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7.novembre.20197.11.2019 // Les Crises

Le dilemme posé par Vladimir Lénine. Par Chris Hedges

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Source : Truthdig, Chris Hedges, 01-07-2019

M. Fish / Truthdig

Par Chris Hedges

1er juillet 2019

Chris Hedges a prononcé ce discours vendredi au Left Forum [Forum de la Gauche, NdT] à New York.

Vladimir Lénine a laissé deux images en héritage. L’une est celle du brillant tacticien révolutionnaire. La seconde est celle de Lénine le nouveau tsar. Il était, ironiquement, le champion russe le plus fervent de ce qu’il a précisément éradiqué : l’anarchie révolutionnaire. Son pamphlet « L’État et la Révolution » était un manifeste anarchiste sans équivoque, Lénine écrivant que « tant qu’il y a un État, il n’y a pas de liberté ; quand il y aura la liberté, il n’y aura plus d’État ». Mais Lénine au pouvoir, tout comme Léon Trotsky, était un opportuniste qui faisait des promesses, telles que « tout le pouvoir aux soviets » qu’il n’avait aucune intention de tenir. Il a employé la terreur politique, les arrestations et les exécutions généralisées pour écraser les soviets indépendants et autogérés ainsi que les comités ouvriers. Il était à la tête d’une élite dirigeante centralisée et autocratique. Il a criminalisé la dissidence, interdit les partis politiques concurrents, muselé la presse et instauré un système de capitalisme d’État qui a privé les travailleurs de leur autonomie et de leurs droits. Comme Maximilien Robespierre, il se considérait peut-être comme un idéaliste, mais l’une de ses camarades qui avait pris ses distances, Angelica Balabanova, jouant sur une réplique de Goethe, déclara qu’il « désirait le bien… mais créa le mal ». Le stalinisme n’a pas été une aberration. C’était l’héritier naturel du léninisme.

Au pouvoir, comme le soulignait Rosa Luxembourg dans « La Révolution russe et le léninisme ou le marxisme ? », Lénine est devenu l’ennemi du socialisme démocratique. Il s’est tourné vers le fanatique Félix Dzerjinsky, le chef de la Tcheka fraîchement créée, qui pendant la première année de la révolution a officiellement exécuté 6 300 personnes, ce qui, je le soupçonne, est un nombre très sous-évalué. C’était ce même Lénine qui, en novembre 1917, disait : « Nous n’appliquons pas la terreur comme l’ont fait les révolutionnaires français qui guillotinaient des gens désarmés, et j’espère que nous ne l’appliquerons pas ». L’anarchiste Michel Bakounine avait prévenu, de façon prémonitoire, que les marxistes proposaient de remplacer les capitalistes par les bureaucrates. La société marxiste, disait-il, n’est rien de plus que du capitalisme sous gestion centralisée de l’État et elle serait, a-t-il dit, encore plus oppressive. C’est pourquoi Noam Chomsky, à juste titre, considère Lénine le dictateur comme une « déviation de droite » et un « contre-révolutionnaire ».

Mais on ne peut nier l’intelligence de Lénine. Il a redéfini le paysage politique du XXe siècle. Plusieurs décennies après la Révolution russe, en Espagne, en Chine, à Cuba, au Vietnam et en Afrique du Sud, les peuples opprimés cherchaient l’inspiration chez Lénine et la révolution [russe]. Les inégalités sociales et la destruction des institutions démocratiques engendrées par le néolibéralisme, l’accaparement du pouvoir par les entreprises à notre époque donnent de la pertinence à Lénine, qui examinait bon nombre de ces mêmes questions sur le despotisme, l’impérialisme et le capitalisme. Lénine le révolutionnaire a beaucoup à nous apprendre. Comme John Dewey, il a compris que tant que la classe capitaliste aurait le contrôle des moyens de production, aucune démocratie réelle ne serait jamais possible.

Lénine avait parfaitement conscience que les révolutions se produisent grâce à des embrasements spontanés que personne, révolutionnaires compris, ne peut prédire. La révolution de février 1917 fut, comme la prise de la Bastille par les Français, une éruption populaire inattendue et non planifiée. Comme l’a souligné l’infortuné Alexandre Kerensky, la révolution russe « est venue d’elle-même, non conçue par qui que ce soit, née dans le chaos de l’effondrement du régime tsariste ». C’est vrai pour toutes les révolutions. La poudrière est là. Ce qui l’allume est un mystère.

La clé du succès – ceci aussi est vrai pour toutes les révolutions – est le refus de la police et de l’armée, comme à Pétrograd, de rétablir l’ordre et de défendre l’ancien régime. Trotsky a affirmé que les régimes décadents produisaient inévitablement des dirigeants d’une incompétence, d’une corruption et d’une imbécillité stupéfiantes, des personnages comme le tsar Nicolas II ou Donald Trump. Même les élites, à la fin, ne veulent plus les défendre. Les systèmes de gouvernance sclérosés – comme l’attestent aux États-Unis nos élections pilotées par les entreprises, notre Congrès dysfonctionnel, notre presse commerciale et notre système judiciaire défaillant qui vient de légaliser le gerrymandering [découpage électoral partisan, NdT], une version actualisée du système des « bourgs pourris » britannique du XIXe siècle [ces bourgs peuplés de quelques personnes permettaient à des propriétaires d’être « élus » au Parlement NdT] – sont les pantins fantoches de la cabale au pouvoir. Une réforme par le biais de ces structures est impossible. Cette prise de conscience crée un énorme fossé entre les libéraux, qui gardent espoir dans la réforme – vous pouvez les voir une fois de plus investir bêtement du temps et de l’énergie dans le Parti démocrate – et les révolutionnaires qui ne cherchent pas à apaiser ou à travailler au sein du système, mais à le détruire.

Lénine, comme Karl Marx, comprit que les révolutions n’étaient pas faites par le lumpen prolétariat [sous-prolétariat comprenant voleurs, mendiants… définition marxiste NdT ]. Les lumpen prolétaires sont le plus souvent les ennemis de la révolution et les alliés naturels des fascistes. Ils gravitent autour de groupes d’autodéfense armés réactionnaires, attirés par l’ivresse de la violence et construisent leur idéologie déformée autour des théoriciens du complot et de la suprématie blanche. Nous le constatons chez certains partisans de Trump et parmi les milices blanches et les groupes haineux. Lénine avait une aversion de tempérament pour les intellectuels, mais il savait qu’il n’y avait pas d’autre classe qui pouvait former et diriger un mouvement révolutionnaire. C’est pourquoi il s’appuyait tant sur des intellectuels tels que Trotsky et Lev Kamenev, qui allaient être tous deux liquidés par Josef Staline.

