupée à se fondre, faire oublier ce qu’elle est, ce qui l’a construite. Dans l’espoir insensé d’être intégrée sans doute.

Elle veut m’expliquer montrer prouver faire entendre qui elle est :

« Une commerçante respectée, respectueuse avec tous, une mère de quatre enfants polis bien élevés appréciés de tous les voisins, parents toujours présents aux réunions parents-professeurs pour chacun des enfants, une famille de musulmans modérés non pratiquants. »

MAKING OF

Ce texte a été écrit par Patricia (un pseudo), une éducatrice titulaire de la Protection judiciaire de la jeunesse exerçant depuis plus de 30 ans dans ce service extérieur du ministère de la Justice. Elle est actuellement en poste dans un service chargé de rencontrer tous les mineurs immédiatement déférés devant un juge des enfants ou un juge d’instruction au terme de leur garde à vue, et de fournir immédiatement un écrit aux magistrats saisis. Xavier de La Porte

Elle me le dit avec ces mots-là, je lui laisse le temps de ce préambule dépassant l’ordinaire.

Je lui promets que je photocopierai et lirai plus tard les lettres qu’elle a serrées dans une pochette. Des témoignages souvent spontanés de voisins, de commerçants, éducateur sportif, président de club de foot qui ont écrit tout le bien qu’ils pensent de cette famille et de mon petit poisson. J’ai lu plus tard :

« Parents travailleurs, enfants bien élevés, footballeur cité en exemple pour son attitude tant sur le terrain qu’avec ses camarades, histoire surréaliste. »

J’ai noté aussi la consonance des patronymes de ces témoins, gaulois, arménien, espagnol, maghrébin… Elle me parlera enfin de son enfant :

« Un garçon gentil avec tout le monde, bon élève jusque-là, mais qui prend de la graine, veut se montrer, regarde les filles, ses résultats baissent… Son père lui a mis une gifle, depuis on lui pourrit la vie. »

Elle avait démarré tendue, forte. Elle finit en larmes, tout aussi effondrée que le monde qu’elle avait cru bâtir.

« La salle des profs, une vraie pétaudière »

Mon petit poisson est en troisième générale dans un collège lambda de la République. Un établissement en zone libre, ni réputé d’élite, ni prioritaire en rien.

Toute la famille retournée chez elle, j’appellerai le principal. Echange d’un nouveau mode avec un professionnel qui, lui aussi, a besoin de parler de ce qui lui tombe sur la gueule depuis tout ça. Pêle-mêle :

« C’est pas un ange, il sait pas se taire, il faut toujours qu’il en rajoute, il a déjà eu des avertissements, il en a eu un pour harcèlement avec une fille. Je connais bien les parents, la mère ça va, mais j’ai dit au père qu’il était beaucoup trop gentil. L’autre jour, sa fille a fait sonner son portable en classe, c’était l’appel à la prière. Le père est venu et il lui a mis une gifle, devant moi. Ce n’est peut-être pas vraiment ce qu’il faudrait faire, mais c’est un début.

C’est entre nous, mais la salle des profs est devenue une vraie pétaudière. Ça fait quinze ans qu’on dit que ça va plus, qu’on ne respecte pas la laïcité, je l’ai pourtant affichée partout la charte. La hiérarchie ne veut pas entendre, ils nous laissent tout seuls. Il y a des profs qui viennent me dire qu’ils voteront FN.

Ils sont allés sur Internet, ils m’ont montré. Vous allez sur Google et vous tapez son nom, en mettant des guillemets et on le voit, c’est bien lui. C’est un truc, Ask.fm, des questions/réponses. Et lui, à “Qu’est-ce qui te fait pleurer ?”, il a écrit “Le Coran”. “Quand te sens-tu le plus heureux ?”, il a répondu “Quand je fais la ierprie”, comme ça. Je n’en ai pas parlé, je pense que si les policiers l’ont vu, ils sauront quoi en faire.

J’ai porté plainte sur consigne de l’académie mais je croyais que les policiers allaient faire un rappel à la loi, que ça s’arrêterait là. Le conseil de discipline mardi prochain, je suis d’accord avec vous. Moi, je vais proposer une exclusion avec sursis mais on est quatorze à voter, des profs, des parents d’élèves, je n’y peux rien.

