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18.février.202018.2.2020 // Les Crises

Le « nationalisme de la voie médiane » de Trump peut-il tenir la ligne contre une stratégie d’attaque système-réseau ? ParAlastair Crooke

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Source : Strategic Culture, Alastair Crooke, 07-10-2019

© Photo : Flickr / whitehouse

« Trump a ouvert la boîte de Pandore. Ça ne va pas disparaître. Il va y avoir une alternative nationaliste à la politique étrangère [américaine] ; je ne pense pas qu’on puisse remettre ça dans une boîte ». Le professeur Colin Dueck, qui a écrit un livre sur la politique étrangère américaine, suggère : « Les ailes néoconservatrices et non interventionnistes du parti républicain ont longtemps cherché à s’approprier la politique étrangère imprévisible de Trump puis à la façonner. Mais le président a simplement refusé d’entrer dans l’un ou l’autre moule » :

« Il a trouvé une sorte de position intermédiaire, et il s’est avéré que c’était la position la plus populaire dans les primaires républicaines », dit Dueck : « Je ne pense pas qu’il y avait une école de pensée établie. Il a certainement créé une nouvelle position qui n’existait pas auparavant ». Dueck appelle ça le nationalisme de la voie du milieu.

Il a créé de l’espace pour ces instincts républicains ostensiblement concurrents. Un autre commentateur laisse entendre que ce « style instinctif de politique étrangère qui tire à vue pourrait devenir la « nouvelle normalité » dans ce que les experts en sécurité considèrent comme un environnement mondial de plus en plus troublé par la menace ».

Le fait est que, même si cette façon de « donner » un peu à un côté du débat politique, puis d’offrir un peu à l’autre, peut bien servir le public américain, elle ne fait rien pour reconnaître le changement mondial. La politique de défense américaine n’a guère évolué au fil des ans – et en dépit d’une reformulation rhétorique, elle reste enracinée dans des affrontements à l’ancienne, avec des « grandes puissances – grandes puissances militaires » pures et dures. C’est là que se trouve l’argent, bien sûr, pour le complexe militaro-industriel. De même, l’armement américain n’a pas réussi à suivre. Encore une fois, ce sont les gros postes de dépenses qui sont là où se trouve l’argent. Des (« expositions-ventes » à des États étrangers crédules, plutôt que de se ré-outiller pour une nouvelle ère, celle où ce qui est petit est meilleur).

La question est donc de savoir si l’ambiguïté instinctive et créative de Trump peut tenir la ligne de la « crédibilité » américaine (qui existe plus dans l’œil du spectateur national que dans celui de l’étranger). Sa politique idiosyncrasique peut-elle continuer à survivre à la réplique scellée de la machine de la politique étrangère américaine – un état d’esprit profondément implanté – alors que d’autres l’ont sûrement fait (c’est-à-dire l’arsenal russe de nouvelles armes, qui a rendu obsolètes les flottes militaires traditionnelles) ?

On nous a donné des exemples d’autres évolutions (et d’innovations surprenantes), parmi les adversaires des États-Unis ces dernières semaines. En fait, nous pouvons voir un paradigme de conflit « alternatif » prendre forme : Premièrement, avec les frappes du 15 septembre sur deux usines de traitement du brut saoudien, d’une importance cruciale pour l’infrastructure globale pétrolière de l’Arabie saoudite. Et deuxièmement, par la déroute extraordinaire de trois brigades des forces armées saoudiennes (dont certaines appartiennent à l’élite de la Garde nationale) – par AnsarAllah (composé de Houthis, et d’éléments loyalistes de l’armée yéménite).

Les deux actions ont été bien planifiées, bien étudiées, bien exécutées et sophistiquées. Ensemble, ils ont brisé toute crédibilité qui persistait autour de l’idée que l’Arabie saoudite avait une stature militaire ; ils ont fait imploser l’image du « parapluie de sécurité » de l’Amérique ; et ils ont renversé les présupposés suffisants des États-Unis et d’Israël concernant les forces « hétéroclites » dans la région. Ils doivent tous analyser à nouveau (après avoir ravalé leur fierté).