Les révolutionnaires, a dit Lénine, doivent constamment faire preuve d’autocritique et d’introspection. Ils doivent examiner de près les échecs et les défaites et en tirer des leçons. Ils doivent être imprégnés d’histoire, de philosophie, d’économie et de culture. Ils doivent avoir un dévouement implacable à la cause, un mépris pour leur sécurité personnelle, une discipline de fer et une adhésion à la hiérarchie du parti, un culte servile du devoir et la capacité de fondre leur personnalité dans le groupe. Les révolutionnaires, aussi utopiques que soient leurs idéaux, doivent aussi être des réalistes politiques. Lénine dédaigne la pureté doctrinale, rappelant à ses disciples que « la théorie est un guide, pas une sainte écriture ». Il savait, cependant, que la plupart des intellectuels – lui et Trotsky étant des exceptions – n’avaient pas la capacité d’agir rapidement et de manière décisive. Cela expliquerait pourquoi Lénine au pouvoir se tourna de plus en plus vers des voyous comme Staline ou Iakov Sverdlov, qui supervisa l’exécution du tsar destitué et de sa famille. Trotsky, malgré tout son génie d’orateur et de commandant de l’Armée Rouge, ne s’intéressait guère à la mécanique ordinaire quotidienne du gouvernement, une lacune qui poussera Staline à l’éjecter du pouvoir, à le forcer à s’exiler et finalement à envoyer un agent secret au Mexique pour lui planter un pic à glace dans la tête.

Les révolutions sont invariablement menées par des dirigeants messianiques qui, comme Cromwell et Robespierre, présentent une étrange combinaison d’idéaux élevés et, comme l’écrit Crane Brinton, « un mépris total pour les inhibitions et les principes qui servent d’idéaux à la plupart des autres hommes ». Ces dirigeants révolutionnaires ne sont pas, souligne Brinton, les rois-philosophes de Platon, mais des tueurs-philosophes. Ces qualités leur permettent de balayer les modérés, à qui l’on donne un pouvoir de principe après une révolution, et de transformer les partis révolutionnaires en machines efficaces. Ces qualités leur permettent d’écraser les forces de la réaction qui s’élèvent inévitablement pour détruire l’ordre révolutionnaire. Lénine et Trotsky ont dû se mobiliser rapidement pour combattre peu après leur arrivée au pouvoir, les armées blanches tsaristes et leurs alliés étrangers sur une douzaine de fronts.

Les soulèvements de masse, comprit Lénine, fournissent des moments fugaces qui, s’ils ne sont pas saisis par le révolutionnaire, risquent de ne jamais se reproduire. Dans ces moments-là, le révolutionnaire doit exploiter habilement les illusions autodestructrices qui aveuglent et paralysent les élites dirigeantes et surfer sur la vague de l’agitation jusqu’au pouvoir. Le moment opportun fait tout, répéta Lénine de façon régulière. Pour ce qui de saisir le moment opportun, Lénine fut un maître. « Il y a des décennies où rien ne se passe et des semaines où des décennies se produisent », a-t-il écrit.

Lénine détestait la violence anarchiste, la « propagande de l’acte ». Les assassinats anarchistes de tsars, de princes, d’impératrices, de présidents et de premiers ministres, qu’il a rejeté comme des actes de nombrilisme névrotique, n’ont jamais provoqué et ne provoqueront jamais, a-t-il souligné, un soulèvement populaire. Le terrorisme, écrit-il, démoralise rapidement ceux qui le pratiquent et détruit le groupe révolutionnaire qui y a recours. Il aurait dénoncé le vandalisme adolescent et le manque d’organisation et d’idées cohérentes qui définissent le Black Block et les Antifa. Lénine appelait ces anarchistes renégats des « libéraux avec des bombes » parce qu’ils croyaient, comme les libéraux, que la propagande seule, faite d’actes et de paroles, allait provoquer un changement radical. Comme le soulignait Lénine, le terrorisme et la violence n’ont fait qu’effrayer la population, diaboliser et isoler les révolutionnaires et légitimer la répression étatique. La violence n’a jamais été un substitut à la mobilisation de masse. Elle ne s’est jamais substituée au long et fastidieux travail de construction d’un parti politique révolutionnaire. Et sans un parti révolutionnaire, Lénine le prédisait avec justesse, la révolution était impossible.

« L’inutilité totale de la terreur est clairement démontrée par l’expérience du mouvement révolutionnaire russe », a écrit Lénine, bien que son propre frère ait été exécuté suite à un complot raté visant à assassiner le tsar. « Les actes individuels de terrorisme ne créent qu’une sensation éphémère et conduisent à long terme à l’apathie et à l’attente passive d’une autre “sensation”. »

Les révolutions peuvent être faites par des minorités militantes, mais leur pouvoir vient de l’articulation des aspirations conscientes de la majeure partie de la société. L’obsession vis-à-vis de figures dirigeantes spécifiques, plutôt que vis-à-vis des structures du pouvoir répressif, détourne l’attention des cibles les plus importantes. Lénine appelait le tsar « l’idiot Romanov » et disait à ses compagnons bolcheviks qu’il était une personne sans importance. Il aurait écarté notre préoccupation pour Donald Trump. Le totalitarisme d’entreprise avec sa surveillance généralisée, ses guerres sans fin, sa police militarisée, son transfert de richesse vers le haut, ses programmes d’austérité et l’effondrement des infrastructures et des services sociaux de base – de l’éducation à la santé –, l’écocide, la servitude à la dette, la perte de pouvoir et la paupérisation des travailleurs étaient tous antérieurs à Trump. Mike Davis dans « Prisonniers du rêve américain » illustre comment les vagues de violence étatique et de répression contre la classe ouvrière et la gauche par les administrations démocrates et républicaines ont effectivement empêché l’émergence du socialisme.

Lénine a averti que lorsque le capitalisme est sérieusement menacé, le fascisme est toujours l’option par défaut, non seulement pour les élites dirigeantes mais pour la classe libérale. Les libéraux, qui craignent la gauche radicale, deviennent dans un moment révolutionnaire l’ennemi du révolutionnaire. Lénine, comme Trotsky, étudia de près la Révolution française et la Commune de Paris. Lorsque les élites françaises n’ont pas réussi à faire détruire la Commune par les envahisseurs prussiens, elles l’ont fait elles-mêmes, laissant 30.000 morts, dont 14.000 ont été exécutés, hommes et femmes. Après la Première guerre mondiale, le ministre allemand de la Défense, Gustav Noske, membre du parti social-démocrate, forma avec des anciens combattants le Freikorps, une milice de droite. Noske utilisa la milice, précurseur du parti nazi, pour écraser la révolution allemande de 1918-1919 et le soulèvement de la Ligue marxiste spartakiste. Ce faisant, le Freikorps enleva et assassina Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg le 15 janvier 1919. Pendant la Seconde guerre mondiale en France, le maréchal Philippe Pétain et les collaborateurs de Vichy se sont alliés aux occupants nazis pour contrecarrer le soulèvement communiste qu’ils craignaient.