Je vous remercie pour cet échange, je vous tiendrai au courant, je vous laisse mon portable professionnel. Je vous souhaite un bon week-end et maintenant je vais aller faire du tango, ça va me faire du bien. »

En rentrant chez moi, j’avais pas tango, alors, pour me rassurer, découverte de Ask. Un tchat insignifiant d’ados où s’invite, parfois, mon petit poisson.

Sur plus de six mois, ça parle de filles, beaucoup. Elles sont mignonnes, bien soignées, toutes en portrait, sans décolletés. « Qui tu aimes ? Pourquoi tu mets pas de photo ? » Petit poisson a fini par en mettre une, en short de foot, torse nu, tout fier de son corps sec d’athlète, ses petites tablettes de chocolat.

Quand il doit un peu se risquer à parler de lui – enfin si tant est que trois mots, pas même une phrase, ce soit parler –, il évoque dans l’ordre ses parents, le foot, le collège et, deux fois en six mois, son sentiment religieux. Il sait aussi répondre « T ki ? », « C’est pas ton problème en cptp » ou un truc approchant. A une des dernières questions, « Pourquoi t’es pas au collège ? », il a répondu « Je suis exclu ».

« Je sais même pas pourquoi j’ai dit ça »

Mais qu’a-t-il donc fait, ce putain de petit poisson, pour s’attirer toutes les foudres du ciel, se retrouver pris dans les filets de la justice, pour venir empoisonner ma journée ?

Jeudi, en classe, il a fait sa minute de silence. Vendredi après-midi, en français, sur une proposition de débat du prof, il a plus fait le mariole que pété les plombs :

« J’ai levé la main et j’ai dit : “Ils ont eu raison”. J’ai dit ces quatre mots, madame. Je sais même pas pourquoi j’ai dit ça, je le pense pas, c’est sorti tout seul. Les copains ont dit : “Pourquoi tu dis un truc comme ça ? T’es fou !” Le prof m’a dit : “Si tu penses ça, tu sors de la classe.” Alors je suis allé chez la CPE. Elle m’a expliqué, bien, pourquoi c’était grave ce que j’avais dit. »

Dimanche, il est allé au foot et a refait une minute de silence avant le match :

« C’était bien, on était tous en rond, on se tenait tous par le cou. »

Il risque l’exclusion définitive

Lundi matin, il a été convoqué chez le principal : « Vous allez pas me faire un plat pour ça. » Il a été envoyé auprès de la médiatrice, qui lui a fait faire un écrit.

Lundi après-midi, il était reconvoqué chez le principal, il s’est excusé, a dit qu’il regrettait, sans doute trop tard et pas assez fort. Il est parti au CDI faire un devoir avec l’enseignante chargée de ce poste.

Mardi, il est revenu devant le principal, convoqué avec ses parents. Il lui a été appliqué une sanction que le collège appelle « une mesure conservatoire » : il est exclu de l’établissement pour une semaine et le septième jour, il passera devant le conseil de discipline. Il risque l’exclusion définitive.

Ni le petit poisson ni ses parents ne comprennent bien pourquoi. Après tout ça, le principal du collège est parti mercredi déposer plainte contre petit poisson au commissariat.

[OB : Aller porte plainte pour ça contre un ado de 14 ans quand on est son principal de collège, je me suiciderais de honte à sa place…]

Jeudi matin, il s’est rendu au commissariat où il était convoqué avec ses parents « pour être entendu ». Il a été placé en garde à vue, y est resté 24 heures.

Terrorisme ? « Ça vient de terreur ? »

Et vendredi matin, à 8 heures, il est là, dans les geôles du palais de justice, arrivé menotté, attendant d’être mis en examen pour apologie d’acte de terrorisme. Comme l’autre comique avec son « Je suis Charlie Coulibaly ». Mon petit poisson, « apologie », il a pas la moindre idée de ce que ça peut bien vouloir dire. Terrorisme ? « C’est ceux qui tuent pour rien. » En cherchant bien, « ça vient de terreur ? »

RAPPORT

L’écrit dont parle Patricia est une enquête rapide de personnalité, appelée recueil de renseignements socio-éducatifs, et qui propose, en regard des réquisitions du parquet, la mise en place de mesures éducatives qui paraissent répondre, du point de vue éducatif, à la situation personnelle et familiale du mineur rencontré.

