Question posée par Jean le 05/02/2019

Bonjour,

Vous nous demandez si la ligue du LOL existait, et harcelait des féministes sur les réseaux sociaux. C’est en effet ce qu’affirment ces derniers jours plusieurs messages postés sur Twitter. «Si vous soutenez ne serait-ce qu’un minimum la bande de harceleurs et autres potes d’agresseurs qui se sont hissés en position de pouvoir –notamment sur cette plateforme – en marchant publiquement sur des meufs et minorités pendant des années, barrez-vous de mes follows», écrit par exemple mercredi une internaute. Elle précise ensuite : «Ça fait référence à la Ligue du LOL qui ont harcelé des meufs pendant des années et ont continué leurs carrières pépères sans jamais s’excuser ni avoir à rendre des comptes.»

Le même jour, Daria Marx, cofondatrice du collectif Gras politique, et coauteure du livre Gros n’est pas un gros mot : chroniques d’une discrimination ordinaire, écrivait également sur Twitter : «Je n’ai pas oublié non plus. La ligue du LOL. Et ses preux chevaliers féministes en 2019. Je vous crache bien à la gueule.»

Valérie Rey-Robert, qui tient le blog féministe «Crêpe Georgette», auteure du livre Une culture du viol à la française, qui sortira le 21 février, a aussi eu ces mots le lendemain : «Perso, je n’oublie rien. Les sales petits mecs. C’était il y a moins de cinq ans et ils sont désormais tous vus y compris par des féministes comme des gars cools et féministes ?»

En 2014 – le sujet revient à intervalles réguliers sur les réseaux sociaux depuis le début des années 2010 – elle avait déjà publié un post de blog, intitulé «Les sales petits mecs», dans lequel elle écrivait, s’en prenant indirectement à cette Ligue du LOL : «La crise et la totale dépolitisation de ces sales petits mecs les a conduits à adopter une vague posture cynique, vaguement détachée […] qui consiste à courageusement attaquer sur tous les réseaux sociaux, les minorités. Un combat un peu beau, un combat un peu propre, un combat un peu compliqué et ils viennent avec leur haine sous le bras comme un gosse resté au stade anal.»

Un autre tweet évoque aussi des «vies brisées», des «réputations ruinées»,citant cette fois-ci, notamment, un autre journaliste écrivant pour Libération, Vincent Glad.

Pour répondre à la première partie de votre question : oui, sans aucun doute, la Ligue du LOL existe.

Elle désigne le nom d’un groupe privé Facebook, créé par Vincent Glad à la fin des années 2000. Y ont figuré, et y figurent encore, une trentaine de personnes pour la plupart issues de nombreuses rédactions parisiennes, du monde de la publicité ou de la communication.

«Cet endroit réunissait parmi les plus grands talents de Twitter de l’époque»,résume à CheckNews le podcaster Henry Michel, qui a un temps fait partie de ce groupe. Qu’y faisait-on ? «Surtout des blagues, qu’on ne pouvait pas faire en public. C’était brillant, c’était bête, il y avait ce côté observatoire des personnages de Twitter, on s’échangeait des liens, des photos, on se moquait des gens. C’est l’endroit où je me suis tapé les plus grosses barres de rire à l’époque», répond le même Henry Michel.

Ce que confirment Vincent Glad et Alexandre Hervaud, journalistes à Libération, et membres (toujours) actifs de cette page Facebook : «C’est un groupe d’amis Facebook, comme tout le monde en a», dit le premier. «On y faisait des blagues, un travail de veille, c’est d’un commun absolu, il n’y a jamais eu, à l’intérieur de ce groupe, d’obsession antiféministe. On se moquait de tout, et tout le monde»,assure le second.

Henry Michel a toutefois fini par quitter le groupe : «Cette observation du petit monde de Twitter s’est cristallisée sur des personnes, c’est devenu des feuilletons avec des personnages récurrents, des obsessions de certains membres du groupe.» Il poursuit : «Cette observation astucieuse et ironique s’est transformée en un truc que je supportais moins. Mais ce n’était pas, quand je l’ai quitté, un groupuscule d’agresseurs de femmes ou de féministes.»

«Ils nous ont pourri la vie»

En 2009, Twitter n’a alors rien à voir avec le réseau social que l’on connaît aujourd’hui. Nora Bouazzouni, journaliste et traductrice, décrit un autre monde : «A l’époque, on était une poignée sur Twitter, il n’y avait que des geeks, des blogueurs et des jeunes journalistes parisiens. Tout le monde se connaissait.» Aujourd’hui, en France, plusieurs millions de personnes l’utilisent quotidiennement.