Lénine a fait valoir que le moyen le plus efficace d’affaiblir la détermination de l’élite dirigeante était de lui dire exactement à quoi s’attendre. Cette audace et cette hardiesse attirent l’attention de la sécurité de l’Etat, mais ne conduisent pas à l’hostilité de l’opinion publique envers le mouvement révolutionnaire ; elle lui donne en effet un attrait et un cachet. Le révolutionnaire, écrivait-il, doit formuler des exigences sans équivoque qui, si elles étaient satisfaites, signifieraient l’anéantissement de la structure du pouvoir en place. Et le révolutionnaire ne doit jamais faire de compromis sur ces exigences. L’exposition publique des centres de pouvoir corrompus, y compris militaires, sape la confiance et la crédibilité des élites dirigeantes. Alors qu’une force révolutionnaire prend de l’ampleur, les élites dirigeantes tentent de faire des concessions qui affaiblissent encore leur crédibilité et leur force.

Les pouvoirs impériaux, avait-il observé, étaient particulièrement vulnérables et fragiles. Ils n’étaient pas autonomes, mais dépendaient plutôt de l’exploitation des ressources et de la main-d’œuvre étrangères ainsi que de vastes machines militaires qui vidaient l’état de ses ressources. L’impérialisme s’accompagne de monopoles d’entreprise, une caractéristique de la dernière phase du capitalisme. Elle déplace le pouvoir de la classe manufacturière vers une classe parasite de financiers, les rentiers, dont la profession, écrit Lénine, « est l’oisiveté ». Le stade avancé du capitalisme inverse l’économie classique. Ce qui était considéré comme improductif – le parasitisme de la classe des rentiers – devient l’économie réelle. Et ce qui était considéré comme le secteur productif de l’économie – le travail et l’industrie – est traité comme le parasite. La suprématie des spéculateurs mondiaux est mortelle pour le système capitaliste, qui se consume lui-même.

Rosa Luxembourg, qui était peut-être la seule marxiste contemporaine à être l’égale intellectuelle de Lénine, entrevoyait le danger de la domination de fer de Lénine sur le parti et finalement sur la Russie elle-même. Elle était une opposante aussi féroce à l’ordre capitaliste et à l’impérialisme que Lénine, mais elle s’opposait à l’autorité centralisée et fustigeait le mépris implicite de Lénine pour la classe ouvrière. Toute révolution qui justifiait une dictature, telle que l’a mise en place Lénine,, même s’il insistait sur le fait qu’elle était temporaire, était dangereuse. La seule façon de protéger le socialisme révolutionnaire de l’autocratie et de la calcification était d’autonomiser la population par le biais d’institutions démocratiques et par la liberté d’expression.

Elle a écrit :

La liberté uniquement pour les partisans du gouvernement, seulement pour les membres d’un parti – aussi nombreux soient-ils – n’est aucunement la liberté. La liberté est toujours et exclusivement la liberté pour celui qui pense différemment. Non pas à cause d’une conception fanatique de la « justice », mais parce que tout ce qui est instructif, sain et purificateur dans la liberté politique dépend de cette caractéristique essentielle, et son efficacité disparaît lorsque la « liberté » devient un privilège spécial.

Rosa Luxembourg, en ce sens, était une révolutionnaire plus vraie. Une révolution socialiste ne se construirait pas par une avant-garde autoproclamée qui dominerait tous les aspects de la société et de la culture, mais par l’expérimentation incessante, la créativité, la dissidence, le débat ouvert, des reculs et des progrès. « De par sa nature même, le socialisme ne peut être introduit par des oukazes [décrets]. … Seule la vie effervescente et sans entrave s’épanouit en mille formes et improvisations nouvelles, met en lumière une force créatrice, corrige elle-même toute tentative erronée. »

Elle poursuivait :

Si on réprime la vie politique dans tout le pays, il est forcé que dans les soviets aussi, la vie se trouve de plus en plus paralysée. Sans élections générales, sans liberté illimitée de réunion et de la presse, sans libres affrontements d’opinions, la vie cesse dans toute institution publique, se transforme en pseudo-vie, dans laquelle le seul élément actif qui subsiste est la bureaucratie. La vie publique s’endort peu à peu, quelques dizaines de chefs de parti d’une énergie inépuisable et d’une expérience sans limites dirigent et gouvernent. Parmi eux, en réalité, seule une douzaine d’esprits supérieurs assurent la direction et une élite de la classe ouvrière est invitée de temps à autre à des réunions pour applaudir les discours des chefs, et approuver à l’unanimité les résolutions qu’on lui soumet – au fond, donc, une affaire de clique, une dictature, bien sûr, non du prolétariat, mais d’une poignée seulement d’hommes politiques. … De telles conditions doivent inévitablement entraîner une brutalisation de la vie publique : tentatives d’assassinat, prise d’otages, etc.

Les léninistes, bien sûr, soutiendront que les moyens autoritaires utilisés par Lénine et Trotsky pour construire et protéger l’État soviétique étaient essentiels, que sans eux la révolution aurait été détruite. Nous ne pouvons rejeter cette analyse avec désinvolture, étant donné les menaces existentielles très réelles auxquelles le nouvel ordre révolutionnaire a été confronté et la multiplicité des forces qui se sont déployés contre lui. Bakounine et les anarchistes ont peut-être eu raison dans leur analyse des dangers inhérents à un État bolchevique centralisé, et alors ? Ils n’offrent pas, pour moi, de solutions convaincantes, mais plutôt des platitudes oniriques sur la coopération volontaire et le fédéralisme des communes.