Le lancement de frappes précises – un mélange de drones et de missiles de croisière – sur les installations d’Aramco, gardées par un système de défense aérienne fourni par les Américains, représente une stratégie d’attaque nouvelle, efficace (et vraiment peu coûteuse). Comment se fait-il que, pour commencer, les défenses antimissiles saoudiennes n’aient pas fonctionné ? Les drones ont-ils réussi à aveugler le radar de visée ou une forme de guerre électronique (GE) a-t-elle été déployée ? La GE régionale est-elle meilleure que celle de l’Amérique maintenant ?

Il semble que nous ayons affaire ici à des Houthis qui utilisent un nouveau paradigme d’attaque, un nouveau mode de guerre : certains de ces derniers éléments (attaques contre les infrastructures pétrolières et les pétroliers) semblent remarquablement cohérents avec les concepts que les théoriciens militaires russes Igor Popov et Musa Khamsatov ont identifiés en 2016 dans leur livre « l’avenir de la guerre » comme une « guerre système-réseau ».

Dans cette notion de système-réseau, « l’État tout entier et sa société doivent être considérés comme un système composé de « nœuds » critiques, dont la destruction affecterait profondément le potentiel de défense [de l’ensemble du système], et donc est susceptible de conduire à une victoire avec un engagement relativement limité des adversaires. Il ne serait pas nécessaire de lutter contre toutes les forces militaires de l’adversaire, ni [de lutter] contre l’ensemble de la population. Il suffirait de détruire les « centres de gravité ». »

En conséquence, les principaux moteurs d’une telle guerre seraient ce que les auteurs appellent un « adversaire amorphe », dont « les éléments structurels et les systèmes de subsistance essentiels ne se trouvent pas sur son propre territoire, mais plutôt dans les États « proches et lointains » : Territoires ou entités qui ne sont pas officiellement parties au conflit (…) Il est donc très difficile de pointer du doigt le véritable coupable ». En d’autres termes, elle fournit la possibilité de dénégations – et répand la confusion et le malaise.

Cela semble correspondre au modèle actuellement déployé conjointement par les Houthis, l’Iran, le Hash’d al-Shaabi et le Hesbollah. C’est un modèle qui peut être déployé à grande échelle et dans des contextes différents. Mais dans le contexte du Golfe, cela signifie que tout grand objet d’infrastructure civile, y compris l’énergie, l’eau et les infrastructures de transport, ne peut plus être considéré comme totalement sûr face aux représailles des Houthis. Le calcul des risques énergétiques du Golfe doit être revu.

La question du changement de paradigme est bien soulignée dans un entretien unique accordé par le général de division Qassem Soleimani, commandant de la brigade al-Qods. Il décrit la situation « avant » (dans la foulée du 11 septembre). Des forces américaines massives ont été déployées dans tout le Moyen-Orient et en Afghanistan. C’était une présence intimidante pour ses habitants ; et elle était clairement destinée à être le précurseur de la promesse de Condi Rice de faire naître de douloureuses « affres de l’enfantement un Nouveau Moyen-Orient ». L’Occident, à l’époque, était uni et déterminé.

Comme le décrit Soleimani, ces occupations généralisées ont servi à donner aux États-Unis et à Israël la latitude d’envisager une attaque contre le Hezbollah, suffisante pour forcer le déplacement de la population chiite du Liban hors du Sud et dans des camps de réfugiés éloignés – loin de la frontière israélienne. (La guerre de 2006 n’a pas atteint cet objectif). L’impact psychologique de cette dispersion américaine et le bombardement de précision des zones chiites par Israël en 2006 ont cependant eu un impact psychologique, suggère Soleimani. Pour la première fois, les États arabes se sont rangés du côté d’une puissance étrangère contre un groupe arabe important (le Hezbollah).