Des membres de la Ligue du LOL ont-ils harcelé, sur Twitter, des militantes féministes ? Toutes les victimes interrogées, une dizaine, le reconnaissent : près de dix ans plus tard, les preuves manquent. Elles n’ont bien souvent pas conservé les messages reçus entre 2009 et 2012, qui pour la plupart ont été supprimés.

«Ces gens-là maîtrisent très bien les réseaux sociaux, ils ont tous “cleané” leur compte Twitter depuis. On m’avait rapporté qu’ils se vantaient, en disant que personne ne trouverait jamais rien sur eux», raconte une journaliste qui avait, en 2018, commencé à enquêter sur la Ligue du LOL. L’article, pour des raisons diverses, n’avait pas été publié par la suite.

Restent donc les témoignages. CheckNews en a recueilli plusieurs.

Tous attribuent à ce groupe un pouvoir de nuisance «très élevé». «Ces gens-là, ils pensaient faire des blagues, mais ils nous ont pourri la vie», raconte une journaliste. «Quand j’étais une jeune journaliste très impressionnable, je me disais qu’ils étaient dans tous les médias où j’espérais bosser, qu’ils connaissaient tout le monde et que forcément tout le monde devait se comporter comme ça dans les grandes rédactions. Heureusement, j’ai fini par comprendre que ce n’était pas la norme, et ils me font moins peur aujourd’hui, même si j’avoue que je redoute encore leur capacité de nuisance», confesse à CheckNews une autre journaliste, qui a également souhaité rester anonyme.

Ce que confirme Nora Bouazzouni : «Ces mecs-là faisaient peur à beaucoup de gens. Beaucoup de filles étaient terrifiées par ces gens, avaient peur de les dénoncer.»

Contactée par CheckNews, Daria Marx, auteure féministe, raconte : «Pendant plusieurs années sur Twitter, moi et d’autres copines féministes, on a été la cible de ces petits mecs parisiens qui se foutaient de notre gueule.» Elle développe : «J’étais grosse, donc je n’avais pas le droit à la parole.»

Comment cela se traduisait-il, concrètement ? «Un jour, j’ai eu le malheur de créer une cagnotte pour mon anniversaire, pour m’acheter un scooter. Cette cagnotte n’était pas publique, mais ils ont réussi à la trouver, à la faire tourner en insistant sur le fait qu’une grosse sur un scooter, c’était très drôle, en me traitant de mendiante. Ensuite, mon numéro de téléphone a été mis sur Leboncoin, avec une annonce de vente de scooter. Les gens m’appelaient et me demandaient si je vendais mon scooter, en m’appelant “Madame grosse”, le nom renseigné dans l’annonce.» Pour elle, pas de doute : un ou plusieurs membres de la Ligue du LOL sont derrière ce canular.

Ce n’est pas tout : «Un jour, l’un des membres de cette ligue a pris une image porno d’une nana grosse et blonde qui pouvait vaguement me ressembler et a commencé à faire tourner l’image sur Twitter en disant qu’il avait trouvé ma sextape.» Elle assure avoir déposé une main courante dans la foulée, qui n’a eu aucun effet.

L’auteur du montage, Stephen Des Aulnois, membre de la Ligue du LOL, devenu depuis rédacteur en chef du Tag Parfait, site spécialisé dans la culture porno, confirme : «J’étais un peu plus “teubê” que maintenant, et oui j’avais photoshopé sa tête sur le corps d’une actrice qui lui ressemblait vaguement, ça m’a pris deux minutes et voilà.» Il a depuis supprimé ce tweet. Et reconnaît : «C’est de la merde, on est d’accord.»

«Infâmes»

La ligue du LOL encourageait-elle, selon lui, ce genre d’initiative ? «Ce n’est pas un truc de groupe, j’ai fait ça tout seul, dans mon coin. C’était des personnages qui avaient une résonance un peu plus forte sur Twitter, qui pouvaient t’agacer, et tu viens les titiller de manière bête. Mais ce n’était pas dans le but de faire du mal. On ne se rendait pas compte des conséquences. Ce n’était pas spécialement ciblé contre les féministes ; à l’époque, je ne savais même pas vraiment ce que c’était. Avec le recul, ça peut donner cette impression, c’est vrai», concède-t-il.

«Ils étaient absolument infâmes sur Twitter, lâche Nora Bouazzouni. C’était de l’acharnement, je me suis aussi fait harceler, avec des insultes, des photomontages, des gifs animés avec des trucs pornos avec ma tête dessus, des mails d’insulte anonyme. C’était le forum 18/25 de jeuxvideo.com avant l’heure. Ils s’en prenaient, à plusieurs, à la même personne. Et comme ils avaient des comptes très influents, ça prenait tout de suite une ampleur importante.»