L’histoire a amplement démontré que sans parti révolutionnaire, ou avec un parti révolutionnaire détruit, les forces de la réaction triomphent. Il suffit de voir la montée au pouvoir du général français Louis-Eugène Cavaignac, qui a écrasé le soulèvement de 1848 à Paris ; Louis-Napoléon ; le général allemand Wilhelm Groener, qui a brutalement réprimé les soulèvements populaires au lendemain de la défaite du pays dans la Première guerre mondiale ; Benito Mussolini ; Adolf Hitler ; Suharto et Augusto Pinochet à notre époque. Les vieux généraux tsaristes, à commencer par Lavr Kornilov, qui, selon un autre général, était un homme au « cœur de lion, et au cerveau de mouton », se préparaient, soutenus par leurs alliés occidentaux, à sauter sur le nouvel ordre révolutionnaire et à l’étouffer.

Mais nous pouvons nous demander si le coût imposé par Lénine en vaut la peine. Si nous devons créer des reflets fidèles de l’autocratie et de la terreur pour survivre, nous ne sommes pas meilleurs que les monstres que nous avons cherché à tuer. Rosa Luxembourg avait raison: La fin ne justifie jamais les moyens. Ceux qui suivent cette voie, qui rejettent toute moralité, comme Lénine l’a fait, ne reviennent pas en arrière, et il y a des preuves que Lénine,à la fin de sa vie, était révolté par sa création . « Vous pensez que vous conduisez la machine, et pourtant elle vous conduit et soudain d’autres mains que les vôtres sont sur le volant », déplora-t-il.

Le plus grand héritage de Lénine est peut-être son réalisme politique, sa haine des dogmes et son étude méticuleuse du pouvoir. Si nous ne comprenons pas le pouvoir et son fonctionnement, nous sommes condamnés. La croyance de Che Guevara en sa propre propagande – la doctrine du foquisme, selon laquelle la révolution est déclenchée par de petites bandes rebelles armées – n’a pas seulement entraîné sa mort en Bolivie, mais une série de soulèvements ratés en Amérique latine et en Afrique et la décision stupide des dirigeants des Students for a Democratic Society, ou SDS, le plus grand mouvement anti-guerre aux États-Unis pendant la guerre du Vietnam, d’imploser afin de former son propre foyer de guérilla, le Weather Underground. Nous pouvons apprendre beaucoup de Lénine le révolutionnaire sur ce qu’il faut faire, et de Lénine le dictateur sur ce qu’il ne faut pas faire. Lénine aurait insisté pour qu’on le fasse.

Source : Truthdig, Chris Hedges, 01-07-2019

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

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Commentaire recommandé

lemoine001 // 07.11.2019 à 09h16

Comme Maximilien Robespierre, Lénine a dû faire face à une guerre civile et une intervention étrangère. Il a dû relancer l’économie d’un pays ruiné, sous blocus, un pays principalement rural (une ruralité sous la domination des latifundiaires – les Koulaks) pour parvenir à y développer une industrie lourde (sans laquelle l’industrie légère est impossible). On ne comprend rien à la politique initiée par Lénine si on ne mesure pas l’importance de ces facteurs.

46 réactions et commentaires

  • Barbe // 07.11.2019 à 06h58

    “Lénine a fait valoir que le moyen le plus efficace d’affaiblir la détermination de l’élite dirigeante était de lui dire exactement à quoi s’attendre. Cette audace et cette hardiesse attirent l’attention de la sécurité de l’Etat, mais ne conduisent pas à l’hostilité de l’opinion publique envers le mouvement révolutionnaire ; elle lui donne en effet un attrait et un cachet”.
    Ne pas se cacher.
    Ne pas cacher ses intentions
    C’est ce que fait le parti de l ordre. Nous dire comme un fatum à quelle sauce nous serons mangés.

    Voici quelqu un qui s y attèle pour le parti de la justice.
    https://youtu.be/uKCR6YYlTf8

  • Le Minotaure // 07.11.2019 à 07h58

    Les premières lignes quel boulgi-boulga ! Il a déjà lu Marx Chris Hedge ? Parce que l’idée que le communisme s’établira avec la fin de l’Etat mais qu’avant ça les travailleurs doivent se saisir de la machine étatique et l’utiliser contre la bourgeoisie y est déjà. Ce n’est pas “anarchiste”, c’est même avec la question du parti le coeur des désaccords entre marxistes er anarchistes.

    • Philippe, le belge // 07.11.2019 à 15h36

      je me suis arrêté à “Comme Maximilien Robespierre, il se considérait peut-être comme un idéaliste”…

    • lemoine001 // 07.11.2019 à 16h09

      Sur cette question de la destruction de la machine d’État bourgeoise Lénine est tout-à-fait clair. Il écrit dans “La Révolution prolétarienne et le renégat Kautsky”, p. 14-15, Bureau d’éditions : Œuvres complètes, T. XXIII, p. 342, éd. russe : “La révolution prolétarienne est impossible sans la destruction violente de la machine d’État bourgeoise et son remplacement par une nouvelle”.
      Staline, dans “des principes du Léninisme” – conférences faites à l’Université Sverdlov au début d’avril 1924, précise : “le pouvoir des Soviets [est la] forme d’Etat de la dictature du prolétariat”. (p.40 Editions sociales 1947). Selon lui “c’est que les Soviets sont les organisations directes des masses elles-mêmes”. On peut reprocher à cette conception d’être trop directive et de sous-estimer la capacité créatrice de chaque peuple, mais elle est claire : il reste bien une machine d’État. Cela est d’autant plus évident de nos jours où le rôle de l’État est plus complexe et doit être conservé dans ses fonctions indispensables à la société. Ces fonctions sont celles que l’Etat du capital détruit actuellement (assurances sociales, postes, gestion des routes et autoroutes, ports et aéroports, etc). De ce point de vue la destruction de la machine d’État, c’est maintenant !

      • lemoine001 // 07.11.2019 à 16h39

        La phrase attribuée à Lénine par Chris Hedges « tant qu’il y a un État, il n’y a pas de liberté ; quand il y aura la liberté, il n’y aura plus d’État » est elle-même une citation. En voici la présentation complète, dans « l’Etat et la révolution » chapitre V les bases économiques de l’extinction de l’Etat – 2 la transition du capitalisme au communisme : « Cela, Engels l’a admirablement exprimé dans sa lettre à Bebel, où il disait, comme le lecteur s’en souvient : “… tant que le prolétariat a encore besoin de l’Etat, ce n’est point pour la liberté, mais pour réprimer ses adversaires. Et le jour où il devient possible de parler de liberté, l’Etat cesse d’exister comme tel.”
        L’Etat n’est vu ici que sous sa forme d’appareil répressif. Il va de soi que pour gérer des affaires communes comme les contraintes écologiques on voit mal quel type de société pourrait se passer d’une action commune et centralisée.