Comparez cela avec la situation actuelle (une comparaison non proposée par Soleimani) : Les guerres américaines n’ont pas réussi – le Hezbollah, la Syrie et l’Irak ont tous survécu à l’assaut. Et sont liés au camp iranien. Le climat psychologique s’est inversé : La présence américaine – alors intimidante, sent maintenant la division culturelle occidentale profonde et l’incertitude politique.

Le président américain veut maintenant sortir de cette région troublée. Et à la place, cherche à s’engager avec son homologue iranien. L’Arabie saoudite, l’ancien chef du bloc d’endiguement de l’Iran, subit des pressions de la Maison-Blanche pour tendre la main aux Houthis et à l’Iran. Les autres pays du Golfe ont déjà effectué ce changement, ayant assimilé la réalité que le « parapluie de sécurité » américain n’offre aucune protection contre les stratégies système-réseau.

Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? Il n’y a pas de réponse facile aux défis militaires posés aux États-Unis au Moyen-Orient par des adversaires informes – autres que les punitions dissuasives militaires américaines, qui pourraient nous plonger dans une guerre régionale. La prochaine période peut être cruciale. Les Houthis, d’une part, et l’Iran, d’autre part, sont susceptibles d’intensifier progressivement les contre-pressions – à moins que les sanctions contre l’Iran ne soient levées et qu’un règlement ne soit trouvé au Yémen.

Vraiment – l’Arabie saoudite n’a pas d’autre choix que de mettre fin à sa guerre contre le Yémen. Elle doit monétiser ses réserves pétrolières (pour financer Vision 2030) – et face au choix de monétiser la claque d’Aramco [Aramco = attaque de drones par les rebelles yéménites Houthis sur deux installations pétrolières qui ont fait chuter la production de l’Arabie Saoudite de moitié, NdT] ; ou de poursuivre le conflit avec l’Iran, la conclusion devrait être « une évidence ». MbS a déjà commencé à tendre la main aux Houthis et à l’Iran ; mais MbS peut-il survivre au coup porté à son prestige en déclin, à la capitulation devant les Houthis ? C’est incertain.

Trump tentera probablement de maintenir le cap à nouveau, s’il y a encore d’autres cas d’actions « système-réseau » d’origines ambiguës dans la région ? Mais, peut-il continuer à tenir le coup, alors que l’Iran continue périodiquement à se « déconformer » au JCPOA [accord de Vienne sur le nucléaire iranien ou plan d’action conjoint, NdT] ? Trump a déjà été sévèrement critiqué pour avoir érodé la « crédibilité » des États-Unis en n’ayant pas répondu militairement à l’Iran (ce que d’aucuns, à Washington, considèrent comme la source des frappes d’Aramco). Les pressions seront intenses pour un président qui entre dans la période préélectorale.

Et suite à l’échec de la tentative de médiation de Macron à l’Assemblée générale des Nations unies, il est peu probable que les offres du président américain visant à « lever les sanctions contre l’Iran » soient considérées comme crédibles – le Congrès étant enfermé dans une procédure de destitution. Les démocrates, qui contrôlent la législation américaine en matière de sanctions, ne prêteront pas main-forte à Trump, ni sur cette question, ni sur aucune autre, pour le moment.

Dans la pratique, Trump aussi, a peu d’options : Avec Wall Street qui a maintenant des prémonitions de récession économique américaine, Trump a désespérément besoin d’un succès de l’Art of the Deal [référence à l’ouvrage « The Art of the Deal », traduit une première fois en français sous le titre « Le plaisir des affaires » puis une nouvelle fois sous le titre « Trump par Trump », NdT] (en l’absence d’une économie américaine prospère à revendiquer comme sienne) – et n’a certainement pas besoin d’une gaffe au Moyen-Orient (à la manière du Président Carter), pour ternir sa candidature présidentielle.

Pourtant, la raison ne prévaut pas toujours. Et, l’Iran refusant de le rencontrer (en l’absence de levée des sanctions), le parcours actuel de Trump, qui espère que MbS ou Imran Khan pourra lui organiser une rencontre avec Rouhani, semble assez difficile. Et les néo-conservateurs américains, comme toujours, seront à l’affût des occasions qu’un président distrait par la procédure de destitution pourrait offrir pour prendre le contrôle de la politique.