Cette intervention éducative dans une procédure pénale concernant un mineur est rendue obligatoire par la loi (art. 12 de l’ordonnance du 2 février 1945). Quand la réquisition du parquet est un placement en détention provisoire d’un mineur, la PJJ doit alors proposer une alternative à l’incarcération demandée par le parquet. Cette intervention d’un service éducatif dans les procédures pénales concernant des mineurs a été généralisée et étendue en 2011.

Il est au fond du trou, avec moi dans les geôles, et nous essayons d’imaginer demain, d’imaginer qu’il pourra retourner dans son collège. Il ne craint pas trop la réaction de ses copains de classe :

« Ça sera comme d’habitude, c’est la classe, on est pas tous amis mais on s’entend quand même. »

Mais le regard des profs…« Ils vont me voir comment ? »

En trois heures, j’ai entendu la mère, entendu le fils et fait la moitié de mon rapport écrit au Saint Esprit : ils étaient plusieurs mineurs dans les geôles un vendredi et « si on pouvait au moins en prendre un avant midi… »

J’ai complété mon demi-rapport à l’oral devant un juge des enfants qui se demandait ce que faisait cette procédure mal ficelée sur son bureau, mais bon, quand même, il allait bien le mettre en examen :

« On pourra changer la qualification, et puis au jugement, il pourra toujours bénéficier d’une dispense de peine, si ses parents amènent les écrits qu’il a fait là-dessus au collège. »

En dix minutes, la cérémonie a été bouclée et tout le monde renvoyé dans son terroir, sans savoir la possible chance d’une dispense de peine, à attendre huit mois, un an, le jugement.

Garde à vue, menottes : la totale

Il était bien d’accord avec moi le juge, on n’allait surtout pas mettre une mesure éducative de suivi jusqu’au jugement, « même pas une mesure de réparation, après toutes les sanctions qu’il a déjà eues ».

J’ai pas demandé à la maman du poisson d’aller au collège pour réclamer la copie des écrits de son goujon et de surtout bien les conserver pour les donner à l’avocat le jour du jugement. Au flan, j’ai carrément expliqué au principal qu’il lui fallait faxer d’urgence ces morceaux d’anthologie, sur la demande et à l’attention du juge, pour le dossier pénal. Je les aurai lundi.

Le procureur aurait pu traiter cette affaire en « alternative aux poursuites », en COPJ-MEX (mise en examen sur rendez-vous ultérieur dont la date est transmise par un officier de police judiciaire du commissariat où la personne vient d’être entendue), après ou pas une garde à vue.

Mais petit poisson a bénéficié de la totale, la GAV, les menottes, le déferrement immédiat.

Le juge des enfants aurait pu différer la mise en examen en ouvrant un supplément d’information pour attendre les écrits faits au collège. Et moi, j’aurais pu dire non, le rapport n’est pas prêt, refuser de le faire oralement, prendre tout mon temps, tout le temps pour tout le monde d’essayer de comprendre ce qui est en train de se passer, dans quoi on est entraînés.

Mais petit poisson aurait passé plus d’heures tout seul dans les geôles et sa famille plus de temps aussi dans l’angoisse. J’ai hésité et décidé, peut-être trop rapidement, qu’ils avaient été assez exemplaires comme ça.

Je suis fatiguée de cette folie collective

J’ai mal dormi. J’ai peur pour ce petit poisson, pour ses parents. Je suis effrayée par la réaction Vigipirate des institutions de la République, sans plus de raison, de discernement, chacun suivant les directives de sa hiérarchie, démultipliant la rigueur pour mieux exposer aux médias la réaction des institutions. Parce qu’un des arguments pour ces réactions en chaîne, le premier souvent avancé, c’est celui-là :

« On est sous le regard des médias, de l’opinion publique. »

Je suis fatiguée de cette folie collective qui, après un très bel élan de fraternité, traque et cherche les coupables de ce chaos qu’il nous reste à vivre, dans lequel il va me falloir travailler.

Un collègue et ami a affiché dans notre service une belle lettre de sa fille Valentine et son amie Chaïna, 11 ans, et moi je vous punis de ce long récit, pour exorciser ce moment vécu et continuer à penser.

Source : Rue89

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