      • barbe // 07.11.2019 à 17h34

        Destruction est un terme inapproprié : il s’agit juste de changer de propriétaire.
        Les aéroports sont bradés par les tariters qui nous fouvernent ; puis revendus avec plus value.

        • Michel LEMOINE // 07.11.2019 à 17h59

          Pour qui sait lire “Destruction de la machine d’Etat” ce n’est pas destruction des ports et aéroports.!! De même si on dissout des unités de CRS on ne zigouille pas leurs membres. Au pire ils sont mis au chômage

          • barbe // 07.11.2019 à 19h38

            Alors ça veut dire quoi?
            Merci de votre réponse, qui en bon philosophe devrait être rigoureuse.

            A moins que l’on ne puisse l’être qu’en arrêtant de citer la lettre, pour saisir l’esprit. Ce qui suppose d’avoir lu plus que le passage que l’on cite.

            • lemoine001 // 07.11.2019 à 20h04

              La machine d’État c’est avant tout l’ensemble des institutions répressives et idéologiques par lesquelles la classe dominante maintient son pouvoir : les appareils idéologiques d’État (tels que décrits par Althusser) et les appareils de pouvoirs (la police, l’armée, le réseau des préfets etc.) A cela s’ajoutent dans les États modernes les institutions de gestion des infrastructures nécessaires au bon fonctionnement de l’économie (comme les réseaux routiers et de chemin de fer, les canaux – les moyens de communication (la poste, les radios et télévisions, réseau internet, les ports et aéroports,) qui dans les sociétés capitalistes sont souvent sous le contrôle direct du capital

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              Alerter
            • barbe // 07.11.2019 à 21h33

              Je sais ce qu’est l’appareil d’état.
              Je demandais juste la traduction de votre “Ces fonctions sont celles que l’Etat du capital détruit actuellement”.

                +0

              Alerter
  • François Lacoste // 07.11.2019 à 08h02

    Nous ne sommes guère plus avancé à la fin de la lecture qu’à sont début, mais il est indéniable qu’un texte d’une telle qualité nous rend beaucoup plus intelligent sur le sujet.
    Car l’inévitable et insoluble contradiction entre la liberté révolutionnaire et la réorganisation politique dictatoriale qui s’en suis, afin de résister aux forces contre-révolutionnaires, reste définitivement d’actualité.

  • aladin0248 // 07.11.2019 à 08h09

    Le paradoxe du bolchevisme est d’avoir éliminé rapidement et radicalement l’ordre tsariste ancien pour que le libéralisme puisse s’installer à sa place 70 ans plus tard. Il a fait tout le boulot. La révolution bourgeoise [le pouvoir de la très grande bourgeoisie] est à ce jour la seule révolution victorieuse partout dans l’histoire. Aucun autre mouvement révolutionnaire (esclaves, paysans, ouvriers) n’a jamais perduré. Ceci devrait être le point de départ de toute réflexion politique.

    • lemoine001 // 07.11.2019 à 09h54

      La révolution bourgeoise vient parachever une évolution séculaire au cours de laquelle une société d’ordres (de castes) s’est transformée en une société de classes. Le communisme (qui est une société sans classes ni ordres) ne peut s’imposer par cette voie car le développement d’institutions communistes à l’intérieur de la société capitaliste (ex. sécurité sociale) n’affaiblit pas le capitalisme mais, au contraire, corrige ses pires défauts et paradoxalement le renforce. C’est pourquoi le communisme ne s’est, jusqu’à présent, imposé que dans des pays en crise, dans ce que Lénine appelait “le maillon faible de la chaîne impérialiste” où son développement harmonieux était le plus improbable. Dans ce conteste son développement chaotique, à l’inverse du développement capitaliste, le rend plus fragile dans un environnement toujours plus hostile (voir le renforcement de la guerre larvée contre Cuba). Faut-il rappeler que l’URSS a dû faire face à la guerre civile, à l’intervention étrangère, au blocus, puis à une guerre civile larvée, à la plus violente agression jamais connue (2ème guerre mondiale), à la course aux armements, à la guerre froide etc.

    • Ando // 07.11.2019 à 17h22

      À partir de quelle durée un phénomène politique est supposé avoir perduré ? 70 ans n’est pas suffisant ?.

  • Fritz // 07.11.2019 à 08h46

    Selon Chris Hedges, Lénine « aurait écarté notre préoccupation pour Donald Trump » car il ne croyait pas dans l’importance des individus, ni dans la violence nihiliste ou anarchiste pour éliminer ces individus.

    Clairement, Hedges n’est pas léniniste. D’ailleurs Lénine se réclamait fort peu de la « Gauche », catégorie aussi bourgeoise que la Droite.

    Lénine peut encore nous inspirer par sa volonté, sa clairvoyance, sa fermeté : « ces gens-là ne valent pas la corde qui servira à les pendre ». Tiens, ça me fait penser aux moutons en marche.

  • politzer // 07.11.2019 à 08h53

    Ce procès à charge ne vaut pas un clou, il ignore l’état de guerre post révolutionnaire et les inévitables mesures à prendre pour faire face à l’ennemi. On a scrupule à rappeler que 14 nations étrangères se sont jointes à la contre révolution interne et qu’il fallait sauver la révolution dans un seul pays . Lénine souhaitait qu’elle soit victorieuse dans un pays avancé comme l’Allemagne ou la France et a même déclaré qu’il abandonnerait volontiers la révolution russe à leur profit .C ‘est dire qu’il anticipait les difficultés à venir sur lesquelles l auteur s assoit. On dirait du Onfray dans le texte : la révolution ok mais à condition que la capital financier nous remette les clés en main avec ses félicitations par dessus le marché !
    Dans ces temps difficiles pour la bourgeoise en général, Marx permet de comprendre comment fonctionne le système alors on fait du marxisme cf “Marx is back” de Artus . Mais on ne va jamais jusqu’à prôner la dictature du prolétariat ce qui est le point d aboutissement de l analyse historique de Marx. Et pourtant on ne sortira jamais du capitalisme sans prendre le pouvoir d’une manière violente, ou d’une autre pacifiquement , peu probable! L’esprit de sacrifice qui s est manifesté dans toute sa noblesse pendant la Résistance est étranger à la plèbe social-demo.

    • vert-de-taire // 09.11.2019 à 13h59

      “Et pourtant on ne sortira jamais du capitalisme sans prendre le pouvoir d’une manière violente, ou d’une autre pacifiquement , peu probable! L’esprit de sacrifice qui s est manifesté dans toute sa noblesse pendant la Résistance est étranger à la plèbe social-demo.”