Source : Strategic Culture, Alastair Crooke, 07-10-2019

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

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Santerre // 18.02.2020 à 06h50

C’est intéressant de voir comment l’auteur a prévu ce qui s’est passé après. La dernière phrase éclairé bien l’assassinat de Soleimani et la raison du mensonge de Trump sur les 100 blessés US suites aux frappés iranienne pour éviter un engrenage.

6 réactions et commentaires

  • Santerre // 18.02.2020 à 06h50

    C’est intéressant de voir comment l’auteur a prévu ce qui s’est passé après. La dernière phrase éclairé bien l’assassinat de Soleimani et la raison du mensonge de Trump sur les 100 blessés US suites aux frappés iranienne pour éviter un engrenage.

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  • Blabla // 18.02.2020 à 09h18

    Nous vivons un changement de paradigme, ce qui suppose une période où tout sera possible, avant une réorganisation globale. Mais pour les puissants, c’est au contraire une période où leurs options se réduisent comme peau de chagrin (s’ils veulent garder leur pouvoir). Ce texte le montre bien : la Russie a trouvé une nouvelle stratégie et l’applique avec ses alliés, contre le bloc USA Israel Arabie Saoudite, qui n’ont plus la main. Reste à voir lequel chutera en premier et comment cela sera exploité par les autres. Selon le cas, ce sera la guerre ou une mutation.

      +2

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  • Calal // 18.02.2020 à 09h59

     » la mainmise des démocrates sur les sanctions économiques américaines » tiens donc?le congres US est effectivement a majorité démocrate.

    Puis,il ne faut pas oublier le concept de proxy. Depuis la guerre froide,les blocs s’affrontent via des intermédiaires pour éviter l’escalade nucléaire. Or le bloc occidental commence a manquer de proxy,capable de soutenir une guerre coûteuse en vie et en matériel.
    Je crains que l’Union européenne ne se transforme en proxy avec une armée commune de mercenaires que l’on pourra envoyer au moyen orient.

      +3

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  • jc // 18.02.2020 à 10h39

    Pour moi la métaphore système-réseau (system-network) gagne à être remplacée par les métaphores fermion-boson et masculin-féminin. Trump et MBS pensent et agissent « tout droit » et temporellement en fermions (et en machos…), alors que les Houthis pensent et agissent « circulairement » et spatialement en bosons.

    Jeu de go: percement masculin contre endiguement féminin.

      +4

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    • jc // 19.02.2020 à 08h50

      Gladiateurs contre rétiaires. Cf. https://fr.wikipedia.org/wiki/R%C3%A9tiaire

      L’acte fondateur masculin est une séparation, une analyse symbolisée par le glaive, alors que l’acte fondateur féminin est une réunion, une synthèse symbolisée par le filet -the network-. Penser et agir en réseau c’est penser et agir cerveau droit, féminin. À la logique analytique, fermionique, du cerveau gauche s’oppose la logique synthétique, bosonique, du cerveau droit. Il y a, je crois, un important travail d’harmonisation (de réharmonisation?) -en particulier politique- à faire. Travail qui commence, selon moi, par une tentative de sexuation, de genrification, de toute sa pensée. Sexuer et genrer sa pensée -toute sa pensée- permet en effet, selon moi, de coupler des concepts abstraits et impersonnels à des expériences concrètes et personnelles: ma propre (jeune) expérience personnelle me montre que ça libère incontestablement ma propre pensée.

      (Il ne s’agit pas tant d’opposer les deux sexes -comme dans l’arène- que de les harmoniser. Ce n’est peut-être pas impossible, même politiquement…)

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  • Santerre // 18.02.2020 à 17h41

    Franchement, vu comment le Deep State a muselé Obama et vu comme il en fait baver à un type aussi puissant ( réseau conséquent)et riche que Trump, appuyé pourtant sur la partie la plus belliqueuse et sourcilleuse de la population, je n’ose imaginer quelle serait l’infime marge de manœuvre de Bernie Sanders.

      +1

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