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14.octobre.201914.10.2019 // Les Crises

L’accord sur le nucléaire iranien et la sortie de la crise. Par Paul R. Pillar

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Par Paul R. Pillar

« Pas d’armes nucléaires », déclare le président Trump, identifiant cet objectif comme sa priorité absolue concernant l’Iran. La contradiction avec la politique même de Trump à l’égard de l’Iran est criante. Le point de départ, et le leitmotiv permanent de cette politique, a été que l’administration a renié et s’est efforcée de détruire l’accord sur le nucléaire iranien (PAGC) [en anglais « Joint Comprehensive Plan of Action » – JCPOA, NdT], l’accord multilatéral qui a pour objectif d’empêcher la création d’une arme nucléaire iranienne et qui a fermé toutes les voies possibles vers une telle arme. Parmi plusieurs aspects contre-productifs de la politique iranienne de Trump, celui-ci est probablement le plus flagrant.

En plus de la dissimulation d’autres éléments de l’impasse actuelle avec l’Iran, l’administration veut faire croire que le PAGC avait en quelque sorte fait avancer le programme nucléaire de l’Iran au lieu de le retarder et le restreindre. L’opposition des Républicains au traité, en particulier au sein de la base politique de Trump, a favorisé l’acceptation de cette idée, et ce même avant son entrée en fonction. Aujourd’hui, les partisans bellicistes de l’administration affirment que le PAGC « ouvre la voie de l’Iran vers l’arme nucléaire », ce qui ne fait que renforcer cette fausse idée. Si l’abandon des matières fissiles, le démantèlement des centrifugeuses d’enrichissement, le bétonnage des réacteurs nucléaires, et toutes les autres choses que l’Iran a dû faire pour remplir ses obligations initiales en vertu du PAGC, consistent à ouvrir la voie dans une approche « courtoise », on se demande ce qu’il en coûterait de la rendre « discourtoise ».

Un accord mal compris

La compréhension du PAGC par le public a souffert d’un discours creux, encore une fois antérieur à Trump, qui s’est présenté sur la défensive d’un côté et a montré des falsifications éhontées de l’autre. Même de nombreux défenseurs de l’accord considèrent qu’il est de rigueur de commencer toute défense en reconnaissant que l’accord est « imparfait ». C’est un truisme. Presque tous les accords internationaux sont le résultat de concessions mutuelles dans les négociations et sont donc « imparfaits » par définition, aucune partie n’obtenant tous les éléments de ce qu’elle considérerait comme un résultat parfait et sans faille.

D’un côté, le PAGC exige de l’Iran qu’il prenne d’importantes mesures de restriction des programmes, comme l’élimination des réacteurs nucléaires et des centrifugeuses d’enrichissement, mais d’un autre côté, il n’exige rien des États-Unis à part la levée des sanctions dont le but même était d’inciter l’Iran à prendre le genre de mesures de non-prolifération que le PAGC incorpore. La levée de ces sanctions était un net avantage, et non un inconvénient, pour les États-Unis, non seulement en termes de non-prolifération nucléaire, mais aussi de commerce, d’investissement et d’autres considérations économiques. C’est là une raison légitime – en plus du traitement anticipé de la question par les républicains au Sénat – de ne pas faire du PAGC un traité. L’accord n’imposait aucun coût ni aucune contrainte aux Américains, comme certains traités peuvent le faire en devenant partie intégrante du droit interne. Même sans sanctions, aucune entreprise n’était tenue de faire affaire avec l’Iran si elle ne le voulait pas.

Dans la mesure où la poursuite des attaques contre le PAGC, par l’administration et d’autres, se concentrent sur certains points, elles mentionnent le plus souvent les « clauses de caducité » selon lesquelles certaines des limites imposées au programme de l’Iran seraient assouplies après plusieurs années. Ici aussi, les fausses déclarations sont fréquentes, comme lorsque le président émet cette affirmation manifestement fausse : « Dans sept ans, cet accord aura expiré et l’Iran sera libre de créer des armes nucléaires comme il veut ». Les dispositions les plus importantes du PAGC n’expirent jamais. L’une interdit purement et simplement toute création, acquisition ou possession d’armes nucléaires par l’Iran, renforçant ainsi les engagements préexistants de l’Iran en vertu du Traité de non-prolifération nucléaire. Une autre disposition permanente est le régime d’inspection très intrusif et complet, qui est la meilleure garantie pour la communauté internationale de détecter immédiatement tout écart iranien des engagements pris.