      En effet c’est le point de vue de Lordon qu’il raconte dans ce brillant et intéressant document vidéo :
      https://peertube.iriseden.eu/videos/watch/443ee912-be8d-4728-9295-ad0051d3327b

  • lemoine001 // 07.11.2019 à 09h16

    Comme Maximilien Robespierre, Lénine a dû faire face à une guerre civile et une intervention étrangère. Il a dû relancer l’économie d’un pays ruiné, sous blocus, un pays principalement rural (une ruralité sous la domination des latifundiaires – les Koulaks) pour parvenir à y développer une industrie lourde (sans laquelle l’industrie légère est impossible). On ne comprend rien à la politique initiée par Lénine si on ne mesure pas l’importance de ces facteurs.

    • Je me marre // 07.11.2019 à 10h11

      Très juste. Maintenant il reste à savoir si Lénine était marxiste ou tout simplement s’il pouvait l’être dans la société de son temps. Il conviendrait aussi de savoir qui a la meilleure analyse de Marx ou de Pareto (simple remplacement d’une élite dirigeante par une autre). Pour un marxien, la dictature du prolétariat (idée incomprise et caricaturée à dessein) n’est pas la dictature au nom du prolétariat. L’URSS malgré son nom n’a jamais été un Etat socialiste, mais un système capitaliste avec monopole de l’Etat et c’est Lénine lui-même qui l’a dit. Comme la Chine.

      Pour un marxien, c’est la conscience de classe qui est importante. Or face à la conscience de classe de la bourgeoisie, il n’y a plus rien, si ce n’est le panem et circenses pour aliéner les foules et leur faire oublier leur servitude. Le discours d’opposition à la bourgeoisie s’est émietté en de multiples oppositions totalement stériles où l’égo de certaines personnes priment sur le collectif et donc la conscience de classe. A ce titre les Gilets Jaunes représentent un formidable coup de pied au cul de toutes les formations qui se réclament de la gauche.

      Le socialisme c’est la démocratie politique ET ECONOMIQUE. Ce système n’a encore jamais été mis en place au niveau d’un Etat. Il n’y a encore jamais eu d’Etat socialiste, contrairement à ce que veut faire croire la propagande bourgeoise.

      • lemoine001 // 07.11.2019 à 11h13

        Lénine a dit que l’URSS n’était pas un État socialiste !! ?? Soyons sérieux !!! Encore faudrait-il qu’il l’ait connue après la NEP.
        L’URSS a été crée le 30 décembre 1922. Lénine a fait un AVC le 25 mai 1922, Il est mort le 21 janvier 1924 après une très longue et invalidante maladie. Il n’a donc guère connu l’URSS. Et à partir de 1921 il a lancé une politique de libéralisation économique (la NEP) dont il n’a pas vu la fin. On peut estimer cette fin aux années 1930 avec la liquidation des Koulaks comme classe.
        Quant à la dictature du prolétariat, lire : https://lemoine001.com/2017/10/23/sur-le-transhumanisme-et-la-dictature-du-proletariat/
        Pour ce que sont le prolétariat et le lumpenprolétariat, lire : https://lemoine001.com/2015/05/07/proletariat-et-lumpenproletariat/

        • Je me marre // 08.11.2019 à 07h43

          “Lénine a dit que l’URSS n’était pas un État socialiste !! ??”

          Oui, soyons sérieux.

          Qui a dit ou écrit (entre 1917 et 1918):

          “(…) le capitalisme monopoliste d’Etat est la préparation matérielle la plus complète du socialisme, l’étape de l’histoire qu’aucune autre étape intermédiaire ne sépare du socialisme.”

          puis:

          “La réalité dit que le capitalisme d’Etat serait pour nous un pas en avant. Si nous pouvions en Russie réaliser sous peu ce capitalisme d’Etat, ce serait une victoire.”

          puis:

          “(…) le capitalisme d’État qui, est, sous le pouvoir des Soviets, l’antichambre du socialisme, la condition de la victoire durable du socialisme.”

          ?

          Seulement voilà, non seulement ce capitalisme d’Etat va perdurer jusqu’à la fin de l’URSS, mais tous les partis ouvriers vont être liquidés et c’est la dictature d’une oligarchie regroupée dans le parti dit “communiste” qui va s’établir. A aucun moment le travail ne va être “libéré”.

          “(…) la première étape dans la révolution ouvrière est la constitution du prolétariat en classe dominante, la conquête de la démocratie.”

          Ni classe dominante, ni démocratie politique.Le parti pense à la place de l’ouvrier. D’où l’effondrement de l’URSS, d’un pays gangréné par la corruption. Pratiquement personne n’a bougé pour défendre ce capitalisme d’Etat.

          • lemoine001 // 08.11.2019 à 09h30

            On trouve effectivement le même souci de 1917 à 1931 de créer les conditions d’un décollage économique, d’obtenir des campagnes les ressources nécessaires à la formation de concentrations ouvrières, de stabiliser la classe ouvrière. Staline dans un discours prononcé à la conférence des dirigeants de l’industrie, le 23 juin 1931, énumère les conditions du décollage : assurer de la main-d’oeuvre aux entreprises, des salaires attractifs, une organisation du travail efficace, rallier au régime les bons spécialistes et ingénieurs, porter attention au “rendement commercial” c’est-à-dire au retour sur investissement.
            Mais ni lui ni Lénine n’avait une vision essentialiste. Ils savaient que le socialisme se construit, qu’il est un moment d’un processus qui passe du capitalisme d’Etat au communisme en passant par le socialisme. Dire que l’URSS était un Etat socialiste aurait été en avoir une vision essentialiste. Cette conception était étrangère à Lénine, qui n’a rien dit de tel. Si vous relisez bien vos citations vous verrez qu’elles se placent dans une perspective évolutive. (étape, pas en avant, antichambre etc.)

      • Ando // 07.11.2019 à 17h06

        Je ne vous suis pas. La Russie de 1914 a manqué son coche historique du fait non pas tant de la guerre que de l’épuisement d’un système politique vermoulu et incompétent, et d’une relève (on dirait “bourgeoise”) absolument pas préparée à se substituer à la monarchie. En 1917, à Pretrograd le pouvoir est à prendre mais personne n’en veut. Sauf Lenine, par malheur. Il n’empêche. L’URSS est bien devenu un pays authentiquement social voire providentiel : plus d’impôts, logements gratuits, soins et éducation gratuites, pas de chômage, un temps pour les loisirs phénoménal, la retraite à 50 ans, etc…

    • Ando // 07.11.2019 à 16h30

      Ce n’est pas aussi simple. L’empire russe est en 1914 la cinquième puissance industrielle mondiale, certes derrière l’Allemagne, la Grande Bretagne ou les États-Unis, mais quand même. A la seule exception de la Grande Bretagne toutes les nations d’Europe en 1914 sont des nations rurales plus ou moins avancées dans l’industrialisation de leurs économies. La Russie est simplement en retard dans ce processus ce qui explique que l’accumulation du capital y ait pris des formes accélérées et donc socialement brutales, très dures. Mais ce pays suit un chemin déjà bien avancé en 1914. S’agissant de Lenine il suffit de lire son Что делать? Que faire? pour comprendre la profondeur de la ‘pensée politique’ du personnage.