CheckNews a pu recueillir le témoignage anonyme de deux autres journalistes, qui estiment que ces harcèlements ont eu un impact significatif sur leur carrière, et leur vision du journalisme. «Pendant deux ans, ils m’ont harcelée par tweets, par mails. Ils remettaient régulièrement en cause mes compétences professionnelles», raconte la première. Qui continue : «Dès que je partageais un article féministe, ils débarquaient, et ramenaient dans leur sillage des dizaines d’internautes qui m’insultaient et appelaient parfois au viol. Les membres de cette ligue étaient tous suivis par plus de 5 000 personnes, des gens très contents de pouvoir déverser leur venin. Ils étaient complètement inconséquents.» Elle insiste : «Et puis surtout c’était des gens qu’on connaissait, qu’on avait déjà croisé à des soirées, avec qui on avait travaillé. C’était ça qui faisait que c’était d’autant plus dur.»

«Je me sentais exclue»

Une autre explique avoir été harcelée par des membres de ce groupe pendant des années, en raison de son sexe, de sa couleur de peau, et de ses positions politiques. Elle décrit une forme de harcèlement très semblable à celui décrit dans les précédents témoignages. «J’avais des positions féministes et antiracistes que j’exprimais ouvertement. Et à chaque fois que je les exprimais, ces gens-là me tombaient dessus, et amenaient plein de personnes dans leur dos. Les attaques étaient customisées en plus : comme je suis noire, j’avais le droit à un peu de racisme, en plus du sexiste.»

En 2013, elle a décidé de quitter Twitter. «Il y avait une grosse dominante d’humiliation. Je me sentais humiliée par des gens de mon métier. Je me sentais exclue de la sphère journalistique par mes propres confrères. Qui aujourd’hui ont tous, ou presque, accédé à des postes élevés et écrivent, pour certains, des articles sur le féminisme.» Une pigiste abonde : «Aujourd’hui, quand je propose des piges sur le féminisme aux Inrocks, à Slate, à Libération, où ces personnes occupent désormais des postes à responsabilité, c’est un peu surréaliste.»

S’il nie avoir été personnellement à l’origine des harcèlements décrits ci-dessus, ou même en avoir eu connaissance, Vincent Glad reconnaît, à propos de ce groupe : «Nous étions influents, et c’est vrai que si on critiquait quelqu’un, ça pouvait prendre beaucoup d’ampleur. Il y avait beaucoup de fascination autour de nous, on était un peu les caïds de Twitter. Il y a une part de vrai là-dedans, une part de gens qui ont pu se sentir légitimement harcelés. Mais il y a aussi une grosse part de fantasme. On nous a un peu attribué tous les malheurs d’Internet.» Il poursuit : «A l’époque, j’en prenais plein la gueule aussi. On se disait que c’était un grand jeu. C’était une grande cour de récré, un grand bac à sable. C’était du trolling, on trouvait ça cool. Aujourd’hui, on considérerait ça comme du harcèlement.»

Alexandre Léchenet, ancien journaliste du Monde et de Libération, avait publié en mai 2018 un billet de blog sur le sujet. S’il n’a jamais fait partie de la Ligue du LOL, il reconnaissait avoir harcelé des personnes quelques années plus tôt sur Internet. «Réfléchissant à mes gamineries de cour de récré du Twitter des années 2008-2012, quand il n’y avait encore pas grand-monde, je me découvre coupable de quelques cyber harcèlements groupés. Exemples parmi d’autres. Un message pas méchant envoyé à des personnes, mais coordonné par mail ou groupe Facebook “secret”, qui s’ajoutait à d’autres pas forcément aussi gentils. Un mot-clé insultant glissé dans une recherche Google vers un blog qui remonterait dans les Analytics si [de] nombreux [internautes] faisaient comme moi.»

Il conclut son billet ainsi : «J’espère avoir cessé depuis, et je me sens très stupide d’avoir eu à attendre des témoignages pour me rendre compte de cet effet de meute.»

Contacté par CheckNews, il développe : «Je n’avais pas l’impression d’avoir harcelé quelqu’un en lui envoyant 10 messages, et puis je me suis rendu compte que ce n’était pas que moi, que j’en parlais dans mon petit groupe Whatsapp. Et que du coup, ça n’avait pas du tout le même impact.»

A propos de la Ligue du LOL, il a ces mots : «J’en veux un peu à ces gens-là, parce qu’il y en a beaucoup qui font les jolis cœurs maintenant, et qui font attention, et tant mieux que tout le monde ait grandi, mais qu’il n’y ait jamais eu de vrai mea culpa, c’est dommage. Du coup, je me suis dit que je devais d’abord faire mon mea culpa, avant d’exiger des autres qu’ils le fassent à leur tour.»

Cordialement

Robin Andraca

Source : Libération, Robin Andraca, 08-02-2019