Une autre erreur souvent commise dans la discussion sur les clauses de caducité est commise aussi pour de nombreuses critiques à l’égard de la PAGC en général, à savoir l’absence de réflexion au sujet des alternatives possibles. Ça ne vous plaît pas que l’Iran puisse par exemple produire de plus grandes quantités d’uranium faiblement enrichi dans six, huit ou dix ans, mais est-ce que vous préférez que l’Iran puisse le faire tout de suite ? C’était l’alternative avant que le PAGC ne soit négocié, lorsque les Iraniens ont réagi à une pression internationale accrue sous la forme de sanctions économiques en faisant tourner un nombre accru de centrifugeuses et en produisant des quantités accrues de matières fissiles, dans une mesure bien supérieure aux limites qui allaient devenir celles du PAGC. Aujourd’hui, cette même alternative réapparaît, alors que l’Iran réagit au démantèlement du PAGC par l’administration Trump en se préparant à dépasser ces mêmes limites.

Sortir de l’impasse

L’imbroglio actuel résulte d’une politique étrangère trumpienne qui porte essentiellement sur la politique intérieure et la rhétorique de la politique intérieure, sans aucune réflexion sérieuse au niveau présidentiel que l’on pourrait appeler un plan ou une stratégie. Trump s’est engagé sur sa voie actuelle concernant l’Iran pour deux raisons. L’une était de défaire le bilan de Barack Obama. Parce que le PAGC était peut-être la réussite la plus significative de la politique étrangère d’Obama, il devenait automatiquement une cible à détruire. La deuxième raison est que Trump, comme l’a fait remarquer Fareed Zakaria, a sous-traité la politique américaine au Moyen-Orient à Israël et à l’Arabie saoudite, auxquels on pourrait ajouter les Émirats arabes unis. Les sous-traitants ont leurs propres raisons de vouloir maintenir l’Iran ostracisé, sanctionné, affaibli et détesté de façon permanente , et d’empêcher les États-Unis de faire quelque affaire que ce soit avec Téhéran. Les deux moteurs de cette politique tournent en fin de compte, certainement pour Trump, autour de la politique intérieure. L’abrogation du PAGC est l’équivalent en politique étrangère de l’abrogation de la loi sur les soins abordables [surnommée « Obamacare », NdT] dans la politique intérieure. La sous-traitance de la politique régionale aux rivaux régionaux de l’Iran est intimement liée à la dimension monétaire et aux autres dimensions de la politique intérieure.

Maintenant, Trump est dans une impasse. Il ne cherche pas la guerre, mais il est coincé là où les partisans et les subordonnés qui en cherchent une veulent qu’il se trouve. Et il ne sait pas comment sortir de l’impasse.

Le PAGC est le fruit de négociations très longues et complexes, jalonnées d’altercations entre le secrétaire d’État John Kerry et le ministre iranien des Affaires étrangères Javad Zarif. Il représente le maximum qui ait pu ressortir de l’espace de négociation, compte tenu de ce que chaque partie considérait comme ses principaux objectifs – même lorsque les États-Unis étaient appuyés par un consensus international, ce qui n’est plus le cas actuellement. En ce qui concerne les questions nucléaires, toute sortie de l’impasse devra impliquer soit le PAGC, soit quelque chose qui y ressemble beaucoup.

Bien sûr, Donald Trump ne le reconnaîtra jamais. Mais la technique bien connue de Trump consistant à faire passer des changements mineurs pour des avancées majeures – comme le remplacement de l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA) par une version rebaptisée et légèrement modifiée de l’ALENA, puis sa présentation comme une réalisation majeure – peut suggérer une solution. Trump pourrait annoncer une version rebaptisée et légèrement modifiée du PAGC comme une réalisation « bien, bien supérieure » à ce qu’Obama avait accompli. En arriver là impliquerait de surmonter encore des obstacles majeurs, notamment l’énorme déficit de crédibilité de l’administration Trump et les craintes persistantes à Téhéran d’être perçu comme négociant en position de faiblesse.

Si Trump ne s’était jamais engagé dans la voie qu’il suit actuellement et avait respecté les obligations des États-Unis en vertu du PAGC, alors l’Iran continuerait également à respecter ses propres obligations en vertu de l’accord. Il ne serait pas question de dépassement des limites sur l’uranium enrichi. L’Iran n’aurait aucune raison de chercher une confrontation militaire avec une puissance militaire immensément supérieure. Et s’il était autorisé à exporter du pétrole comme promis dans l’accord, l’Iran n’aurait aucune raison de risquer de perturber le commerce du pétrole, par exemple en sabotant des pétroliers. La position de l’Iran dans l’affrontement actuel est entièrement en réaction à ce que l’administration Trump lui inflige.

Il peut y avoir une certaine symétrie dans la façon dont la vantardise caractéristique de Trump – faire passer des mesures mineures pour des réalisations majeures – offre ce qui pourrait être la seule lueur d’espoir de le sortir d’une crise qui lui est entièrement imputable.