  • Urko // 07.11.2019 à 10h04

    Au risque de me faire insulter voire censurer, ceux qui croient que le communisme peut éviter de constituer un capitalisme d’état, tel qu’instauré par Lénine, se fourvoient, sans doute parce que ça leur permet de nier que le communisme ait échoué, puisqu’il n’aurait en fait pu s’appliquer. Consolation ou déni ? Si tous les communistes ayant pris le pouvoir sur la planète ont dû recourir au capitalisme d’état et à l’autoritarisme, c’est parce que communiste ou pas, il faut bien allouer le capital, c’est à dire l’accès aux ressources. Communiste ou pas, un système doit bien décider qui exploite les terres, qui organise le travail en usine, qui utilisera les métaux et l’énergie, qui fera quelle production et qui pourra l’utiliser (en l’achetant ? en se la faisant distribuer ? sur quels critères ? aux dépens de qui ?) qui a la jolie maison avec vue sur la rivière, qui a celle du quartier sous les vents dominants ramenant les fumées des usines, tanneries etc, qui effectue les travaux pénibles et qui les nobles tâches… Les ressources, il faut bien les allouer. Car tout le monde ne peut avoir la maison avec la vue sur la rivière, par définition ni l’accès infini et inconditionnel à l’énergie, la nourriture, le bois, les métaux, les minéraux… Lénine, Mao, Chavez, Ho Chi Minh ne déléguant pas l’allocation du capital aux “marchés”, ils la confiaient à des administrations centralisées non omniscientes, d’où le recours à la coercition, forcément coûteuse pécuniairement et douteuse moralement.

  • John V. Doe // 07.11.2019 à 10h23

    Texte remarquable et cohérent qui nous montre bien la pensée de Chris Hedge. On peut le critiquer mais on ne peut nier son apport dans l’analyse du monde moderne. Bien sûr, d’autres auteurs sont plus ou moins importants pour renverser l’impérialisme mais la diversité est plus importante encore pour reprendre l’argument de Rosa Luxemburg.

    Merci pour la traduction, je n’aurai pas eu le courage de le lire en anglais.

  • Je me marre // 07.11.2019 à 10h44

    “Trotsky a affirmé que les régimes décadents produisaient inévitablement des dirigeants d’une incompétence, d’une corruption et d’une imbécillité stupéfiantes, des personnages comme le tsar Nicolas II ou Donald Trump.”

    Et allez hop un peu de Trump bashing, cela ne fait pas de mal dans le tableau, mais dénote une analyse vraiment trop superficielle. Car la bonne question est: qui dirigent les USSA? J’ai bien écrit “dirigent”, car face aux néocons du deep state Trump est un colombe et il doit constamment louvoyer pour sans doute ne pas subir le sort de JFK. Le russiangate puis la procédure de destitution sont des tentatives de coup d’Etat et mettent dans tous les cas la pression sur l’exécutif. Le stade suivant c’est la balle magique.

    • Je me marre // 07.11.2019 à 11h09

      Cependant pour l’incompétence, il n’y a pas besoin d’aller chercher bien loin!

      A propos de Trotsky, Dzerjinsky et d’autres, puis les néo-cons Wolfowitz, Kagan ou Kaganovitch, Perle, Adelson… y aurait-il un point commun?

  • lois-economiques // 07.11.2019 à 11h17

    Les structures déterminent les comportements, si vous souhaitez changer les comportements alors il convient de changer les structures qui les déterminent.
    La question alors est :
    Un changement de structure peut-il se réaliser sans en passer par une phase révolutionnaire en dehors du droit qui a élaboré les structures qu’il convient de changer ?
    La réponse est non, puisque justement le droit actuel ne peut s’appliquer.
    Ors le droit actuel, légitime, va s’appuyer sur la force considérée, elle aussi, comme légitime pour éviter le changement des structures dont le droit est le gardien.
    L’affrontement le plus souvent violent paraît dès lors inévitable, mais Histoire a prouvé que ce n’est pas une nécessité absolu.
    Alors à la question essentielle de cet excellent article :” la fin justifie t’elle des moyens” , nous répondrons “oui” mais à condition que la dite fin soit clairement et sans ambiguïté combattu par la partie adverse. Dans ce cas nous somme dans ce qui peut être considéré comme de la “légitime défense”.

    • Philippe // 07.11.2019 à 18h26

      Bonsoir,
      Je vous cite:
      ” la fin justifie t’elle des moyens” , nous répondrons “oui”
      Moi ce genre de propos me fait froid dans le dos, même quand c’est agrémenté de conditions.

      Quelle est cette fin? Un intervenant décrit l’URSS comme un “un pays authentiquement social voire providentiel : plus d’impôts, logements gratuits, soins et éducation gratuites, pas de chômage”
      OK admettons, bien qu’on puisse émettre, a minima, quelques réserves là-dessus.
      Quels sont ces moyens? les déportations, les goulags, les exécutions sans jugement ou après jugement sommaire, la surveillance généralisée, la fin des libertés individuelles etc.
      En Europe nous avons obtenus des avancées sociales qu’on peut juger comme au moins équivalentes -restons modéré- sans utiliser des moyens aussi terribles me semble t il.
      Et si on veut mettre en parallèle le capitalisme du 19ème siècle et des conditions de vie terribles des ouvriers et de leurs familles – ce que je juge inhumain, ça va de soi- que pourrait répondre un admirateur de l’URSS à un thuriféraire du capitalisme sauvage qui lui dirait: “la fin (la société d’abondance et de consommation de masse) justifie les moyens”?
      Cordialement

      • lois-economiques // 08.11.2019 à 09h33

        Votre questionnement est légitime mais si “la fin” est considérée comme juste alors elle peut justifier des moyens à condition que la dite “fin” est combattu par la parti adverse.
        Afin d’éviter de parler dans le vide, prenons un cas concret de la révolution Russe.
        Le combat armée (guerre civile) contre l’armé blanche est justifiée.
        Le massacre des marins de la révolte de Kronstadt ne l’est pas.
        Tout est une question de mesure et surtout de justesse de la cause à imposer.

        • Philippe // 08.11.2019 à 14h08

          Bonjour,
          Merci pour votre réponse. J’entends bien vos arguments.
          J’y répondrai d’abord par une citation de Camus: “La fin justifie les moyens? Cela est possible. Mais qui justifiera la fin?”
          J’y ajouterai que la contradiction entre “fin” -une société d’hommes libres et égaux- et “moyens” – violence, arbitraire et dictature- implique quasi automatiquement une “contamination” de la fin par ces moyens.
          Cordialement

          • lois-economiques // 08.11.2019 à 14h41

            Selon votre vision alors toute révolte contre l’oppression devient suspecte d’elle même engendrer de la violence.
            Par exemples, la révolution française ou la révolution Russe en passant par la révolte des esclaves sous Spartacus.
            La cause première de la violence est l’oppression des peuples et je maintiens alors que c’est de la légitime défense.
            Que ceux qui sont opprimés ne ne révoltent pas, soit, mais qu’il est illégitime qu’ils se révoltent, non.

            « Il y a trois sortes de violence. La première, mère de toutes les autres, est la violence institutionnelle, celle qui légalise et perpétue les dominations, les oppressions et les exploitations, celle qui écrase et lamine des millions d’hommes dans ses rouages silencieux et bien huilés. La seconde est la violence révolutionnaire, qui naît de la volonté d’abolir la première. La troisième est la violence répressive, qui a pour objet d’étouffer la seconde en se faisant l’auxiliaire et la complice de la première violence, celle qui engendre toutes les autres. Il n’y a pas de pire hypocrisie de n’appeler violence que la seconde, en feignant d’oublier la première, qui la fait naître, et la troisième qui la tue. »

            Dom Helder, prêtre Brésilien.

  • Ando // 07.11.2019 à 11h45

    6300 exécutions la première année de la révolution ? C’est une plaisanterie. Serguei Melgounov dans son ouvrage paru à Berlin en 1925 je crois (“La terreur rouge’) évalue à entre 1,5 et 1,8 millions le nombre d’assassinats/exécutions commises par les commissions de la ВЧК (Vetcheka) de 1918 à 1924, quels que soient l’âge et le sexe. Melgounov était SR réformateur ou ‘SR de droite’ , et à participé à la révolution.

    • Phil // 07.11.2019 à 17h40

      Il est indiqué dans le texte que ce chiffre est certainement sous-évalué, pas la peine de s’énerver.
      1,5 à1,8 millions de morts c’est peut être sur-évalué. Parution en 1925 à Berlin après un écrasement local des communistes, la mode devait être assez anti-communiste, un peu d’exagération n’est pas impossible.
      Pour les morts de l’époque le publiciste Hojinov les estime à 20 millions.
      Pour le démographe Volkov, la population a diminué de 7 millions pendant cette période. Les exilés représentenr 2 millions. Si on tient compte des retours des prisonniers qui ont boostés les chiffres des années suivantes le nombre de morts doit s’élever à 4,5 millions ce qui fait un même pourcentage que la guerre de sécession. Chez nous lors de la commune de Paris il y a eu 14000 exécutions.
      Oui la terreur rouge a fait des morts tout comme la terreur blanche et on oublie pas une famine dans le sud due à une forte sècheresse.
      Les pertes civiles n’ont jamais été calculées mais comme on sait que les pertes militaires c’est 1,8 million on peut se faire une idée.

      • Le Minotaure // 08.11.2019 à 03h19

        Il y a plein de choses à dire sur la Terreur rouge (réelle) mais Melgounov s’appuyait essentiellement sur l’émigration blanche pour ses sources. Et ses évaluations chiffrées n’ont pas la moindre valeur scientifique.

        • Ando // 08.11.2019 à 11h37

          Georges Sokoloff semble valider dans les grandes lignes ces estimations. L’émigration russe (pas que blanche) était loin d’être la seule source d’information de cet ancien révolutionnaire.

  • Gabin // 07.11.2019 à 22h04

    La fin ne justifie jamais les moyens.
    Ce sont les moyens que vous utilisez qui détermineront l’issue.
    Quand vous employez des méthodes dégueulasses, vous obtenez des résultats dégueulasses.
    C’est aussi simple que ça.

  • Ando // 08.11.2019 à 11h58

    C’est la vulgate qu’on lit effectivement dans certains manuels scolaires. On peut voir cela différemment :
    C’est le nouveau pouvoir soviétique qui a provoqué des 1917 la guerre civile en interdisant la presse non bolchevique, les syndicats, la liberté de manifester, en fusillant systématiquement, en réprimant dans le sang n’importe quelle manifestation d’ouvriers ou de paysans (massacres de Tambov par ex). Les interventions étrangères ont été dans la réalité peu significatives, ont très peu joué sur la guerre civile. Il suffisait en ce temps la de posséder un cheval ou deux vaches pour se voir affublé par les bolcheviques du terme méprisant de ‘koulak’.

    • lemoine001 // 08.11.2019 à 13h21

      La question de l’alliance avec les paysans était la question centrale qui séparait les bolcheviks de leurs adversaires. Les bolcheviks (Lénine en particulier) voulaient cette alliance. Lénine écrit dans “comment réorganiser l’inspection ouvrière et paysanne” : “Dans notre République des Soviets, le régime est fondé sur la collaboration de deux classes : les ouvriers et les paysans, — collaboration à laquelle sont admis aujourd’hui, sous certaines conditions, les “nepmans”, c’est-à-dire la bourgeoisie”. Tansi que Trotski considérait cette alliance impossible. Car cette politique d’alliance est en contradiction avec la théorie Trotskiste de la révolution permanente. Selon Trotski « l’avant-garde prolétarienne…. entrerait en collisions hostiles, non seulement avec tous les groupements bourgeois qui l’aurait soutenue au début de sa lutte révolutionnaire, mais aussi avec les grandes masses de la paysannerie dont le concours l’aurait poussée au pouvoir. Les contradictions dans la situation du gouvernement ouvrier d’un pays arriéré, où la majorité écrasante de la population est composée de paysans, pourront trouver leur solution uniquement sur le plan international, dans l’arène de la révolution mondiale du prolétariat. » (préface de 1922 à un écrit de 1905). Pour Trotski il n’y a donc pas d’alliance de classe durable possible, et donc la classe ouvrière victorieuse ne peut uniquement trouver ses soutiens qu’à l’extérieur par la contagion révolutionnaire.

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