Paul R. Pillar est chargé de recherche au Center for Security Studies de l’Université de Georgetown et associé de recherche au Center for Security Policy de Genève. Il a pris sa retraite en 2005 après une carrière de 28 ans dans la communauté du renseignement aux États-Unis. Il a notamment occupé les postes d’agent de renseignement national pour le Proche-Orient et l’Asie du Sud, de chef adjoint du DCI Counterterrorist Center et d’adjoint exécutif du directeur du renseignement central. Il est ancien combattant de la guerre du Vietnam et un officier à la retraite de la Réserve de l’armée américaine. M. Pillar est diplômé du Dartmouth College, de l’Université d’Oxford et de l’Université de Princeton. Ses ouvrages comprennent Negotiating Peace (1983), Terrorism and U.S. Foreign Policy (2001), Intelligence and U.S. Foreign Policy (2011) et Why America Misunderstands the World (2016).

Source : Lobe Log, Paul R. Pillar, le 27-06-2019

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

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Commentaire recommandé

Je me marre // 14.10.2019 à 08h02

« Même de nombreux défenseurs de l’accord considèrent qu’il est de rigueur de commencer toute défense en reconnaissant que l’accord est « imparfait ». »

Un accord parfait serait que l’Iran renonce à sa souveraineté.

Comme la France donc.

A part ça le chef spirituel iranien considère l’arme nucléaire comme immorale et a interdit sa construction. On nage en pleine hypocrisie en occident.

5 réactions et commentaires

  • Je me marre // 14.10.2019 à 08h02

    « Même de nombreux défenseurs de l’accord considèrent qu’il est de rigueur de commencer toute défense en reconnaissant que l’accord est « imparfait ». »

    Un accord parfait serait que l’Iran renonce à sa souveraineté.

    Comme la France donc.

    A part ça le chef spirituel iranien considère l’arme nucléaire comme immorale et a interdit sa construction. On nage en pleine hypocrisie en occident.

      +23

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  • max // 14.10.2019 à 08h58

    Les USA estiment qu’ils devraient être les seuls à avoir des armes de destructions massives et les interdisent à leurs vassaux, la France Gaullienne l’ayant obtenu sans l’accord des USA.
    Pour les pays ayant la bombe et les vecteurs, elle est un élément d’autonomie permettant d’avoir une flexibilité face aux USA.
    Donc que l’Iran, dans le cadre de sa politique régionale, veut la bombe ne serait pas pour étonner surtout face à Israël et aux Saouds.
    Pour que l’Iran renonce à la bombe, il lui faut abandonner ses missiles, surtout ceux ayant 90cm en diamètre et de renoncer à tout rôle dans la région.
    L’Iran entends conserver son autonomie, on l’a vue dans la destruction de sites pétroliers en Arabie-Saoudite, même si pour cela elle a dû renoncer à une protection chinoise, qui n’a pas du apprécier la destruction des sites en question de leur partenaire saoudiens.
    L’Iran préfère être comme la Corée du Nord que comme l’Arabie Saoudite , donc il lui faut la bombe et les vecteurs.

      +8

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    • Kiwixar // 14.10.2019 à 15h24

      « il lui faut la bombe et les vecteurs. »

      Je pense que cette vision (nécessité de l’arme nucléaire) est obsolète. L’attaque de drones (simple avertissement) sur les raffineries saoudiennes a montré que des petites charges multiples mais bien placées seraient suffisantes pour mettre le monde à genoux en interrompant une grande partie de l’exportation de pétrole d’ASaoudite pendant longtemps.

      Les Houthis (ou les Iraniens) pourraient cibler les usines de dessalement d’eau de mer des Saoudiens. Et là ces émirs s’apercevraient que le pognon, les Ferraris et les gourmettes en or ne se boivent pas.

      Avec des vecteurs équipés de charges classiques mais portant loin, les Iraniens pourraient détruire des infrastructures électriques vitales en Occident. Notre monde est tellement dépendant de l’électricité, et tellement fragile. Deux ans pour se faire livrer un gros transfo? On fait comment pour travailler et manger, faire fonctionner les pompes à essence sans électricité pendant 2 ans? Plus besoin d’armes nucléaires, notre monde occidental est extraordinairement fragile.

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      • max // 14.10.2019 à 15h39

        Vous avez vraisemblablement raison, aujourd’hui encore plus qu’hier ce genre de situations peut se produire n’importe quand et n’importe où, ca fait peur.

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  • Catalina // 14.10.2019 à 20h17

    oui, un seul chiffre montre comment les USA avec leur révolver-dollar sur la tempe de leurs « partenaires », (« alliés » est plus occidental), ot réussit à amener la pauvreté, les problèmes exactement là où ils avaient besoin bien que cela se produise au détriment des peuples. Vous parlez de l’embargo de l’acier, quand est-il de l’embargo sur les médicaments, les machines qui sont nécessaires d’un point de vue médical ?
    « Le gouvernement iranien devra négocier et à la baisse, c’est ca la réalité. » dîtes-vous, c’est quoi la baisse après plus du tout de médicaments, plus de soins ?

      +